‹ Histoire de l'intelligenceChapitre 8 sur 11 · I. « Notre statue privée de l'odorat, de l'ouïe, du · texte numérisé non relu

I. « Notre statue privée de l'odorat, de l'ouïe, du

» goût, de la vue et bornée au sens du toucher existe

» d'abord par le sentiment qu'elle a de l'action des par-

» ties de son corps les unes sur les autres, et surtout

» des mouvements de la respiration : voilà le moindre

» sentiment où l'on puisse la réduire. Je l'appelle senti-

» ment fondamental 2 . »

1 Voyez sou Traite des sensations, 2 Chapitre I, g \ , partie.

124 IIISTOIRK DR l' INTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

Je ne saurais admettre tout d'abord cette analyse du sentiment fondamental ; j'y trouve trois choses à reprendre : — 1° Qu'est-ce que Condillac entend par le sentiment que la statue a de l'action des parties de son corps les unes sur les autres ? Je ne le devine pas très-bien: la statue, en effet, est toujours supposée immobile; ses bras, ses mains sont en repos, elle ne se sert encore ni des uns ni des autres 1 . Veut-il dire, par là, que la statue a le sentiment des différentes parties dont son corps est formé, qu'elle les sent constamment en contact les unes avec les autres ? Ce serait employer, pour dire une chose bien claire, une manière de parler bien obscure. Mais non, Condillac ne veut pas dire cela: Condillac est de ceux qui localisent l'âme au cerveau et lui refusent le sentiment des parties où elle n'est pas5. Qu'estce donc qu'il veut dire? je ne le sais pas, je ne le vois pas. Peut-être, à la rigueur, peut-on l'imaginer, le concevoir; le sentir» c'est impossible : cela n'existe pas pour la sensation, et, pour cette raison, ne devait pas se trouver dans le sentiment fondamental ; c'est un rêve, sinon une erreur de l'imagination : — 2° Condillac oublie de mentionner, dans le sentiment fondamental, le sentiment qu'à chaque instant la statue a de son corps et des différentes parties qui le composent, celui qu'à chaque instant elle a de l'action sur elle du milieu qui l'entoure et des agents dont il est formé 3 ; et, pourtant, voilà le

1 En effet, ce n'est qu'au chapitre 2 Voyez ci-dessus, gl, p. 30et suiv. IV delà 2e partie queCondillac donne

à sa statue l'usage de tous ses mem- 3 Voyez ci-dessus g I, 1° p. 30; 2e bres, et lui permet de s'en servir, de p. 22ctsuiv., 58 et suiv. les mouvoir.

LE TACT, HISTOIRE DE SON DÉVELOPPEMENT 1 2'î

l'ait capital, le fait important, et, peut-être le seul a mentionner ici ; soit système, soit oubli véritable, de ce fait Condillac ne dit mot ; — 3° En revanche, il place dans le sentiment fondamental un fait insignifiant et toul-à-fait inutile à l'œuvre qu'il se propose, savoir: le sentiment du mouvement respiratoire. Il est si vrai que ce sentiment est chose insignifiante, et qu'il n'importe en rien à l'histoire du tact, que Condillac, après l'avoir mentionné ici , n'en reparlera plus et n'en tirera aucun parti.

II. Ainsi Condillac mentionne , dans le sentiment fondamental, un fait insignifiant, un autre qui ne s'y trouve pas, et il oublie d'y mentionner les deux seuls faits importants qui s'y trouvent et constituent, pour ainsi dire, à eux seuls ce sentiment. Cet oubli de Condillac Ta entraîné dans une erreur grave et qui a eu sur toute la suite de son travail une bien funeste influence. « Si » notre statue, dit-il au chapitre suivant, n'est frappée » par aucun corps et si nous la plaçons dans un air » tranquille, tempéré et où elle ne sente ni augmenter » ni diminuer sa chaleur naturelle ; elle sera bornée

» au sentiment fondamental ce sentiment est uni-

» forme, par conséquent simple à son égard, elle n'y » saurait remarquer les différentes parties de son corps, » elle ne les sent donc pas les unes hors des autres et » contiguës ... ; il ne lui est donc pas encore possible » de découvrir qu'elle est étendue ... ; elle ne sait pas » qu'elle est étendue ' . »

