‹ Histoire de l'intelligence (volume 2)Chapitre 21 sur 43 · INDIVISIBLE UNITÉ PLUSIEURS PARTIES PLACÉES HORS LES UNES DES · texte numérisé non relu

INDIVISIBLE UNITÉ PLUSIEURS PARTIES PLACÉES HORS LES UNES DES

AUTRES : ex-tensus color unm : voilà bien , si je ne me trompe encore, d'une part, l'idée d'ÉTENDu oud'ÉTENDUB; de Fautre le concept de L'étendu ou de L'étendue : DE LA COULEUR X étendue : DU MOI COULEUR X étendue. Maintenant CETTE (couleur) ÉTENDUE dont je saisis toutes les parties sous l'appréhension primitive de l'objet, par conséquent au moyen de l'apperception vague du plan des couleurs, est obscurément conçue, limitée de

DB L'APTRSHENflKm BT DB LA CONCBPT. COK81DtiÊB5 RTC. il 5

toutes parts, c'est-à-dire figurée, par opposition à ce même plan qui n'est ni limité, ni figuré : voilà d'une part l'idée de figure ; de l'autre le concept de LA figuhb : de LA COULEUR X ÉTENDUE figcrée : DU MOI COU- LEUR X ÉTENDUE FIGURÉE.

En possession de LA FIGURE , je la retrouve tout d'abord dans les différents objets placés près de la maison dans le plan des couleurs; Y. G., dans cet arbre. encore sans feuilles dont le tronc large et blanc se divise sur le fond noir ou sombre des oliviers, et dans ce rocher dont la forme bizarre s'élève un peu plus loin, et, par là, je confonds tous ces objets avec la maison sous l'idée de figure : tous ces objets, pour moi, sont des figures. Mais bientôt, naturellement et presque nécessairement, la comparaison s'établît entre ces différents objets : d'un premier regard saisissant LA FIGURE dans la maison , d'un deuxième j'appréhende la maison d'abord au moyen de l'arbre, ensuite au moyen du rocher, et j'arrive, par là, premièrement, à saisir dans la maison deux différences particulières : simplicité et régularité; deuxièmement, à prendre LA FIGURE sous l'une, puis sous l'autre de ces différences : je dis, parlant dans mon verbe intérieur : LA FIGURE ici est simple et régulière. Voilà, d'une part, les idées de simple et de régulier ; d'autre part le concept de FIGURE simple régulière : de LA FIGURE SIMPLE RÉGULIÈRE : do LA COULEUR X — en appelant toujours X la différence particulière déterminée dans les objets par le fond noir ou sombre du paysage — ÉTENDUE FIGURÉE simple et régulière.

Trouvant plus tard, épars dans la nature, et tels que

946 HiSTOIRE DE l'iNTKLLIGENCB, LIV. H, CD. lU.

la réalité peut nous les offrir, un cercle, un triangle^ un trapèze y un carré; je subsume d'abord ces différrats objets sous ridée, sous le concept de FIGURE SIMPLE RÉGULIÈRE , et par là je les confonds : tous ces objets pour moi sont des figures simples, régulières et pas autre chose. Mais bientôt soupçonnant des différences inapperçues entre ces figures simples régulières, je les recueille, les rapproche sous mon regard de la maison — ^je dis sous mon regard , car le rapprochement dont je veux parler ne suppose pas du tout le rapprochement réel des objets, mais seulemrat leur rapprochement sous l'apperception, sous le regard, — et la comparaison s'établit de nouveau entre tous ces objets : rappcarcep»' tion invariablement fixée , d'une part, sur LA FIGURE SIMPLE RÉGULIÈRE dans la maison, d'autre pa^^t j'appréhende avec elle la maison, d'abord au moyen du cercle , ensuite au moyen du triangle, puis au moyen du trapèze , enfin au moyen du carré ; et j'arrive, par là, premièrement à saisir dans la maison quatre différences particulières déterminées en elle par le cercle, le triangle, le trapèze, le carré; savoir : rectiligne, quadrilatère , PARALLÉLOGRAMME , RECTANGLE ; deuxièmement, à prendre LA FIGURE SIMPLE RÉGULIÈRE successivement soiLS toutes ces différences : voilà, d'une part, nos idées de rectiligne, de quadrilatère, de parallélogrammb, de rectangle; d'autre part, nos concepts de FIGURE rectiligne : de LA FIGURE SIMPLE RÉGULIÈRE rectiligne, — DU QUADRILATÈRE : dc LA FIGURE SIMPLE RÉ- GULIÈRE RECTILIGNE quadrilatère , — DU parallélogramme : de LA FIGURE SIMPLE RÉGULIÈRE

DB L* APPRÉHENSION ET DE LA CONCEPT. CONSIDÉRiBS ETC. 217

RECTILI6NË QUADRILATÈRE paeallélogramms , — DU RECTANGLE : de LA FIGURE SIMPLE RECTI- LIGNE QUADRILATÈRE PARALLÉLOGRAMME rectangle.

Déplaçons maintenant, si vous voulez, le centre de la comparaison. — J'appelle ainsi l'intuition qui durant la comparaison précédente maintient présente LA FI« GURE SIMPLE RÉGULIÈRE, LA FIGURE SIMPLE RÉGULIÈRE RECTILIGNE , LA FIGURE SIMPLE RÉ- GULIÈRE RECTILIGNE QUADRILATÈRE, LA FIGURE SIMPLE RÉGULIÈRE RECTIUGNE QUADRILATÈRE PARALLÉLOGRAMME — et plaçon&-le successivement i^ur le cercle, sur le triangle, sur le trapèze, sur le carré. Dans le premier cas , curviligne est saisi et LA FIGURE SIMPLE RÉGUUÈRE est prise sous cette différence : voilà notre idée de curviligne et notre concept de LA FIGURE ojRViLiGNB. Dans le second, rectiligne et triangle sont saisis et LA FIGURE SIMPLE RÉGUUÈRE est prise sous ces deux différences : voilk notre idée de triangle et notre concept DU triangle : de LA FIGURE SIMPLE RÉGULIÈRE RECTILIGNE triangle. Dans le troisième , rectiligne , quadrilatère et trapès^ $ont saisis et LA FIGURE SIMPLE RÉGULIÈRE est prise squs ces trois différences : voilà notre idée de trapèze, et notre concept DU trapèze : de LA FIGURE SIMPLE RÉGU- LIÈRE RECTILIGNE QUADRILATÈRE trapèze. Dans le quatrième, rectiligne, quadruatère, parallélogramme et carré, sont saisis et LA FIGURE SIMPLE RÉGULIÈRE est prise sou>s ces quatre différences : voilà notre idée de CARRÉ et notre concept DU carré : de LA FIGURE

218 HISTOIRV DE L INTULLIGUNCK, LIV. 0, CB. IH.

SIMPLE RÉGULIÈRE RECTILIGNE QUADRILATÈRE PARALLÉLOGRAMME carrée.

Les idées du triangle, du carré, du rectangle, etc., telles que nous venons de les acquérir ne sont pas celles qui se trouvent dans l'esprit du professeur de géométrie au moment où il commence son cours, mais celles qui, à ce moment, se trouvent dans Fesprit de ses élèves, et d'après lesquelles ses définitions d'abord, ses démonstrations ensuite vont être comprises et jugées; en un mot, ce sont ces idées inanalysées, telles qu'elles sont dans un enfant qui n'a pas réfléchi. Demandez à cet enfant qu'est-ce qu'un rectangle? Il ne vous dira pas que c'est une figure composée de lignes droites, au nombre de quatre, parallèles deux à deux, et se coupant à angle droit, dans laquelle deux parallèles sont plus longues que les deux autres; en un mot, que c'est une figure rectiligne, quadrilatère, parallélogramme, rectangle; mais il le sait déjà, il le voit obscurément dans son idée du rectangle telle que nous venons de l'acquérir; dites-le-lui, il va le reconnaître.

Soient maintenant donnés deux objets pareils à ceuxci A et B (a), je les subsume d'abord tous les deux sous le concept de FIGURE SIMPLE RÉGULIÈRE CURVI- LIGNE : pour moi, ce sont deux figures simples, régulières, curvilignes, autrement deux RONDS, rien de plus. Mais bientôt je les rapproche sous mon regard et les distingue dans les limites de l'idée subsumante : dans

(o) Voyez la planche 3.

DE L* APPRÉHENSION BT DB LA CONCEPT. CONSIDÉRÉBS BTC. d19

A je prends LE ROND avec la différence qui s'y trouve déterminée par B ; dans B avec la différence qui s'y trouve déterminée par A; dans A avec la différence de B, dans B avec la différence de A. Deux nouvelles idées sont acquises : l'idée de cercle et l'idée d'EL- LiPSE ; deux nouveaux concepts sont formés : le concept DU cercle : de LA FIGURE SIMPLE RÉGULIÈRE CURVILIGNE circulaire ; et le concept de L'ellipse : de LA FIGURE SIMPLE RÉGULIÈRE CURVILIGNE elliptique.

Voilà donc l'idée de cercle , de cercle parfait , telle en un mot que la géométrie la considère, acquise sur un objet qui n'est rien moins qu'un cercle ; et l'idée d'ellipse , d'ellipse parfaite , acquise sur un objet qui n'est rien moins qu'une ellipse.

La perception donne aux objets matériels, en les saisissant dans le plan des couleurs , une grandeur déterminée ; qu'est-ce qui détermine cette grandeur ? quelle est la base de ce jugement ?

Cette grandeur, selon les physiciens, dépend de deux choses : 1° de la grandeur absolue de l'objet perçu ; 2^ de l'angle visuel sous lequel l'objet nous est donné. D'après eux , ^n effet , nous appercevrions les objets matériels au moyen de rayons lumineux qui , pour entrer dans l'œil et aller peindre sur la rétine l'image du point d'où ils sont partis, sont obligés de se croiser

S20 umouB DB l'imtblugbiice, ur. u, csb. m.

dans la pupille , formant ainsi un o6ne dont la base est Tobjet lui-même avec sa grandeur absolue, dont le sommet est la pupille , et dont l'angle of^sé a pour base l'image de l'objet renversé sur la rétine. .

Cette réponse futile autre chose qu'une imagmatim, et f disons-le , une imagination passablement ridicule , malgré tout son génie , quand au lieu de voir ea elle , eomme le faisaient ses auteurs, une simple forme explicative commode, on y veut voir l'image fidèle de la vérité, ne saurait nous convenir. En effet, qu'elle le sache toujours ou l'ignore bien souvent, ce qui n'est pas impossible, cette réponse supprime partout, dans la perception matérielle, l'objet perçu et ne laisse à sa place qu'une image (4). Or j'ai déjà dit plus d'une fois, et je répète ici cpie, dans l'appréhension d'un objet, Y. G., ' dans l'appréhension de cette maison, ce qui est saisi par l'apperception, ce que je tiens sous mon regard et presse apperceptivement, ce n'est pas une image de cette maison, image oculaire, cérébrale ou intellectuelle; c'est cette maison même ; cette maison , là, dans le plan des couleurs, où elle est placée ; par conséquent, avec sa grandeur véritable : absolue, si elle a une grandeur absolue; relative, si elle n'a qu'une grandeur relative. Je ne pouvais donc pas , quand même j'en aurais eu l'envie , emprunter aux physiciens leur réponse ; force m'était faite par tout ce qui précède d'en chercher une autre : voici celle que j'ai trouvée. Je dis trouvée, car je ne l'ai pas cherchée long-temps : ce n'est pas une imagination, ce n'est pas un rêve ; c'est une perception.

Les objets matériels, en eux-mêmes, ne sont ni petits,

DE l'aPPRÊHEMSION BTDB LA COHCBft. CONSTOttÉBS BTC. 224

ni grands ; ils sont sans grandeur , ou plutôt , ils sont indifTérents à la grandeur. Mais ces objets nous étant donnés dans le plan des couleurs, c'est-a-dire dans"^une grandeur absolue, invariable, infinie (non finie); et la perception )leâ saisissant dans cette grandeur, au moyen de Tapperception totale de cette grandeur inéme , ils nous paraissent grands ou petits relativement : leur grandeur dépaid de la portion plus ou moins grande qu'ils occupent dans le plan des couléut*s, c'est-à-dire dans la grandeur absolue; voilà la Vérité, non pas, sans doute, telle ({ué l'imagination des hommes s'est plu à la rêver, mais telle que l'apperception ûous là livre.

Mais, dit-on, cela est imfpossible t le plan des couleurs, étant l'ensemble des objets apperçns par la Vue , ne saurait avoir une grandeur absolue si ces mêmes objets n'ont pas de grandeur ; pour qu'il ait une grandeur absolue déterminée, il faut que ces objets aient une grandeur quelconque - également absolue. Oui c'est ainsi que rimagination , quand elle esssde de Se représenter les choses,par cela qu'elle ne peut pas sortir de certaines idées préconçues, arrive nécessairement à les^ 'concevoir ; mais ce n'est pas ainsi qu'ettes sont ; ce n'est i|>iaë àin que l'appërception les voit quand elle regarde : la grandeur du plan des couleurs est tout-à-fait indépendante des objets apperçus qUi semblent le composer : elle ne dépend ni de leur nombre , qui lui est indifférent , ni de leur grandeur qu' die détermine à priori et fait ellemême ; elle est avant ces objets , elle leur survit^ quand ils ne sont plus : c'est la grandeur d'une modification particulière et déterminée de mm-méme^ de Y ml, dans

S22 HisTOitE DK l'intblligbncb, liv. n, CH. m.

les deux états qui lui sont propres : Tétat de lumière et l'état de non lumière. Par l'œil, faut-il que je le répète , je n'entends pas ici l'œil tel que la vue et le toucher réunis devant une glace peuvent m'en donner une idée, j'entends l'œil tel qu'il est constamment pour lui-même; j'entends la modification particulière dont l'œil est l'organe, modification dont les deux modes généraux sont LA lumière et LES ténèbres.

