CHAPITRE IV L'Epilogue
Telle fut l'insurrection royaliste de l'an vu dans la Haute-Garonne et les départements limitrophes. Si elle n'eut pas l'éclat, la grandeur et l'importance de celle de la Vendée, elle fut plus personnelle, plus violente et plus barbare. Les Vendéens de 1793 se soulevèrent spontanément pour défendre leur foi politique et religieuse. Les insurgés de l'an vu invoquèrent le même prétexte, mais n'obéirent, en réalité, qu'à des intérêts particuliers, des passions mesquines ou des sentiments de vengeance et de haine. Les premiers furent des paysans qui forcèrent leurs maîtres à marcher à leur tête ; chez les seconds, ce fut les maîtres qui se mirent à la tête des paysans et les forcèrent trop souvent à les suivre pour réaliser un complot longuement préparé et recouvrer leurs privilèges perdus. Aussi l'insurrection de la Vendée, qui fut une insurrecy tion de principes, eut-elle quelque chose de grand et de chevaleresque, tandis que celle de l'an vu, qui n'eut pour mobile que des intérêts ou de
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basses rancunes, conserva jusqu'à la fin un caractère de sauvagerie étroite et féroce. Les chefs des Vendéens furent des héros; ceux des insurgés de l'an VII de simples condottieri.
Néanmoins, si cette insurrection avait abouti, elle aurait infailliblement amené l'invasion du Midi de la France par les Austro-Russes, après la bataille de Novi, et probablement la chute du gouvernement de la République. Les faits que nous avons rapportés, les documents reproduits, la proclamation au peuple français du général Souwarow dont nous avons parlé, tout prouve clairement que tel était le but poursuivi par les organisateurs et les chefs de ce soulèvement contre-révolutionnaire. Aussi produisit-il, dès qu'il fut connu, une grande et vive émotion dans toute la France, et le gouvernement, qui en comprit tout le danger, s'empressa-t-il de prendre les mesures les plus énergiques et les plus promptes pour y mettre un terme, malgré les difficultés extézùeures et intérieures dont il était accablé.
A la première nouvelle de ce mouvement^ le ministre de la guerre , bien que manquant d'hommes et de munitions, forma immédiatement un petit corps de deux mille cinq cents hommes de toute arme et le dirigea sur Toulouse sous les ordres du général divisionnaire Frégeville, nommé commandant supérieur des 9^ et 10® divisions militaires. Mais ces forces , malgré toute leur diligence, n'arrivèrent à destination que le
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8 fructidor, c'est-à-dire cinq jours après la destruction de l'armée royale à Montréjeau. Toutefois, leur présence rendit de signalés services. Elle permit aux gardes nationales et aux volontaires des départements voisins de rentrer dans leurs foyers, et aux autorités civiles et militaires de constituer de petits détachements de troupes régulières, vainement réclamés depuis longtemps par le général Gommes, et de les mettre, réunis à des gardes nationales, en garnison dans toutes les localités déclarées en état de siège.
Pendant toute la durée de cette courte mais rapide campagne, les ministres de la guerre, de l'intérieur et de la police générale reçurent journellement, du citoyen Lamagdelaine, des rapports circonstanciés sur la marche des événements. Des résumés sommaires de ces rapports, adressés à la députation du département par ce fonctionnaire actif, énergique et intelligent, lui permettaient de porter tous les faits saillants à la tribune du conseil des Cinq-Cents, etpar conséquent àla connaissance de la France entière. Cette députation se composait, à cette époque, de Destrem, Joseph Martin, Dast, Pérès, Porte, Bailly et Augereau. Nous n'avons reproduit aucune de ces communications ni aucun des discours qu'elles suscitèrent parce qu'on peut les lire dans le Moniteur du temps , et qu'ils ne sont , d'ailleurs , que des paraphrases ou des amplifications des rapports de Lamagdelaine, dont nous avons souvent donné
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la substance et quelquefois rectifié les erreurs provenant de la promptitude des envois et de l'insuffisance des informations.
En présence de cette déplorable campagne, de cette nouvelle tentative de guerre- civile dont nous venons de raconter, avec toute l'exactitude et toute l'impartialité possibles, les péripéties sanglantes et les épisodes odieux, on se demande naturellement quelles furent les pertes des partis belligérants dans cette lutte fratricide de vingt jours. Si on additionnait les nombres de morts et de blessés inscrits dans les divers rapports déposés aux archives, on arriverait à plusieuj^s miltiers pour les royalistes, et à cent au plus pour les républicains. Nous ignorons ce que disaient à cet égard les papiers et correspondances des rebelles, saisis à Caraman par Vicose et à Muret par Aubugeois , que nous avons vainement cherchés à Paris comme à Toulouse; mais nous sommes à peu près certain que ces chiffres, s'ils existent, doivent être à quelque chose près renversés. C'est de règle dans les luttes de ce genre. C'est ainsi que nous avons vu l'abbé la Tour de Noé faire tuer quatre mille cinq cents républicains au combat de la Terrasse, alors qu'il n'y en avait pas quinze cents, par deux mille royalistes qui ne perdent que quatre cents combattants. Ce sont là des exagérations voulues, faites de part et d'autre pour donner du relief aux siens, les encourager en décourageant, abaissant leurs adversaires. C'est tout
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naturel. Il y a longtemps que cela se pratique et cela se pratiquera longtemps encore.
Nous avons cherché à ramener ces appréciations contradictoires et opposées à des chiffres aussi précis que possible; mais les documents nous ont entièrement fait défaut pour les royalistes, et nous n'avons trouvé, pour les républicains, que les états des morts et des blessés, dressés par les municipalités en exécution de l'article 13 de la loi du 24 messidor an vu et de celles des 3 et 17 fructidor suivants (1). Or, le relevé fait sur ces étatsfort incomplets, ne porte qu'à soixante-douze le nombre des républicains tués par les insurgés et à cent trente-trois celui des blessés. Cela nous paraît inadmissible en présence des affirmations du commissaire Lamagdelaine, avouant au ministre de la guerre soixante morts au seul combat de la Terrasse, et des déclarations du Journal de Toulouse, élevant ce nombre à soixante-huit. Nous ignorons absolument le chiffre des pertes subies par les autres départements, n'ayant rien trouvé à ce sujet dans leurs archives ; mais nous estimons que, dans l'ensemble des forces républicaines réunies pour combattre l'insurrection de l'an VII, il y eut environ cent cinquante morts et deux cent cinquante à trois cents blessés. Les insurgés perdirent au moins quatre mille hommes tués ou blessés, et eurent à peu prés six mille
(1) Arcli. de la Hte-Gne, Insurr. de Van VII, liasse 18.
