J'apperçois ces maisons, ces arbres, ces fleurs, etc
{a) Voyez, comme éclaircissement, Histoire de l'intelL, i-liv. I, g VI, 5; et 2» liv. H, ch. I, § III.
32 nsToni db L*niTBixiaRa, ut. i.
Mais, — premiërement, ees objets ne sont point résistants , sonores , odorants, sapides ; car , pour les juger ainsi, il me faudrait : 1^ les idées de résistant, de sanore, d'odorant, desapide; 2^ leconcq[>t de la manière suivant laquelle je leur rapporte aujourd'hui ces différentes idées , c'est-à-dire le concept de substance ; 3® les connaissances sur lesquelles j'affirme aujourd'hui la réalité de ce rapport : je n'm ni ces idées, ni ce concept, ni ces connaissances. — Deuxiëmemrat, ce ne sont pas des corps : ils ne sont pas soutenus par une substance , ils n'ont pas trois dimensions, ils ne sont pas dans l'ei^ce, il n'y a pas de vide entr'eux ; car ce jugement supposerait en moi le concept de corps, l'idée de substance, celle d'espace, et le concept de certains arrangements dans l'espace; plus, le souvenir d'une expérience qui n'a pas eu lieu, c'est-à-dire des connaissances. — Troisièmement, ils ne sont pas devant moi ; car pour les penser devant moi, ou à côté de moi, je devrais déjà, par un premier jugement, me placer dans l'un d'eux. Je ne me place encore dans aucun, nous venons de le voir. Que sont donc ces objets et où sont-ils?
Ces objets sont des couleurs, de simples couleurs sans épaisseur (11) ni résistance. Mais je ne les pense même pas comme étant des couleurs ; car, pour les penser des couleurs, il me faudrait l'idée couleur : je ne l'ai point. Ces couleurs sont distinctes ; non-seulement distinctes , mais séparées les unes des autres et juxtaposées dans un même plan. Leur position dans ce plan , relativement à telle ou telle ou telle , est parfaitement déterminable, ot je puis dire , d'une de ces couleurs, qu'elle
DE L mTKLLIGBNCB PBIMITIVE. 33
est dans telle autre, ou devant, ou derrière; mais le plan qui les renferme toutes n'est plus nulle part : il n'est pas dans un lieu; il n'est pas dans l'espace; il n'a point de limites, point de figure; il n'est ni fmi, ni infini , dans le sens que l'on donne aujourd'hui à ce mot , car il est réellement non fini. Voulez-vous le connaître? regardez-le, il est là sous vos yeux ; mais ne le cherchez pas par la réflexion ; vous ne trouveriez par là qu'une fausse image de lui-même, due à l'imagination.
L'aveugle de Gheselden, après l'opération qui venait de lui donner la vue, plaçait ce plan des couleurs sur ses yeux ou dans ses yeux (12) : c'était, à son jugement, la manière dont ses yeux se trouvaient, pour le moment , modifiés. S'il pensait ainsi, c'est que depuis long-temps le toucher lui avait fait connaître ses yeux , lui avait donné une idée de ses yeux ; mais moi , je ne sais pas encore que j'ai un corps, une tête, des yeux; je ne puis donc pas placer en eux, comme le jeune aveugle du docteur anglais, les couleurs que j'apperçois. Je ne puis pas non plus les placer en moi, comme des modifications de moi-même, puisque ces deux idées : l'idée de moi-même et le concept de la manière dont je me rapporte aujourd'hui ces couleurs, me manquent également et me sont nécessaires pour établir la pensée dont je parle. J'apperçois donc ces couleurs sans en rien penser et sans les rapporter à rien.
Non-seul^iient j'apperçois ces couleurs sans en rien
penser et sans les rapporter à rien; je n'en saisis et n'en
puis saisir apperceptivement aucune. En effet, pour
qu'une chose apperçue, n'importe quoi, puisse.être ap-
34 HISTOIBB DB L'ufTBLLIGBlfCB, LIY. I.
préhendée, il ne suffit pas qu'elle soit parfaitement déterminée comme le sont ces couleurs, qu'elle existe isolément dans l'objet de l'apperception ; il faut encore que l'apperception soit pour ainsi dire appelée sur elle et déterminée a la saisir. Or, aucun fait de nature à appeler l'apperception sur l'une de ces couleurs ne s'est encore produit. Il suit de là, premièrement, que je ne distingue aucune des couleurs qui pourtant sont là distinctes et séparées sous mon apperception ; deuxièmement, que , ne distinguant pas encore ces couleurs, je ne vois pas leurs formes, je ne saisis pas leur arrangement. J'apperçois donc ces couleurs sans en rien penser, sans les rapporter à rien et sans les distinguer : j'apperçois ces couleurs purement et simplement.
3. J'apperçois le froid de la brise qui passe sur mon front, la dureté de la pierre sur laquelle je suis assis, le moelleux des touffes de thym et de myrte contre lesquelles je suis adossé , la rudesse de l'écorce sous ma main qui touche à l'arbre et la solidité du sol sous mes pieds, etc. Mais si j'apperçois tous ces faits, je ne les pense pas, celui-ci dur, celui-là froid, celui-là rude; car il me faudrait pour cela les idées de dur, de froid, de rude, etc. , et je n'ai point ces idées. — Je ne les rapporte pas aux couleurs déterminées qui m'entourent : la dureté à la pierre, la solidité au sol, et la rudesse au pin qui est là sous mes yeux ; car ce jugement supposerait d'abord l'appréhension de ces couleurs, ensuite le concept de la manière suivant laquelle je leur rapporte aujourd'hui les faits dont je parle, et enfin une expérience qui n'a pas eu lieu, c'est-à-dire une connaissance. — Je ne
BB l'aPPRRC&PTIOR PUNITIVE. 35
les place pas non plus dans les différentes parties de mon corps : celui-ci sur mon front , celui-là sous ma main , cet autre sous mes pieds , etc. ; car, pour cela , il me faudrait la notion de mon corps, et celle des différentes parties qui lé composent, le concept de la manière dont je place aujourd'hui ces faits dans ces différentes parties , et le souvenir d'une expérience qui n'a pas eu lieu. J'apperçois donc ces faits sans en penser quoi que ce soit et sans les rapporter à rien . Je les appelle , ainsi considérés , des résistances. La résistance pour moi , et je resterai partout fidèle k ce sens, n'implique donc nullement la pensée confuse d'une force qui résiste, autrement dit, la notion de cause ; non, c'est le fait pur et simple : le froid pur et simple, la dureté pure et simple, la rudesse pure et simple. Nous verrons plus loin comment, à ce fait, vient s'ajouter, plus tard, la notion de force résistante.
Ces résistances sont distinctes , non-seulement distinctes, mais séparées les unes des autres comme les couleurs ; seulement leur séparation n'est pas tranchée de même : ces résistances se continuent les unes les autres, et forment en s'ajoutaîit un certain ensemble assez difficile à retrouver aujourd'hui sous la fausse image au moyen de laquelle nous nous le représentons , image due a l'œil et non au tact , qui ne représente pas du tout l'ensemble dont je parle , mais certain ensemble de couleurs , le corps humain : formant humanam^ que nous lui avons partout substitué. Nous pouvons cependant dire de lui deux choses avec certitude : 1** Il n'est pas dans un lieu, il n'est pas dans l'espace; il n'a point de
36 OtSTOUn K L^IHTBLUISIIICX, UT. I.
limites, point de fignre ; il n*est pas infini dans le sens que Ton donne aujourd'hui à ce mot, msMs il est réellement non fini; 2* Dans tonte son étendue, U est pénétré par le moi ; partout où il est, le moi se trouve : c'est le monde de l'âme , si je puis parler ainsi. * Voulez-vous connaître ce monde des résistances ? ne le cherchez pas par la réflexion , ne le demandez pas à la mémmre : l'une vous donnerait la fausse image dont fan déjà parlé, l'autre une chimère sans réalité nulle part ; mais sentezvous ; le voilà !
Ce monde des résistances , je l'appelle le corps kumairif parce qu'en effet , c'est le corps humain tel que le tact sans la vue et te toucher nous le donnerait ; monde brillant dans lequel il n'y a plus d'os , plus de muscles , plus de nerfs , plus d'esprits , aucune de ces réalités imaginaires dont on peut dire : elles sont ou elles ne sont pas selon l'opinion; dans lequel vous ne trouverez plus votre main , votre pied , votre bras , votre jambe , votre front , votre œil , votre nez , votre bouche, tels que l'imagination se représente toutes ces choses, mais, à la place, des faits parfaitement réels, parfaitement apperçus ; dans lequel enfin les engorgements, l'inflammation, l'irritation, etc., tous ces accidents mystérieux et incompréhensibles, deviennent des maladies parfaitement observables que je puis analyser et décrire : voilà le corps humain.
