‹ Histoire de l'intelligence (volume 2)Chapitre 8 sur 43 · DE L'ÂPPRËHENSION ET DE L'IDÉE · texte numérisé non relu

DE L'ÂPPRËHENSION ET DE L'IDÉE

Us Mées sont kê premien nidImMU de lotre Intel- Ugence.... il a falla eommencer par les acquérir une k

(Laromignière, Leçotu de philosophie. Ile Tolume, lecoB Xls.)

« M. Tnrgot eroyait qn'on 8*était trompé en imaginant » qn*e& général l'esprit n'aeiqiniert des idées générales a on alMtraites qne par la eoinparaison d'idées pins para tlenlières. An eontralre nos premières idées sont très-

> générales , pnisqne ne voyant d'abord qn'nn petit » nombre de qualités, notre idée renferme tons les êtres 9 aoiqnelles ees qualités sont communes. En nons éclaia rant, en examinant dayantage, nos idées doYiennent

> plus particulières sans jamais atteindre le dernier » terme; et ce qui a pu tromper les métaphysiciens, » ePest qu'alors précisément nous apprenons que ees » idées sont plus générales que nons ne l'avions d'abord » supposé. » (fie de Turgot par Condoroeif p, M&è, Bemet V79f.J

J*ai imitiiement cbercbé un supplément de lumière sur cette intéressante yne dans l'édition des œuvres eomplèirs de Turgot pubUée è Paris en 1808.

(Dngald-Stewart, Philosophie de l'espHl kfimain, tome II«, di. II, seet. IT, III.)

I. imusse die Fmppréhemsiom. — H. Appréhemslom , «mmii mm srempe, dl'iime dles pmHle« «ml le eemapecemS. — ni. Appréhemslem, ûmmm nm mélMise, dTiim diee élémemto «ml le eemsSttmenl. — nr. ApfvéHemalemf émmm «me vémllté ^tommée, ée Im ■mbetemee et dhi mie^to «mllm miedttfle. — T. Minelafllem.

rapperiQoil^ k la foiei^ «û oe moi&e»t, une multituéé de dK)seB (1); mais dans oette multitude, rien n'est 5âisi, rieh n'edt apf^hendé t ^'éstn^e ^ue r&p{M>éhension? et comment {»iBMons-4ious de rapperceplion de toutes les choses à rappréhension de Tune d'elles?

80 HISTOIRE DB LIirKELLIGSiNCE, UY. II, GH. I.

Voici, SOUS mon apperception, des couleurs parfaitement séparées les unes des autres : j'apperçois à la fois toutes ces couleurs ; mais F apperception n'est pas à l'une plus qu'aux autres, d\e est à toutes de la même manière : elle est vague, diffuse, uniforme, — la langue n'a pas de mot qui caractérise fidèlement cette forme primitive de l'apperception ; — il n'y a là assurément rien d'appréhendé , rien de saisi ; l'apperception existe , l'appréhension n'existe pas. Mais supposez que, sans ôter l'apperception aux autres couleurs, je puisse, pour ainsi dire, la serrer autour de l'une d'elles, V. G., autour de cette petite marguerite, dont la corolle blanche se découpe avec netteté sur le gazon vert, de manière à l'étreindre en quelque sorte dans le moi appercevant ; les choses changent : j'apperçois toujours toutes ces couleurs à la fois, mais vaguement toutes les autres, et particulièrement cette petite marguerite ; je la saisis dans le vague de l'apperception : omnium cotorum apperceptionis in vacuo : je la distingue : voilà l'APPas-

HBNSION.

Considérée en elle-même, c'est le moi appercevant moulé autour d'une réalité donnée «t l'embrassMit ; considérée dans sa cause productrice, c'est le moi actif s' emparant de son apperception et la disposant d'une certaine manière autour de la réalité donnée. Dans le {N*emier cas,: je l'appelle indifféremment untuitipn,. ihée, ÂPPiiÉHBN^ioN : APiriÉpsr^siûN avcc l 'école, ' iDÉB avec tout le mftpd^^, jRïuiTWN.a^vee Ks^nt;.. dans le 5ecQp4( je\ Jui laisse toujours le nom d'AppjiÉjBWNsicMi. r

tB L APPHfiHBNSIOlf BT DB L IDÉB. 81

1 • Cela posé, comment va se produire ce moulement de l'apperception autour d'une réalité donnée?

La promise condition, c'est qu'une réalité nous soit donnée saisissable» comme tout-a-rtieure , la petite marguerite, c'est-à-dire parfaitement déterminée. Par qui et comment les choses sont-elles déterminées?

Pour nous la réponse est facile : les réalités sont toujours apperçues plusieurs à la fois : elles se limitent âous mon apperception et par là se déterminent les unes les autres : una de-^liis ou ab aliis-^terminata est : Tapprâiension devient ainsi immédiatement possible à posteriori. Mais pour Kant, et pour ceux qui, avec lui, rejetant l'apperception simultanée, n'admettent comme posâble et, par suite, comme réelle, que l'apperception successive, la réponse devient difficile, pour ne pas dire impossible. En effet, si je n'apperçois pas les dioses simultanément, mais successivement, je n'apperçois jamais qu'une chose à la fois ; par conséquent cette chose est indéterminée : elle est partout dans le monde apperçu, elle le remplit toute seule tout entier ; elle est sans limites ; je ne puis pas fixer l'apperception sur elle : je n'ai rien à côté d'elle pour opérer cette fixation , rien au moyen de quoi je puisse la prendre, comme tout-àl'heure, la petite marguerite que je saisissais dans le plan vaguement apperçu des couleurs, et au moyen de ce plan. Je ne puis donc pas l'appréhender, la saisir : saisir quoi? La réalité apperçue, le phénomène est insaisissable à posteriori.

82 HISTOIBB DE l'HYTELLIGIUKCB, U?, II, GH. I.

Pour sortir de cette difficulté dans laquelle la philosophie de Locke, de Hume, de Condillac s'était jetée si étourdiment, le plus souTent sans s'en douter, Kant place dans le moi apperceyant, dans Tapperception, ou, comme Kant l'appelle, dans la sensibilité, deux formes déterminantes , Y espace et le temps, chargées de déterminer à priori, la première, tous les phénomènes du monde extérieur : les couleurs et les résistances; la seconde, tous les phénomènes du monde intérieur : les phénomènes successifs dont la vie se compose ; c'està^ire, tous les phénomènes en tant qu'ils sont appréhendés. Dans cette hypothèse, le phénomène en luimême est indéterminé, mais il est déterminé par l'apperceplion au moyen des formes qui lui sont propres, et sous lesquell^ le phénomène apperçu se trouve ^i quelque sorte subsumé : nous avons dans le phénomtoe apper4;u la réalité saisie, V intuition empirique; et, dans là forme de l'apperception , le vague : vacuwm^ nécessaire à son appréhension, ce vide particulier de l'apperception dans lequel la petite margu^te est saisie , en un mot , X intuition pure.

Cette hypothèse peut être ingénieuse, mais elle a des conséquences déplorables, et elle est inutile, voyez plutôt : toutes ces couleurs qui sont là sous mes yeux, réunies, groupées dans le plan des couleurs, sont appei^ çues à la fois ; ellea se limitent sous mon appercepti^i, et, en se limitant, se déterminent. Qu'ai-je besoin d'une forme à priori pour les saisir ? je les prends tantôt l'une, tantôt l'autre, au moyen de toutes les autres restées vaguement apperçues, produisant ainsi moi-même la

DE l'appréhension ET DE l'IDÉE. 83

forme apperceptive sous laquelle je les saisis, et qui n'est plus alors qu'une image à posteriori du monde apperçu. Il en est de même des résistances que j'apperçois, que je sens toutes à la fois, groupées dans un tout confus et indéterminé, le corps humain; il en est de même des phénomènes successifs dont la vie se compose et qui me sont toujours donnés deux à la fois, dans le moi vivant^ se limitant sous mon apperception et se déterminant. Encore un coup, pourquoi des formes à priori pour saisir apperceptivement toutes ces choses? Ne puis*-je pas, au moyen de Tapperception vague du groupe tout entier : le corps humain ou le moi vivant^ sai^f dans ce groupe, une des résistances, un des phénomènes qui s'y trouvent déterminés ? et Vintuiiion pure de Esmt, la forme à priori^ donne-t-elle autre chose qiie ce vague de l'apperception dans lequel et au moyen iduquel je saisis apperceptivement, soit dans le plan des couleurs^ soit dans le corps humain^ soit dans le moi vivant i un fait qui s'y trouve déterminé? Alors pourquoi demander à l'hypothèse ce que l'observation nous fournit d'une manière aussi évidente, aussi palpable, si j'ose parler ainsi? L'hypothèse de Kant serait nécessaire si l'on pouvait démontrer, je ne dis pas l'impossibilité, la chose est toujours aisée, mais la non existence de l'apperception simultanée. Mais nous avons QKmtré et démontré, dans le premier livre (a), l'apperception simultanée des couleurs, l'apperception simul-

(a) Voye» U?. I. g VI J .

84 UISTOIKIE DE l'iNTBLLIGBNGB , LIY. II, CH. I.

tanée des résistances, rapperception simultanée dans un changement du moi de l'état qui finit et de l'état qui commence ; nous avons donc ôté à cette hypothèse de Kant sa seule raison d'être » la seule sur laquelle elle pouvait s'appuyer légitimement» la seule qui pouvait la faire vivre. Toutes les autres sont des illusions qui^ comme toute illusion» se dissipent aussitôt qu'on ose les regarder d'un peu prës, sans peur et avec attention.

2. Mais il ne suffit pas, pour que l'appréhension ait lieu, que les choses me soient données par Tapperception plusieurs à la fois, se limitant les unes les autres et se déterminant ; il faut encore que l'apperception soit fixée sur l'une d'elles, il faut que la disposition apperceptive décrite dans notre premier livre {a) soit produite. Sans cette condition en effet, les choses sont» il est vrai, distinctes : dis^tinctœres, mais je ne les distingue pas ; elles sont saisissables apperceptivement, mais je ne les saisis pas. De quelle manière a lieu, dans l'apperception primitive, la fixation de l'apperception sur une réalité déterminée?

Cette question n'est pas facile et je ne prétends pas la résoudre, mais seulement la poser comme elle doit -être posée, c' est-a-dire, sans déguiser aucune des difficultés qu'elle présente, et montrer l'impossibilité intellectuelle des solutions qui en ont été données.

^p^ Parmi les faits apperçus : ob-appercipientem jecta, il en est qui ont en eux quelque chose de disiin-

{a) Voyez liv. I. J III.

Dl L'APPRfiHBtISION ET DE l'IDAE. 85

gué 9 etf pour ainsi dire^ de relevé et d'un plus haut goût {a) : tels sont» par exemple, une couleur viye, une (Valeur brûlante» un son perçant, une odeur forte. Or ces fsâts-là semblent avoir» par eux mêmes» le pouvoir de fixer Tapperception. C'est une illusion : supposez ces faits parfaitement stables» parfaitement immobiles» ils n'ont pas alors plus que les autres le pouvoir de fixer Vapperception» de serrer autour d'eux le moi appercevant» de manière à amener tout seuls et naturellement leur aj^réhension. Ce n'est pas leur intensité phis ou moins grande qui fait leur pouvoir sous ce rapport» mais leur mutabilité» leur mobilité : ce n'est pas en tant qu'il est fort ou perçant qu'un son attire notre attention» mais ^1 tant qu'il commence ; ce n'est pas en tant qu'elle brille qu'une couleur fixe le regard» mais en tant qu'elle commaice à briller ; et le phâaomëne serait absolument le même si le son» au lieu de devenir plus fort» devenait plus faible ou cessait tout-à-fait ; si la couleur» au lieu de commencer à briller» perdait subitement son éclat.

Leibnitz s'est donc trompé quand» voulant déterminer le caractère des faits apperçus qui ont le pouvoir d'attirer notre attention» il a pris leur intensité plus ou moins grande à la place de leur mobilité : l'intrasité ici ne fait rien» la mobilité fait tout. Ce qui a produit l'erreur de Lmbnitz». c'est le raisonnement : le raisonnement qui»

(a) Voyez Leibnitz, l« la Monadologie, 24, et partout; 2^ Notiv, Essais sw VmUend. humain^ \ï%, II, ch. I.

