‹ Histoire de l'intelligence (volume 2)Chapitre 4 sur 43 · HISTOIRE DB L*1NTBLUGBIICB, LIT. I · texte numérisé non relu

HISTOIRE DB L*1NTBLUGBIICB, LIT. I

sont d'accord, même Port-Royal qui n'a qu'un tort, celui d'entourer le fait qu'il veut nommer d'une multitude de faits dans lesquels il se perd.

Mais si le jugement est l'aflirmation pure et simple de l'ensemble d'idées une fois formé, si le jugement est l'affirmation pure et simple de la pensée, à laquelle de nos facultés appartient l'affu^mation ?

Evidemment ce n'est pas à l'intelligence, il n^y a là rien d'intellectuel : l'affirmation ne porte pas le caractère auquel l'intelligence se reconnaît : le connaître : affirmer n'est pas connaître, c'est affirmer. Sans doute l'affirmation suppose la connaissance puisqu'elle s'appuie sur elle, mais elle n'est pas plus la connaissance que la conséquence n'est le principe, (jue l'effet n'est 1» cause, que la statue n'est son piédestal. A quelle faculté fautil la rapporter ?

Les Cartéâiens rapportaient l'affirmation a la volonté : pour eux c'était la volonté libre donnant son assentiment à la pensée ou le lui refusant; c'était la volonté libre consentant ou refusant de consentir à l'ensemble d'idées une fois formé. M. Charma propose de la rapporter à une faculté nouvelle : la foi. La question est donc maintenant entre ces deux solutions ; mais quelle que soit celle des deux qui triomphe, l'affirmation est définitivement sortie de l'intelligence, sortie pour n'y plus rentrer : le Jugement n'est pas un fait intellectuel, et le principe : Aliud est cognoscere verum, aliud est assentire vero, a déjà triomphé.

Quels sont maintenant ces concepts, ces idées et ces connaissances dont se compose aujourd'hui mon intel-

DIB l'àPPBRCBPTION PEIMlTIVE. 43

ligence, et quelles sont les pensées qui en résultent? .Cette question, pour être complètement résolue, demanderait un volume; je me contenterai d'indications portant sur celles de nos pensées qui me paraissent les plus importantes.

1 • Je m'apperçois parmi tous les faits apperçus ; nonseulement je m'apperçois parmi tous ces faits , mais je puis me saisir apperceptivement , pour ainsi dire , au milieu d'eux tous. Je m'apperçois alors d'une manière particulière, je m'apperçois distinctement : voilà l'appréhension du moi. Une fois saisi je me pense : je me prends d'abord dans le concept d'être, et je dis : je suis ; je me prends ensuite avec les objets apperçus, ces objets qui sont là sous mes yeux, dans les concepts de différent, d^appercevoir, de penser , de placé dans etc.; et je dis : JE suis diffébsnt des objets apperçus , j'appbrçois ces

OBJETS, JE LES PENSE, JE SUis PLACÉ DANS l'uN d'eUX. Op CCS

pensées supposent évidemment en moi , dans mon intelligence actuelle, d'abord les diflerents concepts dont je parle, ces concepts dans lesquels je me prends tantôt seul, tantôt avec les objets apperçus; ensuite les connaissances vraies ou fausses sur lesquelles je m'appuie pour affirmer la réalité du rapport établi par moi mentalement, dans le premier cas, entre moi et l'être, dans les quatre autres, entre moi et les objets apperçus; par exemple, sur lesquelles j'affirme que je suis , et que je suis placé dans un des objets colorés qui sont là devant moi.

