‹ Histoire de l'Internationale (volume 2)Chapitre 4 sur 115 · LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES SOUS LE GOUVERNEMENT DE DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES SOUS LE GOUVERNEMENT DE DÉCEMBRE

Le gouvernement impérial se montra à ses débuts fort peu bienveillant pour les sociétés ouvrières qui avaient pu vivre jusqu’au 2 décembre. Disposé ù. voir partout des éléments de conspiration, il supprima la plupart de celles qui survivaient, sociétés de production, de consommation ou de secours mutuels sans trop distinguer l’objet qu'elles se proposaient. Mais au bout de quelques années, l’idée d’association qui avait paru morte, reprit tout à coup une nouvelle force, et finit par être aussi favorablement accueillie etparlabourgeoisie et par le gouvernement lui-même que par les classes ouvrières.

L’expérience de 1848 avait profité. On ne demandait plus à l’État un patronage qu’on avait fini par regarder comme plus malfaisant qu’utile. Il était peu ou point question d’égalité des salaires; les ouvriers, — ceux du moins qui s’associqjent, — comprenaient que le capital est un élément indispensable de la production, et ils reconnaissaient qu’il était juste où nécessaire de lui faire sa part dans les fruits d’un travail qui n'aurait pu s’accomplir sans lui. Le capital de son côté ne semblait plus avoir peur des associations. En 1863, M. Béluze fondait à Paris la Société du crédit au travail , qui avait pour but « de créditer les associations actuellement existantes et d’aider à la formation de nouvelles associations de production, de consommation et de crédit. » Cette société, qui a fini par tomber dans ces dernières années, parut un instant appelée à jouer un rôle aussi heureux qu’important. De nombreuses sociétés de production se créaient avec son appui et ses capitaux ; elle recevait les fonds de beaucoup de Crédits mutuels, elle escomptait le papier d’un grand nombre de sociétés coopératives, et elle grandissait rapidement elle-même, car, pendant les trois premières années de sa courte existence, le nombre de ses sociétaires et le chiffre de son capital avaient décuplé. MM. L éon Say et Walras fondaient de leur côté la Caisse d’escompte des associations populaires , qui prospérait rapidement, et l’empereur cherchant à favoriser alors le mouvement que son gouvernement avait violemment combattu en!852, donnait 500,000 francs

pour constituer une Caisse des associations coopératives. Dans les départements cinq ou six caisses du même genre se formèrent entre 1 8G4 et 1867; M. Levasseur cite entre autres la Société lyonnaise de crédit au travail , la Banque de crédit au travail de Lille, et le Crédit populaire de Colmar. Dans la seconde moitié de l’année 1866, on comptait déjà à Paris cent vingt crédits mutuels, sept sociétés de consommation, cinquante et une sociétés de production, et dans les départements, une centaine de sociétés de diverses espèces en fonction ou en formation (1).

On put croire un moment qu’on assistait non certes au début delà rénovation universelle rêvée par les socialistes, mais à la première période d’une révolution pacifique et profonde qui allait s’opérer peu à peu dans le commerce et dans l’industrie. C’était une erreur. Ce mouvement , qui semblait devoir prendre chaque jour de nouvelles forces, ne tarda pas à s’arrêter et sans qu’il se fût produit ni une crise commerciale ni une crise politique, la plupart de ces sociétés qui paraissaient tout à l’heure sur le point de tout conquérir disparurent une à une et opérèrent à petit bruit des liquidations plus ou moins désastreuses. 11 nous serait impossible de dire combien il en subsistait encore l’an dernier au moment de la déclaration de guerre, mais nous avons tout lieu de croire que le nombre en était bien restreint (2).

(1) Levasseur, Histoire des classes ouvrières, liv. VI, cb. vt.

(2) Aux élections complémentaires du 2 juillet do cette année, celles des associations qui subsistent encore ont publié

Presque toutes s’étaient heurtées à des écueils signalés à l’avance par quelques hommes de bon sens,

un manifeste très-modéré, destiné à combattre l’abstention ; il se terminait ainsi : « Qui clioisirons-nous? avant tout des hommes d’ordre qui veulent le maintien de la République. Qu’avons-nous à gagner aux révolutions? Rien. Qu’avons-nous à gagner au maintien de l’ordre et de la République ? Tout. Venez donc à nousj étudions avec soin nos candidats, et ensuite : au scrutin ! C'est la seule arme des citoyens honnêtes et travailleurs.