86 HI8T01RB DE L INTBLUGINCB , U¥. 11, CH. I.

se représentant Tapperception sous l'image d'une surface sensible telle que mon front, mon bras, ma main, nous dit : les faits intenses doivent agir sur cette surface avec plus d'énergie, et, par conséquent se faire distinguer, ou peut être produire eux-mêmes leur perc^tion distincte. Mais cette image et le raisonnem^it qui s'appuie sur elle sont faux : ils ne représentent pas, l'une, le moi appercevant; l'autre, le rapport particulier qui existe entre le moi appercevant et les faits apperçus : le moi appercevant n'est pas une surface seniâble, et les objets apperçus n'agissent pas sur lui comme la brise qui fraîchit me parait a^r sur mon front, ou comme la goutte d'eau qui tombe me parait agir sur ma main : le moi appercevant, c'est le moi appercevant; et le rapport, le seul rapport qui existe entre lui et les faits apperçus, c'est Yapperception. Tout autre mot est faux et dénature ce rapport au lieu de l'expliquer.

^:9* Mais peu importe, si les faits apperçus ont le pouvoir de fixer l'apperception, peu importe que ce soit en tant qu'ils ont quelque chose de distingué, ou en tant qu'ils commencent? La question n'est pas là pour nous. Et ce pouvoir, ils l'ont certainement en tant qu'ils commencent; c'est là un fait d'observation presque constante, et nous pouvons, pour le démontrer, faire appel à nos souvenirs. Qui de nous, en effet, n'a pas été souvent tiré d'une rêverie profonde ou distrait d'une méditation par un objet invisible qui venait nous toucher ; par une odeur qui venait nous surprendre ; par un bruit inattendu ; par une étoile filant dans le ciel, un éclair illuminant un coin de l'étendue, un arbre tombant

1>E L ÀPPRÉHB1I8I0M ET DE L*iDÉB. 87

au loin à travers les arbres, une pierre se détachant d'un lieu élevé que nous appercevions sans le vmr? Dans ces circonstances et mille autres semblables , le phénomène qui commence appelle bien visiblement le regard 9 il fixe bien évidemment Tapperception. Vmlà un fait certain, bien évidemment certain, non pas démontré, mais observé mille fois ; nous pouvons le prendre et résoudre de cette manière la question présente.

Peut-être; mais ce fait avant tout eomprenons-Ie et ne transportons pas étourdiment dans l'apperception primitive un fait de la vie actuelle qui peut-être n'y trouverait plus ses conditions d'existence : pourquoi le phénomène qui commence fixe-t-il Tapperception? et de quelle manière la fixe-t'-il?

^'allons pas d'abord nous imaginer que ce phéno^ mène, par cela seul qu'il commence, fixe l'apperception sur lui, c'est-à-dire, produise lui-même la disposition appercqfytive qui doit constituer son appréhension : ce serait une véritable étourderie. Le phénomène qui commence se produit dans le moi appercevant et ne diange rien à la manière d'être du moi appercevant dans lequel il se produit; s'il fixe l'apperception , ce n'est pas directement et par lui-même : voici de quelle msunîère.

Parmi les notions dont se compose aujourd'hui mon intelligence, il en est une particulière, la notion de la vie : je me sais placé dans un corps fragile et mortel au milieu d'un monde où tout m'est hostile , où tout fait qui commence peut m' apporter une douleur , la mort même si je n'y prends garde. Cette notion

88 HISTOIRE DE l' INTELLIGENCE , LIV. II, CH. I.

dont je n'ai pas toujours conscience, comme en faisant une chose je n'ai pas toujours conscience du motif pour lequel je la fais, ni de Tidée qui durant tout le temps éclaire et conduit mon travail, ne s'éteint pourtant jamais au fond de l'âme humaine; mais, toujours allumée, toujours brillante, elle tient constamment en éveil le principe actif de toutes nos facultés : sans cesse averti par elle des hasards et des dangers de la vie, je me tiens prêt à tout événement et reste attentif au fond de moimême à tout phénomène qui pourrait se produire. Je peux bien, sans doute, après avoir jugé ma position, me livrer au travail, a la méditation, me laisser aller à 1» rêverie ou m' abandonner au sommeil; mais tout ea travaillant, tout en méditant, tout en rêvant et même tout en dormant, je ne perds pas la notion de la vie ni le smn de moi-même. Jamais je ne travaille de toutes mes pui»> sances, jamais je ne dors tout entier; toujours quelque puissance veille en moi quand les autres sont occupées ailleurs ou endormies par le sommeil. Amor vigilat^ dit l'auteur de l'Imitation, et dormiens non dormitat (a)» et cela est vrai de toute espèce de soin. Qu'importe si je n'ai pas toujours conscience de cette garde attentive et inquiète que je monte pour ainsi dire continuellement au-» tour de moi ? Avons-nous toujours conscience de tout ce que nous faisons au moment où nous le faisons? La jeune fille, qui, le soir, porte a Grasse la dépouille odorante de ses rosiers, et qui, tout en marchant son panier sur

(a) De imil, C/iristi, lib. III, cap. V, 5.

DE l'àPPRËHERSION ET DE L*IDÉE. 89

la tète» tricotte son bas bleu, chante sa chanson patoise et pense à ses amours, a-t-elle la conscience des pas qu'elle fait, du chemin qu'elle suit, de l'effort continuel par lequel elle maintient sur sa tète son panier rempli de fleurs, des mailles qu'elle forme et des mots qu'elle prononce ? Non : sa pensée lui présente je ne sais quelle douce image et de cela seul elle a conscience. Tout le reste est pour ainsi dire relégué dans l'ombre, elle le fait sans y penser, sans y réfléchir, sans y prendre garde. Nous sommes tous comme elle : nous faisons toujours mille chose à la fois et nous n'ayons jamais conscience que d'une seule, toutes les autres sont reléguées dans l'ombre et n'existent pas pour nous qui les faisons. De ce nombre est cet état particulier de veille dans lequel le moi se maintient sous l'influence perpétuellement présente de la notion de la vie. Je n'ai pas conscience de cette veille, mais je la continue ; je veille sans le savoir, mais je veille, et je veille perceptuellement; tant que ri^ ne bouge, tant que le monde appergu reste le même, je juge tacitement ma position sans danger et je continue tranquillement mon travail, ma méditation, ma rêverie ou mon sommeil. Mais le monde apperçu vient^il à changer, un fait nouveau se produit-il? alors j'interromps subitement mon travail, ma méditation, ma rêverie, mon sommeil, pour fixer l'apperception sur le phénomène qui se produit afin de reconnaître ce phénomène et de le juger ; et ce n'est qu'après ce jugement que je reprends, s'il y a lieu et si le phénomène a été jugé sans importance, mon travail interrompu, ma méditation subitement abandonnée ou mon sommeil brisé (2).

96 UISTOIBE DB L'iNTBLUâBNCB, UV. tt, GB. I.

Parfois le phénomène, qui se produit ainsi, se produit si près de moi, que l'être vivant, pour ainsi dire, surpris, songe d'abord à le fuir, avant de song^ k le reeminadtre. Un phénomène particulier, réputé mystérieux quoique très*facile à comprendre , se produit alors : Y émotion de la peur : je veux fuir ; mais fuir ! Quoi ? par où ? comment? Le phénomène n'étant pas perçu, rien de tout cela ne peut m'étre donné. Alors sous l'influence de la notion de la vie, une impulsion sans caractère déterminé) mais violente et douloureuse, est subitement donnée à tous mes organes ; un bond désordonné , un saut sans forme saisissable en résulte, qui retombe presque aussitôt, parce que durant ce temps le phénomène a été perçu , l'intelligence s'est faite. Mais ce n'est là qu'une exception : le moi , placé devant un phénomène qui se produit songe d'abord à le reconnaître , et son premier effort a pour objet la fixation de Tapperceptioa sur ce phénomène dans le but non réfléchi d'en amener la reconnaissance.

Voilà de quelle manière aujourd'hui les choses se passent, voilà de quelle manière a lieu, dans les exemples rapportés tout-à-l'heure, la fixation de l'app^ception. Le phénomène qui commence, loin d'être la cause qui produit la disposition apperceptive d'où résulte son appréhension, est tout simplement la condition première, l'occasion et pour ainsi dire le signal de cette production. C'est le moi, le moi seul qui toujouw fixe l'apperception; seulement il le fait alors iMSTiNcn^nNT, sous l'influence non perçue de la notion qu'il a de luimême et de la vie ; et non avec la perception réflédkie

DE L APPRÉHENSION ET DE t'iDÊE. 94

des motifs , comme cela a lieu dans les circonstances ordinaires, je me trompe: — les drconstances ordinaires sont justement celles dans lesquelles je n'ai pas consciencedecette influence, — danslescirconstances connues. Si le phénomène qui commence fixait lui-même l'apperception et produisait la disposition apperceptive dont il s'agit yTappréhension, qui résulterait naturellement de ce fait naturel, ne serait pas véritablement l'appréhension : deux choses essentielles lui manqueraient encore pour ressembler à notre image de l'appréhension tracée dans notre premier paragraphe: — d'abord, ce serait un phénomène sans conscience, par conséquent qui ne serait pas pour moi. Qu'est-ce en effet que la conscience ? c'est la notion de moi-même, je ne dis pas l'apperception de moi-même , mais la notion ; c'est-à-dire , l'idée du moi associée dans un concept à je ne sais quel sou- Tenify car il n'y a pas de conscience sans un souvenir quelconque ; oui, c'est la notion de moi-même, notion sous laquelle tombent nécessairement tous les faits qui ont le moi pour origine, c'est-k-dire mes actes, et cela d'autant plus qu'ils sont plus mes actes, c'est>4-dire , que l'effort qu'ils réclament est plus grand ; mais sous laquelle ne tombent pas les faits qui n'ont pas comme ces actes le moi pour principe , pour point de départ; sous laquelle, par conséquent, ne tomberait pas l'appréhension résultant naturellement et sans une inter-^ ventfon de moi-même , du phénomène qui commence : je n^fturais pas conscience de cette appréhension par la raison que je ne la produirais pas. — Ensuite, ce serait un phénomène sans consistance, si j'ose parler ainsi, et,.

9â HISTOIRE DE L^MTELLIGENCE, LIV. Il, CH. I.

pour ainsi dire, sans réalité , assez semblable à l'appréhension d'un corps par ma main quand le hasard seul, sans mon intervention , la plie sur ce corps : ce serait un phénomène intellectuel de la nature de ceux dont j'ai déjà parlé , qui sont en nous sans y être perçus : m nostra apperceptione non capta ; tels que Teffort particulier au moyen duquel la jeune fille dont je parlais tout-k-l' heure maintient sur sa tête son panier rempli de fleurs. Ce qui manque, en effet, à cet effort de la jeune fille pour exister véritablement comme existe Ta douce idée que son imagination caresse, ce n'est pa» précisément la conscience : comme acte produit par moi cet effort tombe nécessairement sous la conscience ; c'est J' appréhension , c' est-a-dire, la tension, sur cet effort,, d'une manière particulière et profonde, du moi appercevant. La conscience, en effet, ce que nous appelons véritablement la conscience, c'est l'appréhension, tombant sous la notion du moi, d'un phénomène déterminé : par cette appréhension, en effet, le phénomène dont je parle se trouve, pour ainsi dire, amené sous la notion du moi; il entre, pour ainsi dire, dans ma vie, dans mes souvenirs, dans mon être. Ensuite cette conscience, par une appréhension ultérieure portant sur la première, peut devenir réfléchie , et par ce moyen arriver à la perception d'elle-même. Mais cette condition n'est nullement nécessaire et n'ajoute pas un atome de lumière au phénomène déjà produit, elle n'en éclaire que les alentours. Ce qui précède m'amène à dire un mot d'une proposition bien souvent répétée de nos jours en philosophie et qui me parait renfermer une équivoque et mener tout

DK L'APPBânXNSIOlf KT DE l'iBÉB. 93

droit à une erreur : le moi, dit-on, ne peut pas penser ^ans savoir qu'il pense; etV on ajoute aussitôt: Une peut passentir^c'estr^'diTe jouir ousouffrir^ sans savoir qu'il sent. La première de ces propositions est vraie dans un sens , elle est fausse dans un autre : le moi ne peut pas penser sans savoir qu'il pense : si Fon entend par là que la pensée , produit toujours de mon activité , tombe nécessairement sous la notion de moi-même. Ton a raison ; mais si Ton veut dire que j*ai toujours la perception de ma pensée , Ton se trompe certainement : la pensée , comme tous mes actes, peut être, et n'être pas perçue. La seconde proposition est fausse absolument : le plaisir ou la douleur étant un fait passif, c'est-à-dire un fait qui ne part point de moi-même , ne tombe pas nécessairement comme la pensée sous la notion du moi , puisqu'il n'y tombe qu'indirectement: par le moyen de l'appréhension , et , comme la pensée , il peut être en moi sans y être perçu, sans y être appréhendé. Le soldat blessé, qui sort du combat quand tout est terminé, rentre sous sa tente et s'apperçoit seulement alors de la douleur qu'il éprouve , direz-vous qu'il commence à souffrir au moment où il prend connaissance de sa douleur? cela serait absurde : la perception, dans ce cas, non -seulement percevrait la douleur, mais elle la produirait en la percevant. Oui cela est absurde ; mais ajoutons bien vite , car de l'absurdité d'une chose il n'est pas toujours , il n'est jamais permis de conclure sa non existence , ajoutonsbien vite : cela est faux. Oui cela est faux : observezvous dans les circonstances, d'ailleurs assez nombreuses dans la vie , où , comme le soldat dont je parlais tout-à-

94 HISTOIEB DB L INTELUGBKCB, LIY. II, CH. 1.

l'heure , uous prenons connaissance de la douleur bien après son apparition dans le moi ; observez-vous au moment même où la douleur se manifeste , jetez promptement sur Tétat de douleur non perçue qui disparait un coup d'œil en arrière; cet état n'est pas encore assez efTacé pour que vous ne puissiez en prendre connaissance et vous convaincre que vous souffriez bien réellement avant d'en avoir conscience, avant de vous en APPKacEvoiR : cette douleur que vous saisissez, vous ne la saisissez pas corn» mençant , mais continuant.