2. J'apperçoisces maisons, ces arbres, ces fleurs ; en un mot, tous ces objets qui sont là sous mes yeux ; je

44 HISTOIEB DB L'INTBLUGBNGB, LIT. I.

les apperçois tous à la fois, passivement» uniformément, confusément. Mais je ne m'arrête pas long-temps a cette apperception passive , simultanée , uniforme et confuse des couleurs; parmi tous ces objets simultanément apperçus, j'en choisis un du regard, celui-ci ou celui-là à mon gré ; et je concentre, pour ainsi dire, sur cet objet toute ma puissance d'appercevoir. Je vois alors cet objet d'une manière particulière, je le vois distinctement ; en un mot, je l'appréhende. Cet objet une fois saisi, je le pense : — l'un est un cercle, l'autre un triangle ou un carré ; celui-ci est une maison, celui-là un arbre, et cet arbre un olivier; — l'un est rouge, l'autre est blanc, celui-là est noir, etc.; — tous ces objets sont soutenus : substata a quodam substante, ils sont étendus en longueur, largeur et profondeur : extenduntur in longum, latum et profundum : ce sont des corps ; ces corps sont placés dans l'espace infini : les uns devant moi, ceux-ci plus près, ceux-là plus loin; les autres à côté de moi, ceux-ci à ma droite et ceux-là à ma gauche ; — tous sont résistants, la plupart sont sonores, les uns sont odorants et les autres sapides ; plusieurs sont odorants et sapides à la fois ; — enfin je leur donne à tous des vertus internes, actives ou passives ; par exemple : à cette petite centaurée, la vertu de guérir la fièvre ; à ce narcisse blanc , celle d'endormir les insectes qui viennent se reposer sur son disque : au feu, la vertu de fondre la cire; à la cire, celle toute passive d'être fondue par le feu.

Or ces pensées supposent en moi, dans mon intelligence actuelle : — dans le premier cas : premièrement, les concepts de cercle, de triangle, de carré, de mai-

DE L^APPBRCEPTION PRIMITIVE. 15

son, à' arbre, d'o/iVier (4): deuxièmement, Tapperception c'est-à-dire la connaissance, sur laquelle j'affirme la réalité du rapport mentalement établi par moi , dans ces pensées, entre les objets apperçus et les concepts dont je parle ; — dans le second : premièrement, le concept de substance; deuxièmement, les idées de rouge, de blanc. denoir.etc.; troisièmement, Tapperception, c'est-k-dire la connaissance sur lacpiellej' affirme la réalité du rapport de substance, sur laquelle j'affirme le sub-^tans mentalement établi par moi , dans ces pensées , entre les objets apperçus et les idées dont je parle ; — dans le troisième : premièrement l'idée de substance (5), c'està-dire, l'idée d'un certain subsistant: sub-apperceptisstans; celle d'espace, et le concept de certains arrangements dans l'espace: deuxièmement, les connaissances, quelles qu'elles soient, sur lesquelles j'aflirme le rapport établi par moi, dans ces pensées, d'abord entre l'idée de substance et les objets apperçus, ensuite entre ces objets et Tespace, enfin entre ces objets eux-mêmes dans l'espace; — dans le quatrième: premièrement, le concept de substance: deuxièmement, les idées àe résistant, de sonore. A' odorant, de sapide: troisièmement, les connaissances vraies ou fausses sur lesquelles j'affirme la réalité du rapport de substance établi par moi dans ces pensées, entre les objets apperçus et les idées dont je parle ; — dans le cinquième : premièrement , le concept de substance: deuxièmement, l'idée générale de vertu ou de propriété : troisièmement , la connaissance, quelle qu'elle, soit, vraie ou fausse, sur laquelle j'affirme la réalité du rapport mentalement établi par

moi» dans ces pensées, entre les objets apperçus et Tidée dont je parle.

3. Je sens, j'apperçois le froid de la brise qui passe sur mon front, la dureté de la pierre sur laquelle je suis assis, le moelleux des touffes de thym et de myrte contre lesquelles je suis adossé, la rudesse de l'écorce sous ma main qui touche à Tarbre et la solidité du sol sous mes pieds, etc. Ouij'apperçois, oui je sens tous ces faits, et je les apperçois, je les sens tous à la fois, passivement, uniformément, confusément ; mais je ne m'arrête pas long, temps à cette apperception simultanée, passive, uniforme et confuse; parmi tous ces faits, j'en choisis un du regard, celui-ci ou celui-là, à mon gré, et je concentre sur ce fait, pour sdnsi dire, toute ma puissance d'appercevoir ou de sentir : j'apperçois alors ce fait d'une manière particulière, je le vois, je le sens distinctement; en un mot, je l'appréhende. Ce fait une fois saisi apperceptivement je le pense : — l'un est un point, l'autre une ligne droite ou bien une ligne circulaire, un autre est une superficie (6); — celuici est dur, celui-là est froid, cet autre est moelleux, et cet autre rude ; — tous sont accompagnés d'une certaine affection de moi-même, que j'appelle une sensation, et de là vient que je dis : je sens ces faits au lieu de dire : je les apperçois. Mais pour les uns cette sensation est un plaisir , pour les autres c'est une douleur, et pour la plupart c'est une sensation neutre : c'est le moi purement et simplement affecté, le moi purement et simplement touché ; — accidentellement je place ces faits dans les différentes parties de mon corps : le froid sur mon front, la rudesse sous ma main, dans ma main, et la