Tout cela parait bien étrange, étrange, j'en conviens; entendons-nous pourtant : cela est étrange pour l'imagination qui essaie de le concevoir et n'a pas une seule idée au moyen de laquelle elle puisse s'en faire une image ; cela n'est pas étrange pour l'apperception qui perpétuellement voit les choses ainsi. Pour elle tout cela est simple, tout cela est naturel, car tout cela est devant elle, tout cela est évident.

J'entends bourdonner à mes oreilles mille objections auxquelles je ne fais pas attention. Ces objections se tiennent dans un monde qui n'est pas le mien , monde d'illusions où jamais la pensée ne sut rien établir. Si dans ce monde elles conçoivent d'une manière différente de la mienne, qu'elles descendent un peu dans le monde où je suis, elles verront comme je vois. Parmi toutes ces objections, une seule me serait sensible si elle se présentait véritablement : c'est celle qui démontrerait qu'apperceptivement les choses ne sont pas comme je viens de dire : celle-là, j'en suis bien sûr, ne se présentera jamais.

Mais enfin votre réponse ruine de fond en comble toute la théorie des lentilles. C'est vrai, mais en même

DE L* APPRÉHENSION ET DE LA CONCEPT. CONSIDJftlÉES ETC. 2S3

temps elle la rétablit sur une base nouvelle, non plus imaginée, mais perçue ; non plus rêvée à grand effort de génie, mais donnée par Tapperception ; et de plus si commode, si facile; fournissant pour tous les phénomènes connus une synthèse si lumineuse et si simple , que moi-même, tout-k-l'heure , ici, j'allais l'entreprendre, quand la pensée m'est venue que ce serait faire un livre d'un paragraphe et me mêler mal k propos d'affaires qui après tout ne sont pas les miennes et ne me regardent pas : j'ai dit la vérité , toute la vérité sur le phénomène ; que les physiciens la réfutent ou s'en arrangent. Quant au noumène, la physique , je l'espère, n'a rien à démêler avec lui ; sinon, qu'elle se tire d'affaire comme elle pourra, je n'ai pas de temps à perdre à des chimères. Je poursuis, après avoir ajouté un seul mot : si la théorie qui précède ruine la théorie moderne du microscope, elle ne nie pas les effets merveilleux de cet instrument ; loin de là , elle les revendiquerait , si besoin était , comme des preuves démonstratives de la vérité incontestable qu'elle contient.

Parmi les objets matériels, il en est qui nous sont toujours donnés par l'apperception dans les mêmes rapports avec le plan des couleurs, par exemple, le corps humain : forma humana, mon bras, ma main, mon pied, etc.; ceux-là deviennent pour nous des grandeurs déterminées, constantes, invariables, comme la grandeur absolue qui les détermine : ce sont nos mesurés naturelles. Nous nous en servons pour apprécier la grandeur véritable des objets : on appelle ainsi, parmi toutes les grandeurs qu'un même objet nous présente, celle qu'il a

224 HisTomi DE l'ihtilugingb, ur. n, gh. m.

ou parait avoir dans les rapports matériels que nous soutenons avec lui. Cette grandeur est appelée véritable parce qu'elle est la seule qui nous intéresse, la seule dont la vie soit obligée de tenir compte, par conséquent la seule dont nous parlions toujours.

D'abord, au moyen des objets dont je parlais tout-4rheure — ces objets appartenant à la foisi au monde des couleurs et à celui des résistances : au monde des couleurs, par la couleur déterminée qui les constituât objets matériels; au monde des résistances, par là résistance particulière et déterminée qui, sinon dans l'objet même, dans le concept sous lequel je me le rëpi^ sente (a) , s'associe avec cette couleur. — Nous nous faisims une idée de la grandeur des résistances qui cômposient le corps humain, Y. G., de notre front, de notre œil, de noï' deux épaules, de notre main, etc. ; une idée de la gMndeur du corps humain lui-même, empruntant ainm au plan des couleurs l'image de la grandeur d'aprëls larquelle nous établissons la grandeur absolue du inonde des résistances. Ensuite, d'après cette grandeur illusoire, du corps humain, nou? établissons la grandeur véritable des objets , et cela fatalement , sans y songer , par le fait seul des rapports matériels que , dans un moment donné, nous soutenons avec eux.

Ceci m'amène tout naturellement à parler d^une question curieuse qui , je crois , n'a jamais été posée , parce ^'on la pense toute résolue : L'aveugle-né juge-

(a) Voyez Vffistoire de VinteUigence,

DE l'aPTRÉHENSION ET DR LA €ONCRPT. CONSIDÉllfiBS ETC. 225

t-il comme nous de la grandeur véritable des objets ; se fait-il de cette grandeur l'idée que nous nous en faisons ? Sans doute , répond - on , puisqu'il juge comme nous de cette grandeur, au moyen de sa main, de son bras, etc. Oui , mais quelle idée se fait-il de la grandeur de sa main? s'en fait-il la même idée que nous? Assurément non ; car l'idée que nous nous faisons de la grandeur de notre main sort du monde des couleurs et représente une grandeur déterminée dans le plan des couleurs , tandis que l'idée qu'il se fait de la grandeur de sa main sort du monde des résistances , et représente une grandeur déterminée dans la grandeur absolue du corps humain. Entre ces deux idées il n'y a rien de commun ; par conséquent il n'y a rien de commun entre les jugements que nous portons sur la grandeur véritable des objets, et ceux qu'un aveugle-né porte sur cette même grandeur.

Quel jugement l'aveugle-né porte-t-il sur la grandeur véritable des objets? quelle idée s'en fait-il? nous ne le saurons probablement jamais. Pour le savoir, il faudrait pouvoir retrouver, sous la menteuse image dont notre imagination l'a couvert , le monde des résistances, pour nous faire, au moyen de sa grandeur absolue, une idée de la grandeur relative des différentes résistances qui le composent , V. G. , de notre bras^résistance , de notre mairirrésistance, etc. ; nous ne le pouvons pas : le monde des résistances est un monde absolument perdu pour nous. N'espérez pas tirer de l'aveugle-né des éclaircissements qui vous aideraient à retrouver ce monde et sa forme ; ^ntre vous et lui, sur ce point, il

■Roni M L omuiGniCB, ut. b^ oi. bl n'y a pas d'idées communes, par craséquent il n'y a, pas de langue posôble : pour savrâr qudle idée IV yeu^e-né se fait de la forme et de la grandeur des objets, il faudrait tout oublier et raaaitre aveugle. Mais, de cette propoâtien, je n'ai encore démontré qu'une moitié, celle qui est relative à la grandeur des dijets ; plus tard je démontrerai l'autre moitié, cdle qui est relative à la forme.

La perception des objets, quant à leur solidité d'abord, ensuite quant à leur matérialité, n'est pas l'ceuvre pure de l'apperception ; c'est l'oravre de l'imagination placée sous l'influence de certaines illusions, et ordonnant les données de la perception actuelle d'après un concept fourni par une perception passée ; elle appartient essentiellement à l'histoire de l'intelligence et ne saurait se trouver ici.

Arrivons maintenant aux arrangements divers formés par les objets dans le plan des couleurs ; mais reprenons la perception de ces arrangements d'un peu plus haut.

La maison vient d'être saisie ; bientôt d'autres objets voisins d'elle dans le plan des couleurs, V. G. , le rocher dont j'ai déjà parlé, ce cèdre antique dont la tète

DB L*APPRfiHENSION ET DE LA CONCEPT. CONSIBÉIItaS ETC. 227

s'étend comme une ombrelle au-dessus du paysage , la ville posée comme un nid d'oiseau au milieu de ses vertes collines, la montagne bleue qui s'élève k l'horizon, et cette anémone au large disque et aux brillantes couleurs dont la tige partie de la terrasse où je suis assis se penche sur le paysage vers les objets déjà nommés , sont saisis de même ; et la comparaison s'établissant entre ces différents objets, LA FIGURE est prise dans chacun d'eux avec la différence qui s'y trouve déterminée par tous les autres : les idées d' ARBRE, de MAISON, de ROCHER, de MONTAGNE, de FLEUR, et celle de la VILLE telle qu'elle est déterminée par les différents objets dont j'ai parlé , se forment alors successivement et s'établissent dans mon intelligence.

Ces idées devenues miennes par la perception proprement dite (a), je puis déjà, par leur moyen, prendre possession du monde apperçu : ceci est une maison, cela aussi et cela aussi ; ceci est un arbre, cela encore et cela encore ; ceci est une fleur , cela de même et cela de même, etc. Alors la comparaison s'établissant de non-* veau entre tous les objets subsumés sous une même idée, y. G., entre toutes les maisons, entre tous les arbres, entre toutes les fleurs , je les oppose dans les limites de l'idée subsumante, et, dans chacun d'eux, je prends LA MAISON, L'ARBRE, LA FLEUR, avec la différence qui s'y trouve déterminée par tous les autres ; de la sorte j'arrive à concevoir LA MAISON sous la forme

(a) Voyez Histoire d$ Vini/fligence, même liy., ch. V.

2S8 HMTOItB DB L'MTBLLIQKlfGB^ U¥. tt, CM. Ol.

individuelle qu'elle a là sous mes yeux ; L'ARBRE sous la forme particulière de cèdri, de MABRomuBft, d'oLrvuB, d'oiAMOKR, etc. ; LÀ FLEUR , sous la forme égal^ooent particulière d'ANiiiONK, de bose, de nabcissb, etc.

La perception» s'rafennant dans les limites de ces dernières idées, oppose les uns aux autres les divers objets subsumables sous elles » et, dans chacun d'eux, prend l'idée subsumante avec la différence qui s'y trouve déterminée par tous les autres : les idées individudles DU CÈDRE dont j'ai parlé, de CET OLIVIER, de CET ORANGER; les idées individuelles de CETTE ANÉMONE, de CE NARQSSE, de CETTE ROSE, etc., sont acquises et formées successivement.

J'acquiers ainsi, en y descradant par degrés, des idées individuelles de tous les objets qui sont la sous mes yrax, et dont l'ensemble compose le monde des couleurs.

Cela fait, prenant dans le plan des couleurs un de ces objets d'abord, puis deux à la fois, puis trois, quatre, cinq, etc., je les appréhende de nouveau tous ensemble au moyen du plan vaguement apperçu des couleurs, et, par le moyen de cette appréhension commune, reliant toutes ces intuitions isolées , je saisis l'ensemble des objets ainsi pris individuellement, leur arrangement dans le plan des couleurs. Soit un exemple : Je prends apperceptivement dans le plan des couleurs, séparément d'abord, puis à la fois, 1® la ville, 2** la montagne bleue qui s'élève derrière à l'horizon, 3® le golfe de la Napotde qui s'avance vers elle, on dirait d'ici, jusqu'à ses murailles, i^ le rocher qui la dq^pine à ma droite, et

DE L'ArPRÉHENSIOlf KT DB LA CONCEPT. CONSIDÉRÉES ETC. S29

5** à ma gauche le cèdre qui la couvre d'un dôme de verdure ; puis, ces difTérents objets saisis tous à la fois mais individuellement par cinq intuitions isolées, je les s^préhende de nouveau tous ensemble au moyen du plan vaguement apperçu qui les contient , et, pour ainsi dire, les réunit et les groupe, et, par le moyen de cette appréhension, je saisis leur ensemble dans ce plan : c'est un petit paysage formé par l'appréhension au milieu du grand resté vaguement apperçu. Un concept particulier se trouve ainsi foiîné dans lequel tous les rapports de la ville avec la montagne, dans lé plan des couleurs, avec la mer, avec le rocher, avec le cèdre ; ou de chacun de ces objets avec tous les autres, sont saisis confusément et dans lequel l'analyse pourra les trouver plus tard tout aussi bien que dans la réalité elle-même, quand elle aura acquis des^ idées particulières de chacun de ces rapports.

Quand je prends ainsi dans le plan des couleurs plusieurs objets à la fois pour en saisir l'ensemble, je laisse tomber Tintuition des parties diverses et multiples qui composent chacun d'eux; ces parties, je me contente alors de les appercevoir obscurément dans ma mémoire, et je ne tiens plus apperceptivement que la couleur générale qui les comprend toutes.

A côté du petit paysage dont je viens de parler, je puis en former un 3econd tout-à^fait dé la même manière; puis, ces deux petits paysages une fois formés l'un à côté de l'autre dans le plan des couleurs, et maintenus chacun par un regard particulier, je les appréhende tous les deux à la fois et ensemble au moyen du

330 BiSToni DB l'iktelligbncb , uv. n, ai. m.

plan yaguement apperçu qui les contint » et par là je saisis leur ensemble dans le plan des couleurs. En continuant ainsi t je formerais une image intellectuelle , autrement dit un concept, représentant parfaitement, sinon complètement, ce qui est impossible, le plan des couleurs.

