‹ Histoire de l'intelligenceChapitre 10 sur 11 · V. « On demandera peut-être, si étant frappée tout · texte numérisé non relu

V. « On demandera peut-être, si étant frappée tout

» à la fois à la tête et aux pieds, elle ne sentira pas que

» ces modifications sont distinctes. Lorsque je la touche,

» ou la sensation qu'elle éprouve occupe si fort sa

» capacité de sentir , qu'elle attire l'attention tout

» entière ; ou l'attention continue encore de se porter

» au sentiment fondamental des autres parties. Dans le

» premier cas, notre statue ne saurait se représenter

» un intervalle entre sa tête et ses pieds ; car elle ne

» remarque point ce qui les sépare. Dans le second, elle

» ne le peut pas davantage ; puisque le sentiment fon-

» dani&ntal ne donne aucune idée d'étendue 2. »

Dans le premier cas, notre statue ne saurait se représenter un intervalle entre sa tête et ses pieds : non elle ne saurait se le représenter, car se représenter une chose dans le sens où Condillac l'entend ici, c'est l'apercevoir distinctement 3, et que la statue ne l'aperçoit pas de cette manière ; mais si elle ne l'apperçoit pas distinctement, elle l'apperçoit pourtant ; elle l'apperçoit passivement 4, et cela suffit pour apercevoir distincte-

1 Voyez ci-dessus, § II, p. 82. 3 Voyez ei-dessus, gl, p. 49 etsniy.

2 Ch. 11, l 4. 4 Voyez ci-dessus, i&itf., p. 48— 52,

El TACT, HISTOIRE DE S'ts DÉVELOPPEMENT. 131

ment les deux parties séparées par cet intervalle, puisque alors je les aperçois dans quelque chose à'apperçu qui les sépare ; le Corps-humain 1 . Elle peut donc les opposer : appréhender celle-ci au moyen de celle-là, celle-là au moyen de celle-ci 2 ; par suite les distinguer l'une de l'autre, comme elle les distingue de l'ensemble uniformément et passivement apperçu qui les contient, puis reconnaître en elles des parties juxtaposées, par conséquent, les concevoir étendues 3. Pour tout cela, elle n'a nul besoin de remarquer l'intervalle qui les sépare, il lui suffit de l'appercevoir passivement. — Dans le second, elle ne le peut pas davantage puisque le sentiment fondamental ne donne aucune idée d'étendue : Le sentiment fondamental ne donne aucune idée d'étendue; non sans doute : mais il est étendu, par conséquent il contient déjà cette idée, si je puis parler ainsi, et il dépend de moi d'aller l'y prendre : sa réalité objective est là sous mon regard, je n'ai qu'une chose à faire si j'en veux une idée : la saisir aperceptivement, autrement dit, la percevoir 4.

VI. Je ne suivrai pas Condillac dans les deux alinéas qui font suite à celui qui précède et terminent le chapitre II : ce qu'il y dit est tout-à-fait exact ; mais dans le troisième chapitre Condillac revient sur cette affirmation que la statue, frappée à la fois sur différents points, ne saurait acquérir par-là l'idée d'étendue,

1 Vojez ci- dessus , l II, p. 84, 2° Fe partie, !iv, II, j$ 111 cî 1\ . note \.

3 Voyez ci-dessus, g II, p. 86.

: Voyez ci-dessus, % II, 1° p. 8 5 et suiv. ; 2° 1re part., liv U, §g III cl IV. ' Voyez Ibid. , p. 86.

132 HISTOIRE DE L'INTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

et je tiens à redire à propos de cette répétition de Condillac ce que j'ai déjà dit.

« Supposons que la statue sente en même temps de » la chaleur à un bras, du froid à l'autre, une douleur » à la tête, un chatouillement aux pieds, un frémisse- » ment dans les entrailles ; elle pourra remarquer ces » manières d'être ... Or, ces manières d'être qu'elle » remarque à la fois, coexistent, se distinguent plus » ou moins, et sont à cet égard les unes hors des autres : » mais parce qu'il n'en résulte aucune contiguïté, ni » continuité , elles ne sauraient donner à la statue » aucune idée d'étendue. Si nous-mêmes nous nous » les représentons comme étendues, ce n'est pas qu'elles » donnent cette idée par elles-mêmes ; c'est que nous » les rapportons à une chose dont les parties, les unes » hors des autres et contiguës, forment un continu1. »

