UVRE PREMIER
DE L'APPERCEPTION PRIMITIVE.
Dès que mon œil est ouvert sur le monde , tous les objets quMl embrasse se manifestent ii moi en même temps et sans que je m'en mêle. Dans cette vue passive et totale est contenu tout ce que je puis connaître.
(Jouffroy, Mélanges philos. : De la philos, et du sens corn.)
Nihil nisi quod in oculos incurret, manifestumquc erit ; tout ce qui est apperçu, mais seulement ce qui est apperçu. La raison la plus sage prend pour ses principes ceux que Timagrination des hommes a témérairement introduits.
(Sénèque, de ira, lib. II, ch. xxiv.
Pascal, les pensées, par P. Faugère, t. II, p. 50.)
La raison n'est propre qu'à former des doutes , à se tourner ii droite et à gauche pour éterniser une dispute ; ce n'est pas un principe d'édification, mais de destruction ; il faut chercher autre chose.
(Baylc, Diction, hist., art. Manichéens, note D.)
I. Méthode h «aivre poor faire rhlstolre de Tfailelllgeiiee. — II. Etude de l'failelligeiiee telle qu'elle e«l aujourd'hui t noo- «ifO«iB* — m. CJoiuitatatloii d'un fait au moyen duquel on peut expliquer «a fformatlon.— ïïW. Retrouvemeiit de «on état prluàltlff t appereeptloB primitive. — ▼. Illusloiia de la physiologie. — ▼!. OfeleetloiM eoBtre Tappereeptloii primitive et •olutloB de eem ofe|eetloiui.
L'histoire de rintelligence..., comme celle du globe terrestre , se perd dans la nuit des temps : nous ne pouvons pas plus, par nos souvenirs, remonter aux premières heures de la vie pour y saisir notre intelligence à sa naissance et la suivre ensuite dans ses développements successifs à travers les années , que nous ne pouvons, par la tradition, remonter aux premiers jours du monde pour y voir, sous sa forme primitive, le globe que
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nous habitons, et le suivre ensuite, à travers les siècles, dans ses transformations successives : à peine si nos souvenirs atteignent la troisième année de notre naissance ; et la tradition ne remonte pas au-delà de quelques mille ans; et, quand la tradition s'arrête, quand finissent nos souvenirs , notrQ intelligence et le globe terrestre sont déjà tout ce qu'ils sont aujourd'hui ou à peu près.
Notre intelligence sous sa forme actuelle est donc le résultat d'un développement dont l'histoire est aujourd'hui perdue. Si l'histoire de ce développement nous était inutile, nous pourrions consentir à l'ignorer : peutêtre même nous le devrions malgré notre curiosité; mais cette histoire nous est absolument nécessaire : nous avons besoin de connaître l'origine et la formation de notre intelligence pour en comprendre la nature , pour en détermiixer la valeur et la portée , pour en préciser l'usage.
Nous devons donc tâcher de retrouver cette histoire perdue, c'est-à-dire : nous devons tâcher de la deviner; et pour cela il nous faut faire à propos de notre intelligence ce qu'ont déjà fait les géologues à propos du globe terrestre : après avoir reconnu un certain nombre de lois soit physiques, soit chimiques, auxquelles la matière est partout soumise , ils ont cherché l'état actuel du globe ; puis , ôtant , par la pensée , de son état actuel , tout ce qu'ils pouvaient expliquer au moyen des lois précédemment constatées, ils sont parvenus à retrouver son état primitif. Partant ensuite de cet état primitif , et toujours guidés par les lois dont j'ai parlé, ils ont ra-
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conté i'histoire de la formation du globe , non pas sans doute telle qu'elle a été, mais telle qu'elle a dû nécessairement être. C'est ainsi qu'ils supposent, à l'origine de notre planète, une matière gazeuse, mélange confus et désordonné d'éléments divers; qu'ils nous montrent ensuite cette matière informe se débrouillant , puis s' arrangeant, puis se prenant vers son centre en un noyau liquide, recouvert bientôt d'une écorce de granit, audessus de laquelle viendront se déposer successivement les différentes couches du sol que l'homme foule aujourd'hui.
Telle est la méthode suivie, par les géologues , dans l'histoire du globe terrestre ; telle est celle que doit suivre l'historien de tout fait dont l'origine et les premiers développements sont aujourd'hui perdus; telle est celle que doit suivre l'historien de l'intelligence : quatre mots la résument : — V Etude du fait actuel ; — 2® constatation d'un fait particulier pouvant rendre raison de tous les faits qui constituent aujourd'hui le fait actuel ; — 3° retrouvement du fait primitif; — 4® récit des transformations par lesquelles passe le fait primitif pour arriver à sa forme actuelle.