%:9^ C'est donc une espérance tout-à-fait vaine que d'espérer trouver parmi les faits apperçus la cause productrice de la fixation de l'apperception : cette fixation ne peut venir que du moi ; mais cela parait tout ausâ difficile à comprendre que de la faire venir des objets, pour ne pas dire plus difficile.

Le moi , pour fixer lui-même l'apperception , aurait besoin de plusieurs idées : — premièrement , sans une idée de moi-même il m'est impossible de prendre l'initiative d'un acte quelconque, par conséquent de fixer l'apperception ; — deuxièmement , sans l'idée plus ou moins nette de mon apperception mon action n'a plus sur quoi se porter : je suis un agent sans instrument ; sur quoi vais-je agir ? — troisièmement, sans l'idée, sans le concept d'une certaine disposition de mon apperception , que vais-je faire de mon instrument ? comment vais-je disposer le moi appercevant ? quelle forme vaisje lui donner ? Oui sans ces trois idées, je ne dis pas parfaitement perçues , parfaitement comprises , msâs présentes et vaguement apperçues, le moi ne saurait fixer

DB L*APPRÉIIINS10N ET DE t'iDÉB. 95

Tapperception : sans la première, il n'existe pas, car il n'existe pas pour lui ; sans la seconde, il n'a pas d'instromenty ou» s'il en a un, il ne le connaît pas, il n'en a aucune idée, ce qui est absolument la même chose ; sans la trmsième il ne conçoit rien à faire. Or pour agir, soit librement, soit spontanément, comme on dit, il faut tout cela, dans le premier cas parfaitement compris, dans le second plus ou moins vaguement entrevu. Ceux qui prétendent expliquer l'action d'une autre manière avoueront , s'ils veulent y réfléchir ; qu'ils ne se comprennent pas ; or une explication inintelligible n'en est pas une.

Mais ces premières idées nécessaires au moi pour fixer Tapperception ne suffisent pas, il faut lui en donner d'autres. En efPet , le moi , pour agir , par conséquent pour fixer l'apperception , a besoin d'un mobile clairement apperçu ou vaguement entrevu ; quel sera ce mobile : quel peut-il être ? l'apparition d'un phénomène dans le monde apperçu ? Mais ce phénomène , nous le savons déjk , est impuissant par lui-même. Pour me détmonner k quelque chose» il devrait trouver en moi, lors de son apparition, je ne sais quelle notion de la vie au moyen de laquelle il pût être compris, au moyen de laquelle je pourrais lui trouver un sens quelconque. Mai& s'il trouve le moi vide, vide de toute connaissance, quel qu'il soit d'ailleurs, c'estun fait complètement insignifiant pour moi , par conséquent tout-à-fait incapable de m'arracher à l'indifférence de la première heure , à l'immobilité complète , au repos absolu et stupide du premier instant.

Mais ce que je dis ici , vrai sans doute pour toute espèce de phénomènes , ne l'est peut-être plus pour le plaisir et la douleur. Supposezrmoi passant suMtemrat du bien-être à une souffrance aiguë, cette douleur qui commence n'aura-t-elle pas la force de m'arracher à rimmobilité dont je parle et de m'amener à m'occuper de ce qui passe ? cela parait probable, cela même parait nécessaire, et, déplus, cela s'explique et se comprend : dans ce passage , j'acquière certaine notion du plsdsir et de la douleur, et cette notion me servant à comprendre, et , par suite , à haïr mon état qui commence , peut et même doit me déterminer a l'action. Ce raisonnement serait peut-être vrai pour la deuxième de nos acticMis, pour celle qui n'aurait pas pour objet la fixation de Tsqpperception, mais pour celle-ci il ne l'est pas. En effet pour que ce raisonnement fût vrai, il faudrait que la douleur qui commence fût appréhendée, car ce n'est que par le moyen de cette appréhension que le moi pourra faire la difTérence de ces deux états : le bien-être qui finit et la douleur qui commence, c'est-à-dire acquérir la iy^ tion dont on parle. Or cette douleur n'est pas appréhendée, puisque son appréhension suppose cela même que nous cherchons : la fixation de l'apperception.

Pourquoi maintenant la réponse qui précède nous parait-elle si évidente que nous avons peine à ne pas nous y rendre ? C'est que nous n'avons pour la juger que nos souvenirs , et que ces souvenirs nous placent toujours dans la vie actuelle , dans la vie développée , non dans la vie à son début.

Le phénomène qui commence, que ce soit un plaisir»

fiv l'appréhension et de l'idée. 97

une douleur, ou bien autre chose, peu importe, tout seul , et sans une idée en moi qui me permette de le comprendre k son arrivée, ne saurait donc me déterminer à fixer Tapperception ; il n'est pas, il ne peut pas être le mobile que nous cherchons : ce mobile c'est l'idée dont je parle, idée qui seule peut rendre ce phénomène efficace ; c'est une notion de la vie. Le moi devrait donc naître avec une idée de lui-même, avec la notion de son apperception et le concept d'une certaine disposition de son apperception, enfin avec la notion de la vie. Oui, voilà tout ce que vous êtes obligé de supposer dans le moi h son entrée dans la vie, si vous voulez que le moi fixe lui-même l'app^rception. Vous pouvez seulement, dans le moi naissantt faire ces idées aussi vagues que vous voudrez; mais il faut nécessairement les y placer, ou se taire complètement sur cette question.

V::^ Je sais bien que les philosophes résolvent aujourd'hui toutes ces questions d'une manière beaucoup plus sûnpie ; ils les résolvent d'une manière beaucoup trop simple à mon avis, c'est là son malheur : jugez-en vous-même.

A propos des trois idées qui, selon nous, sont nécessaires au moi pour agir, savoir : l'idée de lui-même, celle de l'instrument qu'il doit manier et celle d'une certaine disposition à donner à cet instrument, ils répondent : Gela se fait sans connaissance aucune, natu- Tellement. Le mot est charmant et surtout fort commode : il dit tout sans rien dire ; mais par cela même ce n'est pas un mot philosophique : qu'est-ce que la

nature ici? Aujourd'hui je marche, je parle, j'écris na-

98 HisTOinE DF. l'intklligencr, UV. II, cil. I.

turellement; est-ce que par hasard je n'aurais pas appris à marcher, à parler, à écrire? Et pourtant je marche si bien naturellement, je parle si bien naturellement et j'écris si bien naturellement, que si je n'avais pas le souvenir des efforts qu'il m'a fallu faire à une autre époque de ma vie pour apprendre toutes ces choses, et sijen'étais chaque jour témoin des efforts que font les enfants pour les apprendre comme moi, je pourrais croire que la marche, le parler et l'écriture sont en moi des dons naturels. Une foule de choses nous deviennent naturelles par l'habitude ; qui sait si toutes les choses que nous disons naturelles n'ont pas ce caractère? L'habitude, diton vulgairement, est une seconde nature ; ta nature ne serait-elle pas plutôt une habitude partout contractée? Pascal le soupçonnait; avait-il tort, avait-il raison?

A propos du mobile qui, selon nous toujours, peut seul déterminer le moi à intervenir dans rapperception primitive, voici tout ce qu'ils disent : « La nature hu- » maine, si on la considère, abstraction faite de toute » action et de toute influence extérieure, n'est ni une » pure table rase, comme l'a prétendu Locke, ni une )> statue, ainsi que l'a imaginé Condillac. Elle a en elle- ^) même, et non hors d'elle, le principe de son activité, » de sa force et de sa grandeur. Elle est primitivement » douée de puissances, de facultés, de tendances qui )> n'attendent que le contact ou l'impression d'un objet— = » extérieur pour se développer et se produire, poui D entrer en exercice (a). »

{a) Voyez Dictionnaire des sciences philos. , au mot GoNSCiBivcE.

DE L*ÀPPRÉHBlfSION ET DE L*IDÉB. 99

Les philosophes, comme la sature dont ils sont après tout les interprètes et les interprètes les plus sûrs , par-^ lent- souvent un langage vrai , mais très-obscur; et Ton sarait parfois tenté de leur dire , comme le poète à la nature : Taisez-vous complètement ou parlez toutà' fait. Ici, par exemple, que veut dire la phrase qui précède? Cette phrase couvre très -probablement une pensée vraie ; mais elle ne sait pas ou n*ose pas nous la montrer tout-à-fait ; essayons de la deviner.

La nature humaine, si on la considère, abstraction &ite de toute influence extérieure, a en elle, et non hors d'elle, le principe de son activité. Gela est certain, cela doit être, et nous l'avons nous-méme longuement démontré; mais quel est ce principe, et de quelle manière agit-il? voilà ce qu'il nous importe de savoir. Ce ne sont pas assurément les puissances ou les facultés dont vous parlez; car ces facultés, comment entreront-elles en exercice ? Comment passeront-elles de la puissance à l'acte, du repos à l'action? Elles n'attendent, dites-vous, que le Contact ou l'impression d'un objet extérieur. D'accord ; Ddais cela ne m'explique pas comment, sous l'influence de ce contact, ces puissances vont se mettre en mouvement. Le moi réagira^t-il contre l'impresÉÂon reçue sans ta connaître, sans la comprendre plus ou moins? alors il réa^ra comme un corps frappé réagit sous le choc. Le principe de cette réaction ne sera plus en lui ; mais seulement peut-être la puissance.

Ce mot puissance est équivoque : qu'entendez-vous {>ar là? Entendez-vous toutes les conditions nécessaires siu moi pour réagir contre l'impression reçue ? Ce mot

400 niSTOHffi DE L'ilfTBLUGimCB, UY. U, CH. I.

représente alors une idée complexe ; analysez cette idée; montrez-nous séparément toutes ces conditicms : la première, vous le reconnaîtrez bien vite, c'est la compréhension à un degré quelconque de l'impression reçue, par conséquent la présence en moi d'une idée au moyen de laquelle je puisse la compraidre. Entendez-vous par ce mot la simple faculté d'agir? Vous l'entendez comme je l'entends, eomme on doit l'entendre; mais cette simple faculté ne partira jamais d'elle-même. De ces facultés , vous en pouvez placer dans le moi autant que vous voudrez , si parmi elles , caché pour ainsi dire sous toutes ces puissances, ne se trouve une notion, un souvenir au mc^en duquel je puisse trouver un sens à ce qui se produit, l'impression veoue du dehors ne m'apportera jamais la vie que je n'ai point, comme un corps mu qui en rencontre un autre parait lui conmiuniquer son mouvement : le moi n'est pas inerte, mais il reste immobile : pourquoi s'ébranlerait-il ?

Mais dans le moi, dans la nature humaine considérée avant toute influence extérieure, ne se trouvent pas seulement des facultés, des puissances; il s'y trouve encore des tendances. Qu'est-ce qu'une tendance? Assurément ce n'est plus une faculté, une puissance; mais la maniée d'être d'une faculté ou d'une puissance : c'est la puissance déjà tendue vers son terme et pour ainsi dire l'attendant. Eh bien! je vous défie de concevoir cet état de vos facultés sans une notion quelconque, trës-vague peutêtre, très-obscurément perçue, mais absolument nécessaire. Ce n'est pas seulement pour la liberté qu'a été

DR L'AFPBtHBMSIOIf IT ÙE l'iDÉB. 404

fait le proverbe Ignoti nulla cupido ; c'est pour toute espèce de spontanéité, quelque pauvre qu'elle soit.

