LES COALITIONS. — LES GRÈVES. — LES SOCIÉTÉS DE RÉSISTANCE
Longtemps avant que la première de ces sociétés, dont nous venons de rappclerl’histoire, se fût fondée, il s’était créé des associations d’un caractère tout différent qui ont joué un grand rôle dans le monde économique. Nous voulons parler des coalitions. La société coopérative est une association permanente qui a pour but la production, puis le partage des fruits du travail commun ; la coalition est une association le plus souvent temporaire, formée en vue de la guerre, tantôt offensive tantôt défensive, entre le travail et le capital. Dès les premiers jours de notre grande révolution, les coalitions furent à Paris
un des principaux soucis du gouvernement, et l’Assemblée constituante n'hésita pas à les repousser par une loi, car elle craignait de voir renaître sous cette forme nouvelle les corporations qu’elle venait de supprimer (1).
Le code pénal s’empara du même esprit, et défendit la coalition, c’est-à-dire l’entente, quelque pacifique qu’elle fût, soit des ouvriers pour refuser leur travail aux conditions offertes par les patrons, soit des patrons pour diminuer les salaires de leurs ouvriers. Mais cette loi, tout en paraissant faire la part égale aux deux partis, était très-facile à éluder pour les maîtres qui, peu nombreux, pouvaient aisément se réunir et s’entendre, tandis que les ouvriers, à cause de leur grand nombre, ne pouvaient parvenir à s’accorder sans des réunions bruyantes et tumultueuses qui semblaient attirer d’clles-mêmes l’intervention de la justice.
11 ne se passa guère d’années sous la Restauration sans que les tribunaux eussent à juger un ou plusieurs procès de coalition; le nombre des affaires de ce genre augmenta considérablement sous la monarchie de Juillet, non que les parquets fussent devenus plus rigoureux pour les ouvriers en grève, mais parce que l’élévation du prix de toutes choses et l’accroissement de la fortune publique rendaient plus nécessaires que sous le régime précédent des
( 1 ) On trouvera l’histoire de ces coalitions dans le livre déjà cité de M. Levasseur, liv. I, ch. ii.
augmentations de salaire, auxquelles les patrons se souciaient fort peu de consentir. On peut dresser avec la collection de l'Atelier la liste complète des condamnations auxquelles donna lieu ce genre de délit depuis 1840. Le nombre en est effrayant. Ces procès, regrettables au point de vue du droit naturel, avaient au point de vue politique un inconvénient de premier ordre. Chaque fois qu’une affaire de ce genre faisait un peu de bruit, la presse gouvernementale s’élevait contre les ouvriers, les organes de l’opposition dynastique gardaient la plupart du temps un silence prudent, et la cause des « travailleurs » ne se trouvait soutenue que par les feuilles radicales, le National et la Reforme. Dès lors, des ouvriers, dont la plupart s’étaient jusque-là tenus loin de toute tendance politique, passaient avec armes et bagages, — avec armes surtout, — dans les rangs du parti révolutionnaire. Le gouvernement se fit ainsi de nombreux ennemis, qu’il retrouva dans la rue un fusil à la main le 24 février.
Le gouvernement provisoire ne rendit pas de décret pour abolir les articles du code qui interdisaient les coalitions; il se contenta de ne pas les appliquer. Dès l’année suivante, on vit qu’ils n’étaient nullement tombés en désuétude.
« Depuis 1849, dit M. Levasseur (1), les coalitions avaient ôté nombreuses, quelques-unes bruyantes. Les tribunaux poursuivaient chaque année, en
(t) Histoire des classes ouvrières , liv. VI, chap. m.
LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES. 4t
moyenne, soixante-quinze coalitions d’ouvriers, huit de patrons, et prononçaient plus de quatre cents condamnations. On retrouvait souvent dans ces procès les mêmes scènes de violence que sous Louis- Philippe. » Cependant, à peine ces condamnations étaient-elles prononcées par les tribunaux que l’empereur accordait, ou même donnait sans qu’on la lui demandât, la grâce des condamnés. On n’avait, suivant l’expression fort juste des ministres dans un rapport confidentiel, « ui les avantages d'une législation pénale empreinte de sévérité, ni l’honneur et le bénéfice d’une législation libérale. » On se décida donc à réformer les articles 414, 415, 416 du code pénal, en établissant une distinction entre la coalition simple, qui était permise, et la coalition accompagnée de violences, de manœuvres coupables, d’atteintes aux droits et à la liberté des patrons ou des ouvriers, qui était punie de peines assez sévères. Cette loi, qui eut pour rapporteur M. Emile Ollivier, et dont la discussion excita dans tous les camps une vive émotion , fut votée dans la session de 1864; c’est encore elle qui régit aujourd’hui cette matière. Tout le monde se rappelle les immenses grèves qui se produisirent presque aussitôt, et les violences profondément regrettables auxquelles plusieurs d’entre elles donnèrent lieu. Quelques mois après le vote de la loi qui autorisait les coalitions, l’Association internationale des travailleurs se fondait à Londres ; à partir de ce moment la plupart des grèves importantes furent ou suscitées ou tout au
moins subventionnées par elle. Mais avant d’entrer dans le cœur môme de notre sujet en montrant l’Internationale à l’œuvre, il nous reste à dire quelques mots sur certaines sociétés qui furent pour ainsi dire son berceau.
Tous les faits que nous avons exposés jusqu’ici sont établis d’une manière certaine par des documents officiels ; on a déjà fait l’histoire des associa tions de production ; il sera facile de la continuer en en prenant les éléments dans des journaux et dans des actes publics. L’histoire des grèves serait aussi très-facile à écrire, puisque chacun de ces incidents de la lutte entre le capital et le travail a laissé des traces matérielles qu’on peut retrouver dans les publications des ouvriers, des patrons, dans les livres des économistes et dans les archives des tribunaux. Mais il y a une histoire qui ne peut encore se faire que très-difficilement, c’est celle des sociétés permanentes organisées par les ouvriers soit en vue de résister à tout empiétement de leurs patrons, soit pour prendre l’offensive à leur tour et obtenir des augmentations de salaires ou des réductions dans la durée du travail. On sait qu’en France aucune association ne peut se former qu’avec l’autorisation du gouvernement; or, aucun des gouvernements qui se sont succédé en France ne pouvait autoriser la formation d’une société fondée pour organiser la guerre entre les patrons et les ouvriers. Des sociétés de ce genre n’en ont pas moins existé depuis de longues années; mais elles ont dû soit se cacher soigneuse-
ment et vivre à l’état (le société secrète, soit dissimuler leur vrai but en se déguisant en sociétés de secours mutuels, d’enseignement professionnel, de lecture, etc. Mais l’administration ignorait ou faisait semblant d’ignorer ces réunions clandestines. Aucun procès ne révélait l’existence de la société, qui finissait soit par se dissoudre et disparaître, soit par se fondre dans une société plus vaste, sans avoir laissé dans aucun document publié une trace quelconque de son existence. D'autres fois, un procès politique ou une affaire de coalition permettait de deviner, d’affirmer même l’existence d’une ou de plusieurs de ces ligues défensives ou offensives ; mais leurs membres niaient.avcc énergie devant le tribunal, et l’historien peut craindre qu’à ses affirmations reposant sur une étude attentive des faits, on ne vienne opposer de nouveau ces dénégations officielles des témoins les plus intéressés. Nous pouvons seulement indiquer ici le mouvement général de ces associations. Les typographes parisiens furent, croyonsnous, les premiers qui s’unirent ainsi. Le but de leur union ne fut primitivement que de se défendre contre toute tentative de réduction de leurs salaires. 11 est inutile d’ajouter que bientôt ils passèrent de la défensive à l’offensive. D’autres ouvriers d’un môme corps d’état se liguèrent de môme, non-seulement à Paris, mais encore dans toute la France. Puis ces sociétés, primitivement isolées, comprirent l’intérêt qu’elles avaient à se rapprocher, à s’entendre et à se fondre les unes dans les autres. De cette façon, les
groupes d’abord peu nombreux et sans lien entre eux, devinrent peu à peu des masses énormes et compactes dont la force put à certains moments paraître irrésistible. On s’entendit non-seulement entre plusieurs professions voisines dans la même ville, mais entre villes voisines, puis avec les groupes analogues des provinces les plus éloignées. Il ne restait plus qu’à amener une entente avec les ouvriers placés en dehors des frontières du pays. Nous allons voir quelles circonstances amenèrent les associations françaises à franchir ce pas.