Mais ce monde si brillant , ce monde sans mystères pour l'apperception intérieure qui le parcourt et le visite, reste fermé au physiologiste , au médecin, en un mot à tout observateur étranger qui regarde du dehors : qui
DB L A'PrBicerriOR noMiTfTB. SI
voit, qui touche , mais ne sent pas. Le médecin ne pénètre dans ce monde que par induction , le malade au contraire y pénètre directement ; par conséquent lui seul ici est un bon juge et un juge compétent, malgré ce qu'a pu dire de nos jours un médecin célèbre qui veut rendre à la médecine comme lui appartenant Tétude des faits psychologiques (13).
;Non-seulement j'apperçois les résistances sans en rien penser, sans les rapporter à rien ; mais je n'en saisis et n'en puis saisir af^erceptivement aucune. Les raisons de cette impuissance nous sont connues : nous les avons données à propos des couleurs ; ce sont absolument les mêmes. Il suit de là, premièrement, que je ne distingue aucune des résistances qui pourtant sont là distinctes et séparées sous mon apperception ; deuxièmement, que ne distinguant pas ces résistances , je ne distingue pas leur forme , je ne saisis pas le mode de leur arrangement. J'apperçois donc ces résistances sans en rien penser, sans les rapporter à rien et sans les distinguer : je les apperçois purement et simplement.
4. Je sens l'odeur des roses, des orangers, des lilas, du thym, du myrte, etc. Mais, — premièrement, je ne pense pas ces faits comme étant des odeurs , car cette pensée supposerait en moi Tidée d'odeur ; — deuxièmement , je ne les rapporte pas aux couleurs déterminées qui sont là sous mes yeux : celui-ci à ces roses , celui-là à cet oranger, cet autre à ces lilas , etc.; car ce jugement supposerait d'abord l'appréhension de ces couleurs, ensuite le concept de la manière suivant Taquelle je rapporte aujourd'hui ces odeurs à ces différentes couleurs..
38 HISTOIRE DE l'iNTELLIGBNCB, UT. I.
et enfin le souvenir d'une expérience qui n'a pas eu lieu, c'est-à-dire une connaissance ; — troisièmement» je ne les place pas dans l'organe par lequel je les reçois : le nez ; car ce jugement supposerait en moi : 1® la notion de cet organe , 2? le concept de la manière suivant laquelle je les y place aujourd'hui , 3® le souvenir d'une expérience qui n'a pas eu lieu ; — quatrièmement, je ne les place pas non plus en moi comme étant des modifications de moi-même, ce jugement supposant : 1^ l'idée du moi, 2^ le concept de la manière dont je place aujourd'hui en moi ces odeurs. J'apperçois donc ces odeurs sans en rien penser et sans les rapporter à rien.
Ces odeurs sont distinctes, mais confondues les unes avec les autres ; elles forment un mélange dans lequel leurs limites se fondent et se perdent , dans lequel leur distinction disparait sans cesser d'être : je l'appelle la masse odorante. Cette masse n'a point de limites dans le monde apperçu : elle ne commence point quelque part , et ne finit point quelque part ; je ne puis pas la prendre ici plutôt que là , je la trouve partout ou ne la trouve nulle part.
Dans cette masse , j*e né puis saisir apperceptivement aucune des odeurs qui la composent , puisqu' aucune n'y existe séparément : pour saisir dans la masse odorante une odeur quelconque, il faut l'y chercher ; et, pour l'y chercher , il faut être en possession de son idée. Sans une idée qui la détermine à priori , comment chercher dans l'odeur présente , dans ce mélange de toutes les odeurs, comment y saisir soit l'odeur de rose , soit celle
DE L*APPBRCEPTION PBIMITITB. 39
de fleur d'oranger, soit tout autre (a) ? J'apperçois donc toutes ces odeurs sans en distinguer aucune.
Non-seulement je ne puis saisir dans la masse odorante aucune des odeurs qui s'y trouvent ; bien plus, cette masse elle-même, je ne puis pas la saisir apperceptivement, car elle n'est pas plus donnée que les éléments dont elle se compose : elle n'occupe pas un point déter^ miné du monde apperçu. Où voulez-vous que le regard la prenne? je la trouve psurtout ou ne la trouve nulle part : j'apperçois cette masse des odeurs sans la distinguer des autres faits apperçus (a).
J'apperçois donc les odeurs sans en rien penser, sans les rapporter à rien et sans les distinguer : sans les distinguer entr' elles, sans les distinguer des autres faits apperçus : je les apperçois purement et simplement.
5. J'apperçois le sifflement du vent dans les feuilles, le bruit de la cascade, le bourdonnement des insectes, etc. Mais, — premièrement, je ne pense pas ces faits comme étant des bruits ou des sous, car pour les penser ainsi il me faudrait l'idée de son ou de bruit; — deuxièmement, je ne les pense pas produits par l'eau qui tombe , par la feuille qui tremble, par l'insecte qui vole, etc., car ce jug^fnent supposerait d'abord l'appréhension de ces couleurs déterminées, ensuite et en moi l'idée de catise ou de produire, c'est-à-dire le concept de la manière suivant laquelle je rapporte aujourd'hui ces sons à ces couleurs, et le souvenir d'une expérience qui n'a pas eu
(a) Voyez, comme éclaircissement, U?. II, cb. 1, 22 U ^^ m*
10 BISTOIRI Dl l'iNTBLLIGBNGB , LIT. I.
lieu ; — troisièmement, je ne pense pas ces bruits répandus et se propageant dans l'espace , car ce jugement supposerait le jugement quiprécëde» et de plus les idées di espace, de fluide, de mouvement; — quatrièmement, je ne place pas ces bruits dans l'organe par lequel je les reçois, c'est-à-dire dans l'oreille; je ne les place pas non plus en moi : nous en avons donné les raisons à propos des odeurs ; ce sont absolument les mêmes. J'apperçois donc ces bruits sans en rien penser, sans les rapporter à rien, et sans les placer nulle part.
Tous ces bruits sont distincts, mais confondus : ils forment un mélange dans lequel leurs limites se confondent et se perdent, dans lequel leur distinction s'efface sans cesser d'être : je l'appelle la masse sonore. Cette masse n'a point de limites dans le monde apperçu ; elle ne commence point quelque part et ne finit point quelque part ; je ne puis pas la prendre ici ou là : je la trouve partout ou ne la trouve nulle part.
Dans cette masse, je ne puis saisir apperceptivement aucun des sons qui la constituent, puisqu' aucun n'y existe séparément. Pour saisir dans la masse sonore un bruit quelconque, il faut l'y chercher; et, pour l'y chercher, il faut en avoir l'idée. Sans cette idée le regard ne peut rien chercher dans cette confusion ; il n'y peut saisir ni le murmure du vent dans les feuilles du pin, ni le bruit de la cascade, ni le bourdonnement de l'abeille ou celui du cousin (a). J'apperçois donc tous ces bruits, tous ces sons, sans en distinguer aucun.
(a) Voyez, comme éclairpisseraent, liv. II, ch. I, gg II et III.
BB L*APPERC£PTI0N PRIMITITE. ||
Non-seulement je ne puis saisir dans la masse sonore aucun des bruits qui s'y trouvent; cette masse elle-même» je ne puis pas la saisir apperceptivement. En effet, cette masse n'est pas plus donnée que les éléments qui la composent : elle n'occupe pas un point déterminé du monde apperçu ; elle est partout ou nulle part : où voulez-vous que le regard la prenne ? j'apperçois la masse sonore sans la distinguer des autres faits apperçus (a) .
J'apperçois donc les sons comme j'apperçois les odeurs, sans en rien penser , sans les rapporter à rien , et sans les distinguer : sans les distinguer entr'eux, sans les distinguer des autres faits apperçus : je les apperçois purement et simplement.
L'état primitif de notre intelligence, c'est donc Fapperception pure : l'apperception sans distinction des choses apperçues, c'est-à-dire sans discernement, et sans lumière intérieure (idées, concepts, connaissances) pour les penser ; par conséquent sans idées fondamentales , sans catégories : je l'appelle apperception primitive. H est important de bien déterminer ce qu'elle donne, car là est le fondement de la vraie certitude , là expirent, avec le jugement, toutes les illusions qui s'en jouent. Or, pour cela, nous n'avons qu'à résumer ce qui précède.
L'apperception me livre le moi, les couleurs, les résistances, les sons et les odeurs , etc. ; mais comment et dans quels rapports ?
(a) Voyez, comme éclaircissement, liv. II, cb. I, g^ I( et III.
