‹ Histoire de l'InternationaleChapitre 21 sur 41 · CHAPITRE VIfl · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIfl

Les Grèves

DOCTRINE OFFICIELLE DE l'internationale AU SUJET DES GRÈVES. — L\ PRATIQUE DIFFÈRE DE LA TlIÉORIi:. — LA GRÈVE EST UN PUISSANT MOYEN DE PROPAGANDE. — COMMENT l'iNTERNATIO- NALE A RECRUTÉ LE GÉNÉRAL DUVAL.

Quand on accuse l'Internationale de fomenter les grèves, ses docteurs protestent avec la plus grande énergie, et mettent en avant, à l'appui de leurs protestations, les plus belles théories.

Écoutez Varlin se défendant devant la sixième chambre, le 22 mai 18G8 : « L'Association internationale n'admet pas la grève en principe; elle croit que c'est un moyen antiéconomique. Elle l'a déclaré à Genève, elle Ta déclaré partout. »

Tous les autres prévenus tiennent le même langage devant le tri])unal.

Les journaux de rassociation parlent d'ordinaire dans le même sens à leur public spécial.

Dans le cours du troisième procès de l'Intei-nationale, à l'audience du 5 juillet 1870, un prévenu enchérissait encore sur les protestations des meneurs et de leurs journaux. A gi-and renfort d'érudition, en citant M. Levasseur, et Turgot, et Blanqui l'économiste, en menaçant de citer Ricardo, Adam Smith et J.-B. Say, il étabhssait que c'était la férocité des patrons qui seule réduisait les ouvriers à se mettre en grève. La fin de ce passage mérite d'être citée textuellement :

Que les capitalistes, à l'occasion d'une grève suscitée par leurs prétentions avides, soient les premiers à accuser l'Internationale de tout le mal, je n'y vois rien d'étonnant. Ils agissent en ce point comme le loup de la fable qui se tenait au bord du ruisseau, et accusait de lui troubler son eau, l'agneau qui se désaltérait au-dessous de lui dans le courant. L'agneau eut beau se défendre, prétendant que l'eau ne pouvait pas remonter sa penle, toutes ses dénégations ne lui servirent de rien ; le loup cherchait seulement une occasion favorable pour le dévorer.

M. LE pntiSDENT : L'agncau, c'est l'Internationale?

RÉPONSE : Et le loup, c'est le capitaliste.

Le prévenu, qui comparait ainsi ses camarades et ; lui à de timides agneaux, n'était autre que Frankel, le futur membre de la Commune.

Malgré toutes ces belles déclarations, et ces cora-

paraisons touchantes, le congrès, qui n'avait abordé diroclonient la question des f?rt'ves, ni dans sa premirro ni dans sa seconde session, ni à Genève, ni à Lausanne, la traite à Bruxelles, et adopte les conclusions lues par Brismée au nom do la commission, dans lesquelles il est dit : « que la grève n'est pas un moyen d'affranchir complètement le travailleur, mais qu'elle est souvent une nécessite dans la situation actuelle de lutte entre le travail et le capital ; qu'il y a lieu de la soumettre à certaines règles, à des conditions d'organisation , d'opportunité et de légitimité ; » qu'en conséquence il y a lieu de créer des « sociétés de résistance » pour toutes les profes»sions qui n'en ont pas encore ; « puis de solidariser entre elles les sociétés de résistance de toutes les professions et de tous les pays, en instituant dans cha(]ue fédération locale des sociétés de résistance, une Caisse destinée à soutenir /es (jrèves; qu'en un mot, il faut continuer en ce sens lœuvre entreprise jmr r Internationale , et s'efforcer de faire entrer le prolétariat en masse dans cette association; qu'enfin il faut constituer dans chaque fédération « un conseil d'arbitrage pour juger de l'opportunité et de la légitimité des grèves éventuelles. »

Pourquoi l'Internationale qui dit bien haut à peu près tout ce qu'elle pense, s'est-elle montrée pendant longtemps si réservée sur ce point dans ses déclarations?

C'est que la grève, qui trouble presque toujours plus ou mo ns profondément la paix publique et

l'ordre matériel, fait au moins autant de peur aux gouvernements, peu amis des complications politiques, qu'aux bourgeois, peu soucieux de voir leurs intérêts compromis, et qu'on n'avait pas envie, au moins pendant les premières années, de trop alarmer les gouvernements. C'est que, parmi les ouvriers eux-mêmes, la grève qui condamne aux longs chômages, qui entraîne tant de privations, tant de souffrances physiques et morales, n'est pas populaire, et qu'ils ne s'y résignent, — nous parlons de la masse et non des meneurs, — qu'à la dernière extrémité, quand ils la jugent malheureusement indispensable. C'est qu'une société, qui avouerait tout haut que son but est d'organiser des grèves, ne serait pas beaucoup mieux vue dans les rangs" des" travailleurs eux-mêmes que ne le serait dans les rangs de la bourgeoisie une association s'annoncant comme destinée à propager. la guerre.

Cependant, autant qu'il est possible de deviner les secrètes pensées des fondateurs de l'Internationale, leur but principal, nous pourrions presque dire leur but unique, fut d'abord d'établir une entente entre les ouvriers de tous les pays, afin de les empêcher de se faire, comme cela s'était pratiqué longtemps, concurrence les uns les autres, et de leur permettre au contraire d'imposer désormais par la coalition (ou, dans le jargon international, j^arlasolidarisation) de tous « les travailleurs» leurs lois aux patrons non coalisés ou non solidarisés.