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prisonniers, ainsi que nous le verrons bientôt. Cette énorme différence vient de ce que, nous l'avons déjà dit, les républicains étaient mieux armés et mieux commandés ; qu'ils avaient une artillerie bien montée, bien servie, et une cavalerie dont le noyau se composait de gendarmes et de cavaliers de l'armée régulière.
Il en est de même pour le nombre des insurgés de l'an vu, malgré les listes des individus notoirement connus pour avoir fait partie des bandes royales, dressées par les municipalités cantonales en vertu de l'article premier de l'arrêté de l'administration centrale du 8 fructidor que nous avons reproduit. Ces listes sont à peu près toutes incomplètes et certaines contiennent des chiffres dérisoires. C'est ainsi que le canton de Lanta, d'où partit l'insurrection, n'aurait fourni que 41 insurgés ; Saint-Félix, 84; Caraman, 18o ; Revel, 14; Naiiloux, 94; Montgiscard, 185; Castanet, 103; Montesquieu-sur-le-Canal, 150; Auterive, 246; Saint-Sulpice-sur-Lèze, 110; Rieux, 30; Cazères, 21; Carbonne, 57; Saint-Gaudens, 34; Saint-Bertrand, 17; Luchon, 64; Saint-Béat, 81; Beaumont-de-Lomagne, 55; Saint-Nicolas-dela-Grave, 67 ; Verdun, 70; Saint-Porquier, 7, etc. De telle sorte que l'addition des chiffres portés sur toutes ces listes ne donne que 4,884 insurgés. Evidemment ce nombre n'est pas seulement illusoire, il est ridicule ; car, quel résultat aurait-il obtenu sur l'immense surface qu'occupa
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l'insurrection dès le premier jour? Nous savons, d'ailleurs, et nous croyons avoir établi que, dès le 20 thermidor, tous ces centres insurrectionnels étaient occupés par des milliers de rebelles qui repoussèrent victorieusement les colonnes républicaines à Dey mes et à Lan ta; il est à peu près certain q ué ces colonnes n'auraient pas été vaincues si elles n'avaient eu affaire qu'aux quarante-un royalistes de Lanta et aux cent quatre-vingt-cinq de Montgiscard! Un auteur peu suspect, M. deCastera3(l), porte à seize mille le nombre des insurgés massés à l'entour de Toulouse dés le début de l'insurrection. Nous sommes entièrement deson avis,etnous estimons que, du 20 au 22 thermidor, l'armée royaliste toute entière comptait au moins tingt mille hommes dans ses rangs. Cette appréciation ne repose pas seulement sur les documents que nous avons reproduits ou analysés, mais encore sur les quelques listes sincèresétablies parles municipalités, et surtout sur celles des cantons très suspects deCadours et de Muret, dont la première porte le chiffre des rebelles à six cent soixante-cinq et la seconde à six cent quatre-vingt-quinze. Or, il y a quarante-six listes , et nous savons que le plus petit et le plus tiède des cantons de la Haute-Garonne donna trois à quatre cents hommes à l'insurrection. Mais l'inexactitude de ces listes s'explique facilement. La lutte avait cessé
(l) Histoire de la Réeolution dans i' Artère, page 358.
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depuis quelque temps; un calme relatif lui avait succédé. On voulait faire l'apaisement : le pouvoir central comme les pouvoirs locaux le recommandaient, les autorités et les fonctionnaires le prêchaient, de telle sorte qu'on était sur une pente favorable pour ne pas figurer sur ces listes que les insurgés redoutaient. De là des démarches actives et pressantes des parents, des amis, des connaissances, des hommes influents auprès des municipalités généralement assez débonnaires et portées, pour la plupart, à beaucoup d'indulgence.
Il nous est tout aussi difficile de déterminer les forces numériques des républicains que celles des royalistes, car elles se composaient, les unes et les autres, d'un noyau d'hommes déterminés, convaincus ou fanatisés, et de volontaires ayant obéi aux entraînements de l'amitié, d'une opinion ou d'un devoir à remplir, mais qui abandonnaient les rangs et rentraient chez eux au premier échec, à la première fatigue ou au premier désagrément. C'est ainsi que nous avons vu les trois mille républicains volontaires du Tarn, massés le 21 thermidor au Bourg Saint-Bernard, réduits de moitié le 22 au soir parce que les vivres et les munitions attendus de Toulouse n'étaient pas arrivés. C'est ce qui nous a mis dans l'impossibilité de préciser le nombre de combattants des divers corps qui poursuivaient les rebelles, ces corps en perdant et en recevant sans cesse dans des proportions
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inconnues et que rien ne peut établir. Nous savons, toutefois, que le général Vicose n'avait guère que quinze cents hommes lorsqu'il quitta Caraman, le 25 thermidor, pour se porter sur Baziège et Montgiscard, et qu'il n'avait gardé, de tous les républicains du Tarn, que trois cents hommes fort vaillants qui le suivirent partout et se battirent bravement jusqu'à la fin de la campagne. Le général Aubugeois partit de Toulouse le 23 avec une force à peu près égale pour réduire les insurgés réunis àColomiers et àl'Isle-en-Jourdain. Il ressort de tous les documents que les forces républicaines réunies pour combattre les insurgés ne s'élevèrent jamais, dans la Haute-Garonne, à pliis de six à sept mille hommes, dont un sixième gardait la ville pendant que les autres, fractionnés en deux ou trois petits corps, luttaient et pourchassaient les rebelles à l'est, à l'ouest et au nord du département. De sorte que dans toutes les rencontres les royalistes étaient plus nombreux que les républicains, mais plus mal armés et plus "mal commandés.
Il résulte des états estimatifs de la valeur en numéraire des objets pillés, brisés, volés ou brûlés parles brigands royaux, états dressés après vérification par l'administration centrale sur les plaintes et les réclamations des victimes de ces déprédations, que ces pertes s'élevèrent, pour la Haute- Garonne, au chiffre rond de trois cent mille francs, somme considérable à cette époque. La brigade
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de gendarmerie de Caraman figure, à elle seule, pour 4,880 francs dans ces pertes (1). Mais ces états ne comprennent point les réquisitions en nature ou en argent faites sur les communes par les insurgés. Il n'est question ici que des objets volés, brisés ou brûlés avant ou pendant l'insurrection, sans compter les vieux titres de certaines archives communales, comme ceux de la baronie de Blagnac et de l'abbaye de Bonnefont.
