LES THÉORICIENS : SAINT-SIMON. — FOUR IER. — CABET. — LOUIS BLANC
Quand un homme tombe malade, il peut appeler auprès de son lit de douleur soit un empirique, qui se vantera de le guérir radicalement en quelques minutes, grâce à quelque opération merveilleuse, et qui finira par ne lui rien faire ou par le tuer avec une drogue ordonnée mal à propos, soit un véritable médecin qui, sans s’annoncer comme un sauveur infaillible, étudiera consciencieusement les symptômes de la maladie et combattra le mal pas ù pas, jusqu’au rétablissement complet de la santé. Les
sociétés souffrantes ont de meme leurs empiriques et leurs médecins. Les médecins du corps social, ce sont les politiques sages et prudents qui s’appliquent à Calmer les passions, à conjurer les orages, à éviter les crises, à maintenir ou à rétablir la paix, à ramener l’équilibre dans le budget, l’ordre dans les finances, la liberté dans les lois, de façon à ce que les affaires de tout le monde allant de mieux en mieux, celles de chacun en particulier profitent de cette amélioration générale. Les empiriques de l’ordre politique, ce sont ces réformateurs à grandes prétentions qui se flattent d’avoir trouvé une formule merveilleuse, grâce à laquelle on va voir la misère disparaître du monde et l’âge d’or refleurir sur la terre.
L’homme a de tout temps souffert, et comme individu et comme membre d’une société ; il a fort naturellement cherché de tout temps un remède à ses maux. Par malheur, il a aussi été à toutes les époques très-enclin à écouter d’une oreille favorable les gens qui, au lieu de l’engager simplement à alléger peu à peu ses souffrances, lui promettaient avec assurance de l’en débarrasser à tout jamais en urntour de main. Aussi les charlatans, les empiriques et les faiseurs de plans de rénovation sociale, n’ont-ils jamais manqué de clients et de disciples.
Nous ne nous arrêterons pas à rappeler ici tous les projets de réformes radicales de la société qui ont été mis en avant depuis tant de siècles par des rêveurs, dont quelques-uns étaient des hommes de génie» Nous n’énumérerons pas non plus les diverses
tentatives pratiques qui ont été faites pour renouveler en un jour la face du monde. Nous ne dirons donc rien de Platon et de sa République , ni de Thomas Morus et de son Ile d'Utopie, ni de Campanella et de sa Cité du Soleil , ni de Fénelon et de la république de Salente, ni de Morelly et du Code de la nature. Nous ne parlerons pas davantage du mouvement communiste du seizième siècle, et de ce royaume anabaptiste de Munster dont la courte histoire offre d'étranges ressemblances avec celle de la Commune de Paris; nous ne dirons même pas un mot de Babeuf et de sa conspiration , bien qu’il y ait des rapports de filiation à peu près directs entre la conjuration des égaux et les démagogues qui ont ensanglanté et incendié Paris sous la troisième république. Mais il est nécessaire de rappeler au moins en quelques mots l’histoire théorique et pratique du socialisme dans la première moitié du dix-neuvième siècle.
Les systèmes de Saint-Simon et de Fourier furent conçus par leurs auteurs et publiés avant 1830 (1). Mais c’est grâce au mouvement imprimé aux esprits par la révolution de Juillet qu’ils sortirent du cercle étroit des premiers initiés pour arriver à la connais^ sance du véritable public. On sait quel fut leur destin.
(1) Saint-Simon mourut à Paris en 1825, entre les bras dé ses premiers disciples : Auguste Comte, Olinde Rodrigue > Bazar, Enfantin, etc.; Fourier vécut jusqu’en 1837, mais ses ouvrages les plus importants sout autérieurs à la révolution de Juillet.