49 HISTOIBB DB L*11ITELUGBNCE , LIV. I.
Elle me livre les couleurs distinctes, séparées les unes des autres et juxtaposées dans un même plan sans limites apperçues : le plan des gooliurs.
Elle me livre les résistances également distinctes, également séparées, mais se continuant les unes les autres sans transition brusque et se juxtaposant dans un tout particulier sans limites apperçues : le corps humain.
Elle me livre les sons distincts, mais confondus dans un son unique, formant un mélange particulier sans limites dans le monde apperçu : la masse sonore.
Elle me livre les odeurs , comme les sons , distinctes , mais confondues dans une odeur unique , formant un mélange particulier sans limites dans le monde apperçu :
la MASSE ODORANTE.
Elle me livre le moi dans ces quatre mondes, les pénétrant dans toutes leurs parties et les soutenant : sub il lis stantem.
Mais ces quatre mondes, comment me les donnet-elle ? dans quels rapports ? elle me les donne tous confondus dans une unité sans limites apperçues (ou bien il faudrait montrer dans le monde apperçu la limite où l'un de ces mondes commence et où les autres finissent) , par conséquent tous ces faits-là : la couleur, la RÉSISTANCE, Ic SON, l'oDEUR, daus tous, ct Icur eusemblc, nulle part. J'appelle cette unité primitive le monde réel ou le monde apperçu : mais ce monde existe et il est APPERÇU : l'apperception le montre , elle ne le produit pas (14).
M. Emile Saisset, dans le Dictionnaire des sciences
DB l'appbrception prihitite. 43
philosophiques (a), résout cette dernière question d'une manière toute différente : les ûensations^ dit-il, la couleur, le son, V odeur, etc., sont naturellement localisées dans des organes particuliers : la couleur dans Tœil, le son dans Toreille, et Todeur dans le nez. D'après cette réponse, en effet, nos quatre mondes, au lieu de se confondre, comme je le disais tout4i-r heure, se sépareraient nettement les uns des autres ; le corps humain serait le lieu de cette séparation, et les trois autres mondes que nous avons comptés : le plan des couleurs, la masse sonore, et la ma^se orfora/i^e, viendraient s'y localiser, c'est-à-dire, s'y séparer et s'y déterminer. '
Nous pourrions accepter cette solution : la théorie philosophique à laquelle nous marchons n'a rien k perdre dans son acceptation, rien à gagner dans son rejet; si nous la repoussons, c'est tout simplement parce qu'elle nous parait démentie par l'apperception. Le son , sans doute, et l'odeur sont toujours accompagnés d'un changement particulier survenu dans Tétat normal , ordinaire de certaines résistances, par conséquent dans une partie déterminée de mon corps : dans mon oreille et dans mon nez ; mais si le changement dont je parle ne sort pas de la résistance dans laquelle il se produit, s'il est bien terminé à cette résistance, la sensation, c'està-dire ici, l'odeur et le son, reste toujours sans limites apperçues: le premier est localisé, la seconde ne l'est pas. Jamais il ne vous arrivera, la pensée qui l'essaierait serait
(a) Voy. le Diction, des sciences philos.^ au mot sens.
aussitôt démentie par l'apperception , jamais il ne vous arrivera de placer le changement ailleurs que dans la résistance où vous le voyez, preuve qu'il est bien réellement localisé dans cette résistance. Au contraire, sous l'influence d'illusions que je n'ai pas besoin d'indiquer maintenant, vous serez souvent amené, dans l'histoire de l'intelligence , à placer la sensation partout ailleurs, preuve qu'elle n'est bien réellement nulle part d'une manière déterminée.
M. Saisset se trompe donc, selon nous, quand il affirme la localisation de nos sensations : nos sensations ne sont pas localisées. Mais, je le répète, nous pourrions accorder cette localisation sans mettre en danger le moins du monde la théorie qui doit suivre, sans compromettre aucune des vérités vers lesquelles nous marchons.
M. Saisset suppose à la localisation de nos sensations une importance qu'elle n'a point; en la constatant, ce philosophe s'imagine mettre la main sur une de ces vérités qui constituent les grandes découvertes, et peu s'en faut qu'il ne s'écrie, comme autrefois Archimède : evpmocf je l'ai trouvé! Quoi donc? la démonstration, apperceptivement parlant, du monde extérieur . Hélas! hélas! vous n'avez fait qu'ajouter une preuve de plus à la démonstration qui établit depuis long-temps la non existence de ce monde prétendu. J'admets, pour un moment, la localisation dont il s'agit : certaines résistances déterminées dans le monde des résistances, autrement dit, dans le corps humain, savoir : mon œil-résistance, mon oreille-résistance, mon nez-résistance et ma bouche-résistance, deviennent, par cette supposition, le siège réservé de
DE l'aPPBRCEPTION PRIMITIVE. 45
certains changements qui de temps en temps s'y produisent : la première passe des ténèbres à la lumière en se teignant de mille couleurs différentes; la seconde passe du silence au bruit ; la troisième, de la non odeur à l'odeur; et la quatrième, de la non saveur à la saveur ; voilà tout. Mais ces résistances ne sont-elles pas des faits internes? Oui certainement, et personne, que je sache, n'a encore osé extérioriser le monde des résistances. Cela étant, les changements dont ces résistances sont le siège substantiel seront-ils autre chose eux-mêmes que des faits internes? Prenez garde, Monsieur, défiez-vous de l'imagination : cette faculté toute humaine pourrait bien avoir, sur les chosea dont je viens de parler, des idées à elle ; défiez-vous de ces idées, ce ne sont pas des perceptions, mais des inventions : pour l'apperception , Fœil, l'oreille, le nez, etc., sont de pures résistances, par conséquent des faits internes ; et le plan des couleurs, le son, l'odeur, etc., des formes particulières que revêtent et perdent tour4i-tour ces résistances, pas autre chose. Où prenez-vous ce monde extérieur dont vous nous parlez?
« Les senteurs, dites-vous, sont naturellement loca- » lisées dans les organes de l'odorat, il en est de même » des sons que nous localisons spontanément dans les » organes de l'ouïe, et c'est là une loi générale pour tous » nos sens. L'ouïe et l'odorat nous donnent donc déjà, » par leur énergie propre, indépendamment de la vue » et du toucher, et sans aucune opération de la raison; » ces sens, dis-je, nous donnent une perception confuse, » il est vrai, mais réelle de nos propres organes, par
» conséquent quelque vague notion d'étendue et de » figure. »
Je vous accorde que toutes les fois qu'une odeur ou qu'un son me sont donnés, je les perçois associés avec une certaine résistance que bientôt j'en distingue» par la raison que cette résistance est permanente (a) , tandis que l'odeur et le son varient continuellement. Je vous accorde encore que cette résistance est étendue (A) et qu'elle est placée dans le corps humain dont elle fait partie; que, par conséquent, il m'est impossible de sentir une odeur, surtout si je la flaire un peu fortement, comme vous dites, ou d'appercevoir un son, sans acquérir en même temps quelque vague notion d'étendue et de figure. Mais que j'aie par là, comme vous le prétendez, la perception confuse de mes organes, c'est-à-dire, d'une étendue résistante, matérielle, extérieure au moi, je le nie formellement. L'étendue résistante, ou plutôt la résistance étendue qui m'est révélée dans cette circonstance est en moi; c'est une manière d'être de moimême comme l'odeur et le son qui de temps en temps la modifient; manière d'être moins passagère, moii^s fugitive, je l'avoue, mais véritable manière d'être Ac moi-même ainsi que toutes les parties de mon cor^s qui composent avec elle le monde des résistances. App^^
(a) Pour ce qui rcg;ardc la pcrmauence de nos modificatious, voy. Hlst(^ -^''^ de VinieWg,, liv. U, ch. ni, !!• D, § VI, et ch. IV, g V.
[b) Sur rétendue de nos modificalions, voy. Histoire de Vinieliig.^ li?- ^^î ch. III, II- D, g II et III.
DB l'appbrcbption primitite. 47
lez cette résistance un organe, je le veux bien ; moimême je rappellerai souvent de ce nom qui me paraît fort lui convenir ; mais n'oubliez pas que l'organe ainsi fait n'est pas autre chose qu'une donnée pure du tact, une pure résistance sans extériorité ni matérialité véritable : cette résistance faisant partie du monde des résistances peut être dite extérieure relativement à telle ou telle autre, mais elle n'est pas hors de moi et ne peut pas être dite extérieure au moi.