DS L*mTBLLIMRCB PBIMITlyV. 17

solidité du sol sous mes pieds ; mais je les rapporte tous essentiellement aux objets apperçus ou supposés autour de moi : le froid à la brise, la dureté a la pierre, le moelleux aux touffes de thym et de myrte, la rudesse k Técorce du . pin et la solidité au sol. Yoilk pourquoi, me servant d'un langage trës-confus mais pressé, mais rapide et plein d'énergie, je dis, en parlant de ces faits : je sens la brise froide sur mon front, la pierre dure sous mon corps, l'arbre rude sous* ma main et le sol solide sous mes pieds.

Or , toutes ces pensées supposent en moi , dans mon intelligence actuelle : — dans le premier cas : premièrement, les concepts de point, de ligne droite ou de ligne circulaire^ de superficie, etc., sous lesquels ou dans lesquels je prends les faits apperçus: deuxièmement, les connaissances, quelles qu'elles soient, sur lesquelles j'affirme la réalité du rapport établi par moi mentalement, dans ces différentes pensées, entre les faits apperçus et ces concepts ; — dans le second : premièrement, le concept de substance : deuxièmement, les idées de dur, de froid, de moelleux, de rude, etc. : troisièmement, l'apperception, c'est-à-dire la connaissance sur laquelle j'affirme le rapport de substance mentalement établi par moi , dans ces pensées , entre les faits apperçus et les idées dont je parle ; — dans le troisikne : premièrement, les idées de sensation, de plaisir, de douleur, de simple affection: deuxièmement, le concept de la manière dont la sensation : le plaisir ou la douleur , se trouve mêlée aux faits apperçus : a la dureté, à la rudesse, au froid, etc. , concept que j'ai placé sous le mot accompagné :

18 niSTOIlE DB L'ilITILLIGmiGB, LIT. I.

troisièmement , rapperception sur laquelle j'affirme le rapport mentalement établi par moi entre les faits apperçus et la sensation, en prenant ces faits et la sensation dans le concept dont je parle ; — dans le quatrième t premièrement y le concept de la manière dont je place les faits apperçus soit dans les différentes partie» de mon corps, soit dans les objets colorés qui m'entourent: deuxièmement, les connaissances vraies ou fausses, sur lesquelles j'affirme le rapport mentalement établi par moi entre ces faits et les objets, en les prenant ensemble dans le concept dont je parle.

4. Je sens, j'apperçois l'odeur des roses, des orangers, des lilas , du thym , du myrte , des jacinthes et des narcisses ; et toutes ces odeurs a la fois, passivement, uniformément, confusément. Mais je ne m'arrête paslong- temps à cette apperception simultanée, passive, uniforme et confuse des odeurs ; j'en saisis une du regard et je m'attache à elle d'une manière particulière : j'apperçois alors cette odeur, je la sens distinctement. Cette odeur une fois saisie, je*la pense : — elle est odeur de rose ou d'oranger, elle est suave ; — je la place dans mon nez (7) mais accidentellement ; je la pense répandue dans l'espace et la rapporte essentiellement à ces rosiers, à cet oranger qui sont là devant moi.

Or ces paisées supposent en moi , dans mon intelligence actuelle : -^ dans le premier cas : premièrement, les idées à' odeur de rose y à* odeur d' oranger ^ de suave : deuxièmement , le concept de substance dans lequel je prends les odeurs apperçues avec ces idées : troisièmement, l'apperception sur laquelle j'affirme la réalité du

r^apport de aubstanoe mentalement établi pur moi, dans

ces pa!)sées, entre les odeurs af^rçoes et les idées dont je

parle ; — dans le second : premièrement, le concept de

la manière dont je place l'odeur de rose soit dans mon nez ,

c*eat^è*dire œ moi, dans une psortie de moi-même , soil'

dam^ cette fleur qui est là devant moiv «A le^xmcept de la

manière dont je la place dans Tespace : deuxièmement,

les connaissances vraies ou fausses, sur lesquelles j*af-^

firme la réalité du rapport établi mentalement par moi,

dans ces pensées , d'abord entre l'odeur de rose et mon

uez, ensuite entre cette même odeur et la rose qui est là

devant moi, enfin entre œtte même odeur et Tespace.