La phrase qui précède, peu importe la manière dont on l'entende, pourvu qu'on l'entende de- quelque manière, ditdonc absolument ce que nous avons dit nousméme : c'est la confirmation de notre propre pensée; confirmation d'autant plus précieuse qu'elle ne s'en doute pas : c'est comme un aveu forcé qu'on ne voulait pas faire et qui nous échappe par la nécessité même des choses.

Battus sur ce point, les philosophes, ces philosophes qui veulent que tout soit simple et petit pour être à notre portée, se reprennent: Non, disent-ils, le principe de notre activité n'est ni une faculté, ni une puissance, ni une tendance; c'6st un instinct. A. la bonne heure! Voilà un mot sur lequel nous pourrons nous entendre, car ce mot n'a pas de sens. Qu'est-ce que l'instinct? Le vulgaire place sous ce. mot un phénomène parfaitement déterminé, c'est vrai, par conséquent facile à reconnaître, mais en lui-même complètement inanalysé, par conséquent tout-à-fait inconnu. La philosophie n'est guère plus savante : « L'instinct , nous dit-elle , est un principe » mtelFigent, stimulant intérieurement l'être vivant et le » déterminant fatalement à Taction (a), » C'est bien ; mais ce principe, qu'est-il? comment stimule-t-il l'être

{a) y oyet' Diction, des sciences philosop,^ aa mot Instinct; et Dagald- Stewart; Philosop, de Vesprit hum,^ III* vol., Comparaison entre les facultés de Vhomme et celles des animaux^

102 mSTOIRB DB L'nfTBLLIQEIfCB, LIY. U, CH. I.

vivant? comment le détermine-t-il à l'action? Sur toutes ces questions pas de réponses, ou des réponses hypothétiques ayant toujours pour dernier résultat de faire intervenir Dieu d'une manière trës-peu sensée dans l'action des êtres vivants. L'instinct est donc un mot qui attend encore sa signification philosophique ; osons la lui donner : ce principe mystérieux, ce je ne sais quoi d'inconnu et pourtant (Tintelligent, qui stimule intérieurem^t l'être vivant et le détermine fatalement à l'action, c'est une notion obscurément perçue : c'est la mémoire confuse des nécessités du monde où je vis, la connaissance devenue naturelle en moi des objets qui m'entourent, des êtres vivants au milieu desquels je suis et avec lesquels je vis, ou le souvenir vaguement présent d'un fait qui m'est arrivé, d'une situation dans laquelle je me suis trouvé, etc. Oui, voilà l'instinct partout où il m'est donné de le voir et de l'étudier , c'est-àdire en moi , aujourd'hui.

Ainsi, par exemple, quand surpris par un événement inattendu, comme on dit, je me mets à l'abri de cet événement par un mouvement subit, V. G., le saut du corps en arrière, un bond de côté, la tête qui se baisse tout-àcoup pour laisser passer un projectile qui siffle à mes oreilles, la main qui s'agite pour saisir l'objet qui nous menace et parer un coup imminent, ou la paupière qui s'abaisse pour défendre l'œil d'un insecte qui vole; dans tous ces cas, j'agis bien évidemment sous l'influence non perçue de la nolion vague que j'ai de moi-même, et des nécessités qui m'entourent. Et, quand, marchant dans les ténèbres, je porte sans réflexion mes deux

BB L APPRfiHERSIOM ET DB t'iDfiE. 103

mains en avant» c'est bien évidemment encore sous l'influence de la notion vague que j'ai des hasards et des dangers possibles du lieu où je suis que je fais ce que je fais. — Quand, tenant un objet précieux, trèsfragile^ je le laisse tomber et le rattrape par un mouvement de la main si sottement calculé parfois, s'il était calculé, qu'au lieu de le ressaisir, comme j'en ai sans doute le désir, je l'envoie se briser au loin violemment en mille petits morceaux contre une cheminée de marbre ; ou bien , quand , voulant demander une grâce à quelqu'un, je commence, sans rien chercher, par faire naître en lui les sentiments qui doivent me la faire obtenir; dans ces deux cas, et mille autres semblables , j'agis bien évidemment sous l'influence non perçue de la connaissance que j'ai de l'objet que je tiens , du cœur humain auquel je m'adresse. Homère n'a pas cherché long-temps ces belles paroles qu'il met dans la bouche de Priam aux genoux d'Achille, il les a trouvées instinctivement sous l'influence non perçue de la connaissance dont je parle. — Quand à la vue d'un fruit vert, sans penser, sans me souvenir, à ce qu'il me semble , tout de suite , je me sens venir des acidités dans la bouche, je suis bien évidemment placé sous l'influence non perçue d'un souvenir ; et quand , sortant d'une étude dans laquelle pendant toute une journée j'ai maintenu le silence parmi des écoliers qui travaillaient, j'entre le soir dans une réunion de personnes sensées, mais libres et joyeuses, et qu'importuné toutà-coup par le bruit que j'entends, je laisse, sottement et sans y penser, tomber ce cri brutal : silence ! ne suis-je

404 HISTOIRE DE l'INTBLLIGBKCB, LIY. U, CH. I.

pas sous Tinfluence bien évidemment non perçue du souvenir de la situation dans laquelle je me trouvais le matin? Voilà Tinstinct : c'est toujours une notion obscurément perçue, un souvenir vaguement présent qui agit sur nous d'une manière latente.

Parfois la notion dont je parle se laisse à peine appercevoir tant elle est entrée profondément dans la vie» et personne ne pourrsdt dire d'où elle vient ni ce qu'elle représente» mais son existence est incontestable. Ainsi, par exemple, quand, le soir, traversant la campagne, la ftimée sortie d'un humble et pauvre toit, sans éveiller en moi aucun souvenir déterminé, m'apporte, avec son odeur désagréable, une mystérieuse et douce émotion qui me la fait aim^ et respirer long-temps ; — quand vous me demandez, comme Mauduyt à Charles Nodier : Manges-tu du pigeon rôti? et que, surpris de votre question et presqu'épouvanté, je vous réponds, comme lui, instantanément, sans appercevoir les motifs déterminants de ma réponse : Non je ne mange pas du pigeon rôti (3); — quand un acte infâme dont je suis témoin : la réunion, dans le dessein d'opprimer une femme, à deux misà»ables qui se disent gens d'honneur, du lâche qui le premier la perdit, m'arrache au fond du cœur un cri d'indignation et me met des larmes dans les yeux (a); — ou bien, quand un beau spectacle m'enlevant subitement à mes désespoirs, à mes incertitudes, à mes doutes, me porte â chanter un hymne

[a) Voyez le Demi-Monde^ par M. Alex. Dumas fils.

DB L*APPRÉHBMfiIOM BT DB l'iDÉB. 405

tout plein d'amour et de foi; dans ces circonstances et mille autres semblables» je ne saurais pas toujours dire peut4tre sur quelle notion Tinstinct s'appuie, mais il s'appuie toujours sur une notion : cette notion , je la trouve en moi d'une manière tout aussi certaine que tout-à-l'heure; je la sens quim'éclsâre» bien que toujours je ne puisse pas la comprendre : peut-être est-ce encore un souyenir» mais assurément c'est une connaissance.

Hors du moi ou dans le moi, à un âge où il n'existe pas encore pour lui , c'est-à-dire dans l'animal et dans l'enfant» l'instinct n'est qu'une forme ; et cette forme, la philosophie veut qu'on l'explique au moyen des faits connus qui lui ressemblent, ou que l'on se taise sur elle. L'on est vraiment tout étonné, quand on lit les philosophes qui ont parlé de l'instinct , l'on est presque consterné de les voir tous, Dugald-Stewart lui-même, se jeter à parler de l'instinct dans l'animal ou dans l'enfant avant d'avoir dit un mot de l'instinct dans l'homme. Mais à quoi donc peut-on espérer arriver en procédant ainsi, sinon à une hypothèse sans fondement, c'est-à-dire à une rêverie qui ne vaut pas même la peine d'être lue ?

Concluons : toutes ces solutions sont impossibles, oui rationnellement impossibles; si nous voulons que le moi fixe lui-même l'apperception, il nous faut mettre en lui à son entrée dans la vie les trois idées que nous avons d'abord indiquées, savoir : l'idée de lui-même, celle de son apperception, et celle d'une certaine disposition de son apperception ; et de plus une notion de la vie. iVh! sans doute, avec cette hypothèse tout de-

406 msTonB db l'uitblugencb , uv. ii, ch. i.

viendrait facile : le moi a» pour ainsi dire, conservé dans la mort la notion de la vie; il a dormi, avec les idées dont je parlais tout-è-rheure, comme la sentinelle endormie dort avec son arme, sans les laisser tomber, sans s'en dessaisir, et le moment du réveil arrivé, il se trouve muni de toutes les conditions nécessaires à la vie qui va commencer. Tout se passe alors comme dans les exemples rapportés plus haut; la vie commence, tout naturellement, ou plutôt, elle ne commence plus, elle se continue : la naissance est un réveil. Mais qui osera, qui voudra admettre cette hypothèse? il est si facile, si simple de faire commencer la vie à la naissance; c'est là une chose si bien démontrée, nous le croyons du moins.

Ainsi partout la même difficulté : ni le moi, ni les objets ne nous semblent pouvoir fixer l'apperception. Irons-nous donc demander à Dieu son intervention toute puissante pour fixer l'apperception et produire sans nous la première de nos appréhensions? ce serait tout-k-fait inutile, car nous retomberions par là dans une impossibilité déjà constatée : si Dieu intervient directement dans l'apperception primitive et fixe lui-même l'apperception, l'appréhension ainsi produite, n'étant pas l'œuvre du moi, mais d'une puissance étrangère, est toujours un phénomème sans conscience et sans réalité ; elle est comme si elle n'était pas.

Mais alors comment a lieu, dans l'apperception primitive, la fixation de l'apperception sur un objet déterminé? Je ne le sais pas. Mais je me demande pourquoi les choses ne se passeraient pas alors comme elles se

PB L APPRÉHENSION ET DE l'iDÉB. 407

passent aujourd'hui; pourquoi, par exemple» la fixation de Tapperception sur un objet donné dans Tapperception primitive n'aurait pas lieu comme elle a lieu dans les exemples rapportés plus haut et rappelés déjà plusieurs fois. C'est, me répond-on, que cela supposerait dans le moi, au point de départ et avant toute perception, l'idée de lui-même et le souvenir confus d'un passé qui est incompréhensible. Mais est-on bien sûr que cette idée et cette notion, le moi ne les ait pas à son entrée dans la vie? Est-on bien sûr qu'à ce moment le moi ne se sait pas confusément, et que ce passé n'existe pas vaguement pour lui? Est-on bien sûr enfin que la vie commence à la naissance? J'ai fait voir, dans le premier livre (a), qu'il y a dans l'âme humaine une foule d'idées vagues dont il est impossible de montrer ici-bas l'origine ou d'expliquer la formation, quelque chose comme le souvenir confus d'une vie antérieure. Comment explique-t-on ce fait déjà tant de fois constaté, et si évident d'ailleurs , si manifeste pour quiconque réfléclût un peu, et ne pense pas tout savoir sans avoir jamais rien appris? Le malheur de la philosophie aujourd'hui, sur beaucoup de questions, ne serait-il pas de vouloir comprendre l'homme en l'enfermant dans des limita qui ne le contiennent pas tout entier? Ce qu'il y a de certain, c'est que, de quelque côté que nous nous tournions, il nous est impossible de trouver un commencement à la vie intellectuelle.

(tt) Yo^eiHisù. de VinteWg. liv. I, g H, la fin.