Le saint-simonisme, embrasse avec passion par une partie de l’élite de la jeunesse de 1830, parut un instant capable de convertir le monde; puis après une période de vif éclat, il disparut. Les apôtres de Ménilmontant étaient, il est vrai, au bout de vingt ans d’efforts obscurs, arrivés presque tous aux premiers rangs de la société industrielle et financière du second empire, mais sans faire pour cela triompher les idées du maître : l’éclatante fortune des saint-simoniens n’a nullement été une victoire pour le saint-simonisme mort depuis longtemps. Le fouriérisme, qui paraissait avoir moins de chances de succès et qui n’eut jamais un aussi grand nombre d’adeptes éminents par leur science et leur intelligence, a du moins eu la vie plus longue. Repris, résumé et rajeuni par Victor Considérant, comme le système de Saint-Simon l’avait été par la pléiade de ses premiers disciples, il a lutté sans beaucoup d’éclat jusqu’en 1848, et a paru un moment, après cette nouvelle crise, devoir jouer, sous la seconde république, le rôle . que la doctrine rivale avait rempli dans les premières années de la monarchie de juillet ; mais il s’est à son tour éteint peu à peu, sans laisser dans le monde une trace bien brillante.
La première de ces deux doctrines absorbait complètement l’individu dans l’État qui, sous prétexte de nous diriger et de nous protéger, devenait le plus insupportable des tyrans. La seconde brisait d’une façon encore plus irrémédiable toute personnalité, en supprimant non-seulement la propriété, mais jus-
qu’à la vie même de l’individu devenu un simple élément de la phalange, sans volonté, sans initiative, sans droits particuliers.
Ces deux systèmes avaient au moins pour les rêveurs un singulier attrait dû à la force d’imagination de leurs auteurs qui avaient bâti l’édifice de leur société idéale sur un plan à la fois neuf et grandiose.
Les réformateurs qui leur succédèrent ne surent pas se rapprocher plus qu’eux de la réalité et du possible ; mais loin de faire comme eux appel aux sentiments généreux de la nature humaine, ils ne s’adressèrent qu’à nos penchants les plus vulgaires, à nos passions les plus basses; aussi au lieu d'attirer auprès d’eux, comme Fourier et surtout comme Saint-Simon, un petit nombre d’esprits d’élite, ils ne séduisirent qu’une foule ignorante. Les plus célèbres de ces réformateurs sont Gabet, l’auteur du Voyage en Icarie, etM. Louis Blanc, le trop fameux inventeur de i Organisation du travail. Tous deux trouvèrent de nombreux partisans dès qu’ils eurent publié les écrits que nous venons de rappeler.
« II faut, dit M. Corbon, dans un livre qui mérite d’être beaucoup lu et beaucoup cité (1), il fautsavoir distinguer les communistes déterminés, conséquents, des communistes sans le savoir et sans le vouloir. Ceux-ci sont, je le reconnais, assez nombreux. En étudiant l’esprit de la classe ouvrière de Paris, nous verrons certainement la tendance communautaire se
(i) Le Secret du peuple de Paris, 1 vol. in-8, 1863. Paria.
manifester par une progression marquée à alléger considérablement la prévoyance et la responsabilité individuelles, pour charger d’autant la responsabilité sociale. En supposant que rien ne fasse résistance à cette propension, il est bien évident que de proche en proche, on arriverait à la fusion de tous les intérêts privés dans le suprême intérêt social ; on serait en pleine communauté.
« Mais il faudrait être bien ignorant des dispositions générales de la société et de la force même des choses, pour croire que ces tendances populaires puissent aller jusqu’à leurs conséquences dernières.
« Les partisans décidés du système se divisaient en deux classes : l’une comprenait les communistes immédiats, c’est-à-dire ceux qui croyaient à la possibilité d’une réalisation prochaine etd’une pièce; l’autre ceux qui, n’ayant pas cette croyance, voulaient procéder par voie de transition.
« Les communistes immédiats se divisaient euxmêmes en deux branches : l’une comprenant ceux qui songeaient à appliquer révolutionnai rement le système à la société française, l’autre ceux qui ne prétendaient qu’à le réaliser entre eux et en dehors de toute compression sur la société. Ces derniers se rangèrent pour la plupart autour de Gabet. Ce ne fut pas d’ailleurs le centre parisien qui fournit à ce chef socialiste la majorité de ses adhérents : les Icariens se recrutèrent dans toutes les villes de France. Les plus déterminés allèrent fonder une communauté au sud
des États-Unis, à Nauwoo, lieu précédemment occupé par les Mormons.
« Les communistes de transition s’attachaient à deux moyens : l’un de l’ordre économique, l’autre do l’ordre politique.
« Le moyen économique consistait à créer des ateliers sociaux sous la direction et aux frais de l’État, pour commencer à le constituer directeur suprême de la production et de la distribution égalitaire des produits.