5. J'entends, j'apperçois le sifflement du vent dans les feuilles , le bourdonnement des insectes, le bruit de la cascade, etc., et tous ces bruits à la fois, passivement, uniformément, confusément. Mais je ne m'arrête pas Icmg-^temps à cette apperception simultanée , passive , uniforme et confuse des sons, des bmiits ; j'ai choisis un du regard, et je concentre sur lui> pour ainsi ^re, toute ma puissance d'entendre. J'apperçois alorà ds son d'une manière particulière, je l'entenda distinctement, en un mot je rap{H*éhende. Ce son , ime fois saisi , je le pense : — c'est le bourdonnement de l'abolie, il .est aigu, monotone , etc, ; — je le place accidentellement dans mon oreille (7) ; mais je le pense répandu dans l'ei^pac», et produit par cette abeille que j'apperçois voltigeant audessus de ce blanc narcisse.

Or ces pensées supposent en moi, dans mon intelligence actuelle : — dsms le premier cas : premièrement , le concept de substance : deuxièmement , les idées de

20 HISTOIRB M L'mTBLUGKRCBf. UY. I.

bourdonnement d'abeille, d^aigu, de monotone, etc. : troisièmement , Tappercqption sur laquelle j'affirme la réalité du rapport de substance mentalement établi par moi , dans ces pensées , entre les bruits apperçus et les idées dont je parle ; ^— dans le second : premièrement , le concept de ta manière dont je place ce bruit dans mon oreillct celui de la manière dont je le place dans l'espace et celui de la manière dont je le rapporte à l'abeille qui vole , le concept de cause : deuxièmement, les connaissances, vraies ou fausses, sur lesquelles j'affirme la réalité du rapport mentalement établi par moi , dans ces pensées , d'abord entre le bruit saisi et mon oreille , ensuite entre ce bruit et l'espace, enfin entre ce bruit et l'abeille qui vole.

6. Enfin je m'apperçois moi-même, et en moi , une foule d'idées, de concepts, de connaissances : les idées, les concepts et les connaissances ci-dessus mentionnées et bien d'autres. Ces idées, ces concepts et ces connaissances , je les apperçois tous à la fois , uniformément, confusément. Mais ici comme dans le monde des réalités, je ne m'arrête pas long-temps à cette apperception simultanée, uniforme et confuse des idées : parmi toutes ces idées j'en choisis une apperc^tivement et je concentre sur elle pour ainsi dire toute ma puissance d'appwcevoir. J' apperçois alors cette idée d'une manière particulière, je la saisis distinctement. Cette idée une fois saisie, je la pense : — elle est simple, elle est générale ; — elle est en moi, mais elle représente une réalité qui est hors de moi ; — elle représente parfaitement cette réalité ou imparfsdtement : elle est vraie ou fausse.

1>B L*ÂPPBBGBPTIdM PlUUTITB. 21

Or Ces pensées suppoôent en moi, dans mon intelligîmce actuelle : — dans le premier cas : les concepts de mmpte, de générale etVapperception sur laquelle j'af* firme la réalité du rapport mentalement établi par moi , dans ces pensées, entre l'idée saisie et ces deux concepts ; — dans le second : le concept de la manière dont cette idée est en iTK)i et celui de représentation, d* image; puis dans le premier ça»- l'apperception , dans le second le souvenir sur lesquels j'affirme la réalité du rapport mentalement établi par moi d'abord entre cette idée et moi, ensuite entre cette idée et la réalité dont je la dis l'image ; — dans le troisiëise : les concepts de vérité et d'erreur, et les connaissances sur lesquelles j'affirme la réalité du rapport mentalement établi par moi, dans ces deux pensées , entre l'idée ssâsie et les concepts dont je parle.

