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CHAPITRE II

Tentatives pratiques de réformes sociales.

Les Associations ouvrières.

Si l’association ouvrière telle que nous l’avons vu organiser à trois reprises différentes depuis quarante ans est une tentative assez neuve, plus encore du reste dans le but qu’elle se proposait que dans les seuls résultats pratiques qu’elle ait pu atteindre, il ne faut pas s’imaginer que les ouvriers aient attendu jusqu’au 24 février 1848 ou seulement jusqu’au 29 juillet 1830, pour s’aviser qu’il leur serait avantageux d’unir leurs efforts afin do tirer un meilleur parti de leur travail, et de se prêter en toutes cir-

constances une aide mutuelle. Un savant et intelligent historien des associations ouvrières, M. Eugène Véron, rappelle que Rome avait jadis ses collegia opifîcum, que l’Allemagne et l’ancienne France eurent plus tard leurs gildes. M. Corbon nous apprend de son côté que le souvenir dés corporations détruites par la révolution française est cher aux classes ouvrières qui les regrettent encore.

«Dès 1791, dit-il, ce regret s’exprimait sous forme d’une coalition générale de tous les corps de métier. Les masses laborieuses voyaient déjà les inconvénients du laisser-faire, tandis que la classe des entrepreneurs profitait des bienfaits du nouveau système. Le temps n’a point changé sensiblement les opinions des deux classes.

« En ce qui regarde les masses laborieuses, le regret d’une institution qui avait à leurs yeux un caractère protecteur, ne veut pas dire toutefois que la corporation rêvée par eux serait de tout point organisée comme l’était l’ancienne.

« Quoi qu’il en soit, de tous les systèmes tendant à organiser le travail, celui qui donnerait une existénee légale à la corporation serait celui qui répon- ■ drait le mieux au sentiment des ouvriers ; et j’ajoute que là où cette institution est le plus vivement désirée, le plus hautement demandée, se trouvent précisément les travailleurs dont l’intelligence est le plus exercée^ et qui sont les plus ardents partisans du progrès démocratique. »

Si les corporations n’existent plus, une autre forme

plus mystérieuse de l’association qui leur était probablement antérieure, leur a survécu : nous voulons pprler du compagnonnage. Sans nous étendre sur l’origine fabuleuse assignée à ces sociétés qui ont tout au moins plusieurs siècles d’existence, sans faire ici l’histoire des Enfants de Maître Jacques ni celle des Enfants de Salomon et des divers Devoirs ; sans entrer dans les détails des rivalités et des haines qui les divisent entre eux, nous nous bornerons h dire qu’on se tromperait étrangement sur l'importance de ces vénérables débris du temps passé, si l’on ne voulait y voir que de simples sociétés de secours mutuels.

La seule pensée qu’ils ne sont pas isolés, donne au x compagnons une force dont manquent les ouvriers qui ne se sentent unis entre eux par aucun lien : les rédacteurs de l'Atelier , bons juges en pareille matière, nous le disent expressément :

« Il y a chez tous les ouvriers qui possèdent une organisation, si imparfaite qu’elle soit, un sentiment de conviction de leur supériorité morale sur leurs frères isolés par l'égoïsme, divisés par l’intérêt mal entendu (I). »

M. Corbon, de son côté, remarque aussi que partout où va le compagnonnage, l’ouvrier est habile, même s’il n’est pas compagnon ; le travail est relativement bien fait, et « le salaire est plus élevé qu’ailleurs, sans compter que l’ouvrier est généralement sain de corps et de cœur. »' Au contraire parti) L'Atelier, numéro de décembre 18(3, p. 43.

tout où le compagnonnage ne pénètre pas, l’auteur du Secret du peuple affirme que l’ouvrage est plus mal fait, et le travailleur reste à un niveau plus bas que là où l’esprit de corps a conservé son ancienne force.

On voit que les ouvriers n’ont pas attendu la création des « sociétés de résistance, » pour tenter au moyen d’une entente commune la défense de leurs intérêts.

Cependant quelques services que les corporations et le compagnonnage eussent pu rendre autrefois aux classes laborieuses, ils devaient paraître bien insignifiants aux esprits ardents qui aspiraient, au lendemain de 1830, à renouveler la face de la terre par le triomphe de la démocratie la plus absolue.

Il ne s’agissait plus de protéger simplement les droits du travailleur contre la force Exagérée du capital : il fallait refaire la société du faîte à la base, en commençant par lui donner de nouveaux fondements bâtis sur un plan jusqu’alors inconnu.

Le premier architecte qui se présenta fut un disciple dissident de Saint-Simon, un homme de bien, aussi naïf qu'honnête, zélé catholique, fort enthousiaste et fort ignorant des tendances de la nature humaine. M. Bûchez, celui que nous devions voir dixhuit ans plus tard président de l’Assemblée constituante dans la fatale journée du 13 mai, s’inspirant, au lendemain de la révolution de Juillet, de la pensée de l’école avec laquelle il avait rompu, créa, une revue mensuelle, l'Européen , fcput exprès pour y exposer les miracles que devait réaliser l’associa-

