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LE CONGRÈS DE BRUXELLES (ISGS). — IL DÉCIDE LA CONFISCATION

PAR l'État des mines, des carrières, des chemins de fer,

DES forêts et des TERRES LABOURABLES. — M. TOLAIN.

Avant d'aborder la discussion qui tenait sans doute le plus au cœur à la plupart de ses membres, le congrès de Bruxelles commença par examiner divei^ses autres questions.

Il reconnut la légitimité et la nécessité des grèves dans la situation actuelle de lutte entre le capital et le travail, déclara qu'il y avaitlieu «de les soumettre à certaines règles, à des conditions d'organisation et d'opportunité », et décida la création de conseils d'arbitrage chargés de surveiller l'application de ces règles. Il déclara aussi «que les machines comme tous les autres instruments de travail doivent appartenir aux travailleurs eux-mêmes et fonctionner à leur profit, » et il décida qu'on communiquerait à toutes les sections pour qu'elles eussent à l'étudier

avec ^rand soin, un projet de statuts « su i- la (Méaliim d'une l)an(|uo d'éohaniio au prix de revient. »

Mais la plus imixutante des questions qu'il examina, celle qui donna lieu aux discussions les plus longues, et dans laquelle les idées folles, les préjuges absurdes et les passions envieuses se donnèrent le plus librement carrière, ce fut celle de la propriété.

Dans la seizième séance, Murât donna lecture des concUisiiins adoptées en séance administrative, c'est-àdire en comité secret. G est toute une tbéorie de la propriété, ou plutôt un code de la confiscation universelle (I).

D'après ces profonds réformateurs, « les carrières, bouillères et autres mines, ainsi que les chemins de fer, appartiendront à la collectivité sociale, représentée par l'État, mais par l'État régénéré, » qui les concédera « non à des capitalistes, comme aujourd'hui, mais à des compagnies ouvrières. »

L'évolution économique (pour employer l'euphémisme de ces messieurs), doit faire (vde l'entrée du sol arable à la propriété collective une nécessité sociale, » et « le sol sera concédé aux compagnies agricoles, comme les mines aux compagnies minières, les chemins de fer aux compagnies ouvrières. »

Enfin les canaux, les routes, les voies télégrapliiques et les forêts doivent « rester à la propriété collective de la société. »

(l) On trouvera ces conclusions, ainsi que celles qui se rapportent à la question des machines, parmi les documents placés :i la fl'i du volume.

On accompagne ces mesures radicales d'une foule de considérations oi^i Taljsurdité et la violence cherchent à se dissimuler de leur mieux derrière un vaste appareil degrands mots aux apparences scientifiques.

'Ne serait-il pas plus simple de s'épargner la peine d'amasser tous ces beaux termes d'cvoludon économique, de collectivité sociale, à' exploitation scientifique et rationnelle et de convenir tout bonnement qu'on veut pi'endre tous les biens do ce monde par cette bonne raison qu'on en a envie, et par cette autre raison bien meilleure encore, qu'on se croit assez fort pour s'en emparer? Ce serait moins long et plus franc .

Sur les quarante-neuf délégués présents au moment du vote sur ces belles conclusions, trente votèrent pour leur adoption, quatre seulement les repoussèrent, et quinze membres s'abstinrent.

M. Tolain expliqua cette abstention en donnant lecture de la déclaration suivante :

Considérant quo, suivant nous, la question de la propriété n'a été mise à l'ordre du jour que dans la dernière séance;

Qu'elle n'a été étudiée au point de vue général que d'une manière tout à fait insignifiante; au point de vue agronomique que d'une façon incom[dè(e;

Qu'en présence de l'affirmation d'un certain nombre de délégués qui déclarent n'être pas éclairés, il était naturel de remettre la question à un prochain congrès ;

Les délégués dont les noms suivent, qui se sont abstenus et qui ont volé contre^ déclinent ainsi la responsabilité du vote. {Suivent ks signatures.)