Je devrais peut-être m'arrêter ici plus long-temps et prenant une à une toutes les idées qui sont en moi, tous les concepts dont se compose aujourd'hui mon intelligence, en montrer les caractères tes plus importants. Mais cette analyse de nos idées ainsi séparées de leur formation et considérées en elles-mêmes , présente des difficultés rebutantes, et, malgré tout ce que l'on a pu dire, mille occasions d'erreurs : il n'est pas facile , loin des réalités qu'ils représentent, de saisir dans nos idées, dans nos concepts les caractères qui les constituent ce qu'ils sont, et il est impossible de saisir ainsi leurs vrais caractères; car, ne l'oublions pas, nos idées, nos concepts ont été formés sous mille illusions qui ont altéré , souvent faussé leur véritable nature^ et ces illusions, nos idées

22 msTOiu Bfi L amuxMsncs , ut. i.

et nos concqite les reflètent tout aussi I^d que b réalité sur laquelle ils ont été fonanés et dont ils soot l'image plus ou -moins infidèle. Que chercher dans un pareil mélange de vérité et d'erreur ? quelle lumière espérer y trouver pour £aire plus tard Thistoire de la formation de nos idées ? Cest sur la réalité qu'elles r^Nrésenteot , au moment même où elles se forment, que les caractk-es de nos idées, leurs vrais caractères se montrent avec évidence et sont fadlemmt compris : l'analyse de nos idées et leur formatira s'éclairent l'une par l'autre, je ne séparerai pas la première de la seconde , et je me ccmtente d'indiquer ici en passant le siode de cette analyse et ses conditions.

Voilà donc le tableau de mon inteUigrace actuelle. Mais avons-nous bien dans cet inventaire l'intelligence actuelle tout entière? Assurément nous n'appercevons pas d'autres faits que ceux qui s'y trouvent indiqués : l'air, le vent, la lumi^e, etc., s'ils existent, ne sont pas apperçus ; la substance matérielle ne l'est pas davantage : ou bien il faudrait dire par lequel de nos sens tous ces faits sont apperçus. Mais si les faits indiqués dans le tableau qui précède sont bien les seuls apperçus , les idées qui s'y trouvent également indiquées sont-elles bien les seules au moyen desquelles nous pensons ces faits ? Je ne le crois pas : il est une foule de pensées vagues , pour ainsi dire inapperçues du moi qui les forme, que ne sauraiait expliquer ces idées et qui supposent en moi, dans mon intelligence actuelle, des notions étranges dont l'origine ne peut être montrée ici-bas.

Parmi tous les bruits dont se compose en ce moment

pour moi la m^sse des bruits apperçus, je saisis apperceplivemeat le bruit du veut dans la tête du pin ; puis rapprodiant de ce bruit les idées de bruit du vent dam des feuilles de pin, de grave, de continu, de monotone , etc., je le pense bruit du vent dans des feuilles de pin , grave» continu, monotone. Mais ces premières idées sont loin d'épuiser le bruit dont je parle, bruit smgulier cpi émeut, qui attriste et fait plaisir : c'est comme une voix qui pleure dans la brise, et cette voix il me semble que je la connais, qu'elle me parle et que je la oom- {»*end8 ; elle m'appelle vers des régions étranges ; je la suis dans un monde où tout payait absurde à la raison d'ici-bas, où les j^fiots .cessait d'avoir un sens , mais où le cœur bat d'uç^ émotion singulière, où l'âme subit je ne sais qudile influence^ mystérieuse, où elle devient ivre et chante : Je rêve Mais bientôt la réalité me reprend au rêve, je redeviens raisonnable. Enfin je suis, relativement à ce bruit , comme la pauvre foUe qu'on essaie de ramier à la raison par une a»isique bien connue et aimée : elle éeoute avec attention , son regard parait suivre ces accords chéris ; tout*à-coup elle tressaille, sa figure s'illumine : vous av€z cru qu'elle allait se souvenir ! mais tout retombe dans le calme insouciant et mort de la folie; elle rentre daas le cours habituel de ses idées ; elle aussi , vous la diriez redevenue raisonnable (8).

Il n'y a pas là seulement, comme on le dit , un phénomène purement sensible, une émotion toute seule : cette émotion en effet serait inexplicable, je vous défie de la concevoir. L'on peut parler ainsi quand on ne

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eherche pas a se compreûdre, quand il est question seu» lement d'énoncer un fait , non quand il s'agit de l'analyser et de le décrire. L'objet perçu , qui, dans ces circonstances , parait causer notre émotion, n'a rien en lui qui puisse la produire. Cherchez, si vous voulez, la cause de cette émotion dans les ondulations sonores de l'air, dans les vibrations de la corde nerveuse, dans toutes ces créations de l'imagination, vous ne l'y trouverez pas davantage : rien de tout cela ne saurait vous apporter ce qu'il n'a pas : l'émotion poétique et l'enthousiasme. Mais observez-vous attentivement dans les circonstances où cette émotion se produit, et vous ne tarderez pas à découvrir entr'elle et le fait qui parait la causer une conception intellectuelle, une pensée qui en est la véritable cause : pensée vague, obscure, inanalysable; mais réelle, mais incontestable.