« La vue, dites-vous encore, nous donne non-seule- » ment la lumière et les couleurs, mais encore par sa » force propre, indépendamment du toucher et des opé- » rations de la mémoire et de la raison, la vue nous » donne quelque notion de l'étendue et de la figure, » par conséquent quelque idée du monde extérieur. »
Oui certainement la vue nous donne une notion de l'étendue et de la figure, et ne dites pas quelque notion, car elle nous en donne la notion parfaite, et cette notion sert même plus tard à la main pour compléter et pour parfaire celle qu'elle-même nous en donne, nous le montrerons dans l'histoire de l'intelligence ; mais elle ne nous donne aucune notion du monde extérieur. Le monde que la vue me livre n'est pas plus hors de moi que le monde des résistances; et cela est évident surtout dans l'hypothèse de la localisation de nos sensations, puisque alors ce monde a pour siège substantiel une résistance déterminée.
C'est donc une espérance tout-a-fait vaine que celle ^i espère trouver apperceptivement le monde extérieur. Ce monde n'existe point de cette manière , et ce n'est
48 HISTOIRE DE l' INTELLIGENCE, LIV. I.
pas de cette manière qu'il faut le chercher : qui ne sait aujourd'hui que ce monde nous est Hvré par une conception, non par une perception ?
Ces efforts désespérés pour trouver apperceptivement ce qui n'est pas apperçu n'ont rien d'ailleurs qui doive nous surprendre : c'est le dernier effort d'un mourant pour se rattacher à la vie. Le vulgaire croit à deux mondes : l'un matériel et extérieur, l'autre spirituel et intérieur ; et ces deux mondes, il pense les appercevoir à tout moment avec leurs limites respectives. C'est une illusion. Les philosophes n'ont pas tardé à s'appercevoir que cela n'est pas ; ils ont montré et démontré de toutes les manières possibles que le monde est un ; que , parlant d'après l'apperception , il n'y a qu'un monde : le monde de l'âme ou du moi, et que le monde matériel, ce monde, soi-disant extérieur, dans lequel le moi serait placé et vivrait, n'est qu'une conception de notre esprit. Mais tout en reconnaissant que le monde matériel n'est pas apperçu, les philosophes n'ont pas voulu l'abandonner tout -à- fait : ce monde leur était ^i commode, si facile ; ils le concevaient d'ailleurs
si bien; et la langue, la science tout enfin avait été
fait pour lui : ils prirent le parti de dire qu'il nous était révélé par une conception à priori. Le mot était charmant , je l'avoue , mais il n'avait aucun sens , et quand on s'en fut servi pendant quelque temps, comme les Molinistes du mot pouvoir prochain {a) , sans l'en-
{a) Yoy. les Provinciales de Pascal, I" provinciale. C'est ici on simple
DB l'aPPKRCBPTION PRIMITIVE. 49
tendre, sans le définir, il fallut bien lui en donner un. Les uns firent alors reposer cette conception sur la vé^ racité divine ^ les autres sur la vwiow en Dieu; Kant, si ce n'est pas une injustice de le ranger parmi ces philosophes, sur une forme de la raison pure; Reid , sur une loi de l'esprit humain, etc. C'était assez bien pour le moment , mais ces systèmes ne pouvaient pas durer toujours : l'hypothèse n'a qu'un temps, la vérité seule est éternelle. Aujourd'hui toutes ces doctrines sont mortes ou à peu près, que va devenir la théorie qui s'appuyait sur elles? que voulez vous qu'elle devienne? Après avoir essayé de se rattrapper à quelques pauvres subtilités données par l'apperception, elle va mourir, c'est sa destinée ! Une chose, une seule chose peut encore sauver le monde matériel : c'est de le faire reposer, comme Malebranche, sur la révélation ; quant a la théorie philosophique du monde matériel , rien ne peut plus la sauver*
Le monde apperçu, je l'ai dit et je le répète, n'est nulle part ; mais je parle ici de apperceptione et non secundumimaginationem. Or, si ce monde, apperceptivement parlant, n'est nulle part, l'imagination n'a pas été sans lui chercher un lieu : voici le jugement auquel
sonventr du livre de Pascal : THistoire yéritable des Molinistes, dans cette circonslance, oe m'est fms assez connue pour que j'y fasse allusion.
^ HISTOIRE BB l'iNTBLLIGBNCE, LIT. I.
elle est parvenue et le chemin plein d'illusions qu'elle a suivi pour y arriver : la vérité qui précède paraîtra moins étrange mise ainsi en présence des inventions de l'imagination.
Le moi nous est donné par l'apperception primitive dans tous les faits apperçus , se mêlant à tout ce qui est , remplissant tout de lui-même : il nous est donné par tout le monde apperçu : voila l'apperception, voila l'évidence, sinon la réalité. Si quelqu'un voulait nier cette proposition , je lui demanderais alors de me montrer dans le monde apperçu le point isolé où le moi se trouve apperçu, je ne dis pas le point où il se trouve relégué par tel ou tel jugement. Peu importe en effet le point où le jugement place le moi ; il ne s'agit pas de savoir où le jugement place le moi, mais bien où l'apperception le saisit : eh bien , où le moi se trouve-t-il apperçu ? vous ne sauriez le dire assurément, pas plus que vous ne sauriez dire où l'odeur, où le son se trouvent apperçus. Et pourtant le moi est apperçu dans l'apperception primitive , à moins que vous ne souteniez avec Hume que le moi n'est pas apperçu parce qu'il n'est pas apperçu isolément. Mais alors je vous demanderai d'où me vient l'idée de moi-même, si je ne m'apperçois pas ? D'où me vient l'idée d'une chose qui n'est pas apperçue , d'une chose par conséquent qui n'existe pas pour moi ? nous marchons à la folie par ce chemin ; arrêtons-nous et reconnaissons , quelqu' étrange que cela nous paraisse aujourd'hui à cause des illusions sous lesquelles, pour ainsi dire, nous sommes nés, et sous lesquelles nous avons vécu si long-temps, reconnaissons que le moi
DE l'aPPBRCBPTION PRIMITIVE. 51
nous est donné partout par l'apperception : pour le recxmnaitre d'ailleurs il suffit d'ouvrir les yeux.
Mais si le moi nous est donné partout, si moi je suis partout le monde en ce moment apperçu , si je suis dans tous les objets qui sont là sous mes yeux, par un hasard singulier, ou plutôt par une loi de la Providence sagement établie , il arrive que je ne sens pas à propos de tous ces objets, mais a propos d'un seul : à propos de celui-là seulement que pour cette raison même j'appelle aujourd'hui mon corps. Voilà l'illusion qui se produit : la sensation c'est moi sentant , c'est moi toudié ; tout naturellement je me place là où la sensation se trouve. Mais ce jugement n'est plus une perception, c'est on raisonnement et qui plus est un sophisme ; car tout au plus pourrait-on conclure des prémisses que le moi est là où la sensation se trouve, mais non qu'il n'est pas ailleurs. Voici tout le raisonnement : je suis où je sens,
JE NE sens pas BÀI4S CES OBJETS , DONC JE NE SUIS PAS DANS CBS OBJETS : JE SENS SEULEMENT ICI, A PROPOS DE CECI, DONC JE SUIS
ICI ET PAS AILLEURS. Ne voilà-t-il pas une belle manière de raisonner î et cda ne rappelle-t-il pas merveilleusemeait les chefs-d'œuvre du genre ? Sans doute, je ne raisonne pas tout-à-fait ainsi sous l'influence de la nature, je vais plus vite et plus rondement; mais, pour être obscur dans ma pensée , ce sophisme , au moment où je m'isole ainsi dans un objet déterminé, n'y est pas moins tout entier.
L'humanité, peu réfléchissante, s'en est tenue à ce |Hremier jugement. C'était une inconséquence , et la science devait nécessairement aller plus loin, ou revenir
52 HISTOIRE DE l'iNTELLIGBNCE, LIT. I.
sur ses pas. En effet, je ne sens pas à propos de tout le corps : une jambe , une main , un bras coupés me sont aussi indifférents que ces objets qui sont là devant moi : vous pouvez les déchirer ou les brûler sans que je m'en soucie ; et des expériences toutes récentes ont démontré qu'en séparant , sans la couper , une partie quelconque du corps d'avec l'encéphale, soit en coupant le nerf qui la rattache à cet organe, soit, tout simplement, en le comprimant ou en le liant, on fait cesser à l'instant toute sensation dans cette partie; et cela, remarquez-le bien, sans altérer en rien, par cette opération, le principe sentant, sans le diminuer, sans l'affaiblir; car, si, au lieu d'agir sur la partie séparée, on agit sur celles qui restent en communication immédiate avec l'encéphale, les sensations redeviennent aussi vives, aussi distinctes, aussi complètes qu'auparavant. Le moi n'est donc pas dans tout le corps , mais seulement dans l'encéphale. Telle est la conclusion qui sort des faits qui précèdent et que les physiologistes n'ont pas manqué d*en tirer.