« Un Comité d’initiative des associations ouvrières. »

Cette affiche, qui engageait les électeurs à s’adresser « h l’un des délégués, tû, rue Mayran, » avait été imprimée & l’Imprimerie nouvelle (association ouvrière), rue des Jeûneurs, 14, chez G. Masquin et Comp.

Une autre affiche imprimée par l’Association générale typographique, rue du Faubourg-Saint-Denis, 19, donnait une « liste des canditats républicains des associations ouvrières, des employés de l’industrie, du commerce et des administrations. »> Cette liste ne contenait que cinq noms, placés dans l’ordre suivant :

MM. Cohadon, fondateur et gérant de la Société coopérative des maçons; — Maumy (Jules), manufacturier; — Muneaux, fondateur et gérant de la Société coopérative des lunetiers; — Dreux, fondateur et garant de la Société coopérative des serruriers pour meubles; — Pioche (Joseph), directeur de la Société coopérative de consommation de l’Union des comptoirs agricoles et industriels; fondateur et président du conseil de surveillance de la Société coopérative de production de l’ébénisterie et de l’ameublement.

Au-dessous de ces noms se trouvaient ces deux lignes qui méritent d’étre notées comme signe des idées modérées de ces candidats et de leurs partisans :

« But à atteindre ; coopération équitable du travail et du capital. »

Il serait intéressant de savoir au juste combien de voix ont été données aux représentants des associations coopératives; mais les journaux ne nou l’ont pas appris.

dont on s’était refusé à écouter les sages conseils et les tristes mais véridiques prédictions.

Nous ne voulons ni ne pouvons examiner ici un à un tous les obstacles qui rendent, non certes impossible, mais très-difficile le succès de ces associations; cependant il en est un principal que nous croyons utile de signaler dans cette préface à l’histoire de l’Internationale, parce que cet obstacle tient aux passions qui ont le plus puissamment aidé à la formation, au développement et au formidable succès de cette exécrable société.

Quand une association se fonde, non dans un but purement négatif, pour propager la haine etla guerre, mais dans un but positif, pour produire et vendre ses produits , il ne suffit pas de bras qui travaillent, il faut encore une tête qui dirige ses efforts; il faut que la besogne à faire soit répartie entre les travailleurs; il faut que l’ouvrage livré par eux soit examiné pour qu’on s’assure qu’il est bien fait; il faut acheter des outils, des matières premières, sans se laisser tromper sur leur qualité ou sur leur prix ; il faut les employer à fabriquer des- produits de nature à plaire aux consommateurs; une fois qu’ils sont fabriqués, il faut leur trouver des débouchés ; il faut savoir ne les vendre qu’à des gens qui puissent faire honneur à leur signature si l’on est foicé, comme c’est généralement le cas, d’accepter en payement, non pas de l’argent, mais des billets à échéance plus ou moins longue. Il faut donc que celui ou ceux des associés qui joueront ce rôle de direction et de contrôle possèdent

une foule de connaissances parfaitement inutilesàceux qui ne fournissent à la société que le travail de leurs mains. Ces directeurs, ou, pour les appeler par le seul nom que l’humeur égalitaire et quelque peu jalouse des associés consente à leur donner, ces gérants qui doivent avoir plus d’instruction, plus d’intelligence, plus de goût, plus de finesse d’esprit, plus de souplesse de caractère que leurs camarades, sous peine d’un échec pour la société et de la ruine pour chacun des associés, ne seront-ils, comme droits de tout genre et comme rémunération quotidienne et comme part dans les bénéfices, que les égaux de ces hommes auxquels ils doivent être supérieurs à peu près en tout? La plupart du temps on a résolu cette question par l’affirmative ; mais comme la force des choses est supérieure à toutes les décisions d’une société quelle qu’elle soit, les associations ont été presque toutes dans l’impossibilité de trouver dans de pareilles conditions des gérants capables, et quand ce n’était pas l’indiscipline intérieure qui les tuait, elles périssaient parce qu’elles étaient mal dirigées et mal administrées. Lorsqu’au contraire on consentait à donner à ces chefs élus le droit de commander et d’agir avec une suffisante liberté; quand, en même temps, on leur accordait des avantages pécuniaires un peu en rapport avec le degré d'intelligence et de connaissances de tout genre qu’ils devaient posséder, ils devenaient aussitôt l’objet de jalousies si vives, qu’on ne tardait pas à leur rendre l’exercice de leurs fonctions impossible.