1 Ch. II, $ 1 et 2.

426 HISTOIRE DE i/lNTELLIGENCE. Ire PÉRIODE.

Tout cela peut être vrai du sentiment fondamental tel que le comprend Condillac, je n'en sais rien et ne me donne pas la peine d'examiner ce qu'il en est, il me suffit de voir que cela n'est pas vrai du sentiment fondamental tel qu'il est réellement : — 1° Ce sentiment nest 'point uniforme en lui-même ; il se compose au contraire, de sentiments divers et en grand nombre; non-seulement divers, mais séparés et juxtaposés dans un ensemble particulier sans limites apperçues ou senties : le Corps-humain * . Si ce sentiment était uniforme, s'il était le même partout : dans mon front, dans mon épaule, dans mon bras, dans ma main, dans mon pied, etc., vous pourriez me toucher dans ces différentes parties sans que je pusse dire jamais, sensitivement parlant, l'endroit où vous m'auriez touché ; je serais toujours obligé, pour le savoir et pour le dire, d'avoir les yeux ouverts et de regarder ; et l'éducation ne saurait réapprendre à reconnaître ces choses et a les distinguer sensitivement, car elle suppose la diversité dont je parle et m'apprend seulement à associer certaine sensation bien déterminée avec telle partie de mon corps perçue par la vue 2, Il faut donc admettre avec Destutt de Tracy 3 que les différentes parties dont se compose notre corps répondent chacune par un sentiment différent soit à la main qui me touche, soit à l'action uniforme et constante du milieu qui m'entoure ; d'où résulte, dans ce dernier cas, un sentiment fondamental

1 Voyez ci-dessus, g I, p. 30—46. 3 Eléments d'idéologie, idéologie

proprement dite, en. II.

2 Voyez ci-dessus, g I, p. 33 et 37.

très-varié dans sa composition, dont toutes les parties existent séparément et sont apperçues, autrement dit, senties à la fois ; — 2° Ce sentiment est simple à l'égard de la statue ; oui, sans doute, parce qu'elle en est encore à l'apperception passive, uniforme à la fois et confuse, non à l'apperception distincte ; autrement dit, à l'appréhension '. Mais survienne un changement dans telle ou telle des parties qui composent son sentiment fondamental, et cette partie va se trouver saisie apperceptivement, distinguée des autres et tenue ainsi pendant un certain temps ; après elle, une seconde, une troisième, une quatrième, etc., puis toutes ces parties vont être opposées sensitivement, appréhendées les unes au moyen des autres et perçues chacune sous la forme qui lui est propre, sous la différence qui la caractérise et l'établit dans ma pensée ; — 3° Elle n'y saurait remarquer les différentes parties de son corps; pardon, elle le pourrait certainement, car ces parties lui sontdéjà données, dans son sentiment fondamental, distinctes et séparées ; et rien ne l'empêche de concentrer sur l'une d'elles, de manière à la saisir au moyen de toutes les autres, son apperception sensible, uniformément répandue sur l'ensemble ; elle ne le fait pas, voilà tout, et elle ne le fait pas parce que l'heure n'est pas encore venue pour elle de le faire ; — 4° Elle ne les sent donc point les unes hors des autres et contiguës ; si vraiment ! mais elle les sent de cette manière sans les penser : c'est une chose dont elle a la sen-

1 Voyez ci-dessus, g I, p. 48 à 53.

182 HISTOIltli DE LINTELLIGENCR. lre PÉRIODE.

sation, autrement dit, l'appereeption, sans en avoir la pensée ; — 5° Elle ne sait donc pas encore quelle est étendue; non, car savoir une chose, dans le sens où l'entend ici Condillac, ce n'est pas seulement l'appercevoir, c'est l'apercevoir et se la parler à soi-même dans son verbe intérieur, autrement dit, c'est l'apercevoir et la penser; mais si elle ne sait pas encore qu'elle est étendue, il lui est très-facile de l'apprendre : tout corps en contact avec elle , mis en mouvement , va lui révéler son étendue i .

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