LA KH OU ANNEHIE
Depuis, comme bachagha du Sebaou, il nous avait rendu de grands services, notamment en 1854, lorsque nous luttions contre le chérit Bou-Beghla
Son frère Mohammed-Oukaci , qui lui avait succédé comme bachagha, avait été notre auxiliaire le plus actif pour la conquête et la soumission définitive du Djurdjura en 1857.
Les Imraouènes avaient suivi la ligne de conduite de la famille Oukaci ; ils avaient été pour nous de bons et dévoués serviteurs.
Mais, en 1871, quatorze années d’une paix absolue avaient adouci leurs habitudes belliqueuses ; et ces anciens mokhaznya, jadis toujours en expéditions ou en luttes avec leurs voisins, dont ils avaient usurpé les meilleures terres, n’étaient plus que de paisibles cultivateurs.
Devenus, grâce à nous, possesseurs reconnus de ces terrains de la vallée du Sebaou, et contents de leur sort, ils étaient les administrés les plus en mains de tout le Djurdjura.
Le baehaghalik du Sebaou avait été supprimé à la mort de Mohammed-Oukaci ; son fils Ali-Oukaci, après avoir été quelque temps caïd des Imraouènes, avait été élu amine-el-oumena lorsque l'on avait donné à ceux-ci l’organisation kabyle.
Mais ce titre ne suffisait pas à Ali-Oukaci, qui avait un orgueil démesuré, et qui se vantait volontiers de descendre d’une fraction princière de la Qalaa des Beni-Hammad1 2, toul comme les Moqrani.
C’était d’ailleurs un homme médiocre, d’un caractère très doux, et subissant toutes les influences de son entourage. 11 n'était chef de famille que de nom, et il obéissait, la plupart du temps, aux suggestions de ses deux cousins Mohammed-Saïd-Oukaci et Amoqrane- Oukaci, tous deux fils du bachagha Belgacem : le premier très intelligent, le second brutal, frondeur et jaloux.
1. Le bachagha Belgacein-Oukaci succomba le 12 juillet 1854 aux fatigues de sa dernière expédition. A son lit de mort, en présence du maréchal Randon qui lui rendait visite, il avait solennellement adjuré son frère et tous les membres de sa famille de toujours servir la France, quelque chose qui put arriver.
2. Cette famille, réfugiée en Kabylie à la suite de revers militaires, tout comme les Ouled-Moqrane, avait été vaincue par les Ouled-bou-Ivhettouch, sultans de Koukou, et était venue habiter le village de Semghoun, chez les Aït-Saïd des Aït- Ouaguenoun de Dellis. Au XVIIIe siècle, lorsque les Turcs organisèrent les makhzènes dans la vallée du Sebaou, un certain Hamou-ben-Henda s’offrit comme cavalier et vint s’installer à Tenula vers 1718. Ses fils et ses petits-fils surent se faire apprécier, et, devenus chioukh de Temda pour les Turcs, ils arrivèrent peu à peu à se créer un parti considérable dans le pays, en s’alliant aux familles influentes des O. Bou-Khettouch, Aït-Iratène, Ben-Zamoune et Mahieddine de Taourga. Le premier personnage réellement marquant fut Mahmed-Oukaci, en
TIZI-0UZ0U
A vrai dire, le véritable chef de famille était une femme : Khedidjabent-Belkanoun, fdle d’un ancien chaouch du dey d'Alger et veuve du bachagha Belgacem. C’était, une femme remarquablement douée, mais qui s’était jetée dans la dévotion et que le parti des khouans avait réussi à rallier à lui, au temps où ce parti, encore à ses débuts, recherchait la protection d'influences que plus tard il devait dominer. Les bachaghas Belgacem et Mohammed-Oukaci, hommes d'action et de gouvernement, n’aimaient pas les khouans ; Belgacem avait combattu les armes à la main le chérif Boubeghla, dont le lieutenant était en 1834 Mahmed-ben-Chikh-el-Haddad, encore peu connu ; et cependant, dix ans plus tard, sa veuve était moqaddema des khouatat de Chikh-el-Haddad 1. En dépit de son origine et des mœurs islamiques, elle avait conservé les libres allures des femmes berbères; tantôt elle allait à Seddouq conférer avec Chikh-el-Haddad, tantôt elle recevait chez elle, dans l’intimité de la famille, le moqaddem Mohammed-ou- Ali-ou-Sahnoun, de Fort-National2.
Ali-Onkaci était trop faible de caractère pour intervenir; encore bien qu’il eût peu de sympathie pour les khouans, et qu’une amitié d'enfance le liât avec Si-Mohammed-Saïd ben-Ali-Chérif, le rival et l’adversaire convaincu des Bahmanya.
Quoique froissé de n’avoir plus aucune situation en relief dans le pays où sa famille avait si longtemps commandé en maître, Ali- Oukaci, que l'on continuait à appeler le caïd Ali, avait toujours eu vis-à-vis de l’autorité française une attitude très correcte.
Il avait accepté avec joie d’être nommé assesseur au conseil général d’Alger ; ses relations étaient cordiales et suivies avec les divers représentants de l’autorité française, car, en raison des services de «a famille, on lui témoignait partout de grands égards.
Lorsque le général Lallemand avait été nommé à Alger, Ali-Oukaci était allé lui présenter ses respects, et c’était en toute sincérité qu’il avait protesté de son dévouement, ajoutant qu'il regrettait de ne pas avoir la grande situation officielle de son père, situation qui lui aurait permis, le cas échéant, de donner des preuves effectives de son zèle pour la cause française.
Ali-Oukaci et sa famille étaient relativement riches ; la majeure
1. L’ordre religieux des ltahmanya est celui qui compte le plus d’adhérents du sexe féminin, et. il ne faut pas oublier que la femme kabyle, encore bien qu’elle ne fasse pas parler d’elle et qu'elle ne prenne pas part aux délibérations des Lijemaa, a sur les siens une influence considérable.