‹ Histoire de l'Internationale (volume 2)Chapitre 7 sur 115 · L’EXPOSITION DE LONDRES DE · texte numérisé non relu

L’EXPOSITION DE LONDRES DE

LA FÊTE DE LA FRATERNISATION INTERNATIONALE A LA TAVERNE DES FR VNCS- MAÇONS.

On a souvent attribué à Mazzini la première idée de la fondation de l’Association internationale des travailleurs. C’est une erreur contre laquelle ont vivement protesté «à diverses reprises les membres de cette société qui, malgré leur amour pour le bouleversement, ont peut-être autant de haine pour la bourgeoisie révolutionnaire à laquelle appartient le célèbre agitateur italien, que pour la bourgeoisie conservatrice.

Nous avons vu que depuis bien des années, des

associations ouvrières de plus en plus vastes s’établissaient au grand jour en Angleterre, où la loi leur permettait de se fonder et de vivre; en secret ou sous un déguisement quelconque, en France, où les associations sont soumises au régime de l’autorité préalable. Il ne restait à ces sociétés, déjà si puissantes dans leurs pays respectifs, qu’à franchir le détroit pour aller s’associer entre elles.

L’Exposition universelle de Londres, en 1862, leur fournit l’occasion qui leur manquait; tout le monde, de ce côté de la Manche, mit le plus naïf empressement à faciliter ce voyage aux socialistes français.

Dès le 29 septembre 1860, le Progrès de Lyon conseillait aux ouvriers de se cotiser entre eux, afin de permettre à leurs délégués d’aller admirer les merveilles du grand congrès industriel qui se préparait à Londres. M. Arlès Dufour trouvait l’idée excellente et se hâtait de déclarer que la Commission impériale « ne négligerait rien pour obtenir des compagnies de chemins de fer les plus grandes facilités et des prix exceptionnellement bas » en faveur de ces intéressants voyageurs.

L'Opinion nationale espérait bien que l’exemple donné par les ouvriers lyonnais entraînerait tous les grands centres industriels et manufacturiers de la France : « La visite, disait ce journal, que feraient nos ouvriers à leurs camarades d’Angleterre établirait entre eux des relations profitables à tous sous tous les rapports; en même temps qu’ils pourraient se rendre compte par eux-mêmes des grands tra-

vaux artistiques et industriels qui figureront a Londres, ils sentiraient mieux la solidarité qui les lie, les vieux levains de discorde internationale s’apaiseraient et les jalousies rivales feraient place aux salutaires efforts d’une fraternelle émulation. » En conséquence l'Opinion nationale se ralliait de grand cœur à l’idée émise par le Temps d’ouvrir une souscription nationale, afin de payer aux délégués des grands centres manufacturiers les frais de voyage déjà considérablement réduits par l’intelligent empressement du gouvernement impérial.

De tous les côtés on faisait la partie si belle aux futurs voyageurs, qu’un ouvrier lyonnais ne put s’empêcher d’écrire au Progrès de Lyon qu’il flairait un piège :

« Quand l’initiative vient d’en haut, disait ce canut méfiant, 'de l’autorité supérieure ou des patrons, elle n’inspire aux ouvriers qu’une médiocre confiance. Ils se sentent ou se croient dirigés, conduits, absorbés, et les meilleures tentatives sont rarement couronnées de succès. »

Il faut pourtant avouer que, en cette circonstance, « le succès » a beaucoup plus répondu aux désirs du correspondant soupçonneux de la feuille démocratique, qu’à ceux de M. Arlès Dufour, de l’empereur Napoléon III et des rédacteurs du Temps et de 1 Opinion nationale.

Un projet si ardemment favorisé par tout le monde à la fois ne pouvait manquer de réussir, et les délégués, presque tous choisis par leurs camarades,

comme il fallait s’y attendre, dans la partie la plus avancée et la plus passionnée de la classe ouvrière, arrivèrent à bon port à Londres par une belle journée de l’été de 1862 .

Nous n’avons pas eu jusqu’ici l’occasion de vérifier jusqu’à quel point ils se sont bien rendu compte, comme on les y engageait, « des grands travaux artistiques et industriels» qui figuraient dans les galeries de l’Exposition, mais ils sentirent à merveille « la solidarité qui les lie, » et « les vieux levains de discorde internationale », qui n’avaient plus depuis longtemps rien de fort dangereux, furent remplacés bien vite par les levains tout frais de discorde sociale, dont on peut admirer en ce moment dans nos rues en cendres la merveilleuse énergie.

