LES ISSEK ET LA M LT HUA
leurs et qu'il envoyait une compagnie de mobilisés de l’Hérault remplacer au Fondouq les zouaves qu'il devait y prendre en passant, le caïd Lekahal-ben-Noua rassemblait ses bêtes et les mettait en route vers le camp. Il rencontra en chemin les mobilisés, qui venaient de traverser le village de Saint-Paul et qui y avaient fait de trop copieuses libations dans les caves abandonnées. Ceux-ci arrêtèrent le caïd, déclarèrent que son ordre écrit n’était pas régulier, « car il ne portait aucun cachet officiel »; en vain Ben-Noua essaya de s’expliquer, il fut injurié, menacé, et eut sa jument blessée d'un coup de baïonnette. Pendant ce colloque, les autres mobiles bousculaient les convoyeurs à coups de crosse, enfourchaient les mulets et mettaient en joue les indigènes, qui se débandèrent.
Débraillés, avinés, hurlant comme des fous, qui à pied, qui à mulet, les mobilisés arrivèrent au Fondouq, où ils furent très froidement accueillis par les militaires et par les colons.
Un ordre général 1 flétrit, commune c’était juste, la conduite de ces mobiles, au grand désespoir du pauvre capitaine, qui n’avait pu empêcher ces actes d’indiscipline.
Après avoir inutilement attendu ses mulets, le colonel Fourchault partait du camp de l’Alma à huit heures du soir; en passant au Fondouq il prit trois cents zouaves et retrouva son convoi, avec lequel il continua sa route sur Palestre.
Le 24, pendant l’absence du colonel, le capitaine Cadet, des zouaves, se porta vers le Corso, précédé par une reconnaissance de cavalerie. On constata qu’une seule ferme avait été incendiée, les autres n’étaient que pillées. Quatre à cinq cents rebelles s’enfuirent à l’approche de la cavalerie, et se retirèrent au delà de l’Oued-Safsaf, dont les hauteurs de la rive droite étaient déjà couvertes d’autres rebelles. On envoya quelques obus à ceux de leurs avant-postes qui étaient à portée de canon, mais sans pousser plus avant, car on n’était pas en force, et on ne pouvait songer à aborder les masses insurgées campées sur ces hauteurs. On se contenta d’enlever un troupeau, et on reprit le chemin du camp. En route, l’arrière-garde fut, à plusieurs reprises, inquiétée par des groupes de vingt-cinq à trente cavaliers chargeant en fourrageurs : on les éloigna avec l’artillerie.
Le même jour, un escadron de chasseurs campait sur le marché de l’Arba, où on craignait une attaque; mais il n'y eut de ce côté aucun incident.
1. Du 26 avril, reproduit au Mobachev et dans divers journaux algériens.
LA K II OU A N Mi RIE
Le 25 au soir, le colonel Fourchault arrivait, au Fondouq, n'ayant trouvé à Palestre que des ruines et des cadavres.
Le 26, à dix heures du matin, il rentrait à l’Alma au moment où le camp était attaqué « avec rage » par plus de 1,500 insurgés. Les troupes harassées prirent la place des troupes fraîches, qui sortirent avec une furia toute française contre les assaillants. En moins d’une heure, ceux-ci, bousculés et mis en fuite, laissaient 45 des leurs sur le terrain. Nous-mêmes avions 1 homme tué et 12 blessés, dont 1 oflicier de zouaves et 1 franc-tireur. À midi, tout était terminé.
Ce fut le général Lapasset, arrivé pendant Faction, qui rendit compte de l’affaire; il signala la belle conduite du capitaine Cadet et des francs-tireurs.
Cette vigoureuse sortie, le débarquement de la brigade Lapasset, l’annonce de la prochaine arrivée du général Lallemand, amenèrent quelques jours d’accalmie dans la Mitidja.
Pendant ce temps, les moqaddems poursuivaient leur propagande autour d’Alger et dans la ville même.