Si maintenant je déplace légèrement mon ceil, srât en le tournant à droite , soit en le tournant à gauche, soit en l'abaissant ou bien en l'élevant, je change le monde apperçu , mais pas complètement :. le plan des couleurs qui succède a celui qui vient d'être perçu, ^ qui, disparaissant dans la réalité, reste présent dans h mémoire, possède avec lui certaine partie commune au moyen de laquelle la perception , à mesure qu'elle les saisit, peut associer les objets du tecond avec ceux d» premier, et par là former un concept qui représente noo plus seulement le plan des couleurs, mais tout le paysage que la vue peut contempler d'ici.

Vous pouvez , si vous voulez , agrandir encore ce concept en tournant un peu la tête soit a droite, soit à gauche, mais toujours de manière que le plan des couleurs, qui succède à celui qui disparait dans la réalité et reste dans la mémoire, ait avec lui une partie commune qui permette à la conception d'associer les perceptions nouvelles aux perceptions passées. Sans cette condition, en effet, la perception du nouveau plan des couleurs ne se rattacherait pas au concept dont je parle : il y aurait solution de continuité dans ta mémoire, et vos souvenirs md se rapporteraient plus les uns aux autres.

Dans l'histoire de rintelUgence, après la perception des objets matériels, sous le rapport de leur solidité.

DB L*APfttaB!l8I01l BT BB LA CONCEPT. CONSIDftEÉBS B^i. 234

la perception qui précède se présentera à nous sous un jour nouveau, et je la montrerai alors dans un cas particulier dont je ne parle pas ici : celui du déplacement du corps. Telle qu'elle est, elle suffit pour nous donner rintelligence du souvenir , comme nous le montrerons bientôt.

Je pourrais donc finir ici ce paragraphe ; mais avant de le terminer, je veux donner dans son entier la perception des arrangements divers formés par deux lignes droites dans un plan : cette perception jettera sur certains points laissés obscurs de la théorie qui précède un jour utile , et résolvera plusieurs difficultés mathématiques pour lesquelles je ne retrouverais pas un endroit plus commode. Commençons par acquérir Tidée de ligne droite.

Pour acquérir une idée , il nous faut un objet dans lequel cette idée se trouve, je ne dis pas psorfaitement réalisée , cela est inutile , on le comprend maintenant, et cette condition serait impossible à trouver; mais un objet dans lequel Tidée se trouve plus ou moins bien reproduite ; car alors nous pourrons, rapprochant cet objet d'un autre, dans lequel l'idée ne se trouvera plus, saisir en lui, au moyen de cet autre, Tidée de-la ligne droite comme étant la différence qui les distingue. Cela dit, où y a-t-il des lignes droites pour^percevoir la ligne droite ?

Il y a des lignes droites partout, dans tous les objets qui sont là sous mes jeux; par exemple, dans notre maison blanche , les limites qui la terminent sont des lignes droites. Oui sansdoute, mais pour voir des lignes

23S niSTOiRB DE l'intelligence, uv. u, ch. iu.

droites dans cette surface blanche ^ il faut avoir déjà ridée de ligne droite. Pour une intelligence qui n'aundt pas cette idée , pour nous en ce moment qui sommes supposé ne pas l'avoir puisque nous la cherchons , U n'y a là que deux surfaces» deux étendues se limitant Tune l'autre : une blanche » celle de la maison ; une verte , celle du massif d'oliviers sur le fond duquel la première se dessine ; il n'y a point du tout de ligne, par conséquent pas de ligne droite.

Mais , dit-on , pourquoi chercher si loin l'idée de la ligne droite? nous l'avons déjà. En effet» n'avons-nous pas déjà l'idée du triangle , celle du carré , celle du rectangle, qui toutes renferment l'idée de ligne droite, fst . ne pouvons-nous pas, en analysant ces idées , tirer de là notre idée de Ugne droite ? Pas plus que nous ne pouvons la tirer des réalités qui sont là sous nos yeux : l'analyse, qu'elle s'exerce sur la réalité, ou bien sur nos idées complexes , suppose en nous , déjà acquises , les idées simples ou concrètes des choses qu'elle constate ; elle est tout-à-fait impossible sans ces idées. Nous n'avons pas l'idjée de ligne droite, par conséquent nous ne pouvons pas, dans les idées dont on parle, reconnaître des lignes droites; il n'y en a pas pour nous. Qu'y a-til donc dans ces idées , et qu'y pouvons-nous trouver, en les analysant ? Il y a la figure, c'est-à-du»e : LA COU- LEUR ÉTENDUE FIGURÉE prise sous plusieurs différences connues : la simplicité, \dL régularité, la rectilignitéoM la curvilignité, le triangle, le carré, lerectang le, etc. ; nous n'y pouvons rien découvrir de plus. Etque les mois dont je me sers: recti-ligne , curvi^-tigne ,

BB L*APPRÉHBllSI01f BT DB LA GONCBPT. CONflIliBtiS BTC. 233

tri-angle, etc., qui , pour la plupart» appartiennent k la langue savante, non à la langue vulgaire , ne vous ea imposent pas ; ces mots ne représentent point ce qu'ils expriment, mais certaines difTérences déterminées dans UD objet donné par tous ceux qui l'entourent.

La ligne droite ne se trouvant ni dans les réalités qui sont la sous nos yeux , ni dans les idées tout-k-rtieure acquises, qui nous représentent ces réalités, cherchons ailleurs.

Du lieu élevé où je suis assis, j'apperçois au fond de la vallée deux routes, l'une courant dans la plaine unie; l'autre circulant avec Irateur au milieu des accidents du terrain qu'elle traverse. YdAà, d'une part, la réalité de la ligne droite ; de l'autre, la réalitéde la ligne courbe : ces deux étendues en effet , pour moi , sont toutrà-fait sans largeur, et si mon lecteur était tenté de leur en donner une , c'est qu'il ne juge pas , comme moi , de visu, mais d'après certaines idées qui, ne sachant rien de la réalité que je contemple en ce moment, ne peuvent rien lui en apprendre. Cette réalité, je le répète, est toutnà-fait sans largeur, c'est^-dire sans étendue en largeur . Quand je dis sans étendue ea largeur, je ne dis pas sans grandeur : le lecteur se rappelle sans doute ce qui a été dit sur rétendue et sur la grandeur ; il sait, par conséquent, que ces deux choses sont tout-à-fait différâtes (3) •

Maintenant que nous avons trouvé la réalisation matérielle et grossière de la ligne droite , montrons cornm^it l'idée de ligne droite a pu être abstraite, comme on dit, de cette réalisation.

Un phénomène qui se produit sur la première de nos

834' nmoiRB i>b L'mTBLLicpjiCB, ut. n, cfi. in.

routes fixe Tapperception sur cette route; cette route est alors appréhendée au moyen du plan yaguement apperçu qui la contient» et un mode particulier de la couleur est saisi en elle : celui qui s'y trouve déterminé par la couleur uniformisée du plan ; mais sain sans forme déterminée : ce n'est pas une étendue» par conséquent ce n'est ni une ligne ni une surface ; c'est une couteor déterminée» voilà tout. Mais bientôt j'appréhende de proche en proche tous les points de la couleur qui pmhvent être subsumés sous ce mode» et» par là» j'arrive» tout d'abord» à saisir tous ces points à la fois» par suite à ccmcevoir la couleur saisie comme étendue ; ensuite» appréhendant cette multitude ainsi saisie par portions isolées» mais à la fois» au moyen du plan vaguement apperça des couleurs qui la contient » j'arrive à prendre tons ces points dans le rapport déterminé entr'eux par ce plan » e'est-À-dire dans le rapport de ligne : voilà déjà l'idée de LIGNE» et le concept de LA ligne : de LA COULEUR X

ÉTENDUE LINÉAIREMENT.

Maintenant un phénomène analogue à celui dont je parlais tout-à-l'heure fixe l'apperception sur la deuxième route : cette route est alors appréhendée comme la première» et un mode particuUer de la couleur est saisi en elle ; puis» bientôt conçu comme étendu» puis» enfin pris sous la forme déterminée de ligne : je dis alors» subsumant nos deux routes sous la même idée » l'idée de ligne, je dis» parlant en moi-même : voici deux lignes, confondant ainsi sous une même idée deux étendues fort différentes.

Mais bientôt» soit naturellement» soit volontairement

DE L*APPllftBBllS10N ET DE LÀ CONCEPT. COIlSIDftRtBS ETC. 235

soupçonnant entr'elles des différences inapperçues, je compare ces deux étendues linéaires» autrement dit, ces deux lignes : d'un premier regard saisissant L'ÉTENDUE LINÉAIRE dans la première route, d'un deuxième j'appréhende cette même route au moyen de la seconde, et, par là, j'arrive, premièrement, a saisir, dans la première route , la différence qui s'y trouve déterminée par la seconde ; deuxièmement , à prendre L'ÉTENDUE LI- NÉAIRE, LA LIGNE avec cette différence. Voilà, d'une part, l'idée de droit; de l'autre, le concept de LA LIGNE

DBOITB.

Supposez maintenant sous mon apperception deux lignes droites se coupant à angle droit, j'appréhende séparément ces deux lignes, et bientôt je les prends apperceptivement toutes les deux à la fois. Mais pour les prendre apperceptivement toutes les deux à la fois, je ne les prends pas encore dans le rapport supposé entr'elles : je ne les conçois pas perpendiculaires. C'est que le rapport qui constitue ces deux lignes droites perpendiculaires n'est pas encore déterminé ; rien ne me le montre, rien ne me l'indique; je l'apperçois sans doute, mais je ne puis pas le saisir : saisir quoi? avec quoi le prendre? par conséquent, je n'ai pas conscience de ce rapport; ce rapport n'existe pas pour moi. Je tiens apperceptivement les deux hgne^ à la fois ; mais ces deux lignes, pour moi, sont toujours isolées ; je les prends simultanément, je ne les prends pas ensemble.

Mais placez sous mon apperception, avec ces d<eux lignes droites ainsi disposées, deux lignes droites parallèles. Deux arrangements, deux combinaisons de la

936 RMTOIM DB l'iNTRLUGBRCE, UT. H, CH. Ht.

ligne drmte me sont alors donnés k la fois, et ces deux combinaisons se déterminant Tune l'autre , je puis, appréhendant la première au moyen de la seconde, saisir en elle le rapport qui la constitue. Je cmçois alors ks deux lignes droites de la première figure comme se coupant : voilà le concept de DEUX LIGNES DROmS sBSBHncANTBs, autrement dit, le concept de LA sicAnci.

Mais de quelle manière se coupent-elles ? je ne le sais pas encore, je ne le vois pas. Le mode particulier de LA SÉCANCE que j'appelle à angle droit n'est pas déterminé ; je ne puis pas le saisir : avec quoi le prendre? Mffls donnez-moi deux lignes droites se coupant obliquement, et ce mode se trouve alors déterminé ; je pois le saisk dans la preniière de nos combinaisons au moy^ti de la troisième : je conçois alors les deux lignes droites de la [Mremière figure comme se coupant à angle droit, je les conçois perpendiculaires : voilà le concept de DEUX LIGNES DROITES perpbndiculairbs, autrement dit, le concept de la LA perpbndigularité.

Ainsi nulle part la perception ne suit une marche ascendante : partout nous l'avons vue descendre du genre à l'espèce, de l'espèce à la variété et de la vanété à l'individu. Cela devait être : l'espèce, n'est-ce pas le genre, n'est-ce pas la substance modifiée d'une certaine manière? la variété, n'est-ce pas l'espèce modifiée d'une certaine manière? l'individu, n'est-ce pas la variété modifiée d'une certaine manière? Pour concevoir la subl^tance ainsi modifiée, l'espèce ainsi modifiée, la variété ainsi modifiée, ne faut-il pas déjà les tenir? Comment, sans cela, pourrez-vous prendre la substance

DK l'appréhension ET DE LA CONCEPT. GONStDttÉCS ETC. 237

avec la forme particulière qm l'individualise et constitue Tespëce ; l'espèce avec la forme particulière qui l'individualise et constitue la variété , la variété avec la forme particulière qui l'individualise et constitue l'individu ?

Cette marche de la perception est d'ailleurs naturelle : TesfMrit la suit sans la chercher; elle est simple : dans cette marche en effet l'esprit va toujours de ce qu'il sait à ce qu'il ne sait pas : du connu à l'ii^onnu, du genre à l'espèce, du tout à ses parties, du tronc à ses ramifications ; elle est sûre : l'esprit, en la suivant, ne court pas le risque de s'égarer et de se perdre au milieu de cette foule infinie d'objets dont la nature nous présente partout le mélange le plus confus, le plus désordonné : trouvant dès son premier pas, et pour ainsi dire sur le seuil du monde, le genre LE ou LA dont tous ces objets sont des modifications, il le prend et s'appuie sur lui pour chercher les différences spéôfiques, V. 6., GooLBUft, et constituer l'espèce, V. G., LAcouLiua; puis l'espèce une fois constituée, il s'appwe sur elle pour (^rchar les différences particulières, Y. G«, rocgs, ittANc, BLEU, etc., et ocHistituer la variété, ¥• 6., LA COULEUR ROUGE ; puis enfin la variété constituée, il s'ap* puie sur elle pour chercher 1^ différences individuelles, V. G.^ ROSE, VERMILLON, ct constitucr l'individu ou du moins la variété à laquelle il s'arrête, V. G,, LA COU- LEUR ROUGE ROSE, tenant toujours ainsi dans sa main le fil conducteur qui doit le guider dans le labyrinthe et lui servir à dél»rouiller le chaos.