Si on pouvait ajouter à ces pertes les dépenses faites par les communes, le département et l'Etat pour combattre et réduire les insurgés de l'an vu, ainsi que celles résultant des dégâts occasio.nnés aux récoltes sur pied, coupées ou en train d'être coupées, par le va-et-vient, pendant près d'un mois, de toutes ces bandes, de tous ces corps armés d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, se suivant et se pourchassant à travers champs, vignes er bois, on serait effrayé, en outre de la perte de tant d'hommes utiles, pères de famille et autres, des désastreuses conséquences pour la fortune publique de cette insurrection. C'est ce que disent en termes émus les administrateurs de la Haute-Garonne dans une lettre au ministre de la guerre en date du 3 fructidor : « Nous gémissons « des tristes effets de la guerre civile. Des veuves « éplorées, des enfants orphelins implorent nos
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de L'an VU, liasse 10.
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« secours. Les campagnes presque désertes, les a terres sans culture, les récoltes abandonnées « dans les champs ou sur les aires, les bras u chargés de les exploiter ayant, de gré ou de « force, suivi le torrent contre-révolutionnaire « qui vient d'opérer tant d'affreux ravages. Tel « est l'affligeant tableau que nous sommes réduits « à vous présenter (1). »
On ne peut s'en faire une idée qu'en lisant avec soin les nombreuses plaintes et demandes adressées à ce sujet à l'administration centrale lorsque la lutte fut terminée. Il y en a de très curieuses, de très instructives à plusieurs points de vue, et nous allons reproduire textuellement l'une des plus habiles, pour ne pas dire des plus perfides. Elle émane d'un homme considérable dont le fils joua un grand rôle sous la Restauration.
« Au citoyen Rabaud, le jeune, Délégué dans le « Département de la Haute -Garonne, le citoyen M Villèle, cultivateur, ci-devant habitant le « canton de Caraman.
u Citoyen,
« Vous savez que nos malheurs sont grands ; « Que ceux du canton de Cu-aman sont extrêmes ; u Vous voudriez au prix de votre sang en cicaa triser toutes les blessures ; Vous n'en connai- « tréz la profondeur que par les détails partiels
(1) Ministère de la guerre (archives historiques), liasse du 19 août.
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« qui vous parviendront ou qui vous ont été déjà « donnés, et vous les aprécierés d'autant que la « haine et la vengeance ne les auront pas dirigés ; « qu'on ne vous demandera justice que des assas- « sins et des voleurs, qu'on réclamera votre inu dulgence pour les individus qui n'ont été « qu'exaltés et exagérés, mais qu'il serait dange- « reux pour la tranquillité publique de leur païs « de laisser plus longtemps dans des fonctions « publiques.
« Ami de l'ordre et de la tranquillité mes vues « de bien public celles que j'ai toujours dirigé « vers la prospérité des campagnes, ont suffi et (c concouru avec l'évidence de quelques propriétés « supérieures par leur ordre, leur culture, et leur « étendue, à celles plus misérables de mes en- « tours, par exciter l'envie, la jalousie, et la haine « de ses trop nombreux et trop avides ultra- « révolutionnaires, qui trouvent dans les troubles « publics, la facilité de satisfaire leur rage et « leur cupidité.
« Les mouvements de nos campagnes que je « me flatois de prévenir en me hâtant dès que « j'en apperçus le germe, d'en faire connoitre « au gouvernement les principes, les causes, « et les remèdes et moyens pour les éviter, ont « été une occasion nouvelle de m'inquiéter , « comme si j'eusse pu avoir pris part dans les « malheurs que l'esprit invisible et infernal du « Jacobin nous préparoit, et que j'avais cherché
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« au contraire a faire étouffer avant leur naisu sance.
c( Des dénonces aussi calomnieuses q'hor- « ribles, amenèrent mon arrestation provisoire a par mesure de circonstance, et ma détention « facilita les moyens de me piller, de me dévas- « ter, de chasser ma famille de chez elle, et cellà « avec cet excès de rage, et d'avidité, qui na guère (( jamais eu d'exemple, et qui est pire encore que « les amertumes et les vexations qu'on m'avait « fait éprouver, pour m'engager à fuir à aban- « donner et livrer mon bien à ceux qui le convoi- « toient ; sans peser les dettes et les charges dont « il étoit grevé.
« Mon habitation de Morvilles dans le canton « de Caraman fut entièrement pillée le 25 ther- « midor et cella avec autant d'acharnement et de « vandalisme, que ce qui ne peut être enlevé fut « brisé, cassé, mutilé, que les livres et les papiers u furent dispersés, déchirés, les objets de phar- « macie répendus, de manière que sur plus de « trente mille francs d^ domages en mobilier, « deux mille francs n'ont pas profité aux pil- « lards.
« Ma femme et deux de mes filles eurent a « peine le temps de fuir, avec les objets les plus « précieux quelles purent emporter, et parmi ces « objets, le moins intéressant n'était pas ma chère « fille ainée qui, victime de la piété filiale, est (» percluse et rachitique depuis qu'en 1794 a l'âge
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« de dix-huit ans, son sang se glaceâ de terreur « aux menaces que dirigoit contre son père, un « forcené alors puissant, et en place pour laquelle « il n'étoit pas fait.
« Ce ne fut qu'en transportant ce dépôt de « meterie en meterie, de gitte en gitte, quelles « aboutirent après plusieurs jours a Toulouse, ou « elles me trouvèrent dans les fers ! et quelles « perdirent malgré leurs soins un vieux domes- « tique de quatre-vingt-cinq ans, qui ne put « résister aux blessures et aux contusions dont « il avoit été assené a Morvilles lors du pillage « après lequel nos biens furent saisis, nos récoltes « pillées, nos bestiaux enlevés, des gendarmes de « Caraman vinrent a plusieurs reprises achever « le pillage sous prétexte de chercher l'argenterie « qui avoit été soustraite à leur rapacité, le « cuivre ne leur échappa pas.
« Enfin par l'évidence de mon innocence, et par « l'intérêt que le ministre de l'intérieur a mis a a ce qu'il fut rendu justice a mes sentiments, j'ai u obtenu ma liberté quil a été reconnu navoir « jamais du mètre ravie. Mais mes biens ont resté a seisis pour les contributions de l'an 6 époque « ou la grêle la plus affreuse emporta nos récoltes « en tout genre, pour celles de l'an 7 ou le « département a ete forcé de faire restituer aux « séquestrés toutes les récoltes qui se sont trou- « vees insuffisantes pour pourvoir aux semences « et aux frais de culture. Mon sort est celui
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« d'une infinité de malheureux pour qui je ne (' doute pas que vous ne vous empressiez de vous « intéresser.
« Et pour cella ne conviendrait-il pas Citoyen, « Dangager le gouvernement aaccorder aux grêlés « et a ceux qui n'ont pas retiré de leur propriété « foncière de quoi semer, et payer les frais de « culture, au moins l'entier dégrèvement de leurs « contributions sil n'est pas possible de leur « procurer d'autres secours.