« Le moyen politique consistait à agrandir progressivement le droit de l’État sur la propriété privée. »
M. Corbon est convaincu que ces déplorables tendances n’étaient pas « le fruit de l’esprit populaire, » et qu’il a fallu pour les développer des excitations venues du dehors. « J’ai assez bien connu, dit-il, le monde communiste ; j’ai pu suivre la filière de l’idée; j’ai observé de près le travail d’initiation et de propagande; et l’on me croira quand je dirai que ni les initiateurs ni les plus osés des propagandistes n’étaient de la classe ouvrière. »
Nous ne tenons pas à discuter la valeur de cette dernière assertion, mais les pages que nous venons de citer ont reçu des événements tragiques de cette année un douloureux intérêt. Les idées que l’ancien membre du gouvernement provisoire de 1848 croyait décidément jugées, condamnées et même oubliées par ce peuple parisien, dont il se vantait de nous livrer le secret, y faisaient au contraire, au moment
même où il écrivait son livre, les plus effroyables progrès, précisément parce que cette fois les propagandistes étaient tous de la classe ouvrière.
Les systèmes des communistes immédiats de 1840 sont presque absolument connus; nous étudierons plus tard ceux qui depuis trois ans ont trouvé leurs avocats dans les orateurs des congrès de l’Internationale et leurs défenseurs armés dans les généraux et les soldats de la Commune.
M. Corbon nous rappelait tout à l’heure que les Jcariens, ne trouvant pas l’ancien monde digne de voir fleurir leur république égalitaire, se transportèrent en Amérique, où ils espéraient « se tenir loin du souffle impur de la vieille société individualiste » . On sait qu’au bout de peu de temps le succès de l’expérience fut tel que les expérimentateurs durent liquider leur association à coups de fusil.
Le système de M. Louis Blanc n’a jamais été essayé d’une façon aussi directe que celui de M. Cabot; mais les principes sur lesquels il repose ont été éprouvés assez souvent pour qu’on ait le droit de dire que les faits ont, à n^iintes reprises, confirmé la condamnation que la science était en droit de porter contre eux avant toute expérience pratique.
Tout le monde sait que les passions qui ont inspiré ce détestable et fatal pamphlet de /’ Organisation du travail sont la haine de la concurrence et l’amour de l’égalité absolue. La concurrence est, aux yeux de M. Louis Blanc, la cause de tous les maux, la source de tous les vices; il faut se hâter de la faire cesser
partout. Plus de concurrence entre des fabricants, ou des coramei’çants acharnés à produire ou à vendre chacun à meilleur marché que ses voisins; plus de concurrence entre les ouvriers, s’efforçant de se supplanter les uns les autres dans le même atelier, en réduisant tour à tour le prix de leur travail. Place à l’atelier social où toute l’humanité produit pour toute l’humanité, sans rivalité, sans jalousie; où tous les travailleurs, quelles que soient leur besogne ou leur fonction, reçoivent le même salaire; où l’homme de talent est l’égal de l’incapable; où l’homme de génie et l’idiot vont de pair; où les gendarmes et les juges, regardés jusqu’à présent comme nécessaires dans toutes les sociétés pour prévenir ou pour réprimer les délits et les crimes, sont remplacés par un écriteau portant cette inscription : « Le paresseux est un voleur. » C’est un système complet, parfait, admirable. 11 faudra seulement avoir soin, pour en rendre l’application possible, de commencer par renouveler la nature morale de l’homme, plus profondément que Fourier dans ses rêves d’avenir ne changeait notre corps, ceux des animaux et la constitution même des éléments.
Il faut du reste reconnaître que M. Louis Blanc n’avait pas inventé toutes ces belles choses. Les idées qu’il condensai]; en 1840, dans son Organisation du travail , étaient depuis une dizaine d’années au moins en voie de formation, et devenaient de jour en jour plus populaires parmi les ouvriers, comme le constate M. Corbon. Un certain nombre d’entre elles
avaient trouvé. un avocat convaincu, M. Bûchez, qui leur avait fait une trop large part dans l’association ouvrière, prônée en 1831 et 1832 par son journal F Européen. Elles avaient même été déjà soumises à un commencement d’épreuve qui ne leur avait pas été favorable, comme nous allons le voir.