LES ASSOCIATIONS OUVRIERES. Xï

La force des choses amena en présence de cette grosse question du gérant trois ou quatre solutions difîéi*entes, presque toujours également désagréables aux ouvriers qui s’étaient unis dans l’espoir d’urriver rapidement à l’aisance sans avoir désormais de supérieurs. Dans la plupart des cas, l’indiscipline des associés et l’incapacité des gérants amenèrent plus ou moins rapidement la ruine ; dans d'autres cas, un tout petit nombre des associés primitifs parvinrent, grâce à la retraite ou à la lassitude des autres, à se transformer en de véritables patrons et conduisirent plus ou moins bien l’entreprise dans des conditions à peu près semblables à celles des usines fondées et dirigées par des « bourgeois. » Quelquefois un gérant, à la fois incapable et malhonnête, précipita la crise suprême en disparaissant une belle nuit avec les débris du capital social. Enfin, ou vit même quelques-unes de ces républiques transformées brusquement par un coup d’autorité en monarchies absolues. Ainsi l’association des menuisiers en fauteuils, fondée en 1848 avec quatre cents membres, et reconstituée en 4849 après de nombreux déchirements intérieurs avec vingt associés seulement, subit encore, pendant plusieurs années, de nombreuses vicissitudes. Enfin, peu de temps après le 2 décembre, le gérant, M. Antoine, s’empara du pouvoir absolu: «Eh bien! oui, disait-il à un Allemand, M. Huber, qui visitait la France et l’Angleterre pour étudier la coopération, oui, j’ai fait mon petit coup d’État tout comme un autre. Et pourquoi ne l’au-

rais-jc pas fait puisqu’ils tournent si bien, les coups d’État? Ce qu’il nous faut en toutes choses, à nous autres Français, c’est une bonne et forte autorité. » Ajoutons que longtemps avant que le héros sur lequel il réglait sa conduite eût conduit la France jusqu’à Reischoffen et Sedan, le dictateur des menuisiers en fauteuils s’était trouvé réduit à disparaître, et que sa disparition était accompagnée de circonstances peu édifiantes.

Dans un pays beaucoup moins favorable aux coups d’État, en Angleterre, M. Huber trouva aussi des gérants à poigne qui avaient su imposer leur pouvoir à leurs anciens égaux : l’histoire de l’un d’entre eux est des plus intéressantes, et l’on nous pardonnera de lui consacrer quelques lignes.

Il y avait, il y a longtemps, à Londres (cette histoire véridique commence comme un conte de fées), sept frères tous gigantesques, nommés Musto, qui étaient tous ouvriers constructeurs de machines. L’aîné, William, beau parleur et agitateur distingué, se mit un jour à la tête d’une grève où il entraîna tout naturellement ses six frères. Au bout d’un certain temps l’un d’eux, John, voyant toutes les ressources de la famille épuisées, fermement décidé à ne pas redemander d’ouvrage aux « patrons » , mais comprenant d’autre part l’absolue nécessité de se remettre à la besogne, proposa aux autres de s’associer et de travailler pour leur compte.

Il avait lu quelques numéros du Christian socialist; il s’était renseigné auprès de quelques amis déjà lan-

cés dans le mouvement coopératif, et de quelques philanthropes de Lincoln’ s Inn, ce qui lui avait donné, grâce à sa pénétration naturelle, une idée suffisante du but et des moyens de ces sociétés alors nouvelles. Avec ses frères, moins l’orateur William, et deux ou trois de leurs compagnons, en réalisant leurs dernières ressources et en contractant un petit emprunt, ils réunirent une centaine de livres sterling, et ouvrirent un atelier. Mais l’affaire ne marchait pas : chacun voulait commander et personne ne consentait à obéir ; les clients ne venaient pas, le crédit s’éloignait. John Musto s’adressa alors à ses associés :

