PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE
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Monsieur ,
Permettez-moi de vous dédier ce livre; tout ce qu'il a de bon vous appartient ; c'est un souvenir ou tout au moins une inspiration de vos Leçons de Logique : voici l'histoire de sa naissance.
J'ai fait ma philosophie sous un professeur qui n'aimait point la philosophie et qui ne la connaissait pas. Cet homme ne pouvait inspirer à ses élèves un amour qui lui cîait étranger, et, pour mon compte, je fus bientôt dégoûté d'une science qui se présentait à moi sans dignité , sans grandeur et sans utilité présumable. Je sentais vague-
ment, sans le comprendre encore, que je n'avais pas de temps à perdre à de pareilles futilités, que la vie était une chose sérieuse, et déjà je me disais avec Sénèque : Non vaco ad îstas ineptias ; ingens negotîum in manibiis est. Je délaissai bientôt un enseignement qui ne me disait rien.
Cependant je tendais au baccalauréat comme tous mes condisciples : il me fallait des réponses aux questions du programme ; je cherchai ces réponses dans le premier livre de philosophie qui me tomba sous la main. Le hasard, c'est-à-dire la Providence voulut qu'il en f&t pour moi, dans cette circonstance, ce qui devait en étœ, quelques années plus tard, pour votre traducteur du Brésil; ce fut, par bonne fortune y por fortuna, votre petit Manuel qui vint à mon secours. Je l'ouvris et lus d'abord les premières pages sans beaucoup d'attention, ne supposant pas qu'il fût nécessaire d'en apporter à l'étude d'une chose aussi peu sérieuse que la philosophie m'avait paru l'être ; je ne vous compris pas , et je jetai là le livre obscur et la science inutile qu'il devait contenir, bien décidé à ne jamais revenir ni à l'un, ni à l'autre.
J'y revins cependant quelques jours après, et, chose étonnante, avec la résolution bien arrêtée de comprendre. Cette résolution eut sa récompense immédiate : je compris. Alors s'ouvrit devant moi un monde nouveau dont chaque jour je pris graduellement possession avec des émotions grandissantes et des joies infinies ! Vous faire le récit de ces émotions et de ces joies serait une chose impossible : trois mois s'élaient à peine écoulés, j'étais un tout autre être: mes études anté« rieures, si vaines jusque-là, avaient acquis, sans que j'y songeasse, une valeur immense ; partout en moi l'intelligence s'était faite : je savais que je savais , et , ce qui est plus précieux , que je ne savais pas ; l'enfant était devenu un homme et l'indifférent des premiers jours un adepte fervent.
Voilà , Monsieur , ce que je dois à voire petit livre. Plus lard, je lus vos Leçons de Logique qui, pendant long-temps , furent, avec votre Manuelj mes deux seuls maîtres. Je les savais par cœur l'un et l'autre quand je commençai la lecture des philosophes célèbres : de M. Cousin d'abord, que son actualité recommandait avant tous les autres,
,puis de Descartes , de Malebranche, de Locke, de Reid, de Leibnitz, de Kant, etc.; c'est vous dire assez que j'étais à Tabrî des erreurs dans lesquelles ces beaux génies auraient pu m'en traîner. Je les lus tous les uns après les autres sans être entamé; mais, je dois le dire aussi, je fus souvent embarrassé pour réfuter les systèmes que je n'adoptais pas, et, si mes croyances restèrent fermes, mon intelligence dut s'avouer plus d'une fois vaincue. Un homme dont j'aime à rapprocher le nom du vôtre, parce que, le premier, il m'a initié à cette grande philosophie de la Raison pure, qu'il faut avoir étudiée pour avoir acquis le droit de la blâmer, M. Duval-Jouve, se plaisait à me montrer les difficultés de la question. Quand j'avais bien cherché dans ma mémoire, sans pouvoir les y trouver, des réponses h ces difficultés, je rentrais chez moi ; j'ouvrais soit vos Leçons de Logique , soit votre Essai sur le langage, soit votre Manuel ; vous parliez et je voyais bien que vous résolviez ces difficultés ; mais vous aviez écrit pour les philosophes, votre langage n'était pas assez clair pour un enfant. Je m'en allais alors par la campagne,
méditant moi-même ces importants problèmes et cherchant à mon tour, dans la mesure de mes forces, la difficile solution. De ces méditations solitaires est né le livre que je vous présente : une lumière a constamment brillé sur la pensée qui le produisit ; vos Leçons de Logique l'ont, en quelque sorte, créé et mis au monde. S'il est bon» il vous appartient donc tout entier ; s'il est mauvais, c'est que je n'ai pas su vous comprendre ni vous interpréter ; mais qu'importe après tout que je chancelle et tombe, vous n'en resterez pas moins, Monsieur, le premier des philosophes du dix-neuvième siècle ; la chute méritée d'un auteur sans génie, qui a voulu marcher sur vos traces et n'a pas su s'y maintenir , ne saurait rien ôter à votre gloire !
Evreux, 2 septembre 1856.
p. DOUBLET.