« Ne serait-il pas juste de faire poursuivre et « punir les assassins, et les voleurs, dont l'im- (( punité augmente l'audace; de ne reserver la « clémence que pour les exagérés moins coupau blés, en les remplaceant cependant dans les « fonctions qui peuvent leur avoir été confiées, (( par des hommes probes ethonnettes, et de substi- « tuer des gendarmes qui se contentent de faire « leur devoir, a ceux qui peuvent avoir pre- (( variquéou autorisé le crime.
« Si un .Joseph gendarme de Caraman a « assassiné de sangfroid comme on l'assure, « plusieurs personnes sous prétexte d'insurrection (( et quand elle n'existoit plus, s'il est venu piller (( a .Morvilles, emporter ma batterie de cuisine, « reclamer mes filles pour les égorger disait-il, « comme il venait de le faire de Puybusque de « Maurens dans sa maison ou sa cour.
« Si le fils de Baron dit GrifPoul brigadier de « la gendarmerie de la même résidence a pillé a
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« Morvilles comme ailleurs sans être contenu par « son père.
« Si des administrateurs de Caraman, le com- « missaire Vidalot, ont provoqué le pillage, dési- « gné ma maison et plusieurs autres.
« Si Laflêche, président de ladministration de « Baziege, et ses collègues les agens des commu- « nés du canton se sont permis les dénonces les « plus fausses, les plus injurieuses suffisantes « pour perdre l'innocent et Ihonnette homme. « Ne serait-il pas bon
« de poursuivre en justice le gendarme voleur « et assassin?
« de casser ou renvoyer au loin le brigadier « qui souffre que ses enfants pillent?
u de destituer les administrateurs incapables « de faire le bien ?
« Tels sont les bienfaits dont vous pourriez « gratifier les cantons de Caraman, baziege et « Villefranche, tout un arrondissement des plus « interesseants de la réptiblique ; En les faisant « administrer par de vrais bons et honettes ci- « toyens, tels que Viole, notaire, Martin Lamothe « bonvilard pour Caraman. Doumerc homme de « loi de fourquevaux, Isard et Cabos de basiege, « pour lecanton, Dardenne, aine, Manent homme « de loi, Cambon notaire pour celui deVillefran- « che ou par tant d'autres très bonnettes person- « nés de cet arrondissement qui pourront d'ail- « leurs vous être présentées.
396 iNSuaaECTioN de l'an vu
« Ce sont les réclamations, et les vœux de votre « concitoyen.
« ViLLELE.
« à Toulouse le 10 nivôse an 8 (1). »
Ce document, intéressant à plusieurs titres et qui peut être considéré comme un modèle du genre, se passe de tout commentaire, et nous laissons à nos lecteurs le soin d'en apprécier la perfidie. Ils n'auront, à cet effet, qu'à le rapprocher de celui de du Bourg, écrit deux jours auparavant, et du procès-verbal de ces mêmes Vidalot et Baron si violemment attaqués et que nous avons reproduit dans le chapitre précédent. Mais cet excellent M. de Villèle, un des plus riches propriétaires du Lauragais, qui en compte de si riches, n'avait pu payer ses impositions de l'an vi et de l'an VII parce que ses récoltes, entièrement détruites par la grêle, n'avaient pas seulement donné de quoi ensemencer ses terres. Comment avait-on fait alors pour les \\\\ piller? C'est un peu contradictoire. Mais ce grand tenancier s'occupe fort peu de la contradiction. Ce qu'il cherche, ce qu'il veut, c'est incriminer les hommes qui, au péril de leur vie, ont défendu les lois et la Constitution de leur pays, et mettre sur le pavois ceux qui les ont violées, attaquées les armes à la main. Ainsi le commissaire Vidalot et les gendarmes Baron et
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an VU, liasse 14.
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Joseph devraient passer en conseil de guerre pour avoir, sur les ordres de leurs chefs, réquisitionné les denrées nécessaires à l'entretien des volontaires accourus de tous les côtés pour défendre la République et tué quelques citoyens, sous prétexte d'insurrection. Mais il faudrait glorifier ot même récompenser ceux qui avaient dévalisé ces mêmes gendarmes de Caraman, assassiné dans cctteville deux femmes inoffensives, pillé, saccagé, brûlé les maisons et les récoltes des fonctionnaires et des magistrats, qu'on devrait s'empresser de remplacer par des hommes de son choix, afin que son parti ne fût plus surveillé ou, comme il dit, dénoncé dans ses agissements antipatriotiques et contre-révolutionnaires.
Sans vouloir innocenter de tout excès les personnes précitées et les troupes de volontaires et de gardes nationaux qui .combattirent l'insurrection, nous nous permettrons de faire remarquer qu'il ne pouvait guère en être autrement. Tous les hommes qui reçoivent un soufflet ne sont pas disposés à présenter l'autre joue.
L'on comprend aisément que tous ceux qui avaient été maltraités dans leurs personnes ou leurs biens, comme Vidalot, les gendarmes de Caraman et tant d'autres, se laissassent aller à quelques représailles. Les hommes ne sont pas parfaits! D'ailleurs, M. de Villèle et ses amis politiques ne devaient pas ignorer que lorsqu'on soulève les vents on recueille la tempête !
398 INSORRECTION I)E l'AN VII
Mais pendant que les de Villèle, les de Bourg et bien d'autres accusaient hautement les soldats de la répression de toute sorte de méfaits et réclamaient à hauts cris leur renvoi devant les tribunaux, les journaux à leur dévotion, et peut-être à leur solde, décriaient, diffamaient les généraux. C'est ainsi que Gommes était journellement signalé comme l'instrument passif des vengeances d'une nièce et d'une tante qui habitaient Toulouse; Vicose comme ayant froidement et sans nécessité ordonné l'incendie du château de Terraqueuse, et Aubugeois comme un ancien moine renégat ayant fait mettre à sac la ville de l'Isleen-Jourdain pour bénéficier de ses dépouilles. Nous avons reproduit la lettre par laquelle le général Vicose proteste énergiquement contre le fait qu'on lui impute et démontre que l'incendie du château de Terraqueuse ne se produisit qu'après son départ. M. Roschach l'affirme dans son livre de Foix et Comniinges. Le général Aubugeois ne répondit rien, que nous sachions, et Gommes déclara qu'il n'avait pas de nièce et que la tante qui, en effet, avait hobité Toulouse ne l'habitait plus à l'époque où il y était arrivé. Généralement, dans les luttes de toute sorte ce sont les vaincus qui ont tort; ici on voulait à tout prix que ce fût les vainqueurs et on finit par y parvenir presque.