Cette conclusion, je l'ai dit et je le répète, était nécessaire , elle était inévitable : l'illusion l'amenait tout aussi naturellement que la première ; mais elle est triste : l'apperception nous donnait le moi partout, animant, pour ainsi dire, et soutenant la nature entière ; un premier jugement, un sot -paralogisme nous exile de là et nous relègue dans le corps humain, un deuxième nous enferme dans l'encéphale. Si du moins c'était tout! mais non : l'on va nous diminuer encore et, toujours au nom du même raisonnement , nous enfermer dans des limites beaucoup plus étroites.
DB l'aPPBRCBPTION PRIMITIVE. 5^
L'encéphale se compose de plusieurs parties ; plusieurs de ces parties peuvent être coupées, enlevées sans alté^ ration du principe sentant ; le moi n'est donc pas dans tout l'encéphale. Il n'est même pas dans tout le cerveau, une des parties qui composent l'encéphale ; mais seulement dans une toute petite partie du cerveau : la glande pinéale, le siège propre du sentiment, selon Descartes : propria sensus communis sedes (15). La physiologie en viendra bien quelque jour à couper cette glande et à la jeter hors du cerveau: ce jour-là je ne sais pas trop où elle nous placera , mais c'est son affaire. En attendant, nous sommes là , il faut nous y résigner. C'^^it bien le cas , je pense , de s'écrier avec Maine de Biran : O psychologie, garde-toi de la physiologie ! comme Newton s'écriait : O physique , garde-toi de la métaphysique ! excellent conseil, qui malheureusement n'a encore été suivi ni par la physique, ni par la psychologie.
Mais attendons pour jeter ce cri que nous soyons au bout; nous n'y sommes pas : le tour ainsi serait incomplet. De tous les faits apperçus le moi seul est passé dans la glande pinéale, mais le monde tout entier doit y passer : redoublons d'attention, et ne perdons pas un tour de main de l'habile magicienne qui va, tout-à-l'heure , exécuter, sous nos yeux , la plus merveilleuse peut-être de ses fantaisies.
Voici le moi dans la glande pinéale , c'est bien ; mais de quelle manière, placé dans cette glande, apperçoit-il encore les faits du monde apperçu? L'apperception suppose un rapport intime entre le moi appercevant et le
monde apperçu : ce rapport, nous l'avions tout-à-l'heure : le moi était partout, par conséquent le moi appercevant portait pour ainsi dire en lui le monde apperçu ; il y avait embrassement intime du monde apperçu par le moi appercevant ; mais^ depuis la belle découverte des physiologistes , ce rapport n'existe plus : un mur opaque ^ mur de chair et d'os, le corps humain, s'élève entre ' nous et le monde dont il nous dérobe la vue. Gomment les physiologistes vont-ils rétablir ce rapport si étourdiment supprimé; comment vont-ils nous rendre le monde et Tapperception du monde?
Certes , la chose n'est pas facile ; mais l'imagination n'est pas l'imagination pour rien : prenant pour base certaines observations incontestables et trës-bien faites, mais qui ne démontrent pas du tout ce que l'on en veut conclure; complétant ces observations par ties hypothèses adroitement dissimulées, peut-être inapperçues ; et surtout tirant parti, comme doit le faire un bon magicien , de toutes les illusions que fournit la matière , elle va vous faire une solution à laquelle, si vous ne demandez que la clarté, sans l'intelligence et la vérité, vous n'aurez rien peut-être à objecter. Voici cette solution.
Du point où le moi réside dans le cerveau partent des filaments nerveux qui vont se rendre par faisceaux : — ceux-ci , les nerfs du tact , autrement dits de la sensi^ bilité générale, à la superficie extérieure et intérieure du corps, où ils forment, surtout à la superficie extérieure , un réseau nerveux très-serré ; — ceux-là , les^ nerfs de l'odorat, autrement dits , le nerf olfactif dan& la membrane pituitaire qui tapisse la cavité des fosses-
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nasales ; — d'autres, les nerfs de la vue, autrement dits, le nerf optique, dans le fond de l'œil , où ils forment par leur épanouissement une membrane appelée rétine^ — d'autres , les nerfs de l'ouïe, autrement dits, le nerf acottëtique, dans le labyrinthe osseux, rempli d'un liquide limpide où plongent leurs extrémités ; — d'autres enfin, les derniers, les nerfs du goût, dans les papilles de la langue et au palais : par le moyen de ces nerfs , le monde nous est rendu, le rapport dont je parlais tout-al'heure se trouve rétabli , et l'apperception redevient possible ; voici comment :
Pour le TACT, un corps est mis en contact avec le nôtre; ce corps , au point de contact , produit dans le réseau nerveux dont je viens de parler un ébranlement plus ou moins fort ; cet ébranlement se prolonge le long de la corde nerveuse jusqu'au centre cérébral , atteint le moi qui s'y trouve, l'impressionne, peu importe la manière, et produit en lui une modification d'une certaine nature : la résistance. Cette modification se produisant dans le moi qui s'apperçoit, s'y trouve nécessairement apperçue: voilà le corps humain retrouvé, voilà l'apperception du corps retrouvée.
Pour la VUE , un fluide invisible, intangible, quelque chose comme le rayon évanescent de M. Cauchy , ou le cheveu de je ne sais plus quel saint, fondateur d'un cou- ^vent de Paris, que l'on faisait baiser aux moines certain jour de l'année (16), Yéther, puisqu'il faut l'appeler par son nom, remplit tout l'espace. Ce fluide est mis en mouve- :Knent, — non pas peut-être tout-à-fait en mouvement, mais dans une certaine propension à se mouvok* : non est
enim, dit Descartes, tam motus, quam actio, sive pro* pensio ad motum (a), — par les corps appelés lumineux. Ce mouvement ou cette tendance au mouvement se propage en ligne droite; il est réfléchi par les surfaces des corps qu'il rencontre; mais, après avoir été quelque peu modifié par ces surfaces, continue sa route toujours en ligne droite, trouve l'œil sur son chemin, y entre par la pupille, arrive sur la rétine, produit sur les extrémités des nerfs qui la composent un ébranlement ; cet ébranlement marche de molécule en molécule le long du nerf optique , gagne le centre cérébral, atteint le moi qui s'y trouve, l'impressionne, peu importe la manière, et produit en lui une modification d'une nature particulière : la lumière ou la couleur. Cette modification, se produisant dans le moi qui s'apperçoit, s'y trouve nécessairement apperçue : voilà le monde des couleurs retrouvé , voilà l'apperception des couleurs retrouvée.
Pour l'ouÏE, les vibrations des corps frappés se communiquent à l'air ambiant et se propagent dans l'atmosphère comme des ondes à la surface d'un liquide ; ces vibrations entrent dans l'oreille par le cornet externe, traversent l'oreille moyenne, pénètrent dans l'oreille interne ou labyrinthe osseux, mettent en vibration le liquide qui le remplit et, par lui, les extrémités du nerf acoustique; cet ébranlement des fibres nerveuses se prolonge jusqu'au centre cérébral, atteint le moi qui s'y
(a) Voyez Descartes, la Dioptrique , chap. I, ^ VU et VUI plus particulîèremenl.
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trouve , rimpressionne , et produit en lui , n'importe comment, une modification d'une certaine nature : le son. Cette modification, se produisant dans le moi qui s'apperçoit, s'y trouve nécessairement apperçue : voilà les sons retrouvés , voilà l'apperception des sons retrouvée.
Pour l'oDORAT , certaines vapeurs s'échappent des corps appelés odorants, et forment, autour d'eux, une atmosphère particulière ; ces vapeurs sont attirées par la respiration dans les fosses nasales, se dissolvent dans l'humeur sécrétée par la membrane pituitaire qui tapisse ces cavités, agissent ensuite chimiquement sur les extrémités du nerf olfactif, et, par ce moyen, les agitent, les ébranlent ; cet ébranlement une fois produit marche de molécule en molécule vers le centre cérébral, y arrive, atteint le moi qui s'y trouve , l'impressionne et produit en lui, peu importe la manière, une modification d'une nature particulière : l'orfetir. Cette modification se produisant dans le moi qui s'apperçoit, s'y trouve nécessairement apperçue : voilà les odeurs retrouvées, voilà l'apperception des odeurs retrouvée.