L'idée était simple et pratique; on y reconnaît

LES C.IlKVlvS. ry.i

l'esprit anglais, (>t los tlétails de l'urtiaiiisation do lliiternationalo iiiontivnt asso/, qu'cllo a été fondée par des hommos qui connaissent bien les tradeunions. D'ailleurs ce projet , qu'on mit deux ans à mûrir, ne reçut un commencement d'exécution tout à fait sérieux, au lianquet de Saint-Martin's-Hall, en i8G4, que quehjues mois après le vote de la loi des coalitions, qui rendait les grèves légalement possibles en France. Est-ce donc s'aventurer trop loin sur le terrain des conjectures que de supposer que le principal but des convives do Saint-Martin's-Hall était de fonder une association destinée à dicter des lois aux « bourgeois » isolés, au moyen des formidables grèves que pourraient monter les ouvriers de toute l'Europe bien unis entre eux?

Mais à mesure que le succès grandissait et que les Français prenaient une part plus importante dans la direction matérielle et surtout intellectuelle de l'association, les associés devaient concevoir des visées plus hautes. Se contenter de ne plus être sous la dépendance des patrons, quand on se croit assez fort pour les supprimer et les réduire aux bojis de soupe de la charité (1), ce serait vraiment trop de modestie. Chaque jour les nouveaux adhérents accourent par milliers. On était quelques centaines à peine il y a quatre ou cinq ans; on a déjà réuni une armée dont les soldats se comptent par centaines de mille, par millions. D'ailleurs on est Français, c'est-à-dire

(1) Voir page 145.

grand ami des révolutions radicales et des changements à vue; on ne sait pas s'astreindre à considérer une question quelle qu'elle soit dans les vulgarités de l'heure présente, dans les détails fatigants et fastidieux de la réalité, on adore les grandes synthèses, les vastes pert^pcctives d'un avenir idéal. Pourquoi borner ses désirs comme les Anglais à une augmentation de quelques sous sur le salaire quotidien? Ce mot même de salaire n'est-il pas une insulte? Allons, que l'imagination se donne carrière. Oublions la froide réalité et esquissons à grands traits la république de l'avenir, oii il n'y aura ni bourgeois, ni salariés, ni exploiteurs, ni exploités, oîi l'harmonie sociale ne sera plus troublée par les passions, oi^i l'égalité la plus parfaite régnera, oii les inégalités mêmps que la nature seule établit en ce moment entre les membres de la société actuelle ne trouveront plus de place.

Aujourd'hui c'est le rêve qui domine dans l'Internationale. Tous les associés, ceux de France, de Belgique et de Suisse du moins, croient fermement à la régénération sociale, à la métamorphose prochaine et complète de la vieille société ; mais ils ont fait leur idéal assez bas et assez laid pour que la plèbe anglaise elle-même puisse l'admirer et aspirer à l'atteindre. Tous n'ont plus qu'une idée : amener le plus promptement possible l'avènement de cette république démocratique et sociale, où tous les ventres se rempliront à leur aise, excepté ceux des bourgeois. Or le moyen de faire triompher très-vite

LES GRfcVES. i55

ces belles idéos, c'est d'attirer en pou de temps tous les travailleurs des villes et des champs dans les rangs de riuternationalc. La propagande est le premier des devoirs, pui«;qu'ellc peut luUer l'avènement de l'ère nouvelle.

La grève a d'abord été un but.

Peu à peu l'expérience a prouvé qu'elle augmentait dans dos proportions énormes les forces de l'association, en décidant tous les grévistes à se jeter dans ses bras. Alors elle est devenue un moyen, mais un moyen très-précieux. C'est Yarlin lui-même qui nous l'apprend :

Vous nous direz si les efforts faits par vous près des cotonniers des autres maisons nous permettent d'arriver à un résultat favorable. Dites-leur bien qu'ils doivent se soutenir entre eux d'abord, alin de mériter l'appui de leurs frères des autres pays dans le cas où la lutte se généraliserait. Dites-leur surtout qu'ils doivent se grouper, s'organiser, se solidariser, entrer dans la ligue internationale des travailleurs pour s'assurer le concours de tous et pouvoir parer à toutes les mauvaises éventualités. Ai-je besoin d'ailleurs de vous dire cela? C'est ce que vous faites, et cette grève doit être pour vous une belle occasioJi de propagande (1).

Comment la grève amène par centaines et par milliers de nouveaux adhérents à l'Internationale, c'est ce que nous explique avec bien de la naïveté l'un des prévenus du troisième procès, nommé Certin.

(1) Lettre citf-e par l'accusation dans le troisième procès.

Le récit qu'il fait devant le tribunal est trop instructif pour que nous ne le citions pas en entier :

M. LE paÉsiKEST : Berlin, tous avez la parole.

BEBTw: Je suis inculpé de faire partie d'une société secrèbe. Je le nie formellement. Je fais partie de Tlntemationale, et j'espère, malgré tout, en faire toujours partie. Voici en quelles circonstances j'y ai adhéré : Au moment de là grève des fondeurs en fer, nous nous trouvions en réunion; un de nos amis nous dit : « Nous sommes en grève, nous sommes constitués en société de résistance, mais nous avons encore autre chose à faire, ce serait d'adhérer à Flnterna- Uonale. » Cet ami nous donna lecture des sutuls, nous reconnûmes qu'ils étaient bons et qu'il n'y avait pas d'inconvénient à y adhérer. Un vote a lieu, et rious sommes douze cents qui adhérons à rirUernationale. Ceci se passait le i^S avril dernier.

s. LB ntËsmEXT : Cette adhésion a-t-elle été régularisée?

BEBTiK : La profession a adhéré en masse.

M. LE PBÉsîDEXT : Avez-vous reçu des cartes ?

PLCsiECEs PRïVEscs : Personnc n'a de cartes.

Page 1