« Comment voulez-vous, leur dit-il, que les gens traitent avec vous, quand ils ne savent pas quel est l’homme de l’affaire ? Les gens, vous savez, ont besoin d’avoir affaire avec quelqu’un. D’ailleurs on nous trouve toujours nous querellant et discourant au lieu de travailler. Cela ne peut pas aller ainsi, et pour ma part je n’y tiendrai pas longtemps; non, le diable m’emporte ! Voulez-vous que je vous dise ce qu’il y a? Il y a que pas un de vous n’est en état de diriger l’affaire, et alors comment pourriez-vous la diriger tous ensemble? Or, moi, je peux la diriger, et vous le savez bien, et si vous ne me laissez pas mes coudées franches, tout sera fini entre nous. Je ferai mon chemin tout seul. » Le brave John Musto fit ainsi son coup d’État, et il avouait à M. Iluber en riant qu’il avait, en guise de péroraison à ce discours éloquent, montré une paire de poings musculeux.

Quelque temps après, la Société coopérative de

Manchester engageait les associations protégées par elle à répondre par écrit à diverses questions importantes qu’elle leur soumettait. Elle leur demandait, entre autres choses, à quelle cause chaque association attribuait essentiellement sa réussite, et quelle recommandation son expérience lui ferait envisager comme la plus importante pour les associations futures. Les mécaniciens associés de Londres répondirent : Mettre la direction entre les mains d’vn petit nombre. 11 est à croire que cette fois John Musto n’avait pas eu besoin, pour déterminer cette réponse, de l’éloquence de ses fameux poings.

Ajoutons que cette Société, fondée en 1852 avec 2,500 francs en partie empruntés, possédait, en 1854, plus de 70,000 francs. Il est vrai qu’elle disparut en 1857. Mais elle a succombé à une crise qui emportait en même temps qu’elle un grand nombre d’entreprises particulières , et sa chute ne prouve rien ni contre le principe de l’association ni contre la nécessité d’une direction intelligente remise à un seul homme ou àuu très-petit nombre (1).

John Musto, dans son mémorable discours à ses associés, a prononcé un mot profond qu’on ne saurait trop méditer, parce qu’il suffit pour expliquer, d’une part, le peu de succès de presque toutes les associations, et d’autre paî t le nombre immense des adhésions recueillies eu quelques années par l’Intcr-

(1) Nous empruntons celle histoire au livre excellent de M. Eugène Véron : les Associations ouvrières, l re part., ch. 3.

nationale. Je ferai mon chemin tout seul. Voilà précisément ce qui fait la puissance de la plupart des fabriques, des usines, des maisons de banque et de commerce dirigées par des « bourgeois.» C’est que la force même des choses ne place guère à leur tête que des hommes assez instruits et assez intelligents pour faire leur chemin tout seuls, que les hommes qui se sentent assez de valeur pour faire leur chemin tout seuls ne se soucient pas de partager les bénéfices auxquels ils ont le droit de prétendre avec une multitude d’associés qui les aideront, il est vrai, par l’apport de leurs petits capitaux, mais qui, par inintelligence, par ignorance ou même par la plus malencontreuse jalousie, entraveront toutes leurs opérations et gêneront tous leurs mouvements. Quand on est capable de devenir le chef réel et sérieux d’une grande exploitation qu’on dirigera en toute liberté et dont on recueillera les bénéfices, soit en totalité, soit au moins dans une proportion très large, peut-on se contenter d’exercer dans une association un pouvoir incertain, précaire, insuffisant, et de n’être récompensé du mal qu’on s’y donnera que par une part des bénéfices il peine supérieure à celle du dernier des manœuvres associés? Pour cela il faut être un héros, un saint. Or, les héros et les saints sont rares en tout temps et en tout pays.

D’autre part, l’immense multitude des travailleurs qui, ne se sentant pas ces facultés exceptionnelles, se reconnaissent au fond de leur cœur parfaitement incapables de faire leur chemin tout seuls, et qui ont vu

d’ailleurs échouer une à une la plupart de ces associations sur lesquelles ils avaient compté pour la réalisation d’espérances longtemps caressées, cette mul titude, on le comprend de reste, é! ait toute prête à se rallier aux hommes qui lui promettaient de la mener promptement par des voies en apparence moins ardues à satisfaire ses convoitises depuis longtemps éveillées, ses appétits éternellement inassouvis.

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