Pour le GOUT, c'est absolument la même chose : un corps, plus ou moins soluble dans l'eau, est mis dans la bouche ; il se dissout dans la salive, agit ensuite chimiquement sur les extrémités du nerf lingual, et, par ce moyen, leur imprime un mouvement vibratoire; cet ébranlement gagne de proche en proche la glande pinéale, atteint le moi qui s'y trouve, l'impressionne, peu importe comment, et produit en lui une modification d'une nature particulière : la saveur. Cette modification
se produisant dans le moi qui s'apperçoit , s'y trouve nécessairement apperçue : voilà les saveurs retrouvées, voilà l'apperception des saveurs retrouvée.
Voulez-vous un mot qui résume toute cette théorie : Le moi dans le corps , c'est l'araignée au centre de sa toile recevant le contre-coup de tout ébranlement produit sur un point quelconque. Cette araignée au milieu de sa toile , voilà Thomme : ce n'est pas plus difficile que cela !
Voilà donc le monde retrouvé, voilà l'apperception du monde également retrouvée ; et tout cela tel que nous l'avions tout-à-l'heure : par conséquent jusqu'ici pas de différence entre nous et les physiologistes qui, sans se contredire eux-mêmes, ne sauraient contester aucun des résultats que nous avons posés plus haut; mais tout cela retrouvé dans un coin du cerveau, c'est-à-dire dans un lieu déterminé de l'espace, dans un point déterminé du monde apperçu ; voilà ce qui est absurde, voilà ce qui serait le comble du ridicule, si ce qui suit ne l'était davantage.
Nous venons de voir le monde apperçu passer tout entier dans la glande pinéale ; mais il ne faudrait pas croire que ce monde existe encore ailleurs, que la lumière, les couleurs, les résistances, tes sons, les odeurs et les saveurs existent en dehors de la glande pinéale et qu'ils sont apportés dans cette glande au moyen des nerfs dont nous avons parlé ; non : tout cela existe dans la glande pinéale et n'existe pas ailleurs. Ecoutez plutôt et restez étonné : « Le contact d'une pointe d'aiguille » sur la peau y produit une sensation douloureuse de
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» la nature de celles que nous faisons rentrer dans la » sensation générale (les résistances); appliquée sur la » rétine, elle y déterminerait la sensation d'un point n lumineux; et, sur Torgane de l'ouïe, celle d'un son. » Un courant électrique produit les mêmes résultats tt dans les organes dont nous venons de parler; et, en » outre, il excite dans les papilles de la langue les ac- » tions déterminantes de la sensation du goût, et, dans n la membrane des fosses nasales, celles qui déter* » minent la sensation des odeurs. Ainsi, lumière, son, » goût, odeur, sensation générale, ne sont que des » formes que revêt l'action nerveuse déterminée dans » les fibres sensitives, formes qui n'ont de réalité que » dans notre conscience, et qui sont sans aucun rapport » nécessaire avec les causes qui les déterminent {à) . »
C'est entendu, il n'y a plus à y revenir : le monde apperçu, ce monde qui est là, réel et vivant, sous mon regard, et dont mon corps fait partie, n'existe, mon corps aussi, que dans la glande pinéale, que dans un coin du cerveau. Montaigne, tu ne connaissais pas celle-là, quand tu énumérais, dans ton implacable bon sen3, toutes les niaiseries dont se compose Y humaine ^apience; tu voulais dire, n'est-ce pas, Y humaine bêtise.
C^ends^t le monde réel n'a pas pu être si complètement supprimé qu'il n'en reste quelque chose : la
{a) Voyez tontes les physiologies, mais voycz^ pour la citation exacte , les ^€çoru d*hisioire naturelle de M. L. Doycre, première partie, ch. IlL
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mémoire, pour ainsi dire, se souvenait de l'avoir vu. Alors pour concilier les réclamations du bon sens avec les exigences de Thypothèse scientifique, les physiologistes ont imaginé deux mondes : l'un inapperçu , le MONDE RÉEL, composé sculemeut d'espace, de figure et de mouvement et placé, hors de la glande pinéale, dans un espace imaginaire; l'autre apperçu, le monde phénoménal, image, si vous voulez, mais image sans ressemblance du premier et placé dans la glande même : c'est le vrai monde, celui qui pose en ce moment sous mon regard. Dans ce monde se trouve la lumière, la chaleur, le son, Y odeur, etc., en un mot le phénomène; dans l'autre, Yéther, le calorique, Vair, Vodorique, etc., en un mot le noumène. Tout cela est absurde, passons vite : l'intelligence est faite pour comprendre; la retenir sur des choses inintelligibles c'est l'exposer à la folie.
Voilk donc où tombe la raison humaine quand elle se laisse aller aux illusions de l'imagination ! Montaigne disait vrai : ce qui nous manque , ce n'est pas le génie , c'est la prudence : nous ne savons pas nous servir de nos yeux pour voir , de notre oreille pour entendre , de notre odorat pour sentir ; nous voyons , nous entendons , nous sentons avec notre imagination.
J'ai dit, tout-à-l'heure , que le mouvement nerveux arrivant à l'âme la touche , l'impressionne , produit en elle, peu importe comment, une modification d'une nature particulière et que cette modification se produisant dans le moi qui s'apperçoit s'y trouvait nécessairement apperçue. Mais cela n'est pas tout-à-fait exact : la modification dont il s'agit ici n'est pas, les physiologistes, je
DE l'aPPERCEFTION PRlMlTiYE. 64
ne sais en vérité pourquoi , ne le veulent pas , une modification du moi lui-même, de sa substance, de son être ; mais une modification seulement de son intelligence, une simple forme intellectuelle; en un mot, ce n'est pas une réalité , c'est une idée : « la couleur , la résistance , la » chaleur, le son , l'odeur et la saveur sont des idées : » ne croyez pas qu'elles soient et qu'elles soient ap- » perçues; elles sont seulement apperçues (17). »
psychologie , ô ma science bien aimée , garde-toi, je t'en supplie, garde-toi bien des illusions de la physiologie ! elles te couvriraient de ridicule et te rendraient impossible. Déjà , elles ont fait naître autour de toi toutes ces questions inintelligentes qui ont épuisé tes forces , abattu ton courage et qui te rendraient la risée du monde si tu t'obstinais à vouloir les résoudre : on ne résout pas l'absurde, on le constate et tout est dit. Prends l'homme tel que tu le vois , tel que tu le sens ; tel qu'il t'est donné par tous tes sens à la fois, non tel qu'il t'est donné par quelques uns seulement : la vue et le toucher ; non tel que l'imagination essaie de se le représenter et de le concevoir. N'aie de foi que dans l'apperceplion pure ; ne raisonne jamais : tout raisonnement est une hypothèse; presque toujours c'est une étourderie, et pour toi en ce moment c'est nécessairement une erreur : comment pourrais-tu, sans des connaissances vraies , acquises sur elle-même par l'obser- Aration toute seule , deviner la sublime nature de l'âme humaine ?
Concluons : le monde apperçu n'est nulle part , et clans ce monde le moi est partout : c'est le substra--
G2 HISTOIRE. DB l'iNTELLIGBNCE, LIT. I.
tum qui le soutient. Voilà la vérité apperceptivement saisie , saisie sans raisonnement » par conséquent sans illusion possible. S'il y a ici une illusion , c'est Dieu qui nous joue. Je puis sans honte tomber dans le piège qui m'est tendu , l'erreur m'élève alors au lieu de m'avilir ; c'est peut - être encore un malheur , ce n*est plus un ridicule ni honte , car ce n'est plus une maladresse. Or c'est là tout ce que je veux : l'erreur que je redoute n'est pas celle dans laquelle Dieu me conduirait en me donnant des facultés trompeuses ; non , ohl non ; c'est celle dans laquelle je tombe par ma faute» en ne me servant pas des facultés qu'il m'a données, celle dans laquelle je tombe parce que je suis un imprudent, un sot. Voilà l'erreur que je redoute , voilà celle que je veux éviter.
Mais si le monde apperçu est td que nous l'avons» montré, tel que je viens de dire, pourquoi l'idée d monde est-elle si différente ? le modèle étant donné pourquoi l'image sous laquelle notre intelligence se l représente est-elle si peu ressemblante ? c'est une ques — tion à laquelle répondra plus tard notre histoire de l'inteL — ligence. Mais, avant de commencer cette histoire , je doaics parler de plusieurs objections qui ont été faites conti*^ l'apperception primitive ; ou qui, si elles n'ont pas été directement faites contre l'apperception primitive à laquelle les philosophes ne songeaient guère alors, ne s'
91 L ÀPPBRCBPTIOIi PftlMITlYB. 63
Ifouvent pas moins en ce moment sur notre chemin , faisant effort pour nous le fermer au point même de départ.
La première de ces objections est de Hume , elle nie Tapperception du moi dans Tapperception actuelle ; la seconde est de Kant, elle nie la simultanéité de Tapperception ; la troisième est de Kant encore , elle nie la possibilité de Tapperception pure, par conséquent la non existence de Fapperception primitive. Nous allons examiner ces trois objections les unes après les autres en commençant par celles de Kant.