Ces manières d'être que la statue remarque à la fois coexistent, se distinguent plus ou moins, et sont à cet égard les unes hors des autres. Tout cela est vrai, peu importe la contradiction qui se trouve entre ces paroles et ce que Condillac a dit plus haut ; oui, peu importe cette contradiction ; tout cela est vrai et c'est un aveu qui mènerait probablement notre philosophe à un autre, si nous avions le temps de le presser un peu. Mais il n'est pas besoin , pour dire ces parties distinctes, de les supposer, comme le fait ici Condillac, en se donnant beaucoup de peine, diversement affectées; il suffît de les prendre telles qu'elles sont en elles-mêmes et sous l'action

1 Ch. m, H.

uniforme du milieu qui m'entoure, par conséquent telles qu'elles sont partout et toujours. — Mais parce qu'il n'en résulte ni contiguïté ni continuité ; sans doute les parties que vous prenez, celles que vous nommez, ne forment pas continuité : elles sont séparées dans le Corps-humain ; mais pourquoi ne les prenez-vous pas au contact ? qui vous en empêche ? Ces parties formeraient alors contiguïté. — Elles ne sauraient donner à la statue aucune idée d'étendue : prises comme vous les prenez, cela est évident ; mais, encore un coup, qui vous empêche de les prendre les unes à la suite des autres, juxtaposées et contiguès ? Au lieu de prendre votre bras, votre tête, votre pied, etc., prenez tout de suite les différentes parties qui composent votre bras, savoir : la main, l'avant-bras, le bras, l'épaule ; ou celles qui composent votre main, savoir: la première phalange de vos doigts, la deuxième, la troisième \ la main et le poignet ; placez la chaleur dans l'une, le froid dans l'autre, etc., et dites-moi si vous n'avez pas alors un continu de modifications diverses, de sensations différentes ? — Si nous-mêmes, nous nous les représentons comme étendues, c'est que nous les rapportons à une chose dont les parties , les unes hors des autres et contiguës, forment un continu. Ce continu, c'est mon corps, sans doute, mon corps perçu par la vue ; mais je voudrais bien savoir qu'est-ce qui m'a appris à associer mes sensations tactiles avec cet ensemble de couleurs ; qu'est-ce qui m'a appris aies rapporter, quand elles sont

1 Lçs phalangettes, lesphalangines et les phalanges.

134 HISTOIRE DE i/lNTELLIGENCE. Ire PÉRIODE.

toutes les mêmes suivant Condillac, à des parties diverses et parfaitement séparées : à mon bras, à ma main, à mon front, à mon pied, à ma jambe, etc? En vérité ! je voudrais entendre un disciple de Condillac me résoudre cette difficulté; il finirait par avouer, j'en suis sûr, que toutes les parties dont notre corps se compose, sont distinctes pour la sensation aussi bien que pour la vue ; et cela non-seulement quand elles sont diversement affectées, mais toujours ; qu'elles sont séparées pour l'une comme pour l'autre, et formées de la même manière par de petites parties à peine discernables qui se juxtaposent et se continuent : le minimum visible pour la vue, et le minimum sensible ou tactile pour le tact. Il est vraiment étonnant qu'une proposition aussi simple, aussi parfaitement évidente soit encore contestée ! D'où peut venir cet acharnement des plus grands esprits à repousser des vérités évidentes ? de ce qu'ils imaginent au lieu d'observer, espérant atteindre par la méditation ce qu'ils trouveraient sûrement s'ils voulaient se donner la peine de voir et de sentir.

VII. Il y a peut-être dans Condillac de ces étourderies dues a la méthode moins que partout ailleurs : il observe plus souvent qu'il ne calcule et cherche à voir bien plus qu'à deviner ; mais en revanche on y trouve des erreurs dont il est impossible de deviner la cause ; celle-ci, par exemple , qui n'a vraiment pas sa raison d'être : « S'il lui arrive, dit-il, toujours en parlant de » sa statue, s'il lui arrive de conduire sa main le long

» de son bras, et sans rien franchir sur sa poitrine, sur » sa tête, etc., elle sentira, pour ainsi dire, sous sa main » une continuité de moi * . . . » Pourquoi sous sa main seulement ? n'en serait-il pas absolument de même sous la main d'un autre? Quelle raison, s'il vous plaît, s'y oppose? est-ce la main de la statue qui fait cette continuité dont vous parlez, ou ne fait-elle, au contraire, que de la révéler ?

1 Gh. V, g 3.

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