LES RÉFORMATEURS
qu'à la vie mr^mo do l'individu devonu un simple r'iéineut de la plialanj^e, sans volonté, sans initiative, sans droits particuliers.
Ces deux systèmes avaient au moins pour les rêveurs un singulier attrait -dû à la force d'imagination de leurs auteurs qui avaient bâti l'édifice de leur société idéale sur un plan h la fois neuf et grandiose.
Les réformateurs qui leur succédèrent ne surent pas se rapprocher plus qu'eux de la réalité et du possible ; mais loin de faire comme eux appel aux sentiments généreux de la nature humaine, ils ne s'adressèrent qu'à nos penchants les plus vulgaires, à nos passions les plus basses; aussi au lieu d'attirer auprès d'eux, comme Fourier et surtout comme Saint-Simon, un petit nombre d'esprits d'élite, ils ne séduisirent qu'une foule ignorante. Les pins célèbres de ces réformateurs sont Cabet, l'auteur du Voyage en Icaiie, et M. Louis Blanc, le trop fameux inventeur de r Organisation du travail. Tous deux trouvèrent de nombreux partisans dès qu'ils eurent publié les écrits que nous venons de rappeler.
H II faut, dit M. Corbon, dans un livre qui mérite dêtre beaucoup lu et beaucoup cité (l), il fautsavoir distinguer les communistes déterminés, conséquents, des communistes sans le savoir et sans le vouloir. Qeux-ci sont, je le reconnais, assez nombreux. En étudiant l'esprit de la classe ouvrière de Paris, nous verrons certainement la tendance communautaire se
(l) Le SecTPt du ppupfe r/e Pnri-i, 1 vol. iii-8, 186?. Paris.
manifester par une progression marquée à alléger considérablement la prévoyance et la responsabilité individuelles, pour charger d'autant la responsabilité sociale. En supposant que rien ne fasse résistance à cette propension, il est bien évident que de proche en proche, on arriverait à la fusion de tous les intérêts privés dans le suprême intérêt social ; on serait en pleine communauté.
« Mais il faudrait être bien ignorant des dispositions générales de la société et de la force même des choses, pour croire que ces tendances populaires puissent aller jusqu'à leurs conséquences dernières.
« Les partisans décidés du système se divisaient en deux classes : l'une comprenait les communistes immédiats, c'est-à-dire ceux qui croyaient à la possibilité d'une réalisation prochaine etd'une pièce; l'autre ceux qui, n'ayant pas cette croyance, voulaient procéder par voie de transition.
« Les communistes immédiats se divisaient euxmêmes en deux branches : l'une comprenant ceux qui songeaient à appliquer révolutionnairement le système à la société française, l'autre ceux qui ne prétendaient qu'à le réaliser entre eux et en dehors de toute compression sur la société. Ces derniers se rangèrent pour la plupart autour de Cabet. Ce ne fut pas d'ailleurs le centre parisien qui fournit à ce chef socialiste la majorité de ses adhérents : les Icariens se recrutèrent dans toutes les villes de France. Les plus déterminés allèrent fonder une communauté au sud
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t1esÉtats-Unis,îiNaiiwûo,lieu pr6c6dcmniont occupé par les Mormons.
« Les communistes de transition s'attachaient à deux moyens : l'un de l'ordre économique, l'autre de l'ordre politique.
« Le moyen économique consistait à créer des ateliers sociaux sous la direction et aux frais de l'État, pour commencer à le constituer directeur suprême de la production et de la distribution égalitaire des produits.