Je suis assis en ce moment au sommet d'une petite montagne , sur une pierre , le dos mollement appuyé contre des touffes de thym et de myrte, et la main gauche appliquée sur l'écorce d'un pin. J'ai sous les yeux un paysage délicieux, étendu et varié : à l'horizon la mer et plusieurs chaînes de montagnes; au fond de
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la vallée, mais s'élevant déjà sur les premiers degrés de la montagne au sommet de laquelle je suis assis , la petite ville de Grasse » avec son sol accidenté, ses jardins en amphithéâtre , ses routes qui serpentent au soleil sur le penchant des collines ou courent au fond des vallées, et ses riantes maisons de campagne dont la forme blanche sort délicieusement du vert bleu des oliviers ; près de moi , sur une terrasse naturelle , suspendue au flanc du rocher, des fleurs de toutes les couleurs autour desquelles bourdonnent des myriades d'insectes , et des chénes-verts qui me couvrent de leur feuillage et de leur ombre ; au-dessous de moi des rosiers , des lilas et des orangers en fleurs; à côté, un peu à droite, la chute d*un petit torrent.
Cela dit, quel est, au milieu des circonstances que je viens d'indiquer, l'état présent de mon intelligence?
J'apperçois ces maisons, ces arbres, ces fleurs , etc. , qui sont là devant moi ; — je sens, c'est-à-dire encore j'apperçois le froid de la brise qui passe sur mon front, la dureté de la pierre sur laquelle je suis assis , le moelleux des touffes de thym et de myrte contre lesquelles je suis adossé, la rudesse de l'écorce sous ma main qui touche à l'arbre , et la solidité du sol sous mes pieds , etc ; je sens [odoror)y c'est-à-dire toujours j'apperçois l'odeur des roses, des orangers, des lilas, du thym, du myrte, etc. ; j'entends, j'apperçois le sifflement de la brise dans^ la tête du pin, le bourdonnement des insectes autour des fleurs, le bruit de la cascade, etc.; — enfin je m'apperçois, ou, si l'on veut, je me sens (1) moi-même. Voilà donc un premier fait trouvé dans l'intelligence actuelle : l'apper-
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cEPTioN. Par rapperception j'apperçois tous les faits dont je viens déparier, à la fois, passivement, uniformément, confusément.
Maintenant parmi tous ces faits, apperçus simultanément et de la même manière , je puis en considérer un d'une manière particulière : j'apperçois alors ce fait distinctement ; je le saisis , pour ainsi dire , apperceptivement, au milieu de tous les autres; en un mot, je l'appréhende : voilà un deuxième fait trouvé dans Tintelligence actuelle : l'appréhension.
Ce n'est pas tout : le fait dont je parle, une fois appréhendé, je le pense: c'est un rond , un carré; il est blanc ou rouge ; il est devant moi, etc. Voilà un troisième fait trouvé dans l'intelligence actuelle : la pensée.
Mais penser un objet, un fait, c'est prendre apperceptivement ce fait, cet objet dans un concept soit seul, soit avec un autre objet, soit avec une idée ; exemples : Cette fleur est ronde, elle est devant hoi, elle est rouge. Dans la première de ces pensées, je prends un objet qui est devant moi, que je tiens du regard, je le prends dans le concept de rond^ je le subsume sous ce concept; dans la seconde, je prends^ ce même objet et moi (mon corps), tous les deux à la fois, dans le concept d'un certain arrangement; dans la troisième, je prends ce même objet avec l'idée de rotige dans le concept de substance. La pensée suppose donc toujours un concept qui est comme le fonds^ de la pensée, comme le canevas sur lequel je la construis : une formule de la pensée ; elle suppose ensuite , dans le premier et le second cas^ l'appréhension déjà mentionnée; et, dans letroi-
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sième , des idées .Voilà par conséquent deux faits nouveaux trouvés dans rintelligence actuelle : le concept et l'idée.
La philosophie ne distingue pas aujourd'hui le concept dé ridée, c'est un tort : ces deux faits sont profondément distincts et doivent être soigneusement distingués : leur objet est tout diluèrent ainsi que leur usage dans la pensée. Le concept représente toiqours un ordre, une disposition, une forme, mais une forme vide , c'est-à-dire , une formule ; l'idée au contraire représente toujours une réalité : materia. Dans la pensée, le concept fournit le dessin primitif, le cadre, la forme ; l'idée fournit la matière ; le premier donne le plan, la seconde fournit le matériel, ou plutôt les ma— tériaux au moyen desquels je le réalise , et jamais ce rapport n'est interverti. Je sais bien que le concept a tous les caractères de Tidée, mais il en a que l'idée n'a point : c'est une idée sans doute , mais c'est ime idée particulière méritant et demandant un nom particulier. Nul, je le montrerai plus tard , ne lui convient mieux que celui de concept, et, si ce mot n'est pas français^ comme on semble le dire, il faut se hâter de l'accueillir pour le lui donner. Le mot de conception s'appliquera merveilleusement après à la pensée, c'est-à-dire à la prise de plusieurs idées ou de plusieurs intuitions dans un concept y si mal nommée chez nous (2). Mais ne nous arrêtons pas maintenant sur ces considérations et continuons l'analyse de notre intelligence.