La généralisation, cette opération prétradue de l'esprit, par laquelle un certain nombre tl'individus étant

238 RiBTOiu DB l'ihtiluokncb, ut. n, ai. m.

donné, il s'élèverait à Tintuition du genre qui les pénètre tous, les soutient, en un mot les engendre , générât, en se transformant, est done une errrar des premiers philosophes : l'esprit ne généralise jamais, il individualise toujours : la véritable opération de l'esprit cadiée sous cette opération mal déterminée que les philosophes appellent généralisation, est une individualisation : la généralisation n'est qu'un mot comme l'abstraction.

Nous avons reconnu dans le plan des couleurs trois sortes de réalités, si je puis parler ainsi : des couleurs, des figures et des arrangements formés par ces couleurs figurées. Ces réalités ne restent pas toujours ce que nous les avons perçues, elles ne restent pas toujours sran blables au concept individuel que nous en avons aopiis; elles changent : la couleur passe d'une nuance à une autre, la figure d'une forme à une autre, et l'arrangement d'une disposition a une autre. Ces changements nous les appercevons se produire comme nous apperoevons les réalités dans lesquelles ils se produisent ; nous les saisissons comme nous saisissons ces réalités, et nous obtenons ainsi l'idée ou plutôt le concept de changement.

Cela est impossible, répondent à la fois tous les philosophes qui, depuis Platon, cherchent du moins, dans cette question si difficile de l'origine de nos idées, à se garantir des illusions grossières dont le vulgaire est

DB l'àPPRÉBBNSION ET DR LA CONCEPT. CONSIDftIlfil» ETC. 939

dupé ; cela est impossible ; nous ne pouvons pas avoir pris ridée decliangement sur les faits dont vous parlez par la raison bien simple que ces faits ne sont pas des changements : dans aucun d'eux, il n'y a passage d'une chose d'un état à un autre, mais seulement succession, dans un lieu donné, d'une chose à ime autre : succession d'une couleur a une autre couleur, succession d'une figure à une autre figure, succession d'un arrangement à un autre arrangement. Cette succession, il est vrai, nous la subsumons, ajoutât ces philosophes, sous un certain concept qui se trouve en nous à priori^ et par là, nous la disons un changement, mais alors nous nous trompons : ce jugement est une erreur. Analysez, nous disent-ils, ces faits avec un peu d'attention, en euxmêmes et non dans l'idée sous laquelle vous vous les représentez, et vous ne tarderez pas à reconnaître en eux, à la place du changement que vous y placez étourdiment, la succession pure et ^mple qui s'y trouve.

Et cela parait vrai , en se plaçant au point de vue où se placent ces philosophes. Si le lecteur veut bien me le permettre , je vais tâcher de lui montrer, en me plaçant à ce point de vue , que rien de ce que nous appercevons ne change, mais seulement (pi'une chose apperçue disparait et est incontinent remplacée par une autre.

Voici une rose ; c'est une certaine couleur ; cette couleur, sous mon appréhension, passe subitement du rouge au blanc. Analysons ce fait en lui-même, non dans l'image sous laquelle nous nous le représentons, sous laquelle je viens de le traduire, et voyons ce qu'il ren-

240 msToniB db l'intelligeiicb, liv. n, ci. m.

ferme réellement. Une couleur est la sous mon regdrd ; l'instant d'après, il y en a une autre : voilà tout le fait; une couleur a succédé, dans un lieu donné, à une autre couleur ; où est en cela le changement? Deux cmilem, deux couleurs seulement sont là , Tune d'abord, Taotre ensuite ; où est cette troisième chose qui, d'après bmb paroles de tout-à-rheure, passerait de la première de ces couleurs à la seconde ? Ce qui change ne dîspâ^t pas, il reste tout entier et vous pouvez le montrer encore après le changement : montrez-moi donc ié ce qui est resté de la première couleur dans la seconde, sinon le lieu de cette couleur.

Voici maintenant un arrangement formé par trmtesix couleurs différentes (a). Par un mouvement surfera dans toutes les parties qui le composent, cet arrangement passe subitement, sous mon appréhension, de la forme icireprésentée à une autre: il deviaotun carré. Analysons ce fait comme nous avons fait le précédent, toujours en lui-même, non dans Fimage sous laquelle nous nous le représentons, sous laquelle je viens de le décrire, mais tel que l'apperception nous le livre, et voyons ce qu'il renferme. Un certain ensemble est là, sous mon regard; l'instant d'après il y en a un autre : une figure a succédé à une autre figure dans un lieu donné ; voilà tout. Cherchez dans cette succession ce qui est resté de la première figure dans la seconde ; montrez-moi, si vous pouvez, la réalité qui, d'après ce que je disais tout-à-

(rt) Voyez la planche 4.

DE L'APPRfiHBNSION ET DE LA CONCEPT. CONSIDÉRÉES ETC. S4I

rheure, en décrivant purement et simplement le phénomène, serait passée de la figure donnée au carré.

La même démonstration s'applique évidemment aux formes : qu'est-ce en effet qu'un changement de forme , sinon im mouvement survenu dans les différentes parties de la couleur qui composent une étendue donnée? Il n'y a donc pas de changement d'une forme dans une autre forme, mais remplacement, dans un lieu donné, d'une forme par une autre.

Ainsi, nulle part dans le plan des couleurs, — et nous en dirions autant du corps humain, du moi vivant, en un mot, des trois mondes qui composent le monde apperçu, si , pour le moment, nous n'avions résolu de rester dans le plan des couleurs ; — nulle part , dans le plan des couleurs, nous ne trouvons le changement, mais, à sa place, partout et toujours, le simple remplacement d'un fait par un autre fait. Le changement suppose toujours trois choses : une qui finit, une autre qui commence, et une troisième qui passe de^la premi^e à la seconde ; la réalité partout ne nous présente jamais que les deux premières.

Mais ne pourrait-on pas dire, dans un changement de couleur, que c'est la forme qui passe d'une couleur à une autre? car alors la forme reste ; et, dans un changement de forme, que c'est la couleur qui passe d'une forme a une autre? car alors la couleur reste. D'abord, ce serait donner au jugement, que nous portons dans ces deux circirconstances, un sens qu'il n'a pas : nous ne disons pas à propos de la rose : Cette forme passe du rouge au blanc; nous disons : Cette couleur qui est là devant moi,

24S innronie dv l'iutillmiiici, ut. n» cb. m.

que je tiens apperceptivement, <iue je presse du regard, passe du rouge au blanc. Nous ne disons pas à propos de la figure représentée dans la planche 4 : Cette couleur passe de la forme donnée au carré ; nous disons : Cette forme qui est là devant moi , que je tiens appercei^ tivement» que je presse du regard, passe de la forme donnée au carré. Ensuite il faudrait, pour cela, que la couleur, que la forme eussent une certaine fixité. Or la couleur réelle qui est là sous mes yeux n'a aucune fixité ; elle n*est pas deux instants de suite la môme ; en un mot , selon Texpression parfaitement vraie de Kant, die n'est pas, elle commence et finit toujours (a). l\ en faut dire autant des formes en tant qu'elles sont réelles : elles ne durent pas, elles ne sont pas. Tout, dans le monde, est dans un flux perpétuel : tout nait , tout meurt , ri^i n'existe ; et, pour terminer par un mot d'Héradite : 0» ne se baigne p(is deux fois dans le même fleuve.

Si donc nous disons que les couleurs, que les formes sont permanentes et qu'elles changent, c'est que nous les subsumons sous un certain concept dans lequel nous les considérons bien plus qu'en elles-mêmes et au moy^ duquel nous concevons leur rapide succession comme un changement.

L'on ne m'accusera pas, j'espère, d'avoir affaibli l'objection ; je l'ai peut-être fortifiée; c'est qu'en vérité je n'éprouve aucun embarras poury répondre. Il y a là,

(a) Kant , Critique de la raison pure , traduct. de M. Tissot , 2* édition, <•' vol., p. 208.

DE L*ÀPPRÉHBNSION ET DE ta CONCEPT. CONSIBÉRÊBS ETC. 243

je Tavoue » des illusions dont il est difficile de se défendre quand on considère les choses du point de vue de l'ancienne théorie sur l'appréhension , mais qui s'é* vanouissent aussitôt qu'on les considère du point de vue d'une théorie plus vraie.

D'après l'ancienne théorie sur l'appréhension, l'apperception en se fixant sur une réalité donnée, soit une couleur, soit une forme, saisit en elle confusément tout ce qui s'y trouve : tout ce que l'analyse peut y compter, et tout ce qu'elle ne peut pas y compter faute d'idées pour étudier cette réalité ; en un mot, d'après cette théorie, l'apperception, en se fixant sur une réalité donnée, saisit cette réalité tout entière, elle la prend dans la plénitude absolue de son essence. Si cela était, l'objection qui précède aurait raison , j'en 4X)nviens : dans cette hypothèse, en effet, la réalité saisie est essentiellement passagère ; elle apparaît et disparait , mais elle n'e^t pas, elle ne dure pas ; par conséquent, elle ne saurait passer, si c'est une couleur, d'une nuance à une autre nuance ; si c'est une forme, d'une figure à une autre figure : elle ne saurait changer.

Mais il n'en est pas ainsi : une réalité m'étant donnée, couleur ou forme , ce que je saisis en l'appréhendant, ce n^est pas cette réalité tout entière, mais seulement la différence qui se trouve déterminée en elle par le milieu dans lequel cette réalité m'est donnée , dans lequel et au moyen duquel je la saisis. Or, si la réalité tout entière est essentiellement mobile et variable , cette différence ne l'est pas ; c'est quelque chose de stable , de permanent, de durable qui reste le même tandis qu'une dispa-

244 mnroiBs m L'omuiGiifCB, ut. n, cm. m,

rition et une apparition se produisent dans la réalité, et qiû, par oonséqu^it; passe réellement du fait qui £sparaltà celui qiû comm^ice ; dans cette àifffyreaaœ nous avons le troi^ëme terme nécessaire de tout changement.

Mais la réalité donnée n'est pour mcn que cette différence même , ou, plutôt, LA substance prise sous cette différence ; je puis donc bi^i dire que cette réalité passe d'un état à un autre ; je puis bien dire qu'die change.

Reprenons nos exemples de tout-à-rheure : void toujours notre rose ; je l'appréhende au moyen du massif de verdure dans lequel elle se trouve et je saisis en elle la différence qui s'y trouve déterminée par ce massif. Maintenant deux phénomènes, rouge et ôlanc^ se succedopt dans cette rose ; durant cette succession, la différence saisie ne disparait pas , cela est évident , elle reste et passe du rouge qm disparait au blanc qui commence : voilà le troisième terme du changement.

Mais la rose n'est pour moi , qui la saisis au moyen du massif de verdure, que cette différence même, ou, plutôt, LA substance prise sous cette différence ; je puis donc bien dire qu'elle passe du rouge au blanc : je puis bien dire qu'elle change.

Soit maintenant notre figure représentée planche 4, je l'appréhende au moyen du plan vaguement apperçu des couleurs , et je saisis en elle la différence qui s'y trouve déterminée par ce plan, c'est-à-dire purement et simplement la figure (ou la ligne). Deux formes maintenant se succèdent dans la réalité saisie ; durant cette succession tout ne disparait pas; la figure reste et passe

DB l'aPPRÉBBICMOII BT DB Là GOMCBPT. CONMDtBtBS RTC. 245

de la forme donnée qui disparait, au carré qui commence : la figure , voilà encore le troisième terme du changement.

Mais l'étendue donnée n*est pour moi , qui la saisis maintenant seulement au moyen du plan vaguement apperçu des couleurs , que la figure : LA sous une couleur étendue figurée : LA suô^tans nouRA ; je puis donc bien dire qu'elle passe d'une forme à une autre , je puis bien dire qu'elle change.

Le flux perpétuel dont parle Heraclite n'est donc pas absolument vrai ; il est vrai des choses en elles-mêmes, il ne l'est pas de la forme déterminée sous laquelle nous les saisissons ; il est vrai des choses apperçues , il ne l'est pas dés choses saisies par l'appréhension; par conséquent, il ne l'est pas des choses telles que nous les connaissons , il ne l'est pas des choses telles qu'elles existent pour nous : pour Fapperception les choses sont dans un flux perpétuel : elles apparaissent, puis disparaissent ; elles naissent et meurent ; pour l'appréhension , par conséquent pour nous , elles apparaissent , durent un certain temps, puis disparaissent ; elles naissent, vivent et meurent : voilà la vérité. Nous reviendrons bientôt sur ce point, ne nous y arrêtons pas davantage maintenant.