1. Selon Kant nous n'appercevons pas les choses wnultanément , mais successivement : Tapperception d'une divarsité, dit*iU est toujours successive, jamais simultanée (18).
C'est là assurément nier l'évidence : quoi 1 je n'apper- ^s pas simultanément ces maisons, ces arbres, ces fleurs qui sont là devant moi ? il suffit d'ouvrir les jeux pour être pleinement rassuré sur ce point : toutes œs couleurs sont évidemment apperçues en même temps.
Il en est de même des résistances ; toutes me sont données à la fois : je sens à la fois le moelleux des touffes de thym et de myrte, le froid de la brise, la irudesse de l' écorce , la dureté de la pierre et la solidité -du sol. Quel que soit le lieu où vous êtes en ce moment, quelle que soit la position dans laquelle je vous trouve, sentez vous et vous n'allez pas tarder à reconnaître là "hérité de cette proposition : toutes les résistances sont apperçues à la fois.
64 HISTOIRE DE l' INTELLIGENCE, LIV. I.
Mais les phénomènes successifs dont la vie se compose, dirons-nous encore qu'ils sont apperçus simultanément? cela parait difficile, je l'avoue; car ces phénomènes n'existant pas en même temps, comme les couleurs et les résistances , ne peuvent pas , comme elles , être apperçues à la fois. Eh bien , c'est tout simplement une illusion, tenant à la déplorable habitude que nous avons de toujours chercher la solution d'une question dans nos idées, au lieu de la chercher dans les faits mêmes, par l'observation pure et simple de ces faits; oui c'est là une illusion : observez-vous dans un changement donné, y. G., dans le passage subit des ténèbres à la lumière, ou de la lumière aux ténèbres, et dites-moi si les ténèbres et la lumière, si le phénomène qui finit et celui qui commence ne sont pas apperçus simultanément. Mais comment voulez-vous donc qu'il en soit autrement? Le phénomène qui finit, finissant dans le moi qui s'apperçoit, est nécessairement apperçu finir; le phénomène qui commence, commençant dans le moi qui s'apperçoit, est nécessairement apperçu commencer; mais l'instant est le même où le premier finit et où le second commeace ; le phénomène qui finit et celui qui commence sont donc apperçus simultanément; ils tombent à la fois sous l'apperception, je vous défie de concevoir le contraire.
Nous pouvons donc à côté des deux mondes déjà constatés : le plan des couleurs et le corps humain^ mondes simultanément apperçus , nous pouvons reconnaître et placer le moi vivant, c'est-à-dire, le moi passant d'un état à un autre. J'appelle ce monde le moi vivant ou la vie; parce qu'en effet ce monde c'est la vie, la vie
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réelle, la vie concrète, celle dont la vie proprement dite : mtœ cursus, n'est que Fimage intellectuelle, pour ainsi cUre allongée ; comme le monde proprement dit n'est €|ue l'image intellectuelle du plan des couleurs^ l'image intellectuelle agrandie. Ce monde, comme le plan des couleurs et le corps humain, est sans limites apper- ^ues ; il se compose de deux termes simultanément apperçus et se limitant l'un l'autre dans le moi permanent. Mais si l'observation démontre l'appereeption simultanée des couleurs, l'appereeption simultanée des résistances, l'appereeption simultanée des phénomènes successifs dont la vie se compose , pourquoi Kant nie-t-il cette simultanéité? quelles sont les raisons qui ont pu l'amener à cette négation ?
Je n'en vois qu'une , la confusion à peu près universelle à son époque et consacrée par la langue de nos deux manières d'appercevoir : appercevoir et appréhender. Kant confond, comme tout le monde, l'appereeption et l'appréhension , et ^us ces deux mots ne voit qu'une seule opération de l'esprit : la prise apperceptivement d'un fait au milieu d'une foule d'autres, c'est-à-dire l'appréhension. Or si l'appereeption des couleurs, si l'appereeption des résistances , si Tapperception des faits successifs dont la vie se compose est simultanée , l'appréhension soit des couleurs , soit des résistances , soit des phénomènes successifs est ordinairement successive, et l'on peut dire qu'elle n'est simultaqée que dans la pensée (a) .
(a) Voyez Hv. n, ch. II, 2 II.
66 HISTOIRE DE l'iNTELLIGEIICE, LIV. I.
Mais si c'est là la seule raison qui puisse, pour ainsi f dire, justifier l'erreur de Kant , ce n'est pas ta seule qui l'explique : Kant avait besoin de nier Tapperception simultanée pour démontrer son système de la raison pure: admettez l'apperception simultanée, la raison pure est encore une hypothèse ingénieuse , expliquant mieux peut-être qu'on ne l'avait fait jusque-là certains caractères de nos idées, ce n'est plus ime nécessité; rejetezla, c'est une nécessité (19).
2. L'autre objection de Kant , celle qui nie la possibilité de l'apperception sans des idées , n'est pas plus fondée que la précédente. Je vous suppose contemplant comme moi en ce moment un paysage étendu et varié ; dites-moi, ce spectacle, qui est là sous vos yeux, tientil aux idées que vous avez et au moyen desquelles vous en p^sez tes différentes parties? et quand vous n'auriez pas ces idées, ce spectacle , ce tableau et tout ce qu'il renferme en serait-il moins là sous vos yeux, le verriezvous moins ? Voilà l'apperception : elle n'a besoin pour être, dit M. Jouffroy, que d'une condition: que mes yeux soient ouverts ; elle se produit alors sans que je m'en mêle.
L'apperception est un fait primitif, existant par luimême ; nos idées i'éclairent , elles l'expliquent, mais ne le produisent pas : c'est l'objet de la pensée, ce n'en est pas le résultat comme le pensait Kant. Mais pourquoi Kant le pensait-il? quelle est la cause de cette nouvelle erreur ?
La cause de cette nouvelle erreur c'est la précédente : c'est ce principe étourdiment admis que l'apperception
DE L'APPBftCBPTIOA PKIMITITB. 67
^vne diversité est toujours successive, jamais simut^ êtmée.ïkiïs cette hypothèse, en eilfet, un seul phénomène 'ttt âpperçu k la fois ; par conséquent ce phénomène est tout-infait indéterminé , il est sans limites apperçues ; comment le saisir apperceptivement ? Pour saisir un )phéiK>mène, pour Tappréhender , il faut quelque chose %jpn le limite» qui le détermine et le rende saisissable. Si ^e quelque chose n'est pas donné comme le phénomène «t avec lui, s'il n'est pas donné comme une chose apporte et limitant le phénomène , il faut qu'il soit donné dans Tapperception même , dans le moi appercevant «omme une forme déterminante à priori. Kant ne pouvait pas admettre la première hypothèse qui suppose l'apperci^tion simultanée soit des couleurs, soit des ré- ^stanceB , soit des phénomènes successifs dont la vie se txmpose ; il admet la seconde. De Ik le temps et l'es* pMe conûdérés par lui comme des formes de l'apperception chargées de déterminer à priori les phénomènes îBk^fperçus, et de là ensuite ce principe que les idées pures d'espace et de temps sont les conditions sous lesquelles seules les phénomènes peuvent être apperçus. Mm ce n'est pas tout : l'apperception qui résulte de t'appereeption toute seule et de sa forme, ou, pour parler denme Kant, de la senûbilité toute seule et de sa forme, ne donne que des perceptions isolées , sans lien dans l'apperception ou la sensibilité. Par conséquent aucune image soit du plan des couleurs , soit du corps hu-main, soit du moi vivant , ne saurait , sans une synthèse à priori de ces perceptions , sortir de là ; mais cette synthèse suppose des concepts à priori qui la ren
dent possible» c'est-k-dire des idées. Donc rapperception du plan des couleurs, Tapperception àxicorps humain-, Tapperception du moi vivant^ en un mot : Tapperception, telle que nous Tavons décrite, est impossible sans des idées (a).
3. Venons maintenant à Vobjection de Hume. Selon Hume, le moi ne se trouve pas dans l'apperception actuelle, mais seulement les couleurs , les résistances , les sons , les odeurs, etc. , en un mot seulement les phé* nomënes: j'ai beau chercher, dit-il, je ne trouve en mœ que des phénomènes, je ne trouve pas te moi (20).
Hume, comme Kant, nie l'évidence : je me trouve dans l'apperception présente aussi évidemment que j'y trouve l'odeur de rose ou celle de fleur d'oranger ; le sifflement du vent dans la této du pin, ou le bruit ûchitinu de la cascade. Mais pourquoi Hume nie-t-41 l'évidence? voilà surt(^ce qu'il nous importe de bien comprendro. Nous ne serons vraiment à l'abri de l'erreur de Hume que lorsque nous verrons bien l'illusion sous laquelle cette erreur a pu se produire.