408 HISTOlBft DE L'nnriLUGERCB, LIT. », CB. I.

Quoi qa'il en soit , voilà la question posée : j'ai voulu la poser, je n'sd pasprétaidu la résoudre ; j'att^ids qu'on la résolve. Mais, par grâce, qu'on ne nous donne plus des mots pour des solutions ; qu'on ne nous parle plus de tendances, de spontanéité ou d'instinct. J'ai dit ce que c'est que tout cela : c'est le moi, c'est l'être vivant, agissant sous l'influence de certaines notions vagues , obscures et confuses : si vous en voulez faire autre chose, je ne vous comprends plus. Ce n'est pas moi assurément qui nierai jamais l'action de Dieu dans ses créatures , soient-elles ou non intelligentes ; rien ne m'est mieux démontré, rien ne m'est plus évident que cette action divine se mêlant partout à mon action propre ; mais, religieusement , je l'adore , je ne cherche pas à la comprendre , et, philosophiquement , je ne veux pas la faire immédiate et directe , car alors elle ne nous appartint plus ; c'est nous ôter l'initiative qui nous fait des êtres vivants , c'est faire de l'homme un animal, tel que le concevait Descartes, un végétal ou une pierre. Dieu agit en nous par une sorte d'influence intellectuelle : il a mis dans l'homme, peu importe comment, — sur cela j'admettrai tout ce qu'on voudra, pourvu que je puisse le comprendre et que, pour le comprendre , je ne sois pas obligé de donner à l'homme des facultés imaginaires que je ne comprendrais pas, — il a mis dans l'homme une notion confuse de lui-même, un vague souvenir du ciel : voilà l'instinct, je veux dire l'instinct humain , le sentiment ; et aux choses d'ici-bas il a donné le pouvoir de réveiller en nous, dans certaines circonstances , cet ineffable souvenir. C'est par ce souvenir qu'il agit en

BB l'ipfr<hbm8ion bt db l'idéb. 409

nous, e*est par lui qu'il nous mène» qu'il nous pousse, qu'il accomplit en nous , sans rien ôter à notre initiative, la destinée pour laquelle il nous a créés. Ainsi faite , Tadion de Dieu sur l'homme se comprend merveilleusement : c'est en nous éclairant d'une pâle mais céleste lumière qu'elle nous pousse , c'est en nous rappelant confusàtnent un ineffable souvenir qu'elle nous mène. L'homme n'est plus une pierre qui se laisse mouvoir, c'est une intelligence qui comprend, qui comprend plus ou moins , et se meut elle-même par cela seul qu'elle oomprend.

Sur cette question, comme sur tant d'autres , n'ou- Uions pas , la philosophie l'a fait trop souvent, que nous sommes des hommes, c'est-à-dire des êtres intelligents, et qu'à ce titre nous ne cherchons pas seulement la vérité, mais une vérité que nous puissions comprendre : tout ce qui n'est pas intelligible pour nous , venant de nous, est pire qu'une erreur , c'est une bêtise. Je demande pardon d'écrire le mot , mais il est en vérité le a^il qui convienne à ce dévergondage de la pensée , si commun de nos jours, qui la rend plus inintelligible que les faits mêmes qu'elle a pour mission d'analyser et de traduire. N'oublions pas surtout qu'un mot n'est pas une solution bien que parfois il en ait l'air, et « tâchons , » comme le dit Locke avec plus de vérité que d'à-pro- » pos, de nous délivrer de ces illusions que nous sommes )» enclins k nous faire à nous-mêmes en prenant des » mots pour des solutions. Il ne nous sert de rien de » fsûre semblant de savoir ce que nous ne savons pas , » en prononçant certains sons qui ne signifient rien de

^\0 HISTOIRE DK l' INTELLIGENCE, LIV. II, CH. I.

» distinct et de positif. C'est battre Tair inutilement ; )) car des mots faits k plaisir ne changent pas la nature » des choses, et ne peuvent devenir intelligibles qu'en » tant que ce sont des signes de quelque chose de posi- » tif, et qu'ils expriment des idées distinctes et déter- » minées (a). »

Je suppose donc la question qui précède résolue selon les idées de chacun. Mais obUgé d'avoir une solution pour ce qui va suivre bientôt, je prendrai sans la supposer vraie, parmi les différentes solutions que je viens d'indiquer, celle que du moins nous avons reconnue comme intelligible; c'est-k-dire , celle qui place dans le moi , k son entrée dans la vie, je ne sais quelle vague souvenance d'un passé que je n'explique point, par conséquent une notion obscure de lui-même et de la vie. Si je voulais défendre cette opinion qui fut celle de Platon, de S* Augustin, de Leibnitz, et d'autres encore, je pourrais le faire par des raisons qui étonneraient peut-être; mais qu'importe, je ne parviendrais jamais k la démontrer , par conséquent je me contente de dire : Je ne sais pas, et de crier k la science de mon temps: Science, sur ce point, tu ne sais rien non plus (4)!

La condition première de toute appréhension , c'est , nous l'avons vu , la séparation, dans un groupe, de la

[a) Essai sur l'entendement humain^ liv. II, ch. XIII, § 18.

DE l'appréhension ET DE l'iDËE. \\\

réalité qui doit être appréhendée. Mais toutes les choses dont nous avons aujourd'hui des idées ne sont pas ainsi séparées dans la nature : elles forment des composés , des mélanges dans lesquels leurs limites se fondent et se perdent, leurs distinctions s' effacent. Ainsi la couleur, la résistance, Todeur et le bruit se mélangent dans la manière dont je suis présentement modifié ; — le rouge, le jaune et le noir sont mélangés sur les pétales de cette brillante anémone (a) ; le jaune, le bleu et le rouge, sur ses feuilles ; le dur, le rude, le froid et le chaud, sont mélangés dans ma main gauche ; le sifflement du vent dans la tête du pin, son bruissement dans les feuilles des chênes, le bruit de la cascade , le murmure qui monte de la ville , et le bourdonnement des insectes autour des fleurs , bruits déjà formés par la combinaison de mille bruits divers , se mélangent de nouveau dans le son présent; — et l'odeur, par moi sentie en ce moment, est le résultat mélangé de l'odeur des roses, des orangers, des lilas, des jacinthes qui fleurissent partout autour de moi , du thym , du myrte et des lavandes sauvages : comment nous sont donnés dans un mélange, afin d'y être appréhendés, les éléments qui le constituent?

Aujourd'hui la réponse est facile : j'ai en moi les idées distinctes des éléments qui se trouvent ici combinés, et je puis, au moyen de ces idées, les chercher dans la combinaison présente , les y découvrir et les y reconnaître :

(a) Vanemone coronaria (Linné), liméune dans le patois de Grasse.

442 HÎSTOIRB DB L INTELUOENCB , LIV. U, CH. I.

Télément de la combinaison nous est alors donné dans l'idée, et nous cherchons si la réalité présentement saisie a quelque chose de ce que Tidée nous représente. Mais au point de départ» dans Vapperception primitive, comment nous sont donnés, dans un mélange, les éléments qui le constituent?

1 • La première réponse qui se présente est cellM» : Les éléments que la nature confond ici, ou maintenant dans un composé, ailleurs , ou dans un autre moment , die les sépare dans des simples et nous les donne isolés. — Ainsi les différentes couleurs mélangées dans cette anémone me sont données , séparées : le noir, sur les parements de mes habits; le rouge, dans cette rose; le jaune, dans ce narcisse ; et le bleu, dans la corolle des jacinthes (a); — les résistances, confondues dans ma main, me sont données séparées dans les différentes parties de mon corps : le froid sur mon front et le dur sous mon corps , etc. — Des nombreuses odeurs qui constituent l'odeur du lieu où je suis, je n'aurai plus, si je m'éloigne seulement de quelques pas, que Todeur des jacinthes ; si je monte au sommet de la montagne , que celle du myrte ; — et dans un moment le bruit de la cascade me sera seul donné. Par conséquent lorsque ces éléments me sont donnés isolés , je puis les appréhen-

(û) La rose de Provins, rosa gallica;^\e narcisse jaune, narcisstts pseu' donarcissus (Linné); "Vhyacinthm orientalis (Linné), naturalisée, dit le docteur Honnorat dans son Dictionnaire provençal^ aux environs de Toulon, de Grasie et de Nice ; on l'appelle en patois : du muguet; à Grasse, on la trouve partout.

t>B l'a1>PR£HBNSI0N et ^E L'iDfiE. 113

der, les percevoir, en acquérir une idée, et plus tard, au moyen de ces idées, les considérer dans leurs composés comme il vient d'être dit.

Mais cette réponse est dupe d'une illusion : la séparation qu'elle indique n'atteint pas les éléments simples du composé; les réalités , qu'elle isole , sont encore, toujours et partout composées. — Le rouge prédomine , il est vrai ; dans cette rose, mais il n'y est pas seul , il s'y trouve mélangé de blanc, de jaune, de noir, de bleu, etc.; le jaune prédomine dans la corolle de ce narcisse, mais il s'y trouvé mélangé avec du .rouge, du blanc, du bleu , du vert, etc. Ainsi de toutes les couleurs : toute couleur réelle est toujours et partout mélangée ; si nous la croyons simple, c'est que nous la considérons non plus en elle-même, mais dans l'idée qu'elle nous rappelle et sous laquelle nous la subsumons. — Sur mon front le froid n'est pas seul, il prédomine seulement , mais il est accompagné d'une résistance et d'une douleur, faibles , il est'vraiy et que je ne remarque pas, parce que je subsume la combinaison sous l'idée de l'élément prédominant. — A quelques pas d'ici je n'aurai que l'odeur des jacinthes; cela n'est pas , cela est impossible : mille autres odeurs, connues ou inconnues, s'y mêleront encore et altéreront par leur présence sa simple et pure essence. — Dans un moment le bruit de la cascade me sera seul donné : quoi? parce que le vent sera tombé, parce que la nuit sera venue et la vie silencieuse dans la ville comme ici ? Mais il faudrait encore ôter au ciel sa brise, aux plantes la vie végétative, à tous les corps les affinités secrètes qui les poussent et les attirent les uns vers

444 HISTOIRB DB L^^RTBLUGfiMCB, UT. H^ CH. I.

les autres ; il faudrait arrêter le sang qui drcule dans vos veines ; il faudrait en un mot immobiliser la nature entière ! Jamais le monde ne voUs donnera une réalité simple comme Test votre idée qui la représœte : tout ce qui est réel est toujours et partout plus ou moins mélangé. — Comment nous sont donnés ces éléments rân* pies que nos idées représentent ? comment arrivcns^ nous a les saisir dans les mélanges que nous présente la nature?

2. Les philosophes, pour résoudre cette question» ont admis dans rintelligenca humaine une faculté par* ticuliëre qu'ils ont nommée abstractiom. -Qu'^-ce que l'abstraction ? Cest, suivant toutes nos logiques, la fa^ culte que nous avons, un composé nous étant donné, de considérer en lui un des éléments qui le composent à t exclusion des autres: avons-nous réellemrat cette faculté?

Aujourd'hui» dans.une combinaison qui m'est donné^f je puis» cela est certain» ne considérer qu'un des élé* ments qui la constituent : dans une couleur m^angée, ne voir qu'une des nuances qui la composent ; dans un son» n'entendre qu'un des bruits dont il est foriné ; dans une résistance» ne sentir que le froid, qm s'y 4iéle ou la douleur qui l'accompagne ; dans l'odeur prés^te, ne faire attention qu'à l'odeur des jacinthes » ou bien àr celle des orangers : oui sans doute, mais cette faculté» je l'ai dit» tient aux idées que je possède : c'est parce que j'ai en moi les idées de cette nuancei de ce son » de froid » d'odeur de jacinthe » que je puis considérer ici séparément les éléments simples que

DR l'aPPR^HBRSION ET DE l'iDÉB. 445

ces idées représentent : l'idée antérieurement acquise éclaire Tappréhension, et le regard, guidé par elle, peut aller chercher, dans la combinaison donnée, et y saisir l'élément connu que cette idée représente et dont elle est pour ainsi dire le signalement. Je n'acquiers plus cette idée, je m'appuie sur elle, et je marche avec elle à la découyerte d'un fait inconnu, mais que déjà je suppose être tel ou tel. Otez-moi l'idée; ce que je puis avec elle, sans elle je ne le pourrai plus : vous m'aurez 6té ma faculté d'abstraire. Il en est des composés, qui mamtenant me sont donnés, comme de l'aire de ma (diambre , formée d'hexagones réguliers , dans laquelle je troure une foule de figures, par la raison que j'ai ea moi l'idée de ces figures et qu'au moyen de ces idées, je les y crée, pour ainsi dire, moi-même ; mais qui, en réalité, n'y sont pas, et qu'une intelligence qui n'aurait pas comme moi ces idées n'y trouverait certainement jamais. L'abstraction, dans ce cas, c'est Vattention^ je veux dire l'activité éclairée par une idée antérieurMirat acquise et conduisant l'appréhension d'après elle : c'est l'opération intellectuelle éclairée et guidée par une idée.