Cependant toutes les prisons de Toulouse et même les anciens couvents disponibles étaient
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pleins de prisonniers : insurgés, otages, prêtres réfractaires , réquisitionnaires et conscrits. Le général Frégeville, commandant supérieur des 9*^ et 10® divisions militaires, arrivé à Toulouse le 8 fructidor, recevait d'eux pétition sur pétition demandant tous leur élargissement. Ces pétitions étaient si nombreuses qu'elles forment encoro, dans les archives de la préfecture de la Haute- Garonne, six énormes liasses. Le général les renvoyait à l'administration centrale, seule compétente à cet égard, et mandait toutefois à Toulouse les premier et deuxième conseils deguerre permanents delà 10® division militaire, afin d'instruire immédiatement contre les chefs et les soldats insurgés les plus coupables. Ces conseils s'installèrent, le premier au Sénéchal, et le second dans le couvent des Tiercerettes. Ils rendirent, du 26 fructidor an vu au 30 vendémiaire an viii, trentedeux jugements, dont onze portèrent la peine de MORT, deuxla déportation, neuf des détentions divei-ses avec amende, et dix V élargissement immédiat. Voici les noms des onze condamnés à mort, exécutés dans les vingt-quatre heures contre les murs d'enceinte de la ville, en dehors de la porte Saint-Etienne, ditd'Aldéguier : aReynisf Pierre J, « cultivateur, de Miramont (Haute -Garonne); « Dastarac (Vincent), cordonnier, de la même (' localité; Bacalerie (Jeanjei Lannes(Etienne), « cultivateurs, de Blagnac; Aigohère (Gré^ (( goire ) , cultivateur, de Maubel ; Lassaie
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(( (Georges), agriculteur, deVenerque; Lacassa- « guère (Jean), forgeron, de Sarraut (Gers); « Couchon (Jean-Arnaud), propriétaire-culti- (( vateur, de Muret ou d'Auterive ; Espagnol « (Jean) dit Saint-Ibars , agent municipal de « Seysses ; Esquirol (François), propriétaire- « cultivateur, deMontgiscard, et TourreL (Domi- « nique), ex-maître d'escrime, de Toulouse (1). » Ces conseils continuèrent à fonctionner jusqu'après le 18 brumaire, mais nous n'avons pas trouvé d'autres documents. On sait néanmoins qu'il n'y eut qu'une ou deux autres condamnations à mort. En parcourant la liste des victimes de l'insurrection de l'an vu, il est facile de voir que, malgré les affirmations réitérées des ministres et de l'administration centrale de la Haute-Garonne, et malgré son arrêté du 8 fructidor de sévir principalement et surtout contre les organisateurs et les chefs de la rébellion, aucun d'eux ne figure sur cette liste. A l'exception d'Esquirol, qui joua un certain rôle dans l'insurrection du canton de Montgiscard, tous les autres sont d'illustres inconnus. Cependant Dufaur, le chef d'état-major de l'armée royale à Montréjeau; d'Aguin, l'un des chefs de cette armée à Muret; Lamothe-Vedel et son lieutenant Labarrère, dont les bandes avaient ensanglanté le nord-ouest du département, à Auvillars, Saint-Nicolas-de-la-Grave, Saint-Por-
(1) Arch. delaHte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 47.
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quier, Larrazet, etc., etc., étaient dans les fers. Mais la justice humaine sera toujours, comme on l'a dit, une toile d'araignée que les grosses mouches rompent et qui ne retient que les petites. Nous ne citons les noms de ces chefs que parce qu'ils étaient très connus ; car il y en avait beaucoup d'autres dans les prisons de Toulouse. Le 11 vendémiaire, le gouverneur de la vallée d'Aran, Sérou, en avait remis à la gendarmerie française une douzaine arrêtés dansl'Aragon, et parmi lesquels se trouvaient d'Aguin et Boutonier, extrésorier de France. Lamothe-Vedel était encore détenu un an après. Nous avons trouvé, aux archives du Capitole, plusieurs lettres de sa femme sollicitant l'élargissement de son mari, et une supplique de Romiguières fils, le célèbre avocat toulousain mort conseiller à la Cour de cassation, demandant au préfet Richard, le 10 fructidor an VIII, la liberté sous caution de son client malade ou son transfert à l'hôpital, ne comprenant pas pourquoi on le détient en prison alors que le comte de Paulo se promène librement dans les rues de ■^Toulouse (1).
Mais, malgré les recherches les plus actives et les ordres les plus précis, on ne put mettre la main sur Rougé ni sur de Paulo. Cependant le commissaire du Directoire exécutif Lamagdelaine, sur la demande du général Gommes, avait en- Ci) Arch. du Capitole, Insurr. de Van VU, t. premier, pièces diverses.
402 INSDRUECTION DE l'aN VTr
voyé à tous ses collègues du département les signalements que voici :
« Marc-Antoine -Jules Paulo , âgé d'environ « vingt-quatre ans, taille lm7gimm (^ggit 5 pieds 5 « pouces), cheveux châtains coupés en rond, yeux « châtains et petits, nez long, visage maigre et al- « longé, bouche moyenne, menton long, relevé, « avec une fossette à petit trou. Un peu voûté. »
« Rougé, Américain, ex-général; taille 5 pieds « 4 pouces, svelte de corsage, bien bâti, les yeux « roux, nez retroussé, menton carré, bouche « moyenne, sourcils et cheveux noirs un peu « crépus, visage ovale, teint basané, la figure un M peu gravée, le corps roide, parlant gras et très « lentement, articulant ferme (1). »
Tels sontles portraits des deux principaux chefs de l'insurrection de l'an vu. D'après M. de Casteras, le comte de Paulo serait rentré en France après le 18 brumaire. Il aurait été présenté à Joséphine Beauharnais et invité plusieurs fois à la Malmaison. Sa beauté physique et son courage ayant séduit la jeune Hortense de Beauharnais, il aurait été question d'un mariage que Bonaparte repoussa; mais il lui accorda pour compensation sa radiation de la liste des émigrés et un. passeport pour Toulouse. De Paulo en profita pour rentrer à Terraqueuse où il fit construire une maisonnette en face des anciennes écuries du
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 3.
l'épilogde 403
château entièrement détruit. C'est là qu'il vécut quelques années avec sa mère et M"'"- de Fontanges qu'il avait épousée en Auvergne; il y mourut le 6 juin 1804 (1).