Ce serait pourtant une erreur de supposer que les délégués partirent de France avec toutes les passions sauvages que nourrit aujourd’hui la société à la fondation de laquelle ils allaient concourir. On se tromperait également si l’on s’imaginait qu’ils trouvèrent en Angleterre ces passions poussées au degré où nous les voyons maintenant ; non, l’étude attentive de tous les documents prouve un fait, d’ailleurs fort vraisemblable par lui-méme : c’est que, dans l’Internationale comme dans d’autres associations politiques et même dans certaines assemblées nationales, dans le long Parlement par exemple ou dans la Convention, les passions individuelles, déjà violentes, s’aigrirent encore et devinrent plus terribles par leur contact perpétuel; que les hommes les plus intelli-

gents et les moins emportés furent bientôt débordés par de moins intelligents et de plus violents, qui se trouvèrent ensuite dépassés ùleur tour par un nouveau flot de frénétiques pour lesquels ils étaient eux-mêmes trop calmes et trop modérés. Beaucoup des premiers fondateurs français de l’Internationale ont refusé de s'associer aux excès de leurs successeurs ; ils passent aujourd’hui à leurs yeux pour des renégats, et s’ils n’ont pas été traités par eux comme les Girondins par les Montagnards, c’cst que la Commune n’a pas duré assez longtemps et n’a pas étendu son pouvoir assez loin pour immoler tous les objets de sa haine.

Mais revenons à Londres et à l’Exposition de 1862.

Le 5 août, « la fête de la fraternisation internationale » réunissait à la hiverne des francs-maçons tous les délégués. Les ouvriers anglais y lurent un«r adresse à leurs frères de France qui nous est parvenue à peu près en entier, grâce aux fragments divers que M. Murat en cita devant le tribunal de la Seine, lors des procès intentés en 1868 et en 1870 à l’Internationale.

Cette adresse est assez intéressante pour que nous en reproduisions ici tous les passages que nous en donnent ces deux discours :

Nous, ouvriers anglais, saisissons avec bonheur l’occasion de votre présence à Londres, pour vous tendre une main fraternelle, et nous vous disons de tout cœur: Soyez les bienvenus...

. Dans des siècles d’ignorance et d’obscurantisme, nous

n’avons su que nous haïr ; c’était le règne de la force brutale. Aujourd’hui, sous l’égide de la science civilisatrice, nous nous renconlrons comme enfants du travail; le règne de la force morale est venu. . .

• Quoique l’avenir semble nous promettre la satisfaction de nos droits et de nos espérances, nous ne devons pas nous dissimuler que nous n’y arriverons pas sans des luttes sérieuses : l’égoïsme rend trop souvent les hommes aveugles à leurs véritables intérêts et produit la division et la haine lù où il devrait n’y avoir qu’amour et solidarité.

De la même manière que nos dissensions nationales ont été ruineuses pour nos patries respectives, nos divisions sociales seront fatales à ceux que la concurrence entraînera contre leurs frères.

Aussi longtemps qu’il y aura des patrons et des ouvriers, qu’il y aura concurrence entre les patrons et des disputes sur les salaires, l’union des travailleurs entre eux sera leur seul moyen de salut.

I.a concorde entre nous et nos patrons est le seul moyen de diminuer les difficultés par lesquelles nous sommes entourés .

Le perfectionnement des machines, que nous voyons se multiplier de toutes parts, et la production gigantesque qui est la conséquence de l’application de la vapeur et de l’électricité, viennent tous les jours changer les conditions de la société. — Un problème immense est à résoudre, celui de la rémunération du travail. A mesure que la puissance des machines s’accroît il devra y avoir moins de nécessité pour le travail humain. Que fera-t-on de ceux qui sont sans travail? devront-ils rester improductifs et comme éléments de concurrence? Les laissera-t-on mourir de faim, ou les nourrira-t-on aux dépens de ceux qui travaillent?

Nous ne prétendons pas résoudre ces questions, mais nous disons qu’elles doivent être résolues, et que pour cette tâche ce n’est pas trop de demander le concours de tous : des philosophes, des hommes d'Etat, des historiens, des

patrons et des ouvriers de tous les pays / U est du devoir de tout homme de prendre sa part de ce travail .

Bien des systèmes ont été proposés pour fa solution de ce problème : la plupart ont été de magnifiques rêves, mais la preuve que la vérité n’a pas été trouvée, c’est que nous la cherchons encore.

Nous pensons qu'en échangeant nos pensées et nos observations avec les ouvriers des différentes nationalités nous arriverons à découvrir plus vite les secrets économiques des sociétés. Espérons que maintenant que nous nous sommes serré la main, que nous voyons que comme hommes, comme citoyens et comme ouvriers, nous avons les mêmes aspirations et les mêmes intérêts, nous ne permettrons pas que notre alliance fraternelle soit brisée par ceux qui pourraient croire de leur intérêt de nous voir désunis; espérons que nous trouverons quelque moyen international de communication, et que chaque jour se formera un nouvel anneau de la chaîne d’amour qui unira les travailleurs de tous les pays.

Dans cette adresse qui est pour ainsi dire l’acte de naissance de l’Internationale, on trouve sans doute certaines erreurs, certaines illusions; mais le ton en est convenable et modéré, il n’y est pas fait ouvertement appel à la violence , et il ne paraît même pas que la force brutale soit la puissance sur laquelle les rédacteurs de cette pièce aient au fond de leur cœur placé leur espoir. Mais une chose bien digne de remarque (car c’est un signe de la marche que suivaient fatalement les idées dans l’Association internationale), c’est que les passages les plus modérés de cette adresse ne furent cités par

M. Murat que dans le premier procès; le paragraphe relatif à l’utilité de la concorde entre patrons et ouvriers, et celui où