3. Mais âtt point de départ, quand je n'ai pas encore d'idées, et qu'il est question pour moi d'en acquérir, qu'est-ce que l'abstraction? Puis-je alors comme maintenant, dans un composé qui m'est donné, aller chercher et saisir un élément qui s'y trouve perdu ? Assurément si je le puis, ce n'est pas, comme tout-à-l'heure, au moyen des idées ; ou bien il faudrait supposer que toutes nos idées sont innées : il faut admettre ici une véritable

416 H1ST01IE DK LINTELLIGBMCE, LlV.'lIr CD. I.

faculté (l'abstraire, mais H faut la définir : il faut direce qu'elle est^ et comment elle opère, car un nom tout seui ne signifie rien et ne représente souvent qu'une illusion* Or, cette faculté qui doit saisir un élément que la nature ne donne pas, d'après l'hypothèse, ne saurait être conçue autrement que comme une faculté spéciale faite uniquement pour percevoir cet élément particulier, et qui reste oisive et comme endormie tant que cet élément ne se montre pas.

Au premier abord ces facultés existent ou parai^enl exister : les sens ne sont-ils pas des facultés percevantes distinctes, dont chacune est chargée de nous livrer un élément du monde réel : la vue, la couleur; le toucher, la résistance; l'ouie, le son; l'odorat, l'odeur et le goût, la saveur ? Peut-être, mais ces sens ne suffisent pas : la la couleur, — et j'en dirais autant de la résistance, du son, de l'odeur et de la saveur, — est multiple; la vue^ si elle est une, ne saurait saisir ces diversités ; il faut admettre dans l'œil, dans le nerf optique, des fibres nerveuses distinctes, décomposant tout l'organe, et chargées de percevoir, les unes, la couleur blanche; les autres, la couleur rouge; d'autres, la couleur bleue, etc.; et, dans ces fibres, les décomposant à leur tour, des fibres plus petites, pour saisir les variétés du blanc, du rouge et du bleu, etc. Quelques savants physiologistes ont admis, je crois, et soutenu l'existence de ces fibres dans le nerf acoustique (a); mais pourquoi dans le nerf

{a) Voyez Doycre, Leçons d'histoire naturelle^ anolomle et physiologie des animaux, VI* leçon, chap. IIî, de la vue.

DB L*A?PRÉHENSI01f ET m, LIDÉB. 117

acoustique seulement et pourquoi pas dans les autres sens? Pourquoi, par exemple, ne pas admettre ces fibres dans le nerf optique? Est-ce parce que les couleurs nous soDi données dans l'espace? Mais les sons nous sont donnés dans le temps, et, s'ils forment dans le temps des composés, dans lesquels il est impossible de les distinguer apperceptivement sans leurs idées, il en est absolument de même des couleurs dans l'espace. Ou les sens ne sont pas des facultés d'abstraction, ou bien il faut admettre, dans chacun d'eux, d'autres sens, plus petits, chargés de percevoir les variétés et les sous-variétés que la couleur, la résistance, Ieson> Todeur et la saveur nous présentent

Ce n'est pas tout : les sens ne donnent que le monde matériel : je veux dire la couleur, la résistance» le son, l'odeur et la saveur; aucun d'eux n'atteint l'âme et ses manières d'être : le sentiment, la pensée, l'activité, la volonté. Comment distinguerons -nous ces deux ordres de faits dans les combinaisons ou ils se mêlent toujours? Créons la conscience, je le veux bien ; mais cda ne ^suffit pas encore : les phénomènes de l'âme sont tout aussi nombreux, tout aussi variés que les couleurs ou les sons ; si la conscience est une, elle ne saurait saisir ces diversités dans les . combinaisons qu'elles forment et dans lesquelles seules nous les trou- Tonâ; S faut admettre en elle, comme dans chacun de Hos sens ^ un nombre indéfini de facultés percevantes distinctes.

L'abstbagtion serait donc la décomposition de Tintel- Ugence en des multitudes de facultés percevantes. Oui,

148 HISTOIftK D£ l'mTELUGKNCB, UV. U, GH. I.

si elle est» elle ne peut être que cela. Mais elle n'est pas: rintelligeuce est une» c'est rAPPitciPTioii.

Qu'est-ce d'abord qu'une théorie intdlectuelle dont les éléments s(mt pour ainsi dire tous inventés et dont l'image première est évidemment empruntée au monde matériel ? Une seule chose est vraie dans tout cela : le» cinq sens; le reste est supposé. La conscience est une faculté imaginée à l'exemple des sens pour expliquer la connaissance d'un monde qu'on ne pouvait plus leur rappm^ ter. Que de mal il a fallu pourl'établir ! les autres fecultés s'établiront de même; car le principe une fcHS admis: que les sens ^nt des facultés percevantes distinctes, les résistances sont inintelligentes ; elles ont cédé, elles céderont encore ; et demain, si la psycliol(^e ne revint à l'unité de l'intelligence, elle admettra cet organisme intellectuel tout entier; die ne saurait s'arrêter dans cette voie sans revenir sur ses pas : il faut admettre toutes ces facultés jusqu'à la dernière, ou nier le principe d'où ces facultés découlent.

Quoi donc? peuiron nier que les sens sont des fiicaltés percevantes ? — Il faut distinguer dans chacun de nos sens : — premièrement, un organe dont le jeu dépa^i toujours plus ou moins de mon activité, un organe qui m'est soumis, V. 6., l'œil, la main :— ^deuxi^ement, une modification de nous-mêines dont l'exist^sce est liée pour nous, comme l'effet à sa condition, au jdù de cet organe, V. G., la couleur, la résistance, le son : — troisièmement, l'apperception de cette modification; L'organe et la modification diffèrent dans chacun de nos seni^; l'apperception est la même dans tous, tantôt

BB l'appkéhbmsion kt dk l'idéb. 419

tendue et tantôt détendue. Prenez une des nombreuses modifications que tous rapportez au tact, la chaleur par exemjde; supposez que cette modification, au lieu d'être générale, comme on dit, c'est-à-dire répandue par tout le corps, se localise dans un organe particulier, moKile comme la main ou comme l'œil ; tous aurez un sens de plus , sans aToir une faculté intellectuelle de plus, ni une modification déplus, tous n'aurez de plus qu'un organe. Vous êtes mieux armé sans contredit, du moins sous un certain rapport ; tous disposez d'un moyen nouTcau, mais la nature et Totre intelligence sont restées les mêmes. Au contrsâre prenez une de ces loodifications qui se localisent dans un organe partireulier» le son par exemple, et supposez que cette modification , au lieu de se localiser, se répande comme la chaleur et affecte le cotips humain tout entier : cette hypothèse n'est pas absurde , et les physiologistes , si TOUS Toulez tous adresser à eux, tous apprendront, car ils le saTent, de quelle maniée la chose pourrait •rrÎTor; eh bien, alors^ tous aurez un sens de moins, «Toir une &culté intellectuelle de moins ni une de mcnns; tous n'aurez de moins qu'un organe; tous êtes moins bien armé peut-être, mais la tttfture et Totre intelligence sont restées les mêmes. Il en est mnsi de tons tw sens : tous pouTCz en augmeniearûmiMn en diminuer le nombre sans rien changer à la nature qui pose deTant tous, ni à TOtre intelligence qui Tapperçoit. Les sens ne sont donc pas des facultés percoTantes distinctes, mais des mondes diTers apperçjus par l'âme et dont l'existence {Y apparition et la

420 HISTOIIK DE l'iNTRLLIGBNCB , LIY. II, CH. I.

disparition) est liée pour nous au jeu de certains organes. Mais gardez - vous de croire que l'organe dont je parle soit une chose absolument nécessaire à la modification 9 et qu'en vous ôtant l'organe que je viens de vous donner tout-k-l'heure, je vous ôterats en même temps, par cela même et nécessairement , la chaleur dont ma volonté l'a fait» pour un instant, la conditi^ sine qua non : Dieu peut m'ôter, quand il le voudra, tout cet ensemble d'organes qu'il m'a donné, sans m'ôter aucune des réalités apperçues en ce moment. Je ne pourrai plus agir, c'est vrai , mais je jouirai^ comme auparavant, des couleurs^ des sons, des odeurs, etc. : les sens sont des moyens d'action ; ce sont des instruments : par eux je puis prendre une part à la production de mes nK)difications, mais ce n'est pas par eux que je les apperçois, ni surtout que je les distingue. , Les sens, des facultés percevantes l mais ces facultés nous seraient inutiles : à quoi nous serviraient-elles ? à décomposer, nous dit-on, les combinaisons que la nature nous présente (a). Mais ces combinaisons n'existent pas : où sont-elles? assurément, ce n'est pas cette pierre [couleur + résistance) , cette fleur [cou^ leur + résistance ■+■ odeur) , ce fruit [couleur + résistance + odeur -{- saveur) , etc. ; car ces combinaisons n'existent réellement que dans notre imagination qui les forme sous l'influence d'une illusion que nous ex-

(fl) Voyez Dugald -Steward , Philosophie de l'esprit humain, vol. i, cb. IV, sect. I.

DK L*APPIlfiRRNSION RT DE L*IDfiB. 42 f

pliquerons plus tard ; ce ne sont pas des choses, des réalités; mais des concepts, des jugements et très-probablement des erreurs. Ce qu'il y a de certain, c'est que pour Vapperception, pour les sens, l'orange, par exemple, n'a point cette résistance, cette odeur, ni cette saveur que je crois lui trouver, quand je ne suis pas attentif à me garantir des illusions sans nombre qui accompagnent aujourd'hui l'usage des sens ; c'est une certaine couleur terminée par une certaine forme et rien de plus. Les sens n'ont donc pu nous être donnés pour défaire des combinaisons qui pour eux n'existent absolument pas.

Je me trompe : ces combinaisons e»stent pour l'apperception : la couleur, la résistance, la saveur, l'odeur et le Imdt se trouvent souvent ensemble mélangés et confondus ; mais ce n'est jamais dans un sujet différent du moi, et là, ce ne sont pas les sens qui nous servent à les distinguer ; car au point de départ, dans l'apperception primitive, leur usage, c'est-à-dire la mise en exercice de chacun d'eux séparément, est impossible, et, plus tard, quand nous avons des idées de toutes ces choses, leur usage est inutile. De fait , en ce moment, pour compter les différentes modifications mélangées et confondues dans mon état présent, je ne fais aucun usage des sens.

4. Ainsi, parmi les réponses que nous venons d'examiner, aucune ne résout la question posée plus haut :

GOMMBNT NOUS SONT DONNES, AU POINT DK DÉPART, DANS UN MÉ- LANGE , LES ÉLÉMENTS DIFFÉRENTS QUI LE CONSTITUENT ; aUCUnC

Di'a saisi le fait réel qui se trouve ici et rend possible

423 BisTOiu M l'hitelliobncb, UY. U, <». I.

l'appréhensicm : ce n'est pas la séparation à un momrat donné, des élanents qui composent le mélange; ce n'est pas la détermination de ces éléments au moyen de leurs idées ; ce n'est pas enfin la perception isolée» au moyen d'une faculté spéciale créée ad hoc, d'un élément particulier. La première de ces réponses regarde comme complète une séparation qui ne l'est jamais; la seconde prend pour une opération primitive qui donne l'idée » une opération ultérieure qui la suppose acquise et s'appuie sur elle ; la troisième, plus intelligente, il est vrai, voyant très-bien la double illusion dont sont dupes les deux premières, essaie de sortir de la difficulté par une hypothèse insoutenable. Il faut donc chercher une quatr^ne réponse ; mais cette réponse , il faut la trouva et non la faire : elle doit être la monstration d'un fait qui rende possible l'appréhension dans les droonstances présentes : <{uel est ce fait ?

Supposez sous mon apperception à la fois , soit dans le plan des couleurs , soit dans le corps humain , soit dans le moi vivant, c'est-à-dire passant d'un état à un autre, deux termes , deux mélanges BN et BP (a), remplissant à eux seuls tout le monde apperçu ; et voyez ce que donne cette hypothèse : cinq faits sont la présents r quinque res appercipiuntur . D'abord les deux mélanges: BN et BP; ensuite, les trois éléments qui les composent ; B, N, P. Parmi ces cinq faits, B se trouve

(a) Voyez la planche I. Dans les deux figures qui la composent, cette planche nous présente une image nécessairement très-imparfaite du plan des couleurs, La ligne elliptique représente la limite imaginaire de ce plan.