Quant à Rougé, dit Richou, il rentra d'Espagne à la suite de l'amnistie accordée aux insurgés par le premier consul, et se retira à Saint-Orens, près Toulouse, sur une proprié té que possédait son frère. 11 y était encore en 1811, et avait placé son fils à l'Ecole militaire. R,ougé était originaire do Toulouse. Il avait habité quelque temps Saint-Domingue et n'était rentré dans sa ville natale qu'en 1788 pour s'y marier. Nommé commandantdu 7"- bataillon des volontaires delà Haute-Garonne en 1792, il se rendit à l'armée des Pyrénées-Orientales, où il se distingua et fit preuve de quelque capacité militaire. Promu général do brigade en l'an ii, il en remplit les fonctions jusqu'à la paix avec l'Espagne. Mais, quelque temps après, une trahison s'étant produite sur la frontière du côté de Perpignan, Rougé fut accusé d'être complice de cette trahison et mis en demi-solde. Froissé par cette mesure, ce général prêta facilement l'oreille aux propositions des royalistes et fut nommé général en chef de l'armée insurrectionnelle. Nous avons vu ce qu'il fit de cette armée. Le rôle piteux qu'il joua dans l'insurrection, sa fuite en Espagne, et surtout les soupçons d'y avoir em-
(1) Histoire de la révolation dans VAriège, page 368.
404 INSDBBECllON DE LAN Ml
porté des fonds provenant de la caisse militaire des troupes sous ses ordres à Montréjeau, firent concevoir de lui une opinion qui le rendit suspect aux deux partis. C'était un homme ardent, laissant aisément percer le regret de se voir, avec les talents militaires qu'il se supposait, condamné à l'inaction et à l'oubli (1).
Pendant que les conseils de guerre rendaient les jugements dont nous avons donné le chiffre, l'administration centrale de la Haute-Garonne, assaillie de demandes, pressée de sollicitations et travaillée par toutes sortes d'intrigues, prenait, sur les listes dressées par les municipalités, des arrêtés qui élargissaient des détenus par douzaines et faisaient jeter les hauts cris à tous les républicains sincères de la région.
Il résulte, en effet, des relevés faits sur les registres des archives du Capitole, que cette administration prit, pendant les mois de fructidor et de vendémiaire, environ huit cent cinquante arrêtés d'élargissement. Or, comme presque tous ces arrêtés contiennent plusieurs noms et que bon nombre d'entre eux en comptent plus de treize, il s'ensuit qu'on peut, sans exagération, porter à six mille environ le nombre des prisonniers mis en liberté dans cet espace de temps (2). Aussi des protestations nombreuses émanant de simples
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 45
(2) Arch. du Capitole, registres de l'Insurrection de l'an VII, pièces diverses.
l'éfilogue 405
citoyens, de fonctionnaires, d'administrations centrales ou municipales, arrivaient-elles de tous les côtés. Nous allons en donner quelques spécimens. C'est d'abord Tadministration centrale de l'Ariége qui se plaint, le 9 vendémiaire, de ce qu'on se montre trop facile à relâcher les coupables. « Si « cela continue, ajoute-t-elle, il ne faudra pas « être surpris de voir les vengeances et les assas- « sinats des fonctionnaires et des républicains « recommencer (1). »
Celle de Villefranche-de-Lauragais déclare, dans une lettre du 22 vendémiaire, « que des chefs « rebelles élargis viennent la narguer jusque dans « la salle de ses séances. » L'administration municipale de Caraman envoie la délibération suivante:
« SÉANCE EXTRAORDINAIRE DU 21 VENDÉMIAIRE AN VIII « DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE UNE ET INDIVISIBLE.
« Après l'ouverture de la séance, etc.
« Un membre a observé que certains de ceux « qui ont figuré dans l'insurrection royale de « thermidorderniercomme chefs, sous-chefs, En- « roleurs, Embaucheurs, Meneurs, Pillards, etc., « ont fait faire des enquêtes devant le juge de « paix, à la faveur desquelles ils ont obtenu leur « mise en liberté ; que cette mesure coupable (( ayant réussi, d'autres non moins coupables sui- « vent la même route.
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 16.
406 INSURRECTION DE L'aN VU
« Il a fait remarquer que ces ennemis du bien a public invoquent pour témoins à décharge des « révoltés, leurs parents et beaucoup de ces dé- « votes qui, au nom du ciel, ont préparé depuis « la révolution la défaite des plus purs patriotes, « et qui croyent que c'est un mérite auprès du « père éternel de sauver, à quelque prix que ce (( soit, les royalistes les plus effrénés.
« L'administration, instruite de toutes ces vête rites, Et considérant les dangers où se trouverait « la chose publique, notamment le canton, si des « témoignages de cette nature étaient reçus et uti- « lises, a délibéré à l'unanimité de prévenir de « cet abus les administrations et tribunaux crice minel et militaires séant à Toulouse, afin qu'ils fc se tiennent en garde contre des procédures qui « n'ont d'autre mérite que la mauvaise foi.
« L'administration prévient les dites autorités « qu'elles trouveront la vérité dans l'enquête « qu'elle a faite, qui va leur être adressée après « qu'elle aura fait le dépouillement des déclara- « tions fournies par environ quatre cents témoins, « et le répertoire alphabétique des accusés, ce qui « sera prêt dans six jours au plus tard, jusqu'à « laquelle époque, les dites administrations et « tribunaux sont très instamment invités, au nom « du salut public, de suspendre toute mise en « liberté, même en faveur de ceux des cultiva- « teurs reclus qui en grande partie ont été les « assassins des patriotes et des pillards avérés.
l'épilogue 407
« Pour extrait confurme, pour être adressé à « la municipalité de Toulouse,
« Calvet, président ; Soual, secrétaire (1). »
A son tour, l'administration municipale de Gaillac-Toulza écrivait au commissaire du Directoire exécutif Lamagdelaine : « C'est avec regret « que nous avons vu et lu un arrêté du Départe- « ment du 29 vendémiaire dernier qui met en li- « berté le nommé Jean Berdoulat aine habitant « de la commune de Caujac qui, quoique déclaré « chef des insurgés royaux de cette commune, « ayant contre lui environ quarante dépositions « faites, soit devant l'agent de cette commune, « soit devant le j.uge de paix du canton, va jouir « de tous les droits accordés seulement à des « innocents; nous ne pouvons nous taire sur un u pareil arrêté. Il a été sui-pris à la religion du (( Département par de fausses attetstations. Aussi « en réclamons nous auprès de vous. »
Après avoir énuméré les délits commis par le dit Berdoulat, l'administration municipale ajoute :
« Si d'après tout cela l'on est innocent; si la « loi est muette pour de pareils hommes, agréez, « citoyen commissaire, que les soussignés fas- « sent entre vos mains leur démission.