Le 26 avril, de plusieurs côtés, on annonçait, pour le samedi 29 ou le dimanche 30, des attaques simultanées contre les principaux centres de la Mitidja1 et contre Cherchell et Novi. On précisait même les tribus qui avaient promis leur coopération. Des ordres furent donnés pour la mise en défense de ces centres, des officiers du génie y furent envoyés; mais il n’y eut ni attaque ni démonstration.
Était-ce une fausse nouvelle lancée pour nous faire éparpiller les troupes qui se concentraient à Alger, Maison-Carrée et l’Alma? Gela est fort possible : il y avait parmi les moqaddems, à commencer par leur chef Aziz, des gens remarquablement intelligents et fertiles en expédients de toutes sortes.
Nous en eûmes alors une nouvelle preuve : on remit au gouverneur une pièce datée du 20 avril, par laquelle deux cent quatorze indigènes notables demandaient aide et protection contre les Français « à Sa Seigneurie la perle dont le prix est incalculable, la noble souveraine auprès de laquelle tous les monarques demandent assistance, Sa Majesté très honorée la reine d'Angleterre ».
Ce factum nous reprochait : d’avoir confisqué les biens des indigènes, et notamment les habous ou biens de mainmorte (des mosquées de Medine et de La Mecque); d’avoir aboli la justice musul-
1. On avait désigné : Le Fondouq, Larba, lîlida, Mouzaïa ville, El-Affroun, Mare ngo, Cherchell, Novi. Voir en ce qui concerne ces deux dernières localités le chapitre i du livre IV : Malek-ei.-Behkani.
LES 1SSEK ET LA MITID.IA
mane; d’avoir fait de la propagande religieuse, « si bien qu'ils redoutaient de voir arriver un jour ce qui avait eu lieu en Espagne, lorsque leurs ancêtres avaient été forcés de changer de religion ». Ils invoquaient les traités de 1813; disaient que nos soldats avaient reçu ordre de fusiller les prisonniers, de « prendre les petits.enfants au bout de leurs baïonnettes pour les jeter dans le feu, et de faire périr les femmes d’une façon cruelle »; puis ils terminaient en annonçant qu’ils envoyaient copie de cette lettre à « leur sultan et seigneur Abdelaziz, avec prière de la communiquer aux puissances », et ils demandaient l’envoi d'une escadre anglaise pour les protéger.
Le style de cette adresse montrait qu’elle avait été rédigée par des Maures d’Alger; on y voyait, du reste, la signature vraie ou fausse de marchands de tabac et de tolba de la ville, parfaitement inconnus de nous, mais qui étaient les descendants oubliés de quelques personnages jadis marquants. La première signature était celle de Mohammed- Am ziane-ben-el-IIaddad, le grand maître des Rahmanya de Seddouq, qui ajoutait à son nom : « autorisé par les siens » ; puis venaient celles du bachagha Moqrani, du caïd Ali-Oukaci de Temda, d’Hamoudaben-Chikh-el-Bled de Constantirie, — le même qui, le 29 avril, signait réellement l’adresse des Constantinois au gouverneur1; — [iuis le directeur de la médersa, l’honorable Hassène-ben-Brimat, les assesseurs au conseil général, les muftis, des chefs de la province d’Oran, etc.
Seulement, toutes les signatures des notables et chefs connus de nous, amis ou ennemis, étaient manifestement apocryphes, et il était en outre facile de voir que deux ou troi(s personnes seulement avaient apposé les trois quarts des autres signatures.
Ce n’était pas là un document. sérieux; sans doute il avait été écrit par quelque moqaddem de la ville dans le but de recruter des partisans à l’insurrection, en faisant lire cette adresse aux gens des environs d’Alger. Peut -.être même y avait- il corrélation entre cette adresse, qui porte la date du 20 avril, et les attaques annoncées pour le 29 ou le 30 autour de la Mitidja.
Ün ne chercha, du reste, ni à découvrir ni à poursuivre les auteurs de cet écrit, dès qu’on eut acquis la conviction qu'il n’engageait pas la responsabilité des prétendus signataires ayant une situation officielle ou un nom connu. On avait à s’occuper d'affaires plus graves et plus urgentes, en ce moment où l'insurrection battait son plein.