Nous avons trouvé dans la réalité les trois termes nécessaires du changement , les trois facteurs qui le constituent. Ces trois termes : la modification qui finit, celle qui commence et la différence substantielle qui passe de l'une à l'autre, font ensemble un tout synthétique parfaitement un : le changement; mais nous pouvons pren-

S46 HMIOIRE DE LUCTBLLIGKNCC, UV. U, CM. lU.

dre ces trois termes apperceptivement de sa mamëres difiërentes, et par là acquérir de ce tout six concepts dif« férents, six concepts qui représenteront ce tout aux âx différents points de vue dans lesquels l'sqppréb^aâon peut se placw pour le saisir.

Premièrement, la substance est contemplée ; lamodl* fication qui finit et celle qui commence sont ôaiplement apperçues, elles restent dans le vague de rapp^rcq>tion. La substance, alors saisie au moyen des deux modifications vaguement apperçues, est conçue PERMÂINER par opposition à ces deux modifications dont l'une finit et Tautre commence : voilà le concept de PERMANENCE ou de DURÉE, autrement dit, le concept de TÉTRE.

Deuxièmement , la modification qui finit est cont^OAplée ; la substance et la modification qui commence swt simplement apperçues , elles restent dans le vague de l'appercepticm. La modification qui finit, alors saisie m moyen des deux autres termes vaguement apperçus, est conçue FINIR, par opposition à la substance qui dure et à la modification qui commence : voilà le concept de DIS- PARITION, autrementdit, le concept du FINIR, du MOU- RIR. Le finir, en effet, analysé dans son idée , suppose , outre la représentation nette d'une chose qui finit , la pensée vague de quelque chose qui commence ei le concept plus vague encore de quelque chose qui dure et dans lequel ce qui finit finit , ce qui commence commence.

Troisièmement, la modification qui commence est contemplée ; la substance et la modification qui finit sont simplement apperçues , elles restent dans le vague de

DE L*AFPRftBSlf8I0N BT DV LÀ COMGBPT. CORSOltlÈlS ETC. 247

Tappa^c^tion. La modification qui commenoe » saisie al<»rs au m<^^ des deux autres termes vaguement apperçus , est con^e COMMENCER, par opposition à k substance qui dure et à la modification qui finit : voUà le concept d'APPÂRITION, autrement dit, le conc^ du œMMENCER, du NAITRE. Le naître en effet, le commence, analysé dans son idée, suppose, outre la représentation nette d'une chose qui commuée, la pensée vague de quelque chose qui finît, et le concept plus vague encore* peut-être de quelque chose qui dure et dans lequel ce qui eommaice commaice, ce qui finit finit.

Quatriëmema^t, les deux modifications sont contem^ plées à la fois. — Je ne reviradrai pas id sur cette prèt^ition ûngiâiëre qui, partant de je ne ssas queUe idée fausse sur la durée , voulait démontrer Timpossibilité de cette appréhension simultanée; le lecteur voudra lÀeia se rappeler ce (pie j'en m. dit ailleurs («). — Les deux modifications soiM: contemplées à la fois ; la sub-r stance est simplement appeçue et reste dans le vague de Tapperception. Les deux modifications alors saisies au moyen de la substance p^roanente s<mt prises dans le rapport de sucoessioiaL dètommé a^itr^elles par cette permanence même : vmlà le concept de SUGCEISSION. La auccession, en effet,, analysée dans son idée , suppose , outre la représentaticm nette de deux choses qui se suivit, la pensée vague de quelque chose qui dure , dans lequel la succession a Keu et sans lequel il serait impossible de la dire une succession.

ifl) Voyez Ut. 1, J Vï, «; et Ut. II, ch. 11,8 U.

248 — lowi Di L niTiLUiaeiici, ur, n, ol

Gnquièmein^it , la substance et la modîficatkm qui commeDce scmi contemplées à la fois ; la modificatiofl qui finit est simplement apperçue et reste dans le ^agoe de Tapperception. La substance et la modification qiH commence , saisies à la fois au moyen de la modification qui disparaît, sont alors prises ensemble dans le rappwf même déterminé par cette disparition : la substance est conçue comme entrant sous la modification qui commence : voilà le concept de SUBSTANCE, de 9ub^ stans.

Sixièmement, la substance et la modification qui finit sont contemplées à la fois ; la modification qui comm^ce est simplement apperçue et reste dans le vague de Papperception. La substance et la modification qui finit , saisies à la fois au moyen de la modification qui commence, sont alors prises ensemble dans le rapport même déterminé par cette apparition : la substance est conçue comme sortant de la modification qui finit : voilà le DEVENIR : de modo venire.

Je n'ai point suivi d'ordre dans la formation de ces différents concepts ; plusieurs cependant se suivent na^ turellement, et je demande la permission de les présenter de nouveau dans cet ordre , parce qu'on y trouvera rexplication naturelle de certaines locutions étranges, si on les examine en elles-mêmes: je veux parler du verbe être, dece mot qui représente ta permanence , employé daRS la proposition ordinaire, c'est-à-dire dans la traduction complète du concept de substance , pour représenter le rapport de substance entre le sujet et Tattribut ; et du verbe devenir , de ce mot qui représente la sortie de la

DE L*AmiÉfilllSI01l BT D« lÀ GOlfCBPT. OONifDtttld ETC. 2i9

substance du mode déterminé qui finit , employé continuellement pour représenter son entrée au mode déterminé qui commence.

SoH toujours notre rose au milieu de son massif de verdure. Je la saisis au moyen de Tapperception vague de ce massif : c'est alors, pour moi« une certaine couleur déterminée dans la rose par ce massif. Cette couleur, une fois saisie , passe sous mon appréhension du rouge au blanc. Durant ce changement la couleur saisie est contemplée ; le rouge qui finit et le blanc qui commence sont d'abord simplement apperçus et restent dans le vague de l'apperception. La couleur saisie, c'est-à-dire la rose, la rose telle qu'elle est pour moi, est alors conçue permanente ; je dis : ELLE EST. Mais déjà le blanc qui commence fixe Tapperception , il est appréhendé au moyen du rouge qui disparait et la couleur saisie est.prise avec lui dans le rapport de substance, déterminé entr'eux par la disparition du rouge qui se fait dans le vague de l'apperception. Continuant alors la proposition commencée , je dis de la couleur saisie : ELLE EST BLANCHE , coulant ainsi sous le mot qui représente la permanence^ l'idée de substance. Quand la philosophie viendra plus tard analyser cette traduction confuse du concept de substance , elle confondra trois choses : LA qui est et qui subsiste , l'ÉTRE et la SUBSTANCE.

Maintenant un deuxième changement se produit dans la rose : la couleur saisie repasse du blanc au rouge. Durant ce changement, la couleur saisie et le blanc sont d'abord contemplés et le rouge simplement apperçu :

StSO mstouB DB l'imtuugbiigs, uf. H, ai. !■•

la couleur saisie est alors oooQue comme sortant du blanc, comme vanant du blanc; je dis : EUiB UE^ VIENT : albo de^enit. Mais déjà le rouge cpk eom* menée fixe rapperception, il est aq[>{Nréhmdé au miyjren du blanc qui disparait et la couleur saisie est tien conçue comme entrant dans le rouge, comme Tenait dans le rouge. Mais au lieu de me représenter ee fait «o lui-même, et de le placer sous un mot partieiilier, je dis, continuant la proposition commencée : ELUB DEVIENT ROUGE : albo de-venit {in) rubrum, ooolant ainsi sous le mot qui représente la swtie de h substance du mode qui finit, son eaVtiià au mode qui commence.

Mais avxms^-oous véritablemmt acquis sur la rtaBlé que chacun d'eux re{Nrésente k un point de yue dî£f<nwt, et cela séparément, ces différents cone^>tB? N'esl-îl pas plus simple d'admettre que, le changenaent nous étant donné , nous avons pris de cela une image ieUe quelle , mais complète , et que , plus tard , la pensée v^ant analyser cette image y aura découvert tous to concepts dont nous parlons?

Sans doute, si nous analysons avgourd'huit avec us peu d'attention, l'un quelconque de ces concepts, aous y trouverons implicitement renfermés, et cela ne saurai nous surprendre puisque tous ces concepts représenteat le même fait, nous y trouverons, dis-je, implicitement renfermés tous les autres; mais ce n'est point ainsi que nous avons acquis ces concepts ; car cette analyse suppose tous ces concepts acquis et n'est possible qu'avec eux tous. Je puis bien, aujourd'hui que je possède sépa<^

DB L'APPRfiflBRflOlf ET W LÀ COHOMPT. COWMteili ETC. 951

rémeot le PËRBIÂNER et le DËYENIRt <^roher le premier de ces coocepto d^ns le second et l'y reccmnaitre, l'y troayer; mais » je n'avais que le DEVENIR, je ne trouverais en lui que lui. L'analyse, partout, siqppose l'idée acquise et n'est possible qu'avec elle ; soit qu'il s'agisse de l'analyse des réalités, soit qu'il s'agisse de l'analyse de bos concepts. J'ai dqà dit eela bien des fois, et peut-être le redirsi-je encore : (m ne saurait trop le redire.

Il est encore im concept qpii» par son ongine» c'estrà-dire par la réalité synthétique qui lui sert de base et de modèle» se rattache aux concepts {Hréoédents; c'est le concept de nombre.

Qu'est-ce que le nombre? Analysé dans son idée» le nombre c'est la représentation du rapport 4* ^ * ^ » c*est le rapport -7- :0 * 1 • La réalité synthétique du nombre, le noml»re réalisé doit donc nous présenter deux termes, deux réalités se limitait l'une l'autre, qui soient entr' elles dans le rapport de kl. Mais où trouver deux réalités q^ satisfassent à ces conditions? W trouver deux réalités dont l'une soit la n^aiion de l'autce» son non, son néant, son ? Deux choses dont l'une n'est pas l'autre sont faciles à trouver : cela est partout sans choisir; mms où trouver deux choses dont Tune soit négativement l'autre ? rien de plus facile : dans tout changement qm se produit, le mode qui finit

35S amom m l'ihtiluquici, uf. n, ci. m.

et celui qui commence en tant qu'ils sont apprâmidés l'un au moyen de Tautre, sont entr'eux dans ces condi* tiens : Tun quelconque est toujours la négation de l'autre, son néant, son 0, puisqu'il est la substanee sans l'autre : si l'un est LB i» en appelant a la différence particulitee déterminée dans un des modes de h substance qui change par le mode opposé, si Tun est LE 1, l'autre sera LE non i; si l'un est LÀ unnÈo, LA lumineux; l'autre sera LA non lumiArb, Là non LUMnoux; si l'un est LES ténèbres, LE ténéeeeux; l'autre sera LES nouTÉNÈBEES, LE uou TÉNÉBEEux. Nou quo jo veiûUe dire, comme on l'a trop dit, que l'un des modes soit salement la négation de l'autre, Y. G., que les tén^lNres soient seulement la négation de la lumière ; noB, nt les ténèbres existent ; c'est un fait ausâ pontif» une différence aussi réelle que la lumière; mais je ^en dire que l'un des modes, n'importe lequel, en même temps qu'il est ce qu'il est, est encore la n^^tion de l'autre, son 0.

Le nombre a donc pour facteurs les trois facteurs déjà connus du changement : la modification qui finit, celle qui commence , et la substance qui passe de la première à la seconde. Au moment où la modification qui commence est appréhendée au moyen de la modification qui finit , elle est vaguement conçue comme étant 1 , par opposition à la modification finissant qui estO.

Mais si Ton y fait attention le changement est partout : deux objets quelconques , pris dans le plan des couleurs, ne sont-ils pas toujours le résultat d'un chan-

DB l' APPRÉHENSION BT DB LA CONCEPT. CON81DÉRÉH8 BTC. 353

gement survenu dans la couleur? Par conséquent les deux facteurs principaux du nombre sont partout ; ils sont partout où se trouvât deux réalités pouvant être subsumées sous une même idée, et appréhendées Tune au moyen de l'autre, et il m'est impossible d'appréhender quoi que ce soit dans le plan des couleurs, sans, pour ainsi dire, le compter en même temps ; sans dire en moi-même, de l'objet que je saisis, au moment où je le saisis : UN. Voilà le concept de -J- • 1 ; voilà le concept de NOMBRE.

En possession de ce concept, en possession du rapport -r * 1 , je puis former tous les nombres possibles, car je n'ai^ pour cela, qu'à ajouter l'unité à l'unité, l'un à l'un d'après le rapport conçu -r 0* 1 . En un mot , dans le concept du rapport -J- • 1 j'ai , 1® le premier terme d'une progression arithmétique : ; 2® la raison de cette progression : 1 ; 3® la manière dont je dois ajouter la raison au premier terme pour avoir le second» au second pour avoir le troisième , au troisième pour avoir le quatrième, etc., savoir : -7- • 1 .

vm.

Non-seulement les objets apperçus dont se compose le plan des couleurs changent de nature et de forme , ils changent encore de position : non-seulement ils passent d'une couleur à une autre , d'une forme à une autre ; ils passent aussi d'un lieu dans un autre. Ce passage d'un objet donné d'un lieu dans un autre,

254 imnromi dr L'iirrsLUâBNCi, uv. n, en. m.

c*est le mouvement: comment le mouvement est41 perçu?