tion. Son succès fut très-grand dans l’élite de la classe ouvrière, bien qu’il fût alors peu remarqué de la bourgeoisie. Si M.' Bûchez s’était contenté d'engager les ouvriers les plus intelligents et les plus laborieux à s’unir par groupes pour acquérir petit à petit, par la mise en commun de leurs efforts et des fruits de leur travail, un capital qui les mît à même de ne plus dépendre que d’eux, de devenir patrons à leur tour, il aurait donné là un conseil excellent , mais il n’y aurait pas eu besoin d’être grand maître ès sciences sociales et disciple de Saint-Simon le prophète, pour découvrir un remède tellement terre-àterre. D’ailleurs il n’est guère dans les tendances de l’esprit français de se contenter de vérités si humbles, et de se déranger pour donner des conseils purement individuels.Nous ne comprenons, en fait de réformes, que celles qui embrassent tout l’ensemble de l’humanité, et pleins de mépris pour les améliorations de détail, nous ne daignons nous occuper d’innover qu’à la condition de révolutionner tout l’univers. M. Bûchez était un vrai Français, les lecteurs de C Européen étaient encore plus de leur pays que lui. On se hâta donc de concevoir la première association qu’on aspirait à former comme le noyau de l’association universelle. «Elle devait, dit M. Gorbon, qui partagea d’abord ces brillantes illusions, elle devait être absorbante , unique , autant que possible , dans une profession donnée ; et toutes, convergeant vers le même but , devaient se tenir étroitement solidaires. En un mot, nous voulions constituer la communauté

de l’instrument de travail; et comme l’instrument de travail, dans la langue économique, comprend les machines, outils, capitaux mobiliers ou immobiliers, nous tendions donc bien positivement à la communauté de la propriété générale. Notre théoi'ie de la première heure ne se distinguait de celle des communistes purs qu’en ce sens seulement que, hors de l’atelier, chacun disposait à sa guise de son avoir. »

On tenait à donner aux associations ouvrières une grande faculté d’absorption; on déclara donc, contrairement à la loi civile, qu’elles seraient perpétuelles, et qu’une partie du capital social serait impersonnelle et inaliénable. Tout associé devait faire l'abandon d’une portion de ses bénéfices pour accroître indéfiniment le capital social impersonnel, et permettre à la société de recevoir de nouveaux membres au fur et à mesure qu’il s’augmenterait. Ce devait être comme une pompe aspirante, mise en jeu sans relâche par le dévouement des ouvriers associés, et finissant par amener tout le capital aux mains du travailleur ; on entrevoyait déjà le jour où personne ne pourrait plus se dispenser de travailler pour vivre.

Il est inutile d’ajouter que le travail à la tâche était proscrit, ce qui enlevait à l’activité du travailleur son stimulant le plus actif, puisqu’il cessait d’avoir en perspective un salaire proportionné à son effort et à son habileté. De même aussi, la part des bénéfices qui n’était pas attribuée à la communauté était répartie entre les associés au prorata du nombre

de leurs journées de travail, sans tenir aucun compte de la quantité réelle de travail fournie par chacun d’eux. A quoi bon alors se fatiguer et s’imposer des efforts dont on ne devait pas profiter? M. Corbon dit avec infiniment de raison qu’on avait compté sans la nature humaine qui ne se prête pas à de telles expériences. « Le groupe d’ouvriers qui a emprunté ce plan d’organisation du travail, et qui l’a propagé le mieux qu’il a pu, semblait avoir conscience de l’impossibilité de réaliser un système qui exigeait tant d’abnégation et d’efforts soutenus. La preuve, c’est qu’il ne fit pas de grands efforts pour prêcher d’exemple. J’en sais quelque chose. Je me rappelle parfaitement que je sentais et que j’ai dit tout haut plus d’une fois, que j'aorais grand’peine à me plier aux exigences d’un pareil ordre de choses. C’est ainsi malheureusement que nous sommes toujours disposés à demander à autrui de faire ce dont nous nous dispensons personnellement. Nous pensions donc avoir rempli notre tâche en propageant l’idée. Si nous l’avions mise sérieusement en pratique, les impossibilités nous eussent frappés bien plus tôt (1). »

Une première association, celle des ouvriers menuisiers, tenta de s’établir sur ces bases. Elle fut fondée le 10 septembre 1831, et ses statuts furent rédigés par M. Bûchez. Mais malgré tous les efforts du célèbre publiciste, malgré la bonne volonté des ouvriers eux-mêmes, la société ne put jamais s’établir d’une

(1) Corbon, les Écrits du peuple de Paris , 2® part., chnp. il.

manière sérieuse, et elle n’a jamais réellement fonctionné. Diverses autres associations qui tentèrent de se fonder sur les mêmes bases, n’eurent pas un meilleur sort. «Une seule a survécu, dit M. EugèneVéron, à qui nous empruntons un grand nombre de ces faits, celle des ouvriers bijoutiers en doré, fondée en 1834. Elle ne comprenait d’abord que quatre associés ; ce nombre s’éleva un moment jusqu’à dix-huit; mais en 1831 il était retombé à douze, et aujourd’hui (1) il n’est que de huit. » Mais il s’en faut qu’elle soit toujours restée fidèle à la théorie qu’elle avait adoptée à sa naissance. Ainsi M. Corbon nous apprend que le capital impersonnel qu’on s’était promis de rendre inaliénable autant que la loi le permettrait, a été partagé au bout de dix ans. D’autre part, les conditions rigoureuses de sa constitution en font un cercle fermé. Aussi cette association qui devait absorber tous les travailleurs de l’univers, s’est-elle trouvée, au bout de trente années d'existence, modestement réduite à huit membres. Encore M. Véron fait-il remarquer avec beaucoup de justesse que si elle a réussi malgré les erreurs de ses statuts, cela s’explique par le caractère des associés. « Ce sont, dit-il, des hommes profondément religieux qui trouvent dans l’exaltation de leurs croyances une compensation aux stimulants moraux qu’ils se sont enlevés. Voilà pourquoi ils se résignent à rester dans

(1) Le livre de M. Véron (les Associations ouvrières) a paru en 1865.

un état voisin de la gêne, pendant que l’association prospère et que la communauté s’enrichit. On voit donc bien que ce ne peut être là un modèle à proposer aux autres associations qui ne peuvent pas toutes être composées de saints. »

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