DE LA CONCEPTION ET DU CONCEPT
Comme des traits épars ne forment pas un tableau , des idées dispersées ne sauraient former notre intelligence ; l'intelligence de l'homme est surtout dans les rapports, dans les liaisons.
(Laromiguière, Leçons de philosophie, tom. II, Xlle leçon.)
Un entendement, dans lequel la diversité de l'Intuition serait donnée en même temps par la conscience, percevrait les objets au lieu de les penser purement et simplement , c'est-k-dire, au lieu de les produire luimémo au moyen do ses concepts dans la synthèse des intuitions.
(Kant; voyez, dans la Critique de la raison pure, la Déduction des concepts intellectuels purs , section II, SS XVI, XVII et XXI.
1. BéllBlttOB de la ralaon pore 9 mm réfdtatton. — II. Posslblllié 4e la eoneeptlon a pemrnuoiu. — m. CeBclasIOB.
L'appréhension nous donne des idées, mais ces idées sont éparses et désunies , elles ne forment point d'en- ^mble ; par conséquent, elles ne représentent pas encore le monde apperçu qui est la synthèse des réalités représentées par ces idées , elles «ne sont pas encore îotre intelligence. Pour qu'elles deviennent notre inteligence, il faut les rapprocher Jes unir, les associer dans m concept; en un mot, il faut les synthétiser comme es réalités qu'elles représentent. Comment cette association , cette synthèse va-trclle se produire ?
Pour Kant, l'association de nos idées dans un concept,
410 BISTOIIB DK L*llfTBLU6KllCB, LIT. O, CB. H.
leur conception , est impossible sans des concepts innés, sans des formes synthétisantes à priori. Pourqam cela? parce que n'appercevant pas les choses simultanément, mais successivement, leur synthèse ne peut jamais nous être donnée apperceptivement, ou» comme dit Kant» à po^fmorî. Ainsi ce principe del'apperception succes^ve, qui a déjà conduit Kant à l'intuition à priori des réalités, devait encore le conduire à la synthèse à priori des intuitions.
En effet, si je n*apperçois pas les choses simultanément , mais successivement , je n*apperçois jamais qu'une chose à la fois. Par conséquent cette chose est tout-à-fait indéterminée, je ne puis pas la saisir à poS" teriori : saisir quoi? — Nous la ssdsissons , dit Kant, à priori^ au moyen des formes dont Tapperception est originairement pourvue et sous lesquelles nous la subsumons (a). — C'est bien, mais l'intuition, qui résulte de cette appréhension à priori, est isolée dans le moi appercevant; elle est sans rapport avec l'intuition qui la précède et celle qui va la suivre ; mes perceptions s'amassent ainsi sans former un ensemble, elles s'entassent dans ma mémoire sans lien et sans unité; leur succession même n'est pas apperçue : je ne vois pas si elles se suivent. Cela étant, d'où vient la synthèse des intuitions ? car enfin ces intuitions, ces idées sont liées dans mon intelligence. — Elle vient, dit Kant, de l'entendement: l'esprit humain est chargé de la produire. — Mais, pour
[à] Voyez, même livre, chapitre I, § U, 1.
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là produire, Tesprit a besoin d'un modèle, et ce modèle, n'étant plus donné à posteriori, doit être donné à ;>rion dans l'esprit : c'est un concept inné, une forme de l'mtellect agent, au moyen de laquelle il peut mettre de Tordre dans ses intuitions. Toutes ces conséquences sont nécessaires : suivons-les ; nous arriverons k la raison puRB tout entière.