Voici sous mon apperception un objet ; je le saisis m moyeu du plan des couleurs dans lequel il se trouve déterminé. J'apperçois alors , k la fcns t premitermient l'objet saim, deuxièmement le plan des ecmleuTO dans lequel il se trouve, celui-ci vaguement, diffiuémmi, celui-là d'une manière particulière, apprékenrivemetit. L'objet passe maintenant sous mon appréhenâim d'un lieu dans un autre , il se meut ; je Tapperoois passer successivement par une série de points ^jf[—mcuta[yCTçus , }e le vois se mouvoir : voilà Vïdih du mouvmneiit.

Mais au moment même où je perçois le miouvement, je le rapporte à l'objet saisi , je dis t IL (l'objet que je tiens du regard) SE MEUT : sur quoi s'appuie ce jugement? sur une perc^tion, ou sur un raisonnement?

Ce jugement ne parait pas s'appuyer sur une pcar^ ception; car si vous supposez l'objet saisi dans mi repos parfait et le plan des couleurs se mouvant tout entier vers un certain côté, le phénomène sera le même : l'objet passera encore par la même série de points vaguement apperçus, vous le verrez passer successivement par tous ces points ; et pourtant le mouvement ne sera pas en lui, mais dans tout ce qui l'entoure : il sera dans le plan des couleurs.

Frappés sans doute de cette singularité, quelques philosophes , je crois , font reposer ce jugement sur un raisonnement: l'expérience, disent-ils, nous ayant appris que certains objets sont mobiles de leur nature , et d'autres immobiles , nous concluons de la mobiUté au

M L'AmiHBMIOll ET DE LA CX>NCBPT. COMRWftiAn ETC. 2&5

mouvement, et nous rapportons le mouvement perçu aux premiers, au lieu de le rapporter aux seconds. C'est une erreur : le jugement par lequel je rapporte le mou- YWi^t perçu à un objet donné est immédiat, il se mêle à la perception de tout mouvement et s'appuie sur la pereepti(m même du mouvement.

Je disais tout-à-l'heure que le phénomène du mouvement reste le même , soit que l'on suppose l'objet ssÂsi en mouvement et le plan des couleurs en repos , smt que Ton suppose l'objet saisi en repos et le plan des couleors ra moovement : cela est vrai si l'on considère seulement le mouvement aux limites de l'objet saisi ; msiscela n'est plus vrai si on le considère encore aux limites, qu'on me passe l'expression, du plan des couleurs : si le plan des couleurs était en mouvement et non l'objet saim, j'en serais immédiatement averti par deux choses : premièrement, quelque chose apparaîtrait sans cesse à l'unedes extrémitésdu plan des couleurs, et quelquechose disparaîtrait sans cesse à l'extrémité opposée; deuxièmement, tous les objets iraient continuellement s'élôignant de Tune de ces extrémités et se rapprochant de l'autre : ce qui serait perçu alors ce n'est pas le mouvement , c'est le repos : le mouvement ne serait que vaguement apperçu : il déterminerait le repos de l'objet saisi ; je dirais : L'OBJET saisi par moi est EN REPOS : stat, et je n'aurais pas du tout l'idée de mouvement, mais seulement l'idée de repos.

Les changements dont sont susceptibles les objets

256 HISTOlUt Dl L*llfTBLUGBllGfi, UY. U, CH. Dl.

apperçus : changements de nature , changements de forme, changements de lieu, ne se produisent pas en eux dans toute circonstance. Les circonstances : dr" cunirstantia , ea quœ circum^tant , dans lesqudles ils se produisent, un jour ou l'autre sont saiiûes avec eux et avec eux associées dans un concept partioiUer.

Voici un monceau de chaume, comme on en ramasse dans le midi après la moisson pour les brùl^ sur la terre; une torche flambe à quelques pas plus loin ; la torche est approchée du monceau de chaume, et aussitôt un tourbillon de flamme et de fumée enveloppe le mcmceau de chaume et monte vers le ciel. Tous ces faits : la:to^ che, le monceau de chaume, le tourbillon de flamme et de fumée, je les saisis les uns après les autres, puis je les prends tous à la fois dans les rapports qui momentanément les unissent : la torche rapprochée du mcmceau de chaume, et, immédiatement sqprës ce rapprochement, le tourbillon de flamme et de fumée sortant du monceau de chaume ; j'obtiens ainsi un concept, dans lequel le changement du monceau de chaume en un tourbillon de flamme et de fumée se trouve associé d'une certaine manière avec le rapprochement de la torche du monceau de chaume.

Voici un chasseur; je le vois prendre son arme et la placer dans une certaine position relativement à lui; presque au même instant une fumée épaisse accompagnée d'un bruit violent que je n'en distingue pas parce qu'il n'en est pas séparé, se produit à l'extrémité de son arme, et un aigle qui perchait sur un arbre voisin tombe, les ailes étendues, au pied de l'arbre sur lequel

DE l'àPPRÉHRNSION BT DE LA CONCEPT. CCmSIDÉRÉES RTC. 257

il était placé. Tous ces faits: le chasseur, son arme, la fumée et le bruit, Taigle, l'arbre, je les saisis les uns après les autres, puis je les prends tous à la fois dans les rapports déterminés qui momentanément les unissent et font d'eux tous un ensemble particulier : le chasseur son arme en joue et dirigée vers l'aigle, immédiatement après la fumée et le bruit à l'extrémité du canon, et, simultanément, l'aigle tombant de son arbre. J'obtiens ainsi un concept dans lequel se trouvent pris ensemble et associés d'une certaine manière tous les faits dont je parlais tout-à-l'heure et dans lequel je retrouverai , quand je le voudrai, dans son entier, le drame qui vient de se passer sous mes yeux.

Voilà la perception d'un fait avec toutes les circonstances qui l'accompagnent. Mais la formation de ces concepts se produit dans l'histoire de l'intelligence au milieu de circonstances intellectuelles qui influent singulièrement sur elle, et ne peut pas, comme la formation des concepts qui précèdent, être séparée de ces circonstances pour être étudiée uniquement sur la réalité fondamentale du concept; nous la retrouverons plus tard. J'ai seulement voulu en donner ici deux exemples qui , tels qu'ils sont, vont nous servir tout-k-l'heure à comprendre l'induction dans ce qu'elle a d'intellectuel.

Dans la perception qui précède , le plan des couleurs a d'abord été perçu au moyen des ténèbres comme étant

258 nisTOiRR DE l'ihtelligknce, lit. u, ch. ni.

une manière d'être du moi. Par suite de cette première perception, tous les objets, saisis dans ce plan , ont été perçus comme étant différents modes sous lesquels le moi se trouve , sous lesquels il se continue « s'étend : quitus sub-manet. Par conséquent, a l'heure qu'il est, je me place dans tous les objets apperçus qui sont là sous mes yeux.

Si je restais perpétuellement sous l'influence de ces premières perceptions , je n'aurais jamais sur Fapperception des objets matériels , sur leur appréhensicm , ces idées ridicules, illusoires qui ont tant embarrassé les philosophes, quand, prenant ces idées pour les représentations fidèles des choses qu'elles nous cachent au contraire et nous dérobent, ils ont voulu expliquer, dans le sens qu'elles indiquent , la perception d'un objet matériel ; je comprendrais aujourd'hui merveilleusement la nature de cette opération particulière qu'on appelé la vision.

Mais je ne reste pas long-temps sous l'influence de ces premières perceptions ; le jugement par lequel je me place dans tous les objets apperçus n'est pas de longue durée. Bientôt je m'apperçois que je sens à propos d'un de ces objets , que je ne sens pas à propos des autres. La sensation m'est ainsi donnée dans un objet déterminé du plan des couleurs ; mais la sensation c'est moi sentant, c'est moi, c'est tout moi ; tout naturellement, sous l'influence de ce phénomène , je me place dans ce seul objet, et corrige, parla, mon premier jugement. Deux réalités me sont alors données qui s'opposent l'une à l'autre comme la lumière et les ténèbres ; subsumant

DB l'appréhension KT DE LA CONCEPT. CONSIDÉRfifiSETC. 259

ces deux réalités sous l'idée de substance, sous l'idée LE, je conçois la première comme étant LE moi, la seconde comme étant LE non-moi. Voilà la conception DU NON-MOI matériel.

Par cette conception le moi reçoit des limites, il prend une forme, il se matérialise; voilà l'origine de tous les systèmes matérialistes.

Au point de départ de cette conception , je me place dans tout le corps. Le moi alors c'est le corps lui-même, le corps sentant et se mouvant : voilà le matérialisme populaire.

Plus tard, m'appercevant que je ne sens pas à propos du corps tout entier , mais seulement à propos d'une partie déterminée du corps : le cerveau, je me retire du corps dans le cerveau. Le moi, ce n'est plus alors le corps, mais un organe particulier chargé de mouvoir le corps et de sentir à sa place : voilà le matérialisme physio' logique, remis à neuf de nos jours par un médecin célèbre : Broussais.

Enfin, reconnaissant que plusieurs parties du cerveau ne sont pas sensibles, ou, si elles le sont, qu'elles le sont seulement par leur union avec un point déterminé du cerveau, V. 6., la glande pinéale , je me retire du cerveau dans la glande pinéale. Le moi alors ce n'est plus le corps, ce n'est plus le cerveau non plus ; c'est un atome sensible placé dans la glande pinéale, recevant, par le moyen des nerfs qui viennent aboutira cette glande , l'impression des objets extérieurs , et , par le moyen d'autres nerfs , remuant les membres du corps : voilà le matérialisme philosophique.

260 HISTOIRB BB L'ilfTBLLlGBNfB, LIT. n, CH. m.

Arrêtons-nous un instant pour juger ces trois sysiëmeâ; notre proposition qui place le moi partout dans le monde apperçu, cette proposition étrange par sa nouveauté : monstrum facit novitas, paraîtra moins étrange sq[»rës ce jugement.

Le premier de ces trois systèmes est impossible : m ne peut pas le soutenir devant les expériences des physiologistes (a) : ou le moi est partout dans le monde apparçu» ou il n'est pas dans tout le corps ; le troisième est ridicule, et le second est absurde.

« L'idée d'une âme enfermée dans un cerveau , dit » Voltaire, et de là , par le moyen de petits cordons , » gouvernant tout le corps , est ce qu'on a jamais ima- » giné de plus sot et de plus fou [b) . »

Je suis ici tout-a-fait de l'avis de Voltaire , et pourtant Voltaire seftompeen un point. Non, ce n'est pas là ce qu'on a imaginé de plus sot et de plus fou ; il est une chose beaucoup plus sotte, beaucoup plus folle que cellelà : c'est de faire résulter le moi humain d'une agrégation de molécules matérielles. Oh! voilà bien , j'en réponds , la plus sotte , la plus folle des imaginations , et je défie la bêtise humaine d'aller jamais plus loin : un moi composé de molécules ! ne sondez pas cet abîme de la déraison , vous pourriez devenir fou.

Entendons-nous, Messieurs les partisans du cerveau , cela est absurde sans doute, mais cela peut être. Si je le

(a) Voyez ces expériences, liv. I, g V.

[b] Voltaire, OEuvres philosophiques, Il faut prendre un parti, XI.

DB L*ÀPPftÉHBNS10n KT DE LÀ CONCEPT. COMSIDÉEÉES ETC. 26 1

niais, vous seriez en droit de me traiter comme Voltaire traite quelque part ceux qui niaient cette proposition de Lodie : « Peut-être ne serons-nous jamais capables de » connaître si un être purement matériel pense ou non, n par la raison qu'il nous est impossible de découvrir 9 par la contemplation de nos propres idées, sans révé- » lation , si Dieu n'a point donné à quelques amaa. de » matière disposés comme il le trouve à propos la puis- » sance d'appercevoir et de penser (a) ; » Mais aussi je ne le nie pas : comment voulez-vous que je le nie? Puisje savoir, moi, d'une manière absolue , ce qui est possible et ce qui ne l'est pas? Gardez , Messieurs , gardez pour vous, qui savez que le moi n'est pas différent du cerveau, que, le cerveau détruit, le moi n'existe plus, et tant d'autres choses que j'ignore, gardez ces affirmations hardies au moyen desquelles vous pouvez enchaîner jusqu'à la puissance divine ; elles ne sont point à mon usage, et j'ignore absolument la manière de m'en servir. Le moi, je le reconnais , peut n'être qu'une juxtaposition de molécules matérielles , une simple réunion d'atomes. Oui, cela est possible, comme il est possible qu'un cercle n'ait pas tous les points de sa circonférence à égale distance de son centre, comme il est possible qu'une ligne droite ne soit pas le plus court chemin d'un

{a) Locke, Essai sur Ventendement humain, liv. IV, ch, III, 1 6. Voici maintenant la phrase de Voltaire : « Dire que Diea ne peat rendre la ma- • tière pensante, c'est dire la chose la plus insolemiDeot absurde que jamais » on ait osé proférer dans les écoles privilégiées de la démence. » (Voltaire, Dictionnaire philosophique, au mot dme^ I. Vôyw aussi l'article Locke,)

262 lIlSTOIftB DE L'iNTBtLIGBNGB, LIV. II, CE. UI.

point à un autre, comme il est possible qu'un carré n'ait pas ses côtés égaux et parallèles deux k d^ix ; mais je dis que l'humanité fait bien , dans la sphère des questions dont la solution lui a été laissée, de regarder comme impossibles, et de traiter comme absurdes toutes les choses qui sont ainsi logiquement impossibles, et que la pensée, dont la mission est d'analyse»*, et, par suite, d'éclairer nos apperceptions obscures et confuses, quand elle se repose dans la possibilité rêvée de pareilles solutions, mérite le plus profond mépris.