Ces pensées supposent évidemment en moi certaines idées sans lesquelles elles ne pourraient pas s'établir ou se former; mais ces idées n'ont plus de nom, plus de forme déterminée : ce sont de vagues conceptions , j'allais dire d'obscurs souvenirs. D'où viennent-elles? que représentent-elles? Je ne saurais le dire; mais elles sont : je les trouve dans mon intelligence actuelle comme j'y trouve les idées nommées dont j'ai parlé plus haut , et je devais, dans une analyse de l'intelligence , constater leur présence et la présence des pensées vagues qui en naissent (9).

Voici maintenant un fait bien connu , bien simple ,

DS l'aPPBBGBPTIOM PtUUTirB. S5

bien facile k vérifier : je puis parmi tous les faits apper-' çus simultanément , ces faits étant parfaitement déter-* minés, fixer Tapperception sur un seul : eam attentam facere in uno^ sans pour cela cesser d'appercevoir tous les autres uniformément et passivement. Eh bien , ce fait suffit, l'apperception étant donnée, pour expliquer, dans l'intelligence actuelle , tous les faits que nous y avons comptés, savoir : 1® l'appréhension; 2? les idées; 3® les concepts ; 4® la connaissance ; et 5® le rapport mental , suivant un concept déterminé et basé sur une connaissance, d'une idée à un objet appréhendé ou d'un objet à un autre , c'est-à-dire , la pensée ; en un mot, ce fait suffit, l'apperception étant donnée, pour expliquer l'intelligence actuelle tout entière. Précisons-le d'une manière toute particulière , et montronsh-le séparé de tous ceux avec lesquels on pourrait le confondre, avec lesquels on Ta trop souvent confondu.

Premièrement, je ne parle pas de telle ou telle disposition d(mnée, dans certains cas, à un organe de l'apperception, mais d'une disposition particulière de l'apperception elleninême, d'une disposition particulière du moi appercevant . Je m'explique : je puis placer mon oà\ dans telle ou telle position, par là j'amène sous le regard un monde nouveau à la place de celui qui s'y trouvait d'abord , je change le monde apperçu ; mais, outre cela, je puis, dans le monde nouvellement apperçu, l'œil cette fois restant parfaitement immobile, attacher l'apperception à tel ou td objet , la fixer, la tendre sur tel ou tel point déterminé et la laisser diffuse et détendue sur tous les autres. — De même dans le corps humain , à

26 HiSTOiiB i>u l'iktblligbiicb, UV. I.

la fois senti tout entier, je puis concentrer Tapperception , ma puissance de sentir sur telle ou telle modification qui s'y trouve déterminée , Y. G. sur le moelleux d^s touffes de thym et de myrte, ou sur la résistance particulière sentie au milieu de ma main qui touche au pin» mon corps et toutes les parties de mon corps étant alors parfaitement immobiles. Je ne cesse point, dans ce cas, d'appercevoir le corps tout entier, mais j'apperçms d'une manière particulière le fait sur lequel Tapperception est comme concentrée , comme tendue.

Prenons un exemple particulier. Je vous suppose dans un appartement au fond duquel se trouve un tableau noir tout couvât de formules algébriques. Pour voir ce tableau, sans doute vous êtes obligé de placer votre œil dans une certaine position , de le fixer dans cette position et de l'y retenir ; mais, par Ik, vous ne voyez pas encore le tableau doat je parle, vous l'appercevez simplement comme vous appercevez tous les faits qui l'entourent et le limitent ; pour le voir d'une manière distincte, pour le saisir apperceptivement au milieu de tous les autres faits apperçus comme lui , il faut une opération toute particulière qui n'a plus l'œil pour instrument: il faut, après avoir obtenu la fixation de l'œil, obtenir une disposition particulière de l'apperception qui n'est plus et ne peut plus être un déplacement de cet organe ou tout autre modification de quelque nature qu'on la suppose » mais qui s'unit toujours à ce déplac^nent ou à cette modification d'tme maniée intime : voilà le fait dont je parle.