Il y a deux manières de chercher le moi dans l'ap^ perception actuelle : — Premièrement , l'on peut diercher le moi au moyen de son idée : en s' aidant de l'idée du moi comme d'une forme déterminante, comme d'un organe particulier de perception. C'est ainsi que le gourmet cherche et devine, au moyen de l'idée qu'il en pos-
\a) Voyez Histoire de l'intelligence, liv. II, cb. I, § H, et eh. Il, § ï, des éclaircissements, à ce passage.
DE l'aPPBRCEPTION PRIMITIVE. 69
sède^ dans un mélange donné , la présence de tel ou tel vin parlicuKer ; c'est ainsi que, dans une couleur mé^ langée, je reconnais, au moyen des idées que j'en ai, lès différentes couleurs simples qui la composent; c'est ainsi que, dans l'odeur actuelle, je distingue l'odeur de rose et celle d'oranger , parce que je les cherche au moyen de leurs idées qui sont en moi (a) • — Deuxièmement , l*on p€^t chercher le moi sans son idée , directement , comme, par exemple, quand je cherche dans un vaste paysage les principaux objets qui s'y trouvent {b).
La première manière est la manière ordinaire dont nous nous cherchons quand nous voulons nous chercher. Quand, pour ainsi dire, incertains de nous-mêmes dans un moment donné, nous voulons nous sentir seuls sous la multitude des sensations qui nous assaillent : c'est la bonne manière de se chercher , c'est la seule possible. Mais Hume ne pouvait pas l'employer : Hume, en effet, soupçonne l'idée du moi d'être une chimère, de ne pas représenter du tout ce qu'elle parait représenter ; il ne pouvait donc pas se servir de cette idée pour trouver le moi. Bien loin delà. Hume se met en garde contre l'idée du moi, et, repoussant opinifttrément toute lumière qui pourrait venir de ce côté , il dierche le moi directement.
Mais pour que le moi pût être trouvé de cette manière, il faudrait qu'il eût des limites dans le monde
(a) Voyez Uïitoire de Vinlelitgenee, liv. Il, ch. I, § UI.
(b) Voyer idem idem, § II.
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apperçu, qu'il commençât quelque part ou finit quelque part , soit dans le plan des couleurs, soit dans le corps humain , soit dans le moi vivant, comme le phénomène qui, soit dans Tun, soit dans l'autre de ces trois mondes, finit toujours- quelque part ou commence quelque part. Mais le moi ne commence nulle part , je dis appercepti* vement, et il ne finit nulle part; il est partout» il emplit nos trois mondes apperçus : mundum implet totum. — Si le moi commençait , dans quoi commencerait-il ? s'il finissait, dans quoi finirait-il ? Dans le temps peutêtre ou dans l'espace? Mais le temps, apperceptivement parlant, c'est le moi vivant : l'espace c'est le plan des couleurs ou le corps humain. Montrez-moi apperceptivement quelqu' autre chose dans quoi le moi puisse commencer ou finir. Hume cherche une chose absurde : un moi limité dans le temps ou dans l'espace , c'est-àdire, un moi qui se trouverait soit dans le plan des coupleurs , comme ces objets qui sont là sous mes yeux ; soit dans le corps humain , comme une des résistances que j'ai indiquées ; soit dans le moi vivant, comme le phénomène qui finit ou celui qui commence. Peut-on rien imaginer de plus absurde que cela? et à quel degré» mon Dieu ! faut41 que notre sotte habitude de placer le moi dans un corps nous ait fait descendre , pour qu'un homme en vienne à concevoir de pareilles chimères , et qu'il espère trouver ces chimères par l'obs^vation.
Voulez-vous comprendre toute l'étourderie de la prétention de Hume, cherchez directement dans l'apperception présente soit l'odeur de rose, soit le bruit du vent dans les feuilles du pin, et , ne les y trouvant pas de
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cette manière, concluez-eo, avec Hume, qu'ils n'y sont pas et n'y sont pas apperçus. Si vraiment ils y sont , mais ils y sont comme le moi dans toute apperception , sans limites apperçues, par conséquent insaisissables.
C'est une chose absurde de chercher le moi directement dans l'apperception actuelle, n'importe laquelle ; c'est une espérance absurde d'espérer l'y trouver de cette maniée : de cette manière vous n'y trouverez que le phtoomène. Mais ce n'est pas une raison pour nier le moi comme l'a fait Hume ; puisque, d'une part , en admettant seulement, comme hypothèse, que le moi est partout, il en résulte que le moi n'est saisissable nulle part, par conséquent qu'il n'est pas saisissable , qu'il n'est pas perceptible ; et que d'autre part, en cherchant le moi indirectement , c'est-à-dire , au moyen de son idée, on le trouve dans tous les faits apperçus, dans tous les phénomènes appréhendés.
Mais, dit Kant, qui nie, lui aussi, la réalité du moi , sans nier toutefois son idée, ce n'est pas le moi que vous trouvez alors, mais seulement l'idée du moi , l'idée du moi sous laquelle vous subsumez, pour ainsi dire, le phàiomène apperçu , et qui, durant cette subsumpti<m du phénomène sous elle, se mêle au phénomène appréhendé. C'est absolument comme si Kant me disait que, dans l'odeur actuelle, je ne trouve pas l'odeur de rose , mais seulement l'idée de l'odeur de rose. Non , je suis tout aussi sûr de trouver le moi dans le phénomène, bien que ce soit seulement au moyen de son idée que je puis l'y cherdiOT et l'y saisir, que je suis sûr de trouver l'odeur de rose dans l'odeur actuelle, ou la couleur rouge
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dans une couleur mélangée qui la renferme , bien que ce soit seulement au moyen de leurs idées que je puis chercher et saisir Todeur de rose et la couleur rouge dans Todeur actuelle et la couleur dont je parle. En un mot , quand je saisis le moi dans un phénomène donné , je distingue parfaitement la réalité moi de l'idée qui me sert à la saisir; j'ai tout à la fois conscience du moi comme d'une réalité que je rencontre, et de l'idée comme du moyen dont je me sers pour arriver k cette réalité.
Mais cette idée du moi, cette idée de moi-même, sans laquelle je ne puis ni me chercher ni me saisir dans l'apperception actuelle , avec laquelle au contraire je m'y dierche et m'y trouve, aussi sûrement que dans l'apperception présente je cherche et trouve l'odeur de rose ou celle de fleur d'oranger , le murmure du vent dans les feuilles du pin ou le bruit continu de la cascade , d'où vient-elle? comment l'avons-nous acquise?
Cette question ne me semble pas difficile, si, pour la résoudre, on tient compte seulement de la difficulté qui embarrassait Hume. Le moi s'apperçoit; il s'apperçoit constamment, toujours; il ne cesse pas de s'appercevoir ; eh bien , est-il possible qu'un être qui s'apperçoit ainsi ne se distingue pas à la longue de ses modifications qui passent en lui, qui naissent et meurent sous son regard ? est-il possible qu'il n'arrive pas un jour ou l'autre à se saisir indirectement et pour ainsi dire par contre-coup? Pour moi , ce qui me parait difficile à comprendre , ce qu'il m'est impossible d'admettre , c'est qu'un être ainsi fait, c'est-à-dire, un être qui s'apperçoit, placé dans les conditions où le moi se trouve placé.
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c'est-à-dire, soumis au changement , n'arrive pas, dans la suite de ces changements, à se distinguer de ses modifications , à s'abstraire des formes passagères qu'il traverse .
L'idée du moi ainsi acquise n'est pas sans doute une idée comme toutes nos autres idées ; c'est une intuition Yague, obscure , indéterminée , sans forme saisissable : mais aussi telle est justement notre idée du moi , telle est l'idée vraie que nous avons de nous-mêmes. Si vous croyez avoir de vous une autre idée, c'est que vous mêlez à l'idée de vous-même un élément qui ne lui appartient pas. Voici d'où vient cet élément , voici ce qu'il représente :
L'idée du moi, je l'ai dit et je le répète, c'est une idée yague, obscure, indéterminée , sans forme saisissable ; mais cette idée se précise, elle se détermine le jour où, sous l'influence des illusions dont j'ai parlé et de beaucoup d'autres dont je parlerai plus tard , je me place dans un fait particulier, dans un objet déterminé; car alors cette idée prend pour soi la détermination de l'objet, elle reçoit fatalement les limites du fait dans lequel je me place , et s'établit dans ma pensée sous une forme particulière çt parfaitement déterminée.