« Les dangers que nous avons courus ne sont « rien. Mais pour le présent nous voudrions évi-
(1) Arch. du Capitole, Insurr. de l'an Vil, pièces diverses, tome premier, page 399.
408 INSURRECTION DR l\y \II
« ter d'être assassinés^ et nous le serions si tous (( ceux qui sont portés sur notre tableau pour « être jugés sont mis en liberté.
« Les sacrifices ne coûtent rien aux vrais ré- « publicains, et véritablement nous vous décla- « rons que nous en faisons un quand nous vous « donnons notre démission ; parce que nous ai- « mons notre devoir; mais dans cetfe circonstance « notre sensibilité est à son comble. Aussi dépo- « sons-nous dans votre sein, et nos sollicitudes « et le danger qu'ont à courir les patriotes qui, « échappés une fois aux brigands royaux, ne « peuvent s'attendre actuellement qu'à être as- « sassinés partiellement.
« Nous espérons que vous partagerez nos craintes « et que de concert avec le département, vous « prendrez des mesures efficaces pour détourner « de dessus la tête des républicains le fer tran- « chant que les amis de Paul premier (1) aiguisent « contr'eux. — Salut et Fraternité.
« Bepmale, président ; Lacombe, agent muni- « cipal; PiCQUiÉ, adjoint municipal ; Sal- « VAYRE, Masse, Lavail, Doussiet ; Pomii^ ROL, commissaire ; Barès, secrétaire (2).»
Enfin, le lieutenant de gendarmerie Labat, en résidence à Castelsarrasin, écrit, le 10 vendémiaire, à son chef hiérarchique à Toulouse :
(1) Allusion à de Paulo, sans doute.
{2) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an. VII, liasse 10.
l'épilogue 409
u Citoyen chef, La consternation est générale « dans ce canton depuis l'arrivée du fameux « Conte, dit poil rouge, qui a été, dit-on, seulece ment condamné à aller rejoindre les armées, « et qui s'est évadé des mains de ceux qui le con- (( duisaient. Quels que soient les motifs qui ont « fait trouver^cet homme blanc comme neige, je « les respecte, sans que pour cela je me départe « de la conviction intime que j'ai, que cet homme « que Ton a sans contredit trouvé innocent, est « un déserteur, un voleur, un embaucheur, un M assassin, et un des plus actifs chefs de la bande « royale. Peut-être, dira-t-on ? Mais aucune « plainte ou procédure contre ce scélérat n'est u parvenue au tribunal qui l'a jugé? Cela peut « être. La procédure n'est partie que hier; mais le « département dans son arrêté du 8 fructidor u chargea les municipalités de lui fournir des « nottes sur tous les hommes les plus marquants « des bandes insurgées. Ces notes furent fource nies, et très certainement le dit Conte ne fut ce pas oublié. Comment aurait-on omis le plus c( intrépide scélérat du païs. D'ailleurs, qu'on y c< jette un coup d'œil, s'il en est temps encore, on « l'y trouvera avec les détails de ses crimes. « Peut-être n'est-il pas vrai qu'il se soit échappé ? c( Je le désire pour le bien de la société et la « tranquillité du païs. Cependant j'ai droit de « croire, comme on le dit, qu'il est dans le païs ; « car j'ai vu arriver aujourd'hui son digne collé-
410 INSURBECTION DE L'AN Vil
(( gue, le fameux Samazan, J 'assassin de la gen- « darmerie. On le conduisait avec deux autres^, (( tout bonnement à Rochefort, sans être même « attaché. Je l'ai arrêté ici et l'ai soustrait à la <( toujours juste vengeance du peuple. Mais si on « l'a jugé comme marin déserteur, moi, j'ai un u procès à lui intenter comme l'assassin du gen- « darme Creusel qu'il fusilla en plein jour au « milieu de Saint-Nicolas-de-la-Grave. Je vous « rendis compte de ce fait dans le temps. J'espère « que le glève de la justice l'atteindra. On écrit à u son sujet au ministre de la justice. Ecrivez-lui « vous-même, si vous le croyez nécessaire. Au « reste, si Conte, dit poil rouge, est dans ces pau rages, il ne faut plus attendre de réquisitionce naire ni de conscrit. Il faut se préparer à faire le (' coup de fusil chaque fois qu'on les pourchas- « sera, telle est l'influence de cet homme sur les « habitants des campagnes. Je désespère de le « joindre une seconde fois.
« Je vous salue respectueusement.
« Labat, signé.
« Pour copie conforme :
« Le chef du 17' escadron de la gendarmerie nationale, « Regnard, signé (1). »
Lorsqu'on a parcouru avec quelque attention les nombreuses pièces de procédure relatives à l'insurrection, on est obligé de reconnaître que
(1) Arch. delà Hte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 15.
l'épilogde 4 1 1
l'administration centrale de la Haute-Garonne, surprise, trompée ou cédant à des sentiments de pacification et de clémence exagérés, délivrait des hommes qui, comme celui dont parle le lieutenant Labat, auraient dû passer en conseil de guerre plutôt que certains pauvres diables comme Lannes et Bacalerie, de Blagnac, condamnés à mort et fusillés pour avoir attisé, avec une fourche, le feu qui dévorait les papiers des archives de cette commune jetés dans la rue. Il est vrai qu'à ce moment les parents, les amis et les connaissances des personnes compromises dans la rébellion et incarcérées, usaient de tous les moyens imaginables pour obtenir leur délivrance et que les prisonniers eux-mêmes faisaient amende honorable, confessaient leurs erreurs et écrivaient des lettres comme celle-ci :
'< A r administration du département de la « Haute- Garonne et au général de division « Frégeville.
« Citoyens,
« Les détenus dans la maison d'arrêt du cice devant Sénéchal de Toulouse, soussignés, arrê- « tés par suite des mouvements séditieux qui ont « éclaté dans le département,
u Vous exposent :
« Qu'ils éprouvent bien vivement qu'il est « malheureux d'être jeune quand la raison ne « nous prête pas son appui.
412 INSDBBECTIO.N DE l'aN VU
« S'examinant aujourd'hui d'un œil sévère, ils « rougissent d'avoir pu donner dans les pièges « qui ont été tendus à leur inexpérience. Et le « courroux qui les révolte fortement contre eux- « mêmes, leur fait aussi détester de plus fort les « traîtres qui osèrent compter sur leurs bras pour « relever le trône pulvérisé d'un despote ! Mais « ils apprendront que ce n'est pas en vain qu'on « expose des républicains français à la honte et « aux remords.
u Les pétitionnaires vous demandent, avec cette « indignation et cet enthousiasme qui fit tant de « héros, de les envoyer sur-le-champ au premier « rang des armées^républicaines. C'est là qu'ils « rendront compte à la patrie qu'ils adorent, des « sentiments d'amour et de dévouement qu'on (( voulait lui ravir en eux.