DE L*APPRfiHBNSiON ET DE l'iDÉE. 493

partout dans l'objet de l'apperoeption, il n'a pas de limites dans le monde apperçu ; il est indéterminé : a mUla re, ou de nulla re terminatur; je ne puis pas fixer Tapparception sur lui : je n'ai riai à côté de lui pour le pr^idre ; je ne puis pas le saisir : saisir quoi ? il en est autrement de N et de P : ces deux faits se limitept sous mon appereeption , ils se tm*minent l'un l'autre; ils sont déterminés : unum ab altero ou de altero terminatur ; je puis les-prradre l'un au moyen de l'autre : N au moyen de P» P au moyen de N : N et P sont saisissables. Mais les deux mélanges BN et BP ne le s(Hit pas, car ils ne sont déterminés ni l'un ni l'autre; ils liront pas de limitas dans le monde apperçu ; ils n'y s<mt pas d(Hmés. Ce n'est pas le m^ange BN qui finit en o s, c'est l'élément N seulement ; ce n'est pas le mélange BP qui commence en o s» c'est seulement l'élément P. Psurmi no6 cinq faits, tous les cinq app^us, deux seulement sont donc saisbsables , N et P ; par conséquent l'apperception, ea se fixant sur le terme BP, n'y saisit et n'y peut saisir ^pne P; ense fixant sur le terme BN, elle n'y saisit et n'y peut saisir que N. N et P, dans les conditions d<mt je iy&û% de les ratourer, sont donc absolument , pour ce qui regarde leur appréhension, comme s'ils étaient seuls et non combinés avec B.

L'apperception, disids-je, toutrà-rheure, en se fixant sur le terme BP, n'y saisit et n'y peut saisir que P. Tous le8phUosq>hes, au contraire, veulent qu'elle y saisisse le mélange BP toutœti^ ; c'est une erreur évidmte : j'apperçois le mélange BP tout entier, mais je ne le saisis qu'en partie et comme il est déterminé , c'est-à-dire

m HISTOIRR DB L*IMTKLL1GBNCB, LIV. II, CH. 1.

qu'en lui je ne saisis que P. Cette erreur des philosophes tient à ce qu'ils ne font pas de différence entre appercevoir et appréhender; entre la faculté pure et simple : l'intelligence , et l'opération intellectuelle ; mais la différence est immense entre ces deux manières d' appercevoir : l'apperception est passive , par conséquent sans conscience; l'appréhension est active » par conséquent seule accompagnée de la conscience: la première est naturelle, elle a lieu constamment sans que j'aie besoin de m'en mêler ; la seconde est toujours mon ouvrage , elle n'a lieu qu'autantqu'une réalité m'est donnée, parfaite* ment déterminée , et que je serre, pour ainsi dire, l'apperception autour de cette réalité, de manière en quelque sorte k Tétreindre dans le moi appercevant, comme je l'ai déjà dit en décrivant l'appréhension.

Si maintenant l'on fait attention à la composition des termes BN et BP et au rôle que jouent dans cette composition les trois éléments dont ils sont formés B, N, P, on remarquera queP, dans BP, est la différence de ce terme d'avec le terme BN [illud per quod differt) ; que N, dans BN, est la différence de ce terme d'avec le terme BP ; et l'on arrivera a la conclusion suivante : Deux termes ÉTAîfr donnés, l'apperception, en se moulant sur

l'un d'eux et l'appréhendant au moyen de l'autre , NE SAISIT DANS CE terme QUE SA DIFFÉRENCE d'aVEC CELLl AU MOYEN DUQOBL

ELLE LE SAISIT. TcUc cst la loi qui fixe les conditions et la portée de notre appréhension. Nous reviendrons bientôt sur cette loi pour en montrer les conséquences ; aujourd'hui faisons-en l'application a la décomposition de. nos mélanges.

DE L APPftÉHBNSION BT 0K L'iDtl. 435

En fixaet l'apperception sur une couleur donnée dans le plan des couleurs, ce que j'y saisis, ce n'est pas cette couleur tout entière , mais seulement la difTéreuce de cette couleur d'avec le milieu vaguement apperçu qui l'entoure et la délimite ; Y • 6. , en fixant l'apperception sur notre petite marguerite , ce que j'y saisis , ce n'est pas la couleiir tout entière de la marguerite, mais seulement la nuance particulière par laquelle cette couleur diffère de la couleur du gazon qui l'entoure et la limite de tous côtés. — Au milieu du moelleux des touffes de thym et de myrte contre lesquelles je suis adossé, se trouve pourtant je ne sais quel point dur provenant sans doute du terrain pierreux où croissent ces plantes ; eh bien ! en fixant l'apperception sur ce point résistant, ce que j'y saisis , ce n'est pas cette résistance tout entière, telle qu'elle est en réalité, mais seulement sa différence d'avec le milieu résistant qui l'entoure et la détermine. Vous pouvez supposer sous ma main qui touche à l'arbre quelque chose de semblable, un point particulier de résistance provenant , je suppose, d'un peu de résine liquide distillée par l'écorce ; eh bien ! en fixant l'apperception sur ce point délimité dans la résistance générale de ma main, ce que j'y saisis ce n'est pas cette résistance particulière tout entière, dans toute l'étendue et la réalité de son essence, mais seulement sa différence d'avec le milieu résistant qui l'entoure et la détermine. — Enfm, dans le son présent, arrêtez subitement le bruit de la cascade, deux sons réels me sont alors donnés à la fois, celui qui finit et celui qui commence ; le premier composé du sifQe-

426 HlSTOIftK mt L'iNTKLtlGBlfCI, LIT. H, CH. I.

ment de la brise dans la tête du pin « de son bruissement dans les feuilles des chênes , du bourdonnemen des insectes, du murmure qui monte de la Tille ei du bruit de la cascade ; le second , seulemmt

quatre premiers; eh bien ! l'apperception en se fixant en se moulant sur le son qui commence, n'y saisira n le sifflement de la brise , ni le bruissement du vent, n le bourdonnement des insectes , ni le murmure de 1 ville en mouvement, ni leur mélange tout entier ; maiss seulement la différence de ce mélange d'avec le iton mélangé qui finit : ce serait le bruit de la cascade, si au lieu de le supposer finir , dans le son présent, nous ¥y supposions commencer ; dans Thypothèse actuelle, c'est l'absence de ce bruit. ;

Ce qui précède nous fournit la solution d'une de^ niëre question très-importante et très-célèbre : Gcmuont

NOUS SONT DONNÉS, DANS UNE BEAUTE DONNÉE, LA SUBSTANCV BT LE MODE QUI DANS CETTE RÉALITÉ LA MODIFIE .* GOMMENT NOUS SONT DONNES, DANS UNE RÉALITÉ DONNÉE, LE GENRE ET SA DIFFÉREKCB SPÉCIFIQUE ?

En fixant l'apperception sur un objet limité dans le monde apperçu, je saisis dans cet objet la différence qui s'y trouve déterminée par le milieu dans lequel je l'appréhende. Cette différence, pour être saisie ici sur un individu, n'est pas une individualité^ c'est un genre, une substance : je la retrouve dans une foule d'objets apper-

DE L'APPRtHBliaOH KT DB l'iD^S. 427

US. Je n'appréhende plus alors seulement ces objets» je 38 subsume sous cette différence perçue, et par là je les ige idylliques ; en un mot : je les confonds tous sous ion idée acquise. Mais bientôt, soupçonnant des difféences inapperçues dans ces réalités subsumées sous une lême idée, je les recueille et les rapproche sous mon égard. Je forme ainsi un monde app^çu artificiel dans 3quel la substance, qui m'a servi à le former, se trouve lortout , dan3 lequel , par conséquent , je ne pourrais »li8 la saisir sans son idée ; mais dans lequel se limitent it se déterminent les différents modes de cette sub* 4ance , dans lequel je puis les saisir les uns par les aures. La forme, sous laquelle se présente alors Tappré* liension , c'est la comparaison : saisissant d'abord , au moyen de son idée, la substance dans une des réalités rapprochées , j'appréhende ensuite cette même réalité succesâvement au moyen de toutes les autres , de manière à saisir en elle le mode particulier de la substance que toutes ces réalités y déterminent. Prenons des ei^emples.

En fixant l'apperception sur notre petite marguerite , |e saisis en elle la différence cpii s'y trouve déterminée par le gazon vert dans lequel elle est placée et au milieu duquel je l'appréhende. Quelle est cette différence? Je n'ai point de nom pour répondre à cette question. Seulement cette différence n'est pas le blanc; car le blanc n'est pas ce par quoi la couleur de la marguerite diffère de la couleur du gazon, mais ce par quoi cette couleur diffère de la couleur du gazon, de la couleur des roses, de celle des narcisses, des oranges, des^acinthes. Par conséquent,

1S8 UISTOIRK DE LINTKLUGBNCe, LlV. Il, €H. I.

le blanc ne saurait être déterminé par une seule de ces couleurs réelles : par le gazon vert ; mais il veut , pour être complètement déterminé, la présence de toutes ces couleurs individuelles : une seule vous manque-t-elle? le 6/anc n'est pas entièrement déterminé, vous ne pouvez pas le saisir.

Mais quelle que soit cette différence , elle est : je la saisis au moyen du gazon vert qui la détermine et je la perçois : iUam per-^capio (a). Subsumant alors sous son idée toutes les couleurs réelles dans lesquelles je la retrouve, V. G., cette rose, ce narcisse , cette orange , ces jacinthes , je les recueille et les rapproche sous mon regard de la petite marguerite; puis saisissant , au moyen de son idée, dans cette dernière fleur, la substance qui m'a servi à recueillir les autres , j'appréhende la petite marguerite successivement au moyen de la rose, du narcisse, de l'orange, des jacinthes ; et, de cette manière, j'arrive a saisir en elle, outre la substance de toutes ces couleurs, c'est4i-<lire la différence de la marguerite d'avec le gazon, le mode particulier de cette substance qui s'y trouve déterminé par la présence de la rose, du narcisse, de l'orange et des jacintlies, c'est-à-dire le blanc.

Le rapprochement des réalités sous le regard, ce rapprochement nécessaire pour que leur comparaison puisse avoir lieu, ne suppose pas du tout que ces réalités se touchent ; mais seulement qu'elles sont apperçues

[a) Voyez plus loin De la perception proprement dite.

01 L*APPEfiHBNSI01f ET DB L*1DÉ1. 489

à la fois, qu'elles enstent k la fois dans le plan des couleurs, en d'autres termes : un intermédiaire apperçu entre deux couleurs appréhendées n'empêche point l'appréhension de passer immédiatement de l'une sur l'autre, par conséquent de saisir, dans la seconde, le mode particulier que la première y détermine. H y a plus : dans ce cas, l'intermédiaire dont je parle se trouve, pour sdnsi dire, supprimé par l'appréhension des termes qu'il sépare et n'arrive pas k la conscience.

De cette manière me sont données dans le corps humain les résistances importantes que j'y connais : mon bras , ma jambe , mon pied , ma main , etc. ; et, dans diacune de ces résistances , le mode particuUer qui la distingue. Je saisis d'abord dans le monde des résistances, au moyen de l'apperception totale de ce monde, mon bras , ma jambe , mon pied , ma main , etc. ; puis ces résistances une fois tenues apperceptivement , je prends l'une d'elles pour centre de l'appréhension , ma main , par exemple, et, l'appr^endant de nouveau au moyen de mon bras, de ma jambe, de mon pied, je saisis en die la différence qui s'y trouve déterminée par ces dernières , c'est-à-dire ma main telle que le tact me la donne.

Maintenant supposez tous les bruits qui m'entourent éteints ; voilà le silence réalisé comme nous pouvons le réaliser. Au milieu de ce silence faites commencer un

son, le son

, par exemple. Ce son qui commence

fixe l'apperception ; je le saisis pour ainsi dire au milieu

)30 «ISTOIftB BB L'nrrBLUGRlfCR, UV. H, CH. I.

du sil^ice ; mais je bo le saisis pas tout entiar : je De saisis en lui que la difTérence qui s*y trouve déterminée par le silence qui finit » c'est-à-dire : le son. Mais bientôt ce son , qui continue » passe sous non intuition de

y puis de r

puis de r

, puis de r

àl

; deux modes du son se produisent k la fois

sous mon regard , s'y limitent et s'y déterminât ; et l'intuition y passant immédiatement du son qui finit sur le son qui commence» saisit dans ce dernier la difTérence qui s'y trouve déterminée par le premier , et en même temps, subsume toutes ces différences sous l'idée générale, sous l'idée mère : son.

Mais ceci ne nous donne pas encore les sons E, I, 0, U, tels que nous les avons aujourd'hui ; c'est que, pour avoir ces sons , il ne suffit pas d'appréhender , comme nous l'avons fait, le son E au moyen du son A^ le son I au moyen du son E , le son au moyen du son I , et le son U au moyen du son ; il faut les appréhender tous au moyen de tous les autres : A, au moyen de E, de I, de 0, deU; E, au moyen de A, de I, de 0, de U, etc.