Quel est ce concept qui sert de modèle au moi pour produire la synthèse des intuitions? quels éléments comprend-il ? Ces éléments sont faciles à déterminer : le concept, modèle de la pensée, doit contenir tout ce qui se trouve dans la synthèse des intuitions et n'est pas donné à posteriori ; par conséquent , si nous prenons un à un nos différents concepts , si nous les analysons avec un peu d'attention, nous arriverons facilement à déterminer en eux ce qui n'est pas à posteriori , par conséquent ce qui appartient au concept à priori. Mais pour ne rien oublier, pour être sûre d'elle-même , cette revue, dit Kant, doit avoir une méiliode : elle doit partir du concept même de synthèse qui est comme l'unité de l'entendement, et suivre ce concept dans ses transformations diverses jusqu'aux limites où ces transformations s'arrêtent, c'est-a=-dire jusqu'aux limites mêmes de l'entendement. De cette manière nous serons sûr d'avoir parcouru l'intelligence tout entière, et d'avoir déterminé le nombre intégral et la place des concepts à priori qui la constituent (1). Voici cette analyse :
Etudiée dans son concept , par conséquent partout et toujours , la synthèse nous présente trois choses : — 1** des termes synthétisés; — 2** l'unité synthétique de
4 4â HISTOIM DE L'iNTBLLIGBlfCB, U¥. U, CM, U,
ces termes : le tout fonné par la synthèse , la sytttbèse elle-même^ ou Tunité d'action qui la réalise; — 3^ une forme déterminant cette synthèse et la faisant» suivant les cas y soit \^ juxtaposition, soit la succession, smtbi progression: le rapport -f 0* 1 : V intensité, te nombre; soit Vêtre (esse), soit la substance (sub-stare), smt U cause, soit la communauté, par exemple, dans le concept d'une orange, l'union de la couleur, de la forme, de la résistance, de l'odeur et de la saveur. Parmi ces trois choses nécessairement contenues dans toute synthèse, la première, les termes, sont àposteriori, du moins quant à leur diversité , à leur matière (a) : ce sont nos intuitions. La seconde et la troisième, c'est*à-dire l'unité synthétique et la forme de la synthèse sont à priori. Il y a donc en nous , antérieurement à toute perception , premièrement, un pouvoir logique de synthétiser les intuitions , un concept pur, représentant la synthèse dans sa plus haute généralité, par conséquent dans son unité synthétique : c'est, pour Kant, le concept je penss , autres ment dit, l'idée de la conscience; deuxièmement, les concepts purs de juxtaposition, de succession, d'iNTBNSiON, d'ÊTRE , de SUBSTANCE , de CAUSE et de communauté. Kant appelle ces premières formes de la synthèse les catégories de l'entendement pur, par la raison qu'elles résument tout l'entendement humain.
Mais si ces catégories résument l'entendement, elles
(a) Quant à leur forme, nous savons déjà qu'ils sont à priori. Voyei le livre précédent, § XI, 1 .
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ne répuisent pas, nous ne pouvons pas nous y arrêter, il faut aller plus loin, il faut atteindre les dernières limites du concept de synthèse. Ces premières transformations de la synthèse présentent en effet elles-mêmes d'autres transformations, d'autres formes particulières , qu'il faut placer, .comme les catégories d'où elles dérivent, dans la spontanéité synthétisante , et faire à priori. Par exemple, la juxtaposition est possible de trois manières : en ligne, en suefagb et en volume. Gomment, sans un modèle posant devant moi, pourrais-je produire ces formes de la juxtaposition? et si ce modèle ne m'est pas donné à posteriori^ il faut bien qu'il me soit donné à priori dans l'esprit , comme une forme intellectuelle au moyen de laquelle je puis donner à la juxtaposition ces formes diverses. Kant indique de même , comme étant à priori , deux formes particulières de la communauté : 1^ la simple présence des modes en communauté, par exemple , en Dieu (dans notre concept de Dieu) la puissance , l'intelligence et la bonté ; 2"^ la résistance , par exemple, en Dieu toujours, la justice et la bonté qui se font, pour ainsi dire, équilibre. Et, en effet, pour réaliser, comme je le fais, entre mes intuitions, cette double forme de la communauté, il faut bien que j'en contemple quelque part le modèle ; si ce ^l'est pas à posteriori, dans la réalité apperçue, ce doit être en moi-même, à priori. Ce n'est pas tout : la ligne, pour m'en tenir à cette première forme de la juxtaposition, présente ellemême deux formes distinctes : la droite et la courbe ; pour donner à la ligne cette double forme et disposer ainsi mes intuitions, il me faut un concept à priori,
444 niSTOiiB Di l'oitblugbhcb, ut. u, ch. n.
ou bien la réalisation, là, sous mes yeux, appot^ptivement, de ces deux formes de la ligkb, par conséquent l'apperception simultanée.
A son tour, la ligne gourbi est possible suivant un
CBECLE, une ELLIPSE, UnC PARABOLE, UUC CTCLOÎDB, CtC.;
plaçons donc encore dans la spontanéité synthétisante» quelle que soit d'ailleurs cette spontanéité : un être, ou une idée, le concept à priori de ces formes nouyelles; sans quoi la réalisation de ces formes parmi nos intuitions est quelque chose d'incompréhensible, d'impossible.