Voulez-vous le voir mieux encwe? attachez-vous à

tm L âFPBBGKmOM PftlMITITB. 27

saisir sur ee tableau un des signes qui s'y trouvât tracés à la craie bkndœ, vous pouvez le saisir apperoeptivenimt tout seul au milieu de tous les autres ; vous pouvez plus : vous pouvez ssâstr un des angles, un des contours de ce signe infinknent petit, un de ses points, st vous voulez ; et pour cela, bien évidemmcait, vous n'agissez f\\xs sur voùre œil : vaas ne le déplacez pas, vous ne le modifiez poîirt; nuôs vom s^ssez sur vous-même apperoevant, et vous vous disposez en tant qu'appercevant d'une certaine manière : voià le fait dont je parle, il est tout-àfait ind^ndant ûe l'œil et parfaitement distinct de la disposition ocuUàre àlaqudle il s'unit.

La phy^dbgîe me «rvirait à démontrer cela, s'il était nécessaire : l'œil , en effet , n'es4>41 pas une chambre nœre, au fond tfe laqmcdle, sur une men^rane particulik*e, formée par l'épanouissement du nerf optique, la rétine , viennent se pemdre sônultanémrat tous les objets i^cés demoA hi? Gela étant, je n'ai pas besoin, pour fïsffc l'apperception smr un de ces objets , d'un déplacement de l'œil ou de je ne sais quelle modification de l'iris 0iii du eristsMin^ et, s'il y a ici quelque disposition organique prodiéte, ce n'est plus di^s l'œil qu'il faut la cbercher, mais dans les fibrilles du nerf opticpie et même plus loin. Or oed^ Dieu merci { n'est plus mon affaire : je ne sais pas devmer, et jamais il ne m'arrivera de chercher l'komme, l'homme si clairement apperçu, si complètement senti par le s^ois intime, dans ces régions obscures et pleines de mystères , dans ce monde peut-être imaginaire de la matière dans lequel le matériaUsme de tous les temps s'est perdu et devait

28 HIStOIBB DB L*IlfTBLUGBlf(iB, LIV. t.

se perdre : qu'espérer découvrir dans un monde où ne pénètre aucune de nos facultés percevantes? je parle de Tapperception telle qu'elle se montre k moi» et je ne Imsse pas mon imagination mettre à la place d'un fait évident, vrai quand même, sous prétexte de Texpliquerr je ne sais quelle chimère de sa propre invention.

Voilà donc un premier fsit: la disposition donnée dans certains cas à tel ou tel organe de Tapperception, qu'il ne faut pas confondre avec le fait dont je parle : ce fait n'est pas organique, il est intellectuel ; il tient au moi appercevant et se produit dans le moi appercevant sans participation de l'organe apperceptif . Si plus tard il m' arrive de représenter ce fait par des mots qui rappellent trop la modification organique à laquelle il se joint, je prie le lecteur de ne pas chercher ma pensée dans ces images de l'illusion, mais d'aller, au-delà de ces images, considérer le fait lui-même, afin d'en acquérir une idée vraie. Qus^d il aura pour ainsi dire retrouvé le fait dont je parle sous les illusions qui le cachent, les mots dont je me sers pour le traduire seront toujours assez bons. Ce n'est pas l'affaire du philosophe^ dit Saint Augustin , de s'occuper des mots ; son œuvre tend plus haut et plus loin ; c'est assez pour lui quand on le comprend : non vocabuiorum opificem, sed rerum inquisitorem decet esse sapientem ; satis mihi est te jam bene accepisse quid dicam^ id est oui rei hoe nomen imponam (a) .

{a) S. ÂHg. contra Âoad., lib. II, cbap. 11.