C'est sur cotte dreliiiatioii ((ue M. Tolain s'ap- Itiiyaif pour dire, le IC mars, à lAssenihlée uationalc que (( les fondateurs de riuteruationale, dans leur programme, dans le mémoire qu'ils avaient rédigé, avaient, au point de vue social, défendu la propriété individuelle, n

Nous ne doutons pas de la parfaite bonne foi de M. Tolain. Nous en doutons d'autant moins que, dans le compte rendu officiel de la 14' séance du congrès de Bruxelles, nous lisons un discours où le citoyen Coenen, d'Anvers, s'étonne « que certains membres de rintcrnationale s'élèvent si fort contre le communisme», et déclare « que le compagnon Tolain est dans l'erreur lorsqu'il regarde la propriété individuelle du sol comme une condition de la liberté individuelle, »

Mais si M. Tolain est très-autorisé à s'imaginer qu'il a été à Bruxelles un véritable défenseur de la propriété, l'un de ses adversaires dans ce même congrès, le communiste belge de Paepe, était évidemment dans la vérité et dans la logique lorsqu'il lui répondait :

Nous iiC faisons qu'étendce à la propriété agricole ce que Tolain et les autres adversaires de la propriété collective du sol, admellont fort bien pour les mints, les chemins de for, les roules, canaux, etc., il n'y a donc point ici de partisans absolus de la propriété individuelle; nous sommes donc tous plus ou moins communistes, si tant est que les considéralions de la commission puissent être regardées comme du communisme. En elïct, nous ne demandons pas que l'Élat

se fasse cultivateur ou salarie des ouvriers agricoles, pas plus qu'on ne demande que l'État se fasse mineur et salarie les ouvriers des mines, mais nous voulons que le sol soit concédé à de grandes compagnies agricoles, comme les mines, les chemins de fer, etc., à de grandes compagnies ouvrières. Pourquoi agir différemment avec la mine ou champ de dessous, et avec le champ proprement dit, qui n'est qu'une mine à la superficie du sol, mine à'oh l'on extrait des végétaux au lieu d'en extraire des pierres, du marbre, des minerais, du charbon? Nous croyons être plus logiques que nos adversaires; le sol comme le sous-sol étant tous deux donnés gratuitement à l'humanité par la nature, nous en revendiquons la propriété pour l'humanité entière', et nous en demandons l'exploitation par des associations.

Il est incontestable que M. de Paepe et les cornmiuiistes ont, dans leur discussion avec les mutuellistes la logique de leur côte ; mais veut-on voir encore mieux quelles garanties présentent à la société les opinions défendues par M.Tolain et juger s'il a le droit de se dire le défenseur de la propriété individuelle ?

On n'a qu'à ouvrir le compte rendu du congrès de Baie, publié par M. Mollin, « délégué du Cercle parisien des prolétaires positivistes. »

CONGRÈS Di: IJAI.K (1SG9). — AUOLITION HT. LA PUOPUlliTÉ. — ENCOHE M. TOLLAIN. — MUTUELLISTES ET COLLECTIVISTES. — DISCUSSION SUR LE DROIT d'hÉRITAGE, — LA LIQUIDATION SO- CIALE.

Dans une séance du congrès de Bùlc, un délégué, nommé Robin, avait avancé, dans un plaidoyer en faveur du collectivisme, c'est-à-dire du communisme, que les paysans n"y sont nullement hostiles comme le supposent les individualistes; aussitôt M. Tolain, que désignait ce dernier uiot, se hdte de déclarer « qu'il regarde cette qualification comme une injure et une calomnie, et dit que lui et ses amis sont mutuellistes. (1) »

Or, sans nous donner la peine de chercher le sens exact de ce nouveau mot de mutuelliste qui revient si souvent depuis quelques mois dans les discussions entre socialistes, nous trouvons dans le rapport même de M. Mollin le système proposé par cette école qui se prétend amie de la propriété individuelle.

C'estM. Tolain en personne qui, le vendredi 10 septembre, proposait au congrès de Bàle de déclarer

{\} Rapport iur le Comjrès de Bùle, par G. Molliu, p. 20.

que « pour réaliser l'émancipation des travailleurs, » il fallait transformer les baux, loyers, fermages, en un mot, tous les contrats de location en contrats de vente; qu'alors la propriété étant continuellement en circulation cesserait d'être abusive par ce fait même (1). »

Or les discussions précédentes montrent suffisamment ce que l'école mutuelliste entend par la transformation des contrats de loyer en contrats de vente. C'est tout simplement une application de la théorie chère à toute l'Internationale, qui condamne l'intérêt du capital. D'après le système de M. Tolain et de ses amis, tout intérêt ou loyer payé pour une somme d'argent due ou pour une maison ou une terre prise à louage, doit être porté en déduction du capital à rembourser ou du payement de l'immeuble occupé. De sorte que, si j'ai emprunté 1,000 francs, et que je paye chaque année 50 francs à mon créancier, au bout de vingt ans je l'aurai remboursé, et il n'aura plus rien à me réclamer; si j'occupe une maison d'une valeur de 100,000 francs, et que je paye chaque année 5,000 francs au propriétaire, au bout de cinq ans j'aurai acquis le quart de cet immeuble, la moitié au bout de dix ans et la totalité au bout de vingt ans, et j'en serai ainsi devenu l'unique et légitime propriétaire.