« Le moyen politique consistait à agrandir progressivement le droit de l'État sur la propriété privée. »
M. Corbon est convaincu que ces déplorables tendances n'étaient pas « le fruit de l'esprit populaire, » et qu'il a fallu pour les développer dos excitations venues du dehors. « J'ai assez bien connu, dit-il, le monde communiste ; j'ai pu suivre la filière de l'idée; j'ai observé de près le travail d'initiation et de propagande ; et l'on me croira quand je dirai que ni les initiateurs ni les plus osés des propagandistes n'étaient de la classe ouvrière. »
Nous ne tenons pas à discuter la valeur de cette dernière assertion, mais les pages que nous venons de citer ont reçu des événements tragiques de cette année un douloureux intérêt. Les idées que l'ancien membre du gouvernement provisoire de 1848 croyait décidément jugées, condamnées et même oubliées par ce peuple parisien, dont il se vantait de nous livrer le secret, y faisaient au contraire, au moment
même où il écrivait son livre, les plus effroyables progrès, précisément parce que cette fois les propagandistes étaient tous de la classe ouvrière. '
Les systèmes des communistes immédiats de 18iO sont presque absolument connus; nous étudierons plus tard ceux qui depuis trois ans ont trouvé leurs avocats dans les orateurs des congrès de l'Internationale et leurs défenseurs armés dans les généraux et les soldats de la Commune.
M. Corbon nous rappelait tout à l'beure que les Jcariens, ne trouvant pas l'ancien monde digne de voir fleurir leur république égalitaire, se transportèrent en Amérique, oi^i ils espéraient a se tenir loin du souffle impur de la vieille société individualiste n . On sait qu'au bout de peu de temps le succès de l'expérience fut tel que les expérimentateurs durent liquider leur association à coups de fusil.
Le système de M. Louis Blanc n'a jamais été essayé d'une façon aussi directe que celui de M. Gabet; mais les principes sur lesquels il repose ont été éprouvés assez souvent pour qu'on ait le droit de dire que les faits ont, à maintes reprises, confirmé la condamnation que la science était en droit de porter contre eux avant toute expérience pratique.
Tout le monde sait que les passions qui ont inspiré ce détestable et fatal pamphlet de l Organisotion du travail sont la liaine de la concurrence et l'amour de l'égalité absolue. La concurrence est, aux yeux de M. Louis Blanc, la cause de tous les maux, la source de tous les vices ; il faut se hâter de la faire cesser
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parfmit. Plus de conciiirenco cntro des fahricaiits, ou lies coiiuuci'çants acharnés à produire ou à vendre chacun à meilleur marché que ses voisins; plus de concurrence entre les ouvriers, s'efTorçant de se supplanter les uns les autres dans le môme atelier, en réduisant tour à tour le prix de leur travail. Place ù l'atelier social où toute l'humanité produit pour toute l'humanité, sans rivalité, sans jalousie; où tous les travailleurs, quelles que soient leur besogne ou leur fonction, reçoivent le niT-me salaire; où l'homme do talent est l'égal de l'incapable; où l'homme de génie et l'idiot vont de pair; où les gendarmes et les juges, regardés jusqu'à présent comme nécessaires dans toutes les sociétés pour prévenir ou pour réprimer les délits et les crimes, sont remplacés par un écriteau portant cette inscription : « Le paresseux est un voleur. )) C'est un système complet, parfait, admirable. Il faudra seulement avoir soin, pour en rendre l'application possible, de commencer par renouveler la nature morale de l'homme, plus profondément que Fourier dans ses rêves d'avenir ne changeait notre corps, ceux des animaux et la constitution même des éléments.
Il faut du reste reconnaître que M. Louis Blanc n'avait pas inventé toutes ces belles choses. Les idées qu'il condensait en 1840, dans son Organisation du travail, étaient depuis une dizaine d'années au moins en voie do formation, et devenaient de jour en jour plus populaires parmi les ouvriers, comme le constate M. Corbon. Un certain nombre d'entre elles
avaient trouvé un avocat convaincu, M. Bûchez, qui leur avait fait une trop large part dans l'association ouvrière, prônée en 1831 et 1832 par son journal r Européen. Elles avaient même été déjà soumises à un commencement d'épreuve qui ne leur avait pas été favorable, comme nous allons le voir.