Si , pour échapper à ces conséquences , les physiologistes veulent faire de la matière autre chose qu'un pur agrégat de molécules atomiques , ils tombent dans les quahtés occultes , dans le mystérieux , dans l'inconnu. Je ne les suivrai pas dans ces régions obscures , je n'y marche pas à mon aise, il me faut un monde où I'ob voie clair. Mais je leur demanderai : si la matière dans sa nature intime vous est inconnue, comment savez-vous qu'elle n'est pas ce que je l'apperçois : un ensemble de phénomènes ayant le moi pour substance , et qui , dans leur apparition d'abord, dans leur organisation ensuite, sont soumis à des lois que la science humaine peut arrt vcr à connaître, puisque ces lois ne sont autre chose que des rapports constants entre ces différents phénomènes? Pour nier cela, Messieurs les physiologistes, pour nier ce que me disent les sens, il faut, y avez-vous songé? une lumière supérieure aux sens ; cette lumière, où la prenez-vous ? Quoi ! vous les détracteurs acharnés des Kanto-Ptatoniciens, comme \ous les appelez, voilà (pi'élourdiment vous venez vous ranger parmi eux. Ah ! c'est

DB l'aPPRÉHEX^SIOM KT DK LA CONCBPT. CONStDfiRÊBS ETC. 263

qu'il n'y a pas de milieu : — ou vous savez seulement ce que les sens vous révèlent» et alors vous ne savez pas autre chose que ce que je vous dis : te monde n'est plus pour vous une substance matérielle douée de vertus se-* crêtes, mue par des agents mystérieux qui s'identifient avec elle , et vous apparaissant sous des qualités et une forme connues, c'est' un ensemble de phénomènes soumis à des lois. Dites adieu à votre matière, à vos impondérables , à vos propriétés physiques ou chimiques ; tout cela sont des chimères : la seule chose perceptible sous tout cela, ce sont des lois, c'est-à-dire des rapports constants entre des phénomènes ; — ou bien vous savez quelque chose de plus que ce que les sens vous révèlent, alors il faut que vous trouviez une origine à ce savoir, et vous voilà, sans y penser, devenus PJatoniciens si vous cherchez cette origine dans le souvenir d'une vie antérieure , Malebranchistes si vous la cherchez dans un rapport quelconque de la pensée avec Dieu, Kantiens si vous la cherchez dans une loi de la pensée , dans des formes à priori, ou raisonnistes à la façon du vulgaire, c'est-à-dire de la pire manière, si vous la cherchez dans une faculté particulière sans définir cette faculté , sans savoir ce qu'elle est, et comment elle opère. C'est qu'encore un coup il n'y a pas de milieu entre ces deux hypothèses : ou vous êtes les disciples fidèles de vos sens , et alors vous ne savez rien de ce que vous croyez savoir; ou vous êtes des rationalistes. Et si vous êtes des rationalistes, ou vous êtes des rationalistes intelligents, c'est-àdire des KantO'Platoniciens, ou vous êtes des raisonnistes étourdis : choisissez. Ces hommes que, par mé-

264 niSTOIAE DF l'intelligence , LIY. II, €B, lU.

pris, vous appelez des Kanto-Platoniciens, sont, croyezmoi, de grandes intelligences qui ont cherché à résoudre des difficultés dont vous n'avez pas même d'idée. Vous pouvez leur adresser plus d'un reproche sévère , car ces hommes ont méconnu une vérité essentielle, évidente: c'est que , hors de l'apperception , il n'y a pas de sci^ce possible , et que tout ce qui n'est pasapperçu, s'il n'est directement révélé, est une chimère, tout au plus une espérance (5) ; vous ne pouvez pas leur appliquer un mot qui vous convient, celui d'inintelligents.

Broussais souvent m'indigne : je le lis avec colère; mais parfois aussi il m'amuse : il saute à pieds joints par-dessus les difficultés et croit naïvement les résoudre. « Les sens, dit-il, dans l'introduction a son livre de » l'Irritation et de la folie, les sens sont les véri* » tables sources de l'observation; ils doivent en fournir » les matériaux; mais c'est au jugement qu'il appar- » tient d'en tirer des inductions. »

C'est très-bien parler ; Kant assurément ne dirait pas mieux. Mais dites-moi, je vous prie, sur quoi le jugement va-t-il s'appuyer pour étendre ainsi la donnée sensible, pour en tirer une chose qui n'y est plus contenue apperceptivement? L'induction c'est fort bien dit, et surtout, c'est promptement dit; mais il faut une base k l'induction, où la prenez-vous ? Certaines inductions, je ne veux pas vous chicaner là-dessus, peuvent s'appuyer et s'appuient sur une perception sensible ; mais il en est d'autres, et ce sont celles-là même dont vous parlez, qui ne s'appuient pas, qui ne peuvent pas s'appuyer sur celle base. Vingt fois, cent fois, toujours.

DR L APPRtoENSlON ET DR LA GONGRPT. CONfflDÉRÉRS KTC. 865

en approchant ma main du feu, j*ai senti se produire en elle certaine modification que j'appelle la chaleur; voici du feu : si j'en approche ma main , je sentirai s'y produire la modification dont je parle. Voilà une induction qui s'appuie sur une perception passée de la vue et du tact : ce que j'affirme aujourd'hui, sans le percevoir, je l'ai perçu hier, avant-hier, toute ma vie. Mais si continuant cette induction, je place dans le feu qui est là devant moi, avec le vulgaire, quelque chose de tout-àfait semblable à la modification qui est dans ma main ; ou bien, avec vous, Monsieur, je ne sais quel fluide impondérable, capable de la produire dans ma main : le calorique; ou bien encore, avec d'autres, — car dans un monde où personne ne voit goutte, chacun devine à sa manière — une vertu calorifique^ mon jugement alors ne s'appuie plus sur une perception passée, il ne s'appuie pas non plus sur une perception présente : ce que j'affirme je ne le vois pas et je ne l'ai jamais vu; sur quoi donc s'appuie-t-il? Cherchez, il le faut, une base à ce jugement, à cette induction , — et, si vous êtes intelligent, vous allez retomber dans la raison Kanto- P latoniciemie ^ si vous ne l'êtes pas, dans la raison populaire, — ou bien laissez-moi dire que cette induction est une étourderie ; laissez-moi traiter votre chaleur dans le feu d'absurdité, votre calorique et vos vertus calorifiques de chimères. Messieurs les physiologistes nous demandaient, il n'y a pas bien long-temps encore, de leur montrer les oreilles de la conscience ; en vérité il feraient bien eux aussi de nous montrer les oreilles de leur matière; pour mon compte, je serais curieux de

266 msTowe dr l mTBLiioKNCe, lit. ii, ch. ut.

les voir. J'ai beau me crever les yeux, j'ai beau tendre tous mes sensi je n'apperçois partout que des phéoomënes et des rapports constants entre ces {^énoniènes, c'est-àrdire des phénomènes et des lois ; mais de la matière, pas seulement l'ombre.

Toute cette critique s'adresse aux i^ysiologistes ; les philosophes, je le sais, pourraient me répondre ; je ne fuis pas le combat avec eux, mais je le remets afin de m'y bien préparer.

Si l'opinion populaire sur la manière dont le moi se trouve dans le monde apperçu est contradictoire, impossible ; si celle des philosophes est ridicule, si elle est sotte et /b//e, comme le dit Voltaire ; et si celle des physiologistes est absurde^ il ne reste à l'homme de bon sens qu'une chose à faire : reconnaître avec nous que le moi se trouve partout dans le monde app^çu ; à moins qu'il n'aime mieux dire que le moi n'est pas apperçu, que par conséquent il ne se trouve pas du tout dans le monde apperçu. Mais de tous les partis qu'il peut prendre, ce dernier est assurément le plus violent, et il suffit de montrer, comme je l'ai fait dans le premim* livre (a), sous quelle illusion cette opinion a pu se produire pour la rendre a tout jamais impossible.

Ainsi notre proposition qui place le moi partout dans le monde apperçu et le fait substance de ce monde est donc plus raisonnable que toutes celles qu'on peut lui opposer. Mais cette proposition n'est pas seulement

{n) Voyez livre î, g VI, 5.

BK l'aPPRÉAENSIOM ET DE LÀ CONCEPT. CONSiDtftfiES ETC. S67

raisonnable, elle est vraie : le moi, par rappercq)tioD, nous est donné partout ; il nous est donné subsistant permanemment sous tous les faits apperçus ; voilà la vérité.

Non, répondent certains bornmes, c'est vous ici qui vous trompez, c'est vous qui êtes dupe d'une illusion : l'apperceplion toute seule semble , il est vrai , nous donner le moi partout ; mais c'est là une illusion. Le raisonnement bientôt vient corriger cette illusion et nous apprendre que nous ne sommes pas dans le monde apperçu tout entia:*, mais seulement dans le corps, quelle que soit la manière dont nous y sommes.

Déjà, plusieurs fois, j'ai trouvé cette objection sur mon chemin et je l'ai dédaignée ; un mot m'a suffi p(Hir la mettre de côté ; aujourd'hui je veux m'expliquer clairement avec elle. Qu'est-ce que l'illusion ? se joue-t-elle de nos facultés ou seulement de nos opérations?

Si l'illusion se joue de nos facultés, c'est un fait divin contre lequel nous sommes impuissants, c'est un malheur sans remède, et l'homme, en vmté, me parait bien fou, quand, par lui-même, par sa propre puissance, qui est la pensée et le raisonnement, il espère pouvoir se dérober à j^n piège divin qui lui serait tendu : cette * espérance seule montre à quel point il en est incapable. Quant à cette niaiserie, que Dieu nous aurait donné des facultés trompeuses et un jugement pour les redresser, qu'il nous aurait trompés d'un côté, pour nous détromper de l'autre, elle ne mérite pas qu'on la discute : tout en laissant subsister la difficulté , puisque , dans cette hypothèse , l'iiomme se trouve placé entre deux affir-

268 A18T0IRK 1)E L'iNTPXLItiBNCE, LIV. II, CH. lU.

mations divines dont Tune dit oui et l'autre dit non , obligé, lui, pauvre petit être, de déterminer, au moyen de sa pensée , laquelle des deux est vraie ; elle y ajoute une étourderie : qu'est-ce en effet qu'une pareille supposition? pourrait-on bien en donner la raison divine? L'on ne doit pas, je le sais, demander à Dieu la raison de ce qu'il fait; mais l'on peut et l'on doit demander aux hommes la raison de leurs imaginations. Je comprends parfaitement le besoin d'une lumière particulière à côté de l'apperception ; mais, si cette lumière n'est pas la révélation , une révélation positive et directe , ce n'est rien; et la révélation ne vient pas contester l'apperception, elle vient la compléter là où l'apperception a besoin d'être complétée. Non, jamais la révélation ne dit une chose cœitre l'apperception, elle dit ce qui est au-delà; elle est au-dessus et non contre. Leibnitz a fait un long sophisme pour démontrer l'accord parfait de la foi et de la raison : c'est de la foi et de l'apperception qu'il fallait dire.

Si l'illusion se joue seulement de nos opérations^ ce n'est plus qu'un fait humain : c'est un manque de prudence, un défaut de précaution ; par conséquent une étourderie de notre part, une véritable maladresse. Nous pouvons nous en garantir en recourant à nos facultés percevantes , en les consultant seules , en faisant taire l'imagination et le raisonnement qui sont, non des facultés, mais des opérations humaines ayant pour instruments nos facultés.

Cherchons donc avec soin la solution de cette question. Mais déjà ne l'avons-nous pas? poser ainsi la question, n'est-ce pas la résoudre? oui sans doute. Pre-

DE l'appréhension ET DR LA CONCEPT. CONSIDtaftRS ETC. 269

nons cependant des exemples , et , sur ces exemples , montrons que Tillusion ne tombe pas sur nos facultés percevantes , mais sur nos q)érations ; qu'elle se rencontre dans l'imagination qui construit des ensembles, dans le raisonnement qui combine des idées et calcule des résultats probables, jamais dans Tapperception qui se contente d'appercevoir ce qui est ; que le moyen de l'éviter est de nous en rapporter partout et toujours, sans discussion ni raisonnement, confiants et naïfs, à nos facultés pures : s'il est pour l'homme un moyen de trouver

LA VÉRITÉ , c'est ASSURÉMENT EN LA CHERCHANT AU MQTEN DES FACULTÉS QUI LUI ONT ÉTÉ DONNÉES, SANS JAMAIS FAIRE EFFORT POUR LA DEVINBR PAR LUI-MÊME.

^:W^ Le soleil, ce matin se trouvait à ma gauche, le voici ce soir à ma droite : il y a eu pendant le jour déplacement des objets apperçus. Voilà la vérité donnée par l'apperception, la vérité pure et sans mélange d'erreur. Mais, je dois le dire aussi , telle que la voilà, cette vérité n'est pas complète, et je ne saurais vous en vouloir de chercher à la compléter; complétez-la, si vous pouvez. Seulement prenez garde, car c'est dans le travail cpii maintenant va commencer que l'illusion va se produire r il y a eu pendant le jour déplacement des objets apperçus ; mais quels objets se sont déplacés ? l'apparception ne répondant pas à cette question, l'imagination entre en jeu : moi, dit-elle, je suis restée à la même place, cette maison aussi et tous ces objets de même; c'est donc le soleil qui s'est déplacé. Voyez-vous l'illusion se produire? la voyez-vous tomber à plein sur l'opération intellectuelle et la fausser ?