Supposons maintenant l'un des sons qui viennent

d'être saisis : le son E, passant de 1'

i^B l'appréhbnhom bt de l'idéb.

I, puis de r

HE

K , puis de

: à r — ^~ , puis de r

kV

puis de r

HS

, puis de r

, puis de r — E —

àr

; deux modes

de TE se produisent à la fois sous mon regard , s'y limitent et s'y déterminent ; et l'intuition, passant immédiatement de celui qui finit sur celui qui commence , saisit dans ce dernier la différence qui s'y trouve déterminée par le premier, et, en même temps., subsume toutes ces différences sous l'idée générale E.

Mais ceci ne nous donne pas encore les sons

tels que nous les avons aujour-

d'hui, ou du moins tels qu'aujourd'hui le musicien les possède : c'est que, pour avoir ces sons, il ne suffit pas d'appréhender, comme nous venons de le faire, le son

au moyen du son

, le son

au

moyen du son

etc. ; il faut les appréhender tous

au moyen de tous les autres , comme il a été dit pour les sons générateurs : E, Â, I, 0, U.

1 39 HISTOIA DB L'niTBLLIQCNCB, UT. d, <lll. f .

De la même manière absolument me sont donnés^ dans une rose, par exemple, d*abord Todeur, ensuite les modes divers qui la difTérencient.

Supposez-moi sans odeurs, et placez sous mon nez un œillet : j*ai l'odeur d'œillet, ou plutôt, de tel ou teF œillet particulier. Mais saisissant cette odeur au moyen de la twn odeur qui disparait, je saisis en elle seulem^iU la différence qui s'y trouve déterminée par la non odeur ^ c'est-à-dire, seulement l'odeur* Maintenant faites passer^ sous mon nez, à la place de l'œillet, d'abord une rose», puis une jonquille, puis une fleur d'oranger, etc. ; deuxz modes de l'odeur se produisent à la fois soùs mon regard, s'y limitent et s'y déterminent ; et l'intuition passant immédiatement de l'odeur qui finit sur l'odeur qui commence, saisit dans cette dernière la différence qui s'y trouve déterminée par la première , et en même temps subsume toutes ces différences sous l'idée géné^ raie : odeur.

Mais ceci ne nous donne pas encore l'odeur de rose, l'odeur de jonquille, l'odeur de fleur d'oranger, telles que nous les avons aujourd'hui ; c'est que pour avoir ces odeurs il ne suffit pas d'appréhender, comme nous venons de le faire, l'odeur de rose au moyen de l'odeur d'œillet ; l'odeur de jonquille au moyen de l'odeur de rose ; l'odeur d'oranger au moyen de l'odeur de jonquille ; il faut les appréhender toutes au moyen de toutes les autres : l'odeur d'œillet au moyen de l'odeur de rose, de l'odeur de jonquille, de l'odeur de fleur d'oranger, etc. ; l'odeur de rose au moyen de l'odeur d'œillet , de l'odeur de jonquille, de l'odeur de fleur d'oranger, etc.

BB l'appbéheksioii bt bb l'i»éb. 133

Voàem de rose une fois saisie dans la rose dont je ^ens^ de parler , je la perçois : ilhsm per^-capio; puis, une fois perçue, je subsume, sons son idée, toutes les odeurs dans lesquelles je la retrouve : Todeur de Ta rose à cent feuilles^ l'odeur de la rose musquée, l'odeur de la rose du Bengale (a), etc. ; et, rapprochant sous mon D6Z les trois roses à propos desqudles j-ai ces trois odeurs, j'appréhende Todeur de rose, saisie dans la rose à cent feuillai, au moyen de L'odeur de la rose musquée, de la rose du Bengale , et j'obtiens ainsi un mode de l'odeur de rose ,. par conséquent , un nouveau mode de l'odeuTi

Je passe sur la perception des saveurs : le lecteur la devinera facilement d'après ce qui précède ; et j'arrive au jugement de la théorie philosophique admise aujourd'hui par tout le monde sur la question qui nous occupe (5)*

« En présence de plusieurs objets particuliers, vous » négligez les caractères différents qui les séparent ; » vous considérez à part un caractère qui leur est com- » mun à tous et vous abstrayez ce caractère. Examinez

» la nature et les conditions de cette abstraction

» Soit placé devant mes yeux un objet blanc : de là »* pui&-je arriver immédiatement à l'idée de couleur ? »• puisse mettre d'un côté la blandieur et de l'autre la » couleur ? cette séparation est-elle possible ? analysez » ce qui se passe en vous a l'aspect d'un objet blanc. » Vous éprouvez une sensation, ôtez ce que cette sensa-

(a) Rosa centifolkt (Lin.), rosa tnoschata (Ait.)i rosaindica (Wild.).

434 HisTom BR L'onriLLKHnici» ut. u^ ch. i.

» tion a d'individuel, vous la détruisez tout entité :

» vous ne pouvez pas négliger la sensation de blandieur,

» et réserver ou abstrsdre la couleur, car il ne vous reste

» absolument rien (6). Mais à l'objet blanc dont nous

» parlions tout-à-l'heure faites succéder un objet bleu,

» puis un objet rouge , etc. ; ayant alors des sensations

» de couleurs différentes , vous pouvez néglige leurs

^ différences et ne considérer que ce caractère commun

» à toutes d'être des sensations de la vue, c'est^nlire

» des couleurs, et vous obtenez ainsi Tidée abstraite et

» générale de couleur. Mais dans le cas précédent, nous

y> nions qu'il soit possible k l'esprit de faire une distino-

» tion entre couleur blandie et couleur. Prenons un

» autre exemple : si vous n'aviez jamais senti qu'une

j» seule fleur, l'œillet, auriez-vous l'idée de l'odeur &i

» général ? L'odeur d'œillet serait pour vous la seule

» odeur possible , ou plutôt ce serait une odeur au-delà

» de laquelle vous n'en chercheriez, vous n'^i soup-

» çonneriez même aucune autre. Si maintenant àl'odeur

» d'œillet se joint ou succède l'odeur de rose, et

» d'autres odeurs différentes , en plus ou moins

» grand nombre , pourvu qu'il y en ait plusieurs et

» qu'il puisse y avoir comparaison, et par suite connais

» sance des différences et des ressemblances, alors voifô

» pourrez vous élever à l'idée générale d'odeur. Qu'y

» a-t-il de commun entre l'odeur d'une fleur et celle

» d'une autre, sinon qu'elles ont été senties à l'aide du

» même organe par le même individu (a) ? »

(a) M. GottfiiD, Hist. de la philos, moderne^ lom. U, 2*, 3% 4* leçons.

Dl L'AfPKtalRWMI ET ]>B l'idAS. 435

Cette théorie, comme on le voit, est justement tout ropposé de la vérité. Je ne la suivrai pas dans tous ses détails y c'est inutile et j'aurais trop de choses à y reprendre. Je me contente de deux remarques : — « Si » TOUS n'aviez jamais senti qu'une seule fleur, Toeillet, » auriez-Tous l'idée de Todeur en général 7 » Réponse : je n'aurais qu'elle ; lll^eur d' œillet pour moi ne serait absolument pas. — « Si maintenant à l'odeur d'œillet » se joint ou succède l'odeur de rose^ et d'autres odeurs » difTér^ites en plus ou moins grand nombre , pourvu -» qu'il y en ait plusieurs et qu'il puisse y avoir comparai- » son, alors vous pourrez vous élever à l'idée générale » d'odeur.» — Tout au contraire, j'ai déjà l'idée d'odeur, et loin de m'élever à cette idée, je pars d'elle et je descends aux diversités dont elle est mère : quas générât.

n y a ici une confusion qu'il importe de faire disparaître : vous placez sous mon nez une seule fleur, un œillet; j'ai alors l'odeur d'œillet, ou plutôt, comme je l'ai déjà dit, l'odeur de tel ou tel œillet particulier. Mais cette odeur, je ne la saisis pas, par conséquent je ne la connais pas telle qu'elle m'est donnée par l'apperception , telle qu'elle est sentie ; je ne la saisis , je ne la connais que comme elle est déterminée par la non odeur au milieu de laquelle pour ainsi dire cette odeur m'est donnée , c'est-à-dire seulement comme odeur en général ; par conséquent la seule idée que j'aie en sentant cet œillet c'est l'idée d'odeur, et non Tidée d'odeur d'œillet : l'odeur d'œillet n'existe absolument pas pour moi. L'erreur qui précède tient donc à la confusion de l'apperception et de l'appréhension.

436 HMTOmiS BB L'niTBLUâKNCB , LIV. 11^ CH. I.

1 . Si nous ne nous sommes pas trompé , la théorie, contenue dans les trois paragraphes qui précèdent, montre la possibilité de l'appréhension, dans tous les cas possibles, sans des moyens pour ainsi dire surnaturels : elle montre la possibilité de Tappréhension , au milieu d'un groupe , d'un des objets apperçus qui le composent , sans des formes à priori ; la possibiUté de l'appréhension , dans un mélange , des éléments qui le constituent, sans des idées innées de ces éléments, et sans des facultés percevantes (Ustinctes ; la possibilité de l'appréhension, dans une réalité doni^e, de la substance et des modes qui la modifient , sans une idée à priori , soit du mode, soit de la substance ; sans une opération intetteetuette particulièrement mystérieuse et incompréhensiàle , comme Dugald-Stewart appelle dans ce cas l'ab^action (a) ; en un mot : die montre la possibilité de l'appréhension partout et toujours au moyen de l'apperception seule et du pouvoir que j'ai de la fixer sur un objet déterminé : pour saisir, soit dans le plan des couleurs, soit dans le corps humain, soit dans le moi vivant, c'est-à-dire , passant d'un état à un autre, un fiût qui s'y trouve déterminé, l'apperception, l'apperception telle que je l'ai décrite dans le premier

(rt) D..-Stewart, Philos, de l^esprit humain ^^ IP vol., ch. II, sect.IV, HI.

DS L*APPRÉHBII8I0N RT DE l'iDÉB. 437

livre, me suffît, pourvu que je puisse la serrer autour de ce fait déterminé comme je plie et serre ma main autour d*un corps qui m'est donné.

2. Mais si je puis saisir apperceptivement , dans le monde apperçu , soit le plan des couleurs, soit le corps humain, soit le moi vivant, tel ou tel fait qui s*y trouve déterminé ; le moi lui-même : la substance de ces trois mondes , je ne puis pas le saisir, car il n'est pas déterminé : où le prendre ? il est partout, il emplit le monde apperçu: totum imptet mundum; avec quoi le prendre? rien n'est apperçu en dehors de lui au moyen de quoi je puisse l'appréhender. Le moi appercevant est, pour ainsi dire , trop étroit pour pouvoir se saisir lui-même : animus ad habendum seipsum angmtus est (a). Il n'en est pas ainsi du phénomène : le phénomène est déterminé ; il n'emplit pas tout le monde apperçu , mais seulement une portion limitée de ce monde ; je puis donc le saisir : j'ai a côté de lui pour le prendre tout ce qui l'entoure et le Umite. Mais alors ce n'est pas la réalité phénoménale tout entière que je saisis, c'est seulement sa différence d'avec le milieu qui l'entoure , en un mot : c'est seulement le phénomène.

Hume était donc conduit par un merveilleux instinct de la vérité quand il disait que le moi n'est pas perçu directement, mais seulement le phénomène, et c'est une étourderie de lui répondre : « Le phénomène n'est pas » au fond différent de la substance , c'est la substance

(a) St Aug., Confess.^ lib. X, cap. 8.

438 HI8T01AB DE L UfTfcLLlâBNCK , UV. U, CH. I.

» elle-même» la substance modifiée d'une certaine ma- » niëre ; vous ne pouvez donc pas saisir les phénomkies » du moi sans ssdsir le moi : vous saisissez a la fois le » moi et le phénomène, vous les saisissez msemble, ou » vous ne saisissez rien du tout ; » car cette objection ne prouve qu'une chose : l'ignorance absolue de ceux qui 1 ont faite, touchant la véritable nature et les conditions de l'appréhension. Ce n'est pas de ce côté qu'il faut attaquer Hume : de ce côté il est imprenable ; et sa pensée 9 restreinte à ce qu'elle est dans cette proposition , bien loin d'être une erreur, est une véritable découverte et une découverte importante.

Mais si le moi ne peut pas être perçu directement, il ne faut ni s'en étonner, ni s'en afflige ; il faut, au contraire, s'en réjouir : si le moi était perçu directement, ce ne serait pas une réalité , mais l'ombre de je ne sais quelle réalité : ce serait une apparence, un fantôme, une ombre : en un mot ce serait une différence I ce serait un phénomène !

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