COULEUR
Malebranche , traitant de la lumière et des couleurs , dit : c< On ne sépare point ici la lumière d'avec les couleurs parce qu'on ne les croit pas fort différentes (a). » Pour nous qui n'admettons en ce moment dans le monde que les faits qui s'y trouvent apperçus , la lumière et la couleur sont absolument la même chose; et cette chose c'est la couleur : je n'apperçois en effet , dans le monde des couleurs qui maintenant pose sous mon regard, que des couleurs, d^ couleurs variées , se limitant les unes les autres et se déterminant. Je n'apperçois pas le moins du monde ce prétendu fluide , lumineux pour les uns » non lumineux pour les autres, qui serait comme répandu parmi ces objets et les rendrait visibles. Si ce fluide existe, il n'est certainement pas apperçu , par conséquent il n'existe pas pour nous ; par conséquent , quand je dis lumière, c'est couleur que j'entends.
{a) Recherche de la F., Uv. I, ch. X.
208 HBTOIRI DV l'iNTKLLIOBNCR, LIV. H, CH. W.
J'admire comme tout le monde ces deux vers de Radne fils :
. . . .Kt qui, dans les déserts , a semé la lumière,
Ainsi que dans nos champs il sème la poussière (a}.
Mais je n'y vois qu'une image sous laquelle l'imagination essaie de se représenter un phénomène merveilleux : celui qui se produit dans un appartement obscur où j'allume une bougie^ et qui n'est en réalité que l'apparition subite, je veux dire la création de tous les objets de cet appartement. L'imagination peut rêver ce phénomène de mille manières; laissons-la rêver. Cest une folle qui se plaît à faire la folle, disait Malebranche {b) ; laissonsla faire la folle tout à son aise, et continuons la formation de nos concepts , c'est chose plus sérieuse et plus importante.
Un mouvement se produit parmi les objets qui sont là tout près de moi : c'est , par exemple , ce blanc narcisse (c) auquel une araignée avait attaché sa toile , et qui, brisant le léger fil qui le tenait courbé , se redresse tout-à-coup et reprend sa position première devant ces gazons de mousse. Ce mouvement fixe Tapperception; le narcisse est appréhendé au moyen du tapis vert qui l'entoure et le détermine, et LA COULEUR est prise en lui avec une différence déterminée : quelle est cette différence ?
Cette différence n'est pas blanc, car blanc n'est pas
(a) Dans le Poème de la Religion^ chant I.
{b) Voyez les Entretiens sur la métaph.^ 1" Entretien.
(c) Le Narcissus poeticus de Linn.
DB l'aPPRÉHBNSIO!! BT DB Là CONCBPT. CONSlDtitBS BTG. 209
seulement ce par quoi le narcisse diffère du tapis vert qui l'entoure et le limite ; mais ce par quoi il diffère de ce tapis d'abord » puis de la rose, des jacinthes, de l'orange et des renoncules jaunes qui couvrent la terre à deux pas de moi (a). Par conséquent, pour qu'il soit déterminé dans le narcisse et que je puisse l'y saisir, il me faut la présence à la fois sous le regard de toutes ces choses. La rose, l'orange, les jacinthes, les renoncules me font-elles défaut en masse? Blanc est là sous mes yeux , je l'apperçois dans le narcisse, mais je ne puis pas l'y saisir. L'orange seule manque-t-elle ? Blanc n'est saisi qu'imparfaitement : l'image que j'en acquiers est ce qu'on appelle une idée confuse , c'est-k-dire , une idée qui, loin de me servir plus tard à reconnaître et à distinguer les couleurs, ne me servira qu'à les confondre: avec elle je prendrai partout l'orange pour du blanc.
Mais cette différence, quelle qu'elle soit, je la saisis ; je là saisis danis le narcisse et la prends avec LA COULEUR dàiiis lé rapport déterminé du mode à la substance. J'obtietis ainsi uni concept particulier représentant certain mode général de la couleur, qui n^a pas, il est vrai, de noni bien déterminé dans la langue, mais dont le concept se trouve dans toutes les intelligences.
En possession de cette différence et du concept qui la rattache ail centre intellectuel, je subsume sous son idée toutes les couleurs réelles dans lesquelles je la retrouve : cette rose , cette renoncule , cette orange, cette grappe
(a) Le Ranunculua ficaria deLinn., yulg. la ficaire.