L ÉPILOGUE
à-dire les ennemis acharnés de la République. A peine sortis de leur geôle, ils recommencèrent à conspirer et à ourdir une nouvelle insurrection. Depuis le commencement de la Révolution ce parti n'a pas fait autre chose. Tant qu'il ne détient pas le pouvoir, il ne cesse de conspirer plus ou moins ouvertement.
Quelques jours après l'amnistie, en effet, le capitaine de gendarmerie Laborde, en résidence à Auch, écrivait à l'administration centrale, le 24 nivôse an vin (13 janvier 1800) : « Un travail « insurrectionnel se fait dans la partie du Gers « limitrophe de la Haute-Garonne. Les attroupe- (( ments recommencent partout comme en Pan vu, « et la gendarmerie n'est pas en sûreté. On pille, « on brûle, on assassine et le commissaire du « pouvoir exécutif près l'administration munici- « pale de Castelnau-Magnoac (Hautes-Pyrénées) « a été tué, il y a trois jours, dans la forêt de « Puntous. n y a déjà plus de deux mille réqui- « sitionnaires dans notre départemient (1). »
Des faits pareils se produisaient dans la Haute- Garonne et nous croyons devoir reproduire la pièce suivante à l'appui de cette affirmation.
« Au NOM DE Louis XVIII, Roi DE FrANCE ET DE
« Navarre,
« Nous , Alexandre Maury, aide de camp de
(1) Arch. delà Hte-Gne, Insurr.de Van VII, liasse 5.
418 iNsuaascTiON ue l an vu
« Monseigneur le comte Jules de Paulo, général « en chef de l'armée royale, en vertu de la com- «. mission dont nous sommes revêtu de commisci saire général pour les provinces de Languedoc, « du Roussillon et du comté de Foix, sous la date « du l^"" février 1800, et des pouvoirs à nous délé- « gués qu'elle renferme, Nommons par ces pré- (( sentes, commissaire général des communes de « Colomiers, Tournefeuille, Cugnaux et Portet, « faisant partie du canton forain de Toulouse, « des cantons de Blagnac, Grenade, Lévignac et « Cadours , le sieur Bertrand Granadel , proie priétaire et huissier, habitant la commune de « Colomiers, capitaine de l'insurrection royale n de 1799. Et à la charge par le dit Granadel de « rallier tous les bons royalistes dans les dites « communes et cantons ci-dessus ramenés , et (i de les préparer à se réunir sous les drapeaux i( de M. le comte de Paulo du moment où il sera « ordonné. Le chargeons, en outre, de nommer Il des commissaires particuliers dans les cantons « dont il s'agit, et de les renvoyer devant nous « pour y faire viser leurs commissions. Le charw geons, de plus, de tenir la correspondance « suivie avec nous à cet effet et de communiquer « à tous les commissaires, les ordres qui leur u seront transmis par nous, émanant de notre « général. En foi de quoi lui avons délivré le « présent et y avons apposé notre chiffre. Au « quartier général de l'armée royale, le 15 mars
LEPILOGCE 419
« de l'an de grâce 1800, le sixième du reigne de « Louis XVIII.
« Maury, commandant général, aide « de camp, signé (1). »
Voilà comment le comte de Paulo se montrait reconnaissant des gracieusetés du premier consul Bonaparte à son égard. Mais ces préparatifs insurrectionnels ne tardèrent pas à être connus de l'administration centrale de la Haute-Garonne qui, plus vigilante qu'en thermidor, s'empressa, le 6 pluviôse an vin (25 janvier 1800), de prendre un arrêté remettant en activité toutes les colonnes mobiles et les gardes nationales sédentaires du département, afin de disperser les rassemblements séditieux qui se formaient dans quelques cantons et menaçaient nos contrées d'un nouveau soulèvement contre-révolutionnaire. A la même date, cette administration recevait la lettre suivante :
« Au quartier général à Paris, le 6 pluviôse « anviii de la République française une et « indivisible.
(( Le général divisionnaire Lannes aux membres ■ « de V administration centrale du département
(( de la Haute- Garonne et au commissaire du
« Directoire exécutif.
« Citoyens administrateurs, « J'apprends que des troubles se sont mani-
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insttr/'. de Van Vil, liasse 46.
420 INSURRECTION DE l'aN Vil
« festés dans le département de la Haute-Garonne « où tout était tranquille à mon départ ; que la « faction qui ensanglanta la France en thermidor <( aiguise de nouveau ses poignards; que les « bandes royales, si heureusement anéanties par « votre sagesse, le courage des troupes et de vos « concitoyens, menacent de se réorganiser, et « qu'enfin il se forme une Vendée dans vos con- « trées méridionales, tandis que celle de l'ouest <c se dissipe et se pacifie.
« Tl existe donc des hommes insensibles àl'in- « dulgence et qui n'écoutent d'autre raison que « celle de la force. Eh ! bien, qu'ils s'accusent des « maux qui vont fondre sur leur tête. La ven- « geance du gouvernement sera aussi terrible « qu'elle est nécessaire.
(c Parlez, citoyens administrateurs, avez-vous « besoin de ma personne ? Je vole à l'instant. Les « troupes, les conscrits, des milliers de citoyens « vont, je le sais, se réunir à moi. Le temps des « factions et des ménagements pour les factieux « est passé. Le premier consul m'a expressément « promis toute la force nécessaire pour extermi- « ner les malveillans. Avez-vous besoin de moi ? « Aussi rapide que ma volonté, je vole, je suis « parmi vous, et les ennemis de la République <( auront vécu! — Salut et amitié.