Telle est la théorie répandue dans le monde, sur-

(1) Voir à l'Appendico le texte même des concluaioiis de M. Tolaiu.

LKS CoNr.Uks. 133

lout par P.-J. ProiulliDii, l'iiivriileiir ilc la célèbre rorniulc : la propriété, ccst le vol et adoplce par l'honorable tlrputé de Paris qui se prend naïvcmenl pour un défenseur de la propriété.

Jugez un peu, s'il en était radvcrsiiire !

Ajoutons que M. Tulain affirmait que ses idées si favorables, selon lui, ù la propriété individuelle étaient partagées par « rininiensc majorité des ouvriers de Paris » et « qu'à Rouen également, dans les autres villes, partout, on avait adhéré à son mémoire (jui défendait la propriété individuelle, la transmission de l'héritage et qui reconnaissait comme but de la société, la famille. ')

Nous sommes certain que M. Tolain n'a pas cherché à surprendre la bonne foi de ses collègues de l'Assemblée, mais nous devons constater ou bien qu'il s'est trompé ou que les idées des ouvriers de Uouen, qui étaient déjà peu rassurantes en 1868, si elles étaient celles des mutucllistes , étaient entièrement rapprochées en 1869 de celles des collectivistes, puisque cette année-là, au congrès de Bàle, M. Aubry, qui depuis la fondation de l'Internationale est par droit de conquête ou par droit de naissance le représentant attitré et officiel des ouvriers du chef-lieu de la Seine-Inférieure, est venu demander « que la propriété foncière devienne collective et soit réglée par les communes organisées fédérativement. » Il a eu d'ailleurs grand soin de placer dans les conclusions qu'il a lues au congrès un paragraphe déclarant que ce n'était pas lui pcr-

13i HISTOIRE DE L'INTERNATIONALE.

soiiiicllemcnt, mais Lien « le Gci'clc des études économiques de l'arrondissement de Rouen, composé de toutes les corporations ouvrières dudit arrondissement, )) qui tenait à ne considérer la propriété du sol « qu'au point de vue collectif. »

On voit ce que valent les assertions de M. Tolain quand il cherche à nous rassurer sur les idées et les tendances de la société dont il est un des fondateurs.

Ainsi, en fait, l'unanimité du congrès de Bâle était acquise à la suppression de la propriété telle qu'elle a toujours existé dans toutes les nations civilisées, et les délégués, tous d'accord pour condamner ces infortunés propriétaires, n'étaient divisés que sur la question de savoir s'il fallait les manger à la sauce mutuelliste ou à la sauce collectiviste.

Une fois les mines, les carrières, les chemins de fer, les terres, les forêts, les maisons, les usines, les machines et les outils du travail confisqués sous l'une ou l'autre de ces deux formes rivales, et le capital, auquel on ne laisse d'ailleurs aucun moyen de se former, condamné à ne plus rapporter d'intérêts sous aucune forme, il semhle que la question de l'héritage n'a plus une bien grande utilité pratique, comme le faisait, avec raison, remarquer un délégué français, M. Ghemalé.

Cependant le congrès de Bâle jugea bon de perdre quelques heures à la discuter.

M. Eccarius était d'avis qu'en attendant la réali* sation de la propriété collective, qui résoudra la

quostion de l'iiriitagc, (( il faiulraif adopter des mesures transitoires consistant dans la revendication d'une iMévation considérable des droits de succession et l'application de la plus-value de l'impôt ainsi produite à des améliorations sociales. »

Plus pressée d'en finir, la commission demandait au congrès de reconnaître que (( le droit d'héritage doit être complètement et radicalement aboli, et que cette abolition est une des conditions indispensables de l'atlVanchissement du travail (1). »

Un Belge que la bourgeoisie bruxelloise se soucie sans doute peu de voir à la tète d'un gouvernement provisoire, si la Belgique doit jamais supporter une révolution, M. de Paepe, était d'avis que (( l'héritage en ligne directe, dépouillé de ses abus, est un excellentélémentde progrès pour l'humanité, et doit être maintenu comme encourageant l'épargne et le sentiment de la famille ; » mais il ne croyait pas à l'efficacité de l'abolition de l'héritage pour ht. liquidation sociale. Il n'attendait plus (( de liquidation à l'amiable après les sentiments que la société bourgeoise professe à l'endroit des ouvriers. )>

Enfin le délégué desovalistes de Lyon, Bakounine, le nilnliste russe, se prononça nettement contre le droit d'héritage : « Il veut bien, dit M. MoUin, que IfS habits des parents se transmettent aux enfants, mais c'est tout. »

Il paraît que ce tout-lh ne parut pas suffisant à ceux

(\) Voir ;i l'Appoiiflico le f.'xto nirmo tlo cef^ résolutions.