1>B L*APPIBGBPTIOR PRinTITK. 29

Deuxièmement, je ne parle pas de TefTort qui se mêle partout à la disposition apperceptiye et la produit. Cet etSoirU en effet, tout inséparable qu'il est de la disposition d(mt je parle, qui ne peut ni commenœr ni durer sans lui, en est pourtant distinct et n'appartient pas, comme die, a l'intdiligence, mais à l'activité : c'est moi, en tant qu'actif, me disposant en tant qu'appercevant d'une certaine manière. Vouloir à toute force identifier cet effort avec la disposition apperceptive qu'il produit, c'est absolument comme si les géologues s'obstinaient à laisser confondue parmi les éléments terrestres l'action divine qui les arrange et les dispose : c'est confondre l'ag^t et la mati^e, l'effort et l'instrument. Les géologues , je dis les géologues intelligents , ne nient pas l'action divine dans la formation du globe terrestre , mais ils refusent de l'identifier avec la matière inerte à laquelle elle vient seulement se mêler momentanément et prêter son concours (6). Gomme eux je ne nie pas l'effort qui se mêle partout à la disposition apperceptive, mais je ne veux pas mettre cet effort dans l'apperception qui est passive : cet effort vient de l'activité se mêler à l'apperception et lui prêter momentanément son concours .

Voici donc le fait dont je parle dans sa simplicité : c'est une disposition particulière du moi appercevant :

C'SST LB MOI APPBECEVANT BMBRASSANT Â LÀ FOIS TOUTB UNB MOiTITVDB BT BÀMS GBTTB MULTITUBB TENANT APPBRCEPTIVEMBNT s' UNE MANIÈBB PARTICULIÈRE UN FAIT DÉTERVINB. ObsCrveZ-*

\b) Descarfes. discoun de la méthode, V part

30 HlSTOni IMI L*lirTKI.Ll«ElfCK , LIT. I.

VOUS sans préjugé dans la perception d'un fait quelconque, et ne supposez pas d'avance que vous savez ce que vous ne savez point» mais voyez purement et simplement ce qui se passe, sans chercher à l'expliquer nî à le comprendre (qui dit explication, dit presque toujours erreur, illusion) , vous n'allez pas tarder à reconnaître cette disposition particulière de vous-même appercevant: voilà le fait dont je parle; fait brillant mais obscurâ par les fausses images sous lesquelles notre imagination se le représrate. Déharrassez-4e de ces fausses images , voyez-le tel qu'il est , tel qu'il se montre ; ce fait suffit , L'APPERcirTioN étant doimée pour expliquer dans l'intelligence actuelle tout ce qui s'y trouve, tout ce que nous y avons compté : oui, donnez-moi l'apperception pure et simple , et , dans l'apperception, l'aptitude à se laisser disposer de la manière que je viens de dire, je vais faire l'intelligaoee humaine telle qu'elle est aujourd'hui.

Cela posé, pour trouver l'état primitif de notre intelligence, nous n'avons qu'une chose à faire : ôter, par la pensée, de son état actuel , toutes les idées , tous les concepts , tous les souvenirs qui s'y trouvent , et , par suite, toutes les pensées, tous les jugements qui viennent s'y mêler, et qui, donnant à cette intelligence une forme particulière empruntée des choses , altèrent sa forme primitive. Mais ici encore, je me contenterai d'indications portant sur les points les plus importants et

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tendant à détruire les principales illusions de Timagination et du jugement.

1. Je m'app^çois dans l'apperception actuelle (10), mais je ne p^Eise de moi aucune chose , car , pour en penser quelque chose, il me faudrait des concepts et des idées ; je n'en ai point. Je ne me place dans aucun des objets apperçusy car ce jugement, outre le concept placé dans que je n*ai point» supposerait une connaissance que je n'ai pas davantage : il supposerait une expérience qui n'a pas eu lieu.

Non-seulement je ne me place dans aucun des faits apperçus» dans aucun des objets qui sont là sous mes yeux ; non-seulement je ne pense de moi aucune chose ; mais je ne me saisis même pas apperceptivement et ne puis pas me saisir. En effet le moi n'est pas, dans l'objet de l'apperception , comme ces objets colorés qui sont là devant moi , il n'y est pas séparé , distinct , occupant un point particulier ; en un mot, il n'y est pas déterminé. Pour l'y trouver, il faut l'y chercher ; et, pour l'y chercher, il faut être en possession de son idée : sans l'idée de moi-même, je né puis ni me chercher ni me trouver dans l'objet de l'apperception (a). Je m'apperçois donc dans l'apperception présente sans penser de moi quoi que ce soit, sans me placer nulle part, sans même me saisir apperceptivement, par conséquent sans me distinguer : je m'apperçois purement et simplement.

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