En prenant dans un concept soit un objet tout seul, soit plusieurs objets à la fois, soit un objet et une idée; j'établis, dans le premier cas^ entre cet objet et le con-
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cept dans lequel je le prends ; dans le second , entre ces difTérents objets ; dans le troisième, entre l'objet et l'idée, un rapport déterminé; je construis mentalement un certain ensemble. Cet ensemble une fois formé, ce rapport une fois établi, je l'affirme ou l'infirme, je lui donne mon assentiment ou le lui refuse. Mais pour affirmer ou pour infirmer un ensemble formé mentalement, pour lui donner mon assentiment ou le lui refuser, je m'appuie sur quelque chose : je m'appuie sur une connaissance. Voilà donc un sixième fait trouvé dans l'intelligence actuelle : la connaissance (3).
Je ne fais pas mention dans cette énumération des faits intellectuels du souvenir ni du jugement; void pourquoi : Le souvenir rentre dans les faits qui déjà s'y trouvent mentionnés : c'est une idée individuelle rapportée par une conception particulière à un lieu déterminé de l'espace, à un instant déterminé de la durée : c'est un concept particulier; et le jugement n'est pas un fait intellectuel : qu'est-ce que le jugement?
« On appelle ^ti^^, dit Port-Royal, l'action de notre » esprit par laquelle, joignant ensemble plusieurs idées, » il affirme de l'une qu'elle est l'autre ou nie de l'une » qu'elle soit l'autre, comme lorsqu' ayant l'idée de la » terre et l'idée de rond j^ affirme de la terre qu'elle est » ronde, ou nie qu'elle soit ronde; ou bien (je préfère » cet exemple) , lorsqu'ayant l'idée de Dieu et l'idée » de juste, j'affirme de Dieu qu'il est juste (a). »
(a) Voyez Logique de Port-Royal : Définition de la Logique.
\0 HISTOIRK DB l'iMTELUOENGB, LIV. I.
Voilà bien des choses entassées dans cette définition du jugement : j'y trouve : — premièrement, des idées V. G., l'idée de Dieu, celle de juste, et l'idée ou plutôt le concept de la manière dont les deux premières vont ensemble ; — deuxièmement , le rapprochement mental des deux premières idées dans la troisième ; — troisièmement, l'affirmation mentale de l'ensemble ainsi formé ; — quatrièmement enfin, la base sur laquelle je m'appuie pour affirmer cet ensemble , sur laquelle je m'appuie pour affirmer que Dieu est juste: a laquelle de ces quatre choses appartient le nom de jugement ?
A la première de ces choses , aux idées , appartient évidemment le nom idées : c'est pour elles que ce mot a été créé ; il n'est ni permis ni possiible de leur ôter ce nom pour leur en donner un autre. Seulement il serait bon de distinguer la troisième des deux premières , et de l'appeler un concept , comme nous l'avons fait , tout en lui reconnaissant toujours le caractère général qu'exprime le mot idée : iSctv.
A la seconde , au rapprochement des deux premières idées dans la troisième , appartient bien évidemment encore le nom de pensée : la pensée, cogitatio (de eogito : cogOf cumrago, j* assemble, je réunis), n'est-elle pas la réunion , l'assemblage de plusieurs idées ? Oui ; voilà la langue ; il est permis de la préciser, il n'est pas permis de la changer. Le mot conception, ou même le mot cogitation vaudrait mieux sans doute en français que le mot pensée qui rappelle trop le jugement ; mais le mot pensée n'en est pas moins , chez nous , la traduction exacte du mot latin cogitatio.
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A la quatrième , k la base sur laquelle je m'appuie pour affirmer ou pour nier l'ensemble d'idées formé, pour affirmer ou nier la pensée , quel autre nom lui donnerez-yous que celui de connaissance? Assurément cela sur quoi je m'appuie pow affirmer ou nier une pensée est une connaissance ou n'est rien. Mais la connaissance sur laquelle je m'appuie pour affirmer ou nier une pensée peut être l'évidence actuelle, ou bien le souvenir d'une perception passée; ce peut être l'évidence dans les faits ou bien l'évidence dans les idées : dans le premier cas, avant d'affirmer l'ensemble d'idées mentalement formé, j'examine s'il reproduit bien la réalité concrète qui est là sous mon regard ; dans le second, j'examine s'il reproduit bien l'image de cette réalité qui est en moi ; enfin ce peut être tout ce que l'on voudra pourvu que ce soit du savoir, c'est-à-dire une connaissance. Cette connaissance d'ailleurs peut encore être une véritable connaissance, ou une illusion ; mais peu importe , car l'illusion sur laquelle je m'appuie, trop souvent, hélas! pour affirmer ou pour nier une pensée, est encore, dans mon opinion du moins, une vraie connaissance: je ne sais pas, c'est vrai, mais je crois savoir.
C'est donc à la troisième des choses énoncées dans la définition de Port-Royal qu'appartient le nom de jugement? oui, et ce mot lui convient parfaitement : la langue, si nous la consultions, le lui imposerait aussi énergiquement qu'elle impose à la première le nom d'idéeSf à la seconde celui de pensée^ et à la quatrième celui de connaissance. Mais nous n'avons pas besoin de recourir à la langue sur ce point ; tous les philosophes