270 HMTOIIIB DB l'iNTBLUGENCK, LIY. H, CM. IH.

Voulez-vous pénétrer plus avant sous ces mystérieuses embûches et saisir Tillusion dans son principe 7 C'est ici la notion particulière , tout à la fois vraie et fausse, dont je parlais tout-a-rheure : je ne me suis pM déplacé. Cette notion, pour ainsi dire inapperçue, se Ië?e dans l'intelligence avec l'opération qui commenee, l'éclaire de sa trompeuse lumière, et se joue d'elle, comme ces feux-follets qui, selon la légende, s'élèvent tout^H coup sous les pas des voyageurs attardés, les éelaireiit d'un jour faux qui les égare, et les mènent aux précidpices ou dans les fondrières.

^3*yoici un bâton, hors de l'eau il est droit, dans l'eau il est brisé. Voilà la vérité donnée par l'apperception; elle est pure et sans mélange d'erreur. Mais en lui-même ce bâton comment est-il ? est-il droit, est-il brisé ? Ne dle^ chez pas ici, croyez-moi, la solution de cette question complémentaire; vous ne la trouverez jamais, et vous rencontrerez, en la cherchant, mille illusions dont vous serez dupe.

En lui-même, dit-on généralement, le bâton est droit; hors de l'eau il parait ce qu'il est, dans l'eau il paraît brisé. — Je réponds : en lui-même le bâton est brisé; dans l'eau il paraît ce qu'il est, hors de l'eau il paraît droit. Qui de vous ou de moi est dans l'erreur ?

Mais , dites-vous , le bâton en lui-même est bien certainement droit, car dans l'eau, quand je le touche, je sens bien qu'il est droit; ma main le trouve droit et m'assure qu'il est droit. — Votre main n'a rien à vous apprendre des objets qu'elle touche, elle ne sent qu'elle même et ses manières d'être, elle ne connaît qu'elle et

DE L*APPRfiHENfilON BT DE LA CONCEPT. GONSiDÉRtES ETC. 271

ses modifications. Vous pouvez bien sans doute, un objet vous étant donné, associer, dans votre pensée, la modification de votre main, qui touche cet d)jet, avec la forme particulière que vous lui voyez, et, si vous ne sortez pas des circonstances dans lesquelles cette association s'est {produite, conclure de l'une à l'autre ; mais prenez garde de croire que ces deux choses sont identiques, et que, toujours, vous pouvez induire la première de la seconde ou la seconde de la première : si le bàtoa vous était donné dans l'eau comme il vous est donné dans l'air ; si c'était là son état ordinaire au lieu d'être son état exceptionnel, la modification particulière de votre main qui maintenant pour vous s'associe avec le droit , et représente le droit, s'associerait avec le courbe et représenterait le com*be. Le toucher, qu'il soit ou non aidé du raisonnement, ne peut donc absolument rien vousapprendre sur la forme du bâton dans l'eau. La seule chose que vous puissiez tirer de lui, c'est cette connaissance tout-àfait insignifiante pour la solution de la question qui nous occupe : en touchant le bâton hors de l'eau ma main est modifiée d'une certaine manière, en le touchant dans l'eau elle est modifiée de la même manière ; voilà tout. Or je dis que cette connaissance est tout-à-fsût insignifiante pour résoudre la question qui nous occupe, et, en effet, qu'en voulez-vous tirer ? n'est-il pas tout naturel, tout simple, le bâton étant, cômaae je l'ai dit, brisé en lui-même, que la main, en le touchant dans l'eau et hors de Veau, soit modifiée dans les deux cas de la même naanière ?

Mais vous vous révoltez : tout cela, dites-vous, n'est

372 HMTOIIIK IHt l'intelligence, LIV. H, CH. III.

qu'un amas de sophismes et de misérables sophismes;sile bâton était brisé en lui-même, il le serait a un point déterminé de sa longueur» et ce point serait constamment le même, il ne varierait pas avec le point d'immeraîon du bâton dans Teau ; or c*est justement le contraire qui arrive : le point de brisure correspond toujours avec le point d'immersion et varie avec ce point. — Pardon, lecteur, mais c'est vous ici qui faites un sophisme et cela sam vous en appercevoir, trompé par l'illusion qui se joue de vous et de vos raisonnements. Le bâton n'est pa8 brisé à un seul point , mais à tous les points de sa longueur : en d'autres termes, le bâton en lui-même est courbe. Plongé dans l'eau, la partie restée au-dessus de l'eau, n'étant pas sortie des conditions où elle était touta-l'heure, parait toujours droite, la partie immerçée se trouvant comme la première, dans un milieu uniAurme, homogène, parait nécessairement droite comme elle; mais la courbure est accusée au point d'immersion, et le bâton parait brisé. Montrez-moi que les choses ne sont pas comme je viens de dire.

Mais, dites-vous encore, la physique explique parfaitement , au moyen de ses principes , comment , étant droit en lui-même , le bâton nous paraît pourtant brisé dans l'eau. — Ah ! lecteur , quelle illusion ! les principes de la physique sont comme les prophéties faites après coup, ils ne s'accordent si bien avec les faits tels que vous les supposez que parce qu'ils ont été faits pour eux. Si les physiciens fussent partis de l'hypothèse que le bâton est courbe en lui-même, comme ils vous auraient bien démontré qu'il doit, par suite des circon-

DE l'appréhension ET DE LÀ CONCEPT. CONSIDÉRÉES ETC. 273

stances dans lesquelles il se trouve alors placé, vous paraître seulement brisé dans l'eau.

Mais je ne veux pas pousser plus loin cett€ discus- «ion, d'autant plus, cher lecteur, quejen'ai pas du tout la prétention d'avoir raison contre vous dans ia thèse que je soutiens maintenant ; je l'ai prise et défendue un instant peur vous montrer qu'elle pouvait être soutenue ; que l'illusion tombe à plein sur nos opérations intellectuelles, qu'elle se joue continuellement de tous nos raisonnements , des miens comme des vôtres et des vôtres comme des miens ; qu'en se plaçant à ce point tle vue miroitant de la raison humaine, tout peut être soutenu, tout est vrai, tout est faux selon l'illusion du moment ; et que le seul moyen d'échapper à toutes ces illusions, c'est de nous en rapporter toujours a Tapperception pure : en lui-même, le bâton n'est ni droit ni courbe, par la raison bien simple qu'il n'existe pas à ce point de vue métaphysique et imaginaire des choses en soi; ce n'est pas une chose en soi : un noumène ; mais un phénomène , un pur phénomène qui varie avec les circonstances dans lesquelles il se trouve , d'après certaines lois que vous pouvez connaître. Si je me le représente comme une chose en soi^ c'est que, perpétuellement placé sous l'influence de l'idée de moi-même, la seule chose qui soit en soi, cette idée se jouant de toutes mes conceptions, je fais, sans y penser, sans m'en appercevoir, étourdiment , toutes les choses apperçues à mon image et à ma ressemblance.

Voilà l'illusion ; elle se joue de nos opérations, jamais de nos facultés; le raisonnement est continuelle-

274 IIISTOTIIK DK L'iNTRLLICKIfCR, LIV. Il, CH. tn.

ment son jouet, mais Tapperception lui échappe par sa nature de simple apperception. Dans la question qui nous occupait tout-à-riieure et qui n'a pas cessé de nous occuper : celle qui a pour objet la manière dont le moi se trouve dans le monde apperçu , rillusion n'est pas dans Tapperception qui donne le moi partout, car il est impossible d'indiquer cette illusion, mais dans l'opération mentale, qui , à propos de la sensation localisée, et sous l'influence de la notion particulière tout à la fois vraie et fausse : — la sensation, c*est moi sentant, moi sentant, c'est moi, — le place dans le corps. Cela est si vrai , que , fût-il démontré, quelque jour, que le moi est réellement dans le corps, dans le corps seulement, notre proposition, qui le place partout, serait encore, malgré sa fausseté reconnue, la seule raisonnable, la seule possible pour des êtres intelligents, tant il est évident que l'illusion est là où je vous dis et pas ailleurs.

Ainsi le moi nous est donné partout par l'apperception, et dans cette donnée de T apperception, pas d'illusion possible. Mâtis, quand je dis le moi est partout dans le monde apperçu , par ces mots : le monde apperçu, j'entends le monde apperçu, je n'entends pas le monde tout entier. Ce monde, en effet, n'a de réalité pour moi que dans ma mémoire, c'est un ordre établi entre mes souvenirs (a); et jamais personne n'a démon-

(u) Voyez même Division, g V, de quelle manière cet ordre se trouve établi.

DB L*APPRÉHB!f»ON BT DB LÀ CONCBPT. CONMDÉIÊBS RTC. 275

tré» jamais personne ne démontrera que cet ordre existe réellement et soit autre chose qu'un concept.

Mais, dit-on, si le moi est partout dans le monde apperçu, il est étendu. Sans aucun doute» et de là je conclus qu'il est simple ; car cela seul peut être étendu qui est simple. Si nous disons des corps qu'ils sont étendus» c'est que nous concevons en eux, répandu dans toutes leurs parties, je ne sais quoi de simple, qui, renfermant, dans son indivisible unité, toute cette multitude, nous permet de la dire étendue : une forme substantielle, pour lui donner un nom qui lui convient parfaitement , un nom que lui donnaient les anciens philosophes , et que les philosophes modernes n'ont abandonné que parce qu'ils ne comprenaient paç bien l'idée qui se trouve dessous (a). Réduisez les corps à n'être qu'une simple agrégation, un simple rapprochement de molécules matérielles, et je vous défie de dire, du corps ainsi compris, qu'il est étendu. Qu'est-ce, dites-moi, qui serait étendu dans cette multitude de parties matérielles , rapprochées sans doute dans un même lieu , mais restées , malgré ce rapprochement, complètement étrangères les unes aux autres. L'étendue supposée d'une chose emporte avec elle la simplicité de cette chose tout aussi nécessairement que le changement supposé d'une chose qui change emporte avec lui la permanence et l'identité de cette chose; en d'autres

(a) Voyez iiiéme Divisioo, g II, l'origiuc de cette idée.

276 niSTOlRB DR L INTRLU6BNCB, UV. II, CH. ID.

termes, l'étendue et le changement sont des accidents, la première de ce qui est simple , la seconde de ce qui est permanent. D'où venait donc cette vieille objection qui, de l'étendue supposée de l'àme humaine, voulait conclure sa divisibilité , c'est-à-dire sa mortalité? en vérité , je l'ignore , et plus j'y réfléchis , moins je le devine : une étourderie du raisonnement , il n'en fait pas d'autres. L'àme est simple, essentiellement simple, et c'est parce qu'elle est essentiellement simple qu'elle peut revêtir momentanément la forme étendue» et s'apparaitre à elle-même soit sous la forme du nK>nde visible, soit sous la forme du corps humain. L'âme, dit Saint Thomas, est tout entière dans tout le corps, et tout entière dans chacune des parties du corps : anima rationalis est tota in toto, et tota in qualibet parte corporis sui; en d'autres termes, elle est la forme substantielle du corps : anima rationalis est forma corporis sui, non forma accidenta lis sed substantiatis (a). Bossuet s'exprime d'une manière peut-être plus positive encore, malgré certaine contradiction qui n'est qu'apparente et n'a lieu que dans les mots: Vâme, dit-il, n'a point d'étendue, elteest indivisible; autrement elle ne pourrait pa^ pénétrer tout le corps {b). Je ne sache pas que Bossuet, que Saint Thomas soient des matérialistes : tous les deux ont cru l'àme humaine simple et immortelle, quoique

(a) Thom. Aquin. Suînm, fa Q. LXXVI , art. VIII — et 5* Q. XLVI, art. VII. — Voyez aussi dans la table alphabétique le mot Anima,

{b) Bossuet^ De la connaissance de Dieu et de soi-même^ ch. V, XIII-

DE L AI^EÉHBNSION ET DE LA CONCEPT. CONUDfillfiKS ETC. 277

répandue dans tout le corps et pénétrant tout le corps.

J'ai insisté sur ce paragraphe et Ton en comprendra la raison : ^ Le voile restant sur la nature de rame , » a dit un écrivain , nous ne pouvons savoir ce qu'est » une idée considérée dans l'âme, ni comment elle s'y » produit : c'est un fait ; la cause en est encore dans » Tobscurité» et sera sans doute toujours livrée aux » conjectures des métaphysiciens [a) » ; me proposant de dire bientôt ce qu'est une idée considérée dans l'âme, et comment elle s'y produit, j'ai dû lever un coin du voile dont on parle ici, voile que l'imagination, bien plus que la nature , a jeté sur l'âme humaine ; j'ai dû montrer une dernière fois, sans ménagements pour l'illusion, la véritable nature du moi appercevant, la véritable nature de l'apperception.

(a) Voyez Dblilli, L'Imagination^ note 16 du cbant premier.

i78 mSTOlRK DE L INTBLLIGKMCE, LIV. 11, CH. Ui.

Page 1