136 ' HISTOIRE DE L-IXTERNATIONÂLE.

des délégués qui avaient des enfants et Cjuelque autre petite chose qu'une blouse à leur laisser, car contre les trente-deux voix qui se prononcèrent pour l'abolition de l'héritage, il y eut vingt-trois voix qui en demandèrent le maintien et dix- sept délégués qui s'abstinrent, n'osant sans doute ni voter des résolutions absolument contraires aux sentiments les plus profondément enracinés dans le cœur de l'homme, ni s'unir à /a réaction bourgeoise en les repoussant.

Un amendement proposé par le tailleur Eccarius membre né du conseil général, qui consistait à limiter d'une part le droit de tester, et à augmenter do l'autre les droits de succession sur l'hérédité directe, fut ensuite rejeté à une majorité très-forte ; ainsi aucune conclusion ne fut donnée à cette discussion.

Nous avons rencontré dans le résumé du discours de M. de Paepe une expression qui a déjà fait beaucoup de bruit, il y a un ou deux ans, dans les clubs rouges de Paris, la liquidation sociale.

Le chef des communistes belges ne fut pas seul à s'en servir, et Bakounine l'employa aussi de son côté en en donnant ce commentaire que nous engageons nos lecteurs à lire avec soin :

J'entends par liquidation sociale l'expropriation, en droit, de tous les propriétaires actuels, par l'abolition de l'Etut politique et juridique qui est la sanction et la seule garantie de la prorriété actuelle et de tout ce .qui s'appelle le droit juridique; et l'expropriation, de fait, partout et autant qu'elle ,era possible et aussi vite qu'elle sera possible, parla force même des événements et des choses.

LES D>xnRf-:s. r;7

Yoil.î co qui so ponsait, ce qui so disait on I8G0 à Uàlo, trois anssoulcnuMit apivslo con^ivs de fîoupvo. Nos leetfHirs nul pu suivre la i^Tailatimi des idées ot du laiiîîa.pe, et voir avec quoUo rapidité montait dans rintcrnationale le flot des passions haineuses, et s'élevait le niveau de la folie générale.

Qu'auraient dit ces mômes hommes, s'ils avaient pu , suivant leur preniiei'projet,se réunir à Paris en 1870?

11 est fat'ile de le (le\ iner, car si le Congrès n'a pas eu lieu, le programme du moins en a été publié (1), et la façon dont les questions y étaient posées suffisait pour faire pressentir dans quel sens elles seraient résolues :

La première était ainsi conçue : De la nécessi(é d'abolir la dette publique. Discussion sur le droit d'indemnité ù accorder.

La troisième étaitrelative aus. moyens pradrjiies pour convertir la propriété foncière en propriété sociale.

11 s'agissait dans la cinquième des conditions de la production coopérative sur une échelle nationale.

Enfin le conseil général belge proposait en son propre nom comme question additionnelle, la recherche des moyens pratiques k employer pour arriver à constituer des sections agricoles au sein de l Internationale (2).

Ainsi : Abolition de la dette publique, confiscation la plus prompte possible de la propriété territoriale,

(1) Notamment dans l'Éf/alitt} daG août 1870.

(2) Voir à l'Appendice le texte entier de ce programme.

suppression des sociétés ouvrières qui sont parvenues à se développer et à prospérer grâce à leur énergie et à leur esprit d'ordre, et en attendant, propagande active pour répandre immédiatement dans les campagnes la gangrène dont les villes sont déjà infectées.

Voilà les résolutions qui auraient certainement été prises par le congrès de 1870, si les événements n'avaient rendu la réunion impossible.

Ajoutons d'ailleurs que ce congrès ne fut en réalité retardé que de quelques mois. Il devait primitivement se réunir à Paris en septembre 1870. 11 s'y est ouvert en mars 1871 , à THôtel de ville, en prenant cette fois le nom de Commune de Paris.

Il a délibéré pendant les derniers jours de mars, tout le mois d'avril et les vingt premiers jours do mai.

Il a mis, autant qu'il l'a pu, ses théories en pratique depuis le 23 jusqu'au 28 mai, et s'est consolé de ne pouvoir confisquer toutes les maisons de Paris en en détruisant un grand nombre.

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