« Lannes (1). »
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an Vil, liasse 7.
l'épilogce 421
Enfin le général Gommes, rentré à Toulouse, adressa la proclamation suivante aux habitants de la 10^ division militaire :
« Au quartier général à Toulouse, le 17 pluviôse « an VIII de la République française une et « indivisible.
<( Le général Commes aux citoyens des départe- « ments composant la 10^ division militaire.
(( Citoyens,
u Le commandement de la 10*^ division militaire « m'a été de nouveau confié par le premier con- (csul de la République. La sagesse, l'énergie, le « dévouement des républicains qui la composent, (( ]a franchise et la loyauté de mes intentions « garantissent la fidélité de nos devoirs.
« Le gouvernement actuel de la République « est le dernier que nous devons avoir. Il est « assez fort pour la sauver et pour comprimer à (c jamais quiconque lui sera rebelle.
« Plus d'arrière-pensée... Le corps politique ne « sera plus sujet aux vacillations de la faiblesse, « à la marche tortueuse des factions. Toute sa « force, absolument toute, est dirigée vers le « triomphe de la République. Ainsi, réunion au « gouvernement, confiance en son chef; c'est le « seul moyen de salut. Royalistes, vous n'aurez « pas de roi. Le gouvernement, l'armée, les ré- « publicains, la France n'en veulent point. Son- « gez que toute révolte à cet égard est considérée
422 INSDRRECTION DE L'aN VU
« comme brigandage et assassinat, et n'obtient « plus ni indulgence ni pardon.
« Hommes faux et perfides qui n'usiez de « votre influence et de votre fortune que pour « rompre les rangs sacrés des enfants de la patrie ; « lâches qui 'envenimiez dans l'ombre jusqu'à la u pensée franche et loyale d'un républicain ; qui « semiez les craintes et les défiances autour du (i gouvernement contre ses plus zélés défenseurs ; « qui poussiezl'audace jusqu'à nuancer les crimes « des brigands royaux d'une teinte républicaine : « perfides! vous êtes connus. Le masque est « tombé.
« Qu'espériez -vous ? la guerre civile? Elle « n'aurait duré qu'un seul jour, et c'était le der- « nier de votre criminelle existence.
« Des incursions nocturnes, des pillages, dece assassinats partiels dirigés contre les républi- « cains ont souillé récemment quelques cantons « du Gers et de la Haute-Garonne. Les insur- « gés de thermidor dernier ont donc oublié a qu'ils doivent la vie à la clémence de leurs « vainqueurs ? Aspirent-ils à renouer leurs san- « guinaires complots? comptent -ils retrouver « l'impunité dans les lenteurs d'un jugement ou « dans une détention momentanée ? Hs se trom- « peut. L'égarement ne peut plus être une excuse, « et s'il est d'ailleurs dans la clémence d'un gou- « vernement fort de pardonner aux égarés, il est c( aussi de sa justice de punir les coupables, les
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« premiers chefs de cette insurrection. Elle a dû « éclairer tous les citoyens sur leurs vrais inté- « rets, et elle ne laisse plus supposer d'égarement « pour tous ceux qui tenteraient une nouvelle a révolte.
« Aussi je déclare qu'à l'avenir tout individu, « sans distinction, pris arme à feu ou arme blan- « che à la main dans un rassemblement rebelle, <( sera fusillé sur-le-champ. Je tiendrai parole.
« Gommes (1). »
Jusqu'à nos jours l'histoire de notre pays n'a guère été que celle de nos maîtres et de nos oppresseurs. Leurs noms, qu'elle s'efforce de rendre illustres par toute sorte de mensonges et de basses flatteries, s'y étalent à chaque page et à tout propos. Mais ceux des hommes obscurs, tombés pour le droit et pour la liberté sur la route sanglante des âges, où sont-ils ? Néant et poussière ! Voilà ce qui nous reste d'eux ! Car, comme l'a dit notre grand poète Béranger :
Savez-vous où gît l'humble pierre Des guerriers morts de notre temps ?
Là plus d'épouses en prière; Là jdIus de fleurs même au printemps.
La Ij're attendrie Ne redit plus leurs noms effacés tous. Nargue du sot qui meurt pour la patrie! Enivrons-nous !...
Eh! bien, non. Cela ne sera pas. Et vos noms <1) Arch. de laHte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 7.
424 • INSURRECTION DE l'aN V)I
survivront, obscurs citadins, humbles paysans, modestes ouvriers et laboureurs qui, en l'an vu de la République française, versâtes votre sang pour la défense des lois et des institutions de votre pays! Car, à défaut de pierre tumulaire pour graver vos noms sur vos tombes ignorées, nous les inscrirons sur ces légères feuilles de papier cent fois plus durables à cause de leur fragilité même. Nous irions encore plus loin, si cela nous était possible, et nous voudrions, comme le demandait Raoul Spifame en 1560, que : « En con- « templation de quoy, et que c'est acte de vray « martire, et sanglant sacrifice, de mourir pour « le biçn d'icelle République, le dit seigneur a or- « donné et ordonne qu'il sera fait un martirologe « du catalogue de tous ceux qui sont morts en « expédition militaire, pour la tuition et dè- M fense de la couronne de france, depuis le « temps de Charlemaigne; Lequel martirologe « sera distribué par les journées auxquelles ils (( seront décédés, pour estre leu par toutes Egli- (( ses, à l'office de Tierce, comme l'on lit l'autre u martirologe ancien à l'heure de Prime. En tou- « tes Eglises cathédrale , en sera fait un sermon « par l'une des Dignités d'icelles, etc., etc. (1). » Pourquoi, en effet, la foi politique n'aurait-elle pas ses martyrs et ses saints comme la foi religieuse? Nous le voudrions d'autant mieux que,
(1) H. Duclos. Histoire des Ariégeois, avant-propos, page 1.