Un mot encore et j'ai fini : ces premières formes de la ligne peuvent se combiner deux à deux, trois à trois, suivant certains rapports : ainsi, par exemple, deux lignes droites peuvent être parallèles ou sÉcAirrEs, et leur SÉCA>CE peut être à angle droit, à angle obtus, ou bien à angle aigu; si, nulle part, je n'ai vu ces formes, ces rapports, puisque je les réalise parmi mes infaiitions, puisque je les produis en moi-même en déterminant de ces trois ou quatre manières mon intuition pure d'espace, il faut bien que j'en possède le modèle à priori.
Cette analyse de la raison pure, pour ne s'être pas entourée de l'obscurité habituelle au sujet , pour s'être faite ensuite, non pas seulement l'analyse de la raison pure de Kant, mais l'analyse de la raison pure en général (2), n'en est pas pour cela moins fidèle, au point de vue particulier de la pensée Kantienne, et Kant, noua en sommes persuadé , l'avouerait tout entière dans ce qu'elle a d'essentiel.
Pour Kant en effet, toutes les formes, que nous
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venons d'indiquer comme étant ci prioriy sont en effet à priori; seulement elles ne sont pas toutes à priori de la même manière, et sur ce point Kant pourrait blâmer notre travail : les unes sont à priori naturellement, dès le principe : ce sont les catégories. Les autres sont tout simplement formées à priori : ce sont des produits à priori de l'imagination pure ; notre imagination, dit Kant, les forme en déterminant d'une certaine manière, au moyen des catégories , son intuition pure d'espace ou de temps; en un mot, ce sont des déterminations à priori de l'espace ou du temps obtenues au moyen des catégories : les unes sont primitives , non formées, mais innées; les autres sont ultérieures, dérivées des premières, et formées par nous. Je ne pouvais pas admettre cette différence. Que parmi ces formes les unes soient primitives et les autres dérivées, je veux bien l'accorder, si l'on entend par là seulement que les unes sont des substances et les autres des modifications de ces subtances, modifications qui, par conséquent, supposent les substances d'où elles dérivent et sont impossibles avant elles et sans elles ; mais je n'accorderai jamais que les formes dérivées soient des produits de l'imagination, que l'imagination ait pu les former en déterminant le sens intime ou sa forme pure au moyen des catégories ; car qui eût pu la guider dans cette détermination? sur quel patron l'imagination aurait-elle calqué ces formes? d'après quel modèle les aurait-elle produites? Ce patron, ce modèle n'est pas donné dans la catégorie : la catégorie ne représente qu'elle-même , et , si l'imagination n'a pas d'autre
446 HUTOiii! DE L'iirretLiGnfci, lit. q, oi. n.
modèle 9 elle ne fera que ce qu'indique la catégo^ rie; il n'est pas donné non plus dans la réalité , il ne se trouve pourtant pas dans l'intuition pure. Qnm donc I l'ima^nation produirait-elle ces formes sans un modèle? Kant reconnaît parfaitement la difficulté que nous signalons ici , mais il avoue n'y pouvoir répondre : <c Le schématisme de notre entendement, dit-il (le sché- » matisme, c' est-a-dire l'art de donner une forme sen- » sible, et, pour ainsi dire, une image à la catégorie), est y> un art secret dans les profondeurs de l'âme humaine, » dont nous aurons de la peine à jamais arracher le vrai » procédé à la nature pour le mettre en quelque sorte » sous les yeux (a) . » En effet, quand vous avez effacé partout le modèle de la pensée, le patron sur lequel elle se moule, il est bien difficile de comprendre comment elle se produit.
Concluons : toutes les formes que nous avons indiquées sont nécessairement à priori, non-seulement à priori, mais innées comme les ca^egfor/es; par conséquent c'est l'intelligence tout entière — l'intelligence des rapports — qui est à priori, qui est innée. La nature n'est plus ce que nous la pensions tous : un ordre réel, indépendant de l'intelligence qui tout d'abord l'apperçoit purement et simplement, et plus tard le reflète ; c'est un ordre à priori, une création de l'intelligence active, autrement dit de l'imagination : ces fleurs qui sont la
{a) Kant, liaison pure : Du schématisme des concepts intellectuels purs.