« Oui , citoyens administrateurs et citoyen « général, ils jurent de vaincre ou de mourir u pour la République, et d'effacer ainsi dans leur « sang, ou dans celui des vils satellites des rois, la « honte qui les déchire.
« {Suivent les signatures.) (1). «
Les sentiments exprimés dans ce document, couvert de nombreuses signatures d'hommes parfaitement inconnus, quoique fort exagérés, pouvaientêtre sincères; car nous savons que beaucoup d'insurgés prirent les armes par entraînement,
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de V an VII, liasse 7.
l'épilogde 413
par obéissance, trompés ou séduits, plutôt que par conviction. Mais que dire de ceux que contient celui-ci ?
« Toulouse, le 3 vendémiaire, huitième « année républicaine.
« Citoyen,
« Vous avez été instruit, sans doute, que de la « maison de justice de la commune d'Auch, j'ai u été transféré dans celle de cette ville après avoir « été arrêté à Beaumarchais , département du « Gers. Je ne puis tarder à être jugé. Mon sort, « dans cette circonstance, est pour ainsi dire u entre vos mains. Vous pouvez me sauver ou me « perdre. Je suis sauvé si malgré la prévention « que les apparences ont pu vous inspirer, vous « prenez la peine de recueillir les preuves incon- « testables du soin que je me suis donné pour « faire respecter les personnes et les propriétés , « même au péril de ma vie. Je suis perdu si, vous « laissant aller à des impulsions étrangères, vous « ne présentez à mes juges que les faits qui « paraissent déposer contre moi.
« Je suis bien éloigné d'être la cause des
•(( malheurs de mon pays. On ne peut ni on ne
« doit les attribuer qu'à la perfide lâcheté des
« chefs, dont l'ambition seule nous a fait mettre
u en évidence.
« Vous m'avez souvent jugé d'une manière dé- « favorable. Vous avez, je le sais, interprété mes « démarches comme des moyens que j'employais
« pour me venger, et venger ma famille des maux
« dont nous avons été accablés, tandis que je ne
« travaillais qu'à parer les coups que les circons-
« tances eussent pu faire porter même à mes
« ennemis.
(( Je vous ai sauvé la vie plusieurs fois, et
« notamment le jour où vous fûtes à Auvillars.
u Nombre de personnes de Saint-Nicolas le savent,
« et je pourrais maintenant vous en donner des
« preuves incontestables, si j'étais capable de me
« justifier aux dépens de mes semblables. Il est
(( également vrai et public que, sans moi, le-
« citoyens Dauby, Mazars, Benoit, commandant;
(( Maury, Duffaut , Bizot , les Lavergne, Jean
(( Pons, Bernadet, des Carlots; Aziron, de Cau-
« mont, et une infinité d'autres patriotes des plus
(i prononcés n'existeraient plus. Qu'on les inter-
« pelle; s'ils sont honnêtes, reconnaissants et
« vraiment républicains, leurs dépositionsdoivent
« suffire pour effacer l'apparence, même mes torts
(' qu'on ne peut attribuer qu'à l'empire des cir-
u constances, et au désir que j'avais d'éviter de
« plus grands malheurs. — Salut et fraternité.
« Nègre fils, signé.
« Au citoyen Capéla, commissaire du Directoire « exécutif près V administration municipale du canton « de Saint-Nicolas-de-la-Grave.
« Pour copie conforme :
« Capéla, signé (1). »
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an VIT, liasse 15.
l'épilogue 415
En adressant cette lettre au citoyen Lamagdelaine, Capéla lui dit cVen faire tel usage qu^ii jugera convenable. Puis il ajoute : uOn dirait que u nous lui devons de grandes obligations, moi « surtout, auquel il prétend avoir plusieurs fois « sauvé la vie. »
Incontestablement, cette lettre est d'un homme intelligent et habile. Elle ne manque même pas d'une certaine dignité ; mais elle ne peut faire oublier que Jean Labarrère, dit Nègre, était à la tête des insurgés qui envahirent à plusieurs reprises Saint-Nicolas-de-la-Grave à la fin du mois de thermidor, y dévalisèrent plusieurs maisons, notamment celle du commissaire Capéla, et y assassinèrent, sur le pas de sa porte, le notaire Garrigues, après un combat où trois républicains avaient trouvé la mort. S'il est vrai maintenant qu'il n'ait pas fait subir le même sort à Capéla et aux personnes qu'il énumère, alors qu'il pouvait le faire, cela ne diminue en rien sa responsabilité; car les crimes que l'on ne commet pas ne sauraient absoudre de ceux que l'on a commis.
D'ailleurs, Labarrère devait savoir que lorsqu'un homme prend, à tort ou à raison, la ferme résolution d'en appeler aux armes contre une oppression quelconque, il doit aussi se résoudre à accepter sans se plaindre toutes les conséquences de ses actes, et que dès lors sa lettre, quelque habile qu'elle soit, était une faiblesse.
416 INSCRRECllON DE l'aN Vil
On nous permettra de faire remarquer à cette occasion que les royalistes, qui ont livré Toulon aux Anglais, insurgé la Vendée et le Midi de la France, usé contre la Révolution de la révolte, de l'assassinat et des Cosaques , n'ont jamais cessé de combattre et de signaler comme infâme le principe révolutionnaire du droit à l'insurrection. 0 logique des passions !
Toutefois, les plaintes et les récriminations se succédaient si nombreuses que l'administration centrale modéra son indulgente ardeur et ne délivra plus les prisonniers par fournées. Elle examina les dossiers avec plus de soin et d'attention, mit une si sage lenteur à prendre ses déterminations que le 18 Brumaire trouva les insurgés les plus compromis et plusieurs de leurs chefs dans les maisons d'arrêt de Toulouse, attendant les décisions du jury d'accusation et des conseils de guerre. Cela les sauva. On sait, en effet, qu'à la suite de ce coup d'Etat, Bonaparte, espérant rallier le parti royaliste à sa fortune, accorda une amnistie générale à tous les insurgés et fît rapporter la loi du 24 messidor an vu. Ces deux mesures de pacification et d'oubli ouvrirent les portes de toutes les prisons aux insurgés, aux rèquisitionnaires, aux conscrits et aux déserteurs ainsi qu'aux otages. Mais le premier consul n'en obtint pas ce qu'il espérait. Les fossés de Vincennes en fournissent la preuve. Les royalistes demeurèrent ce qu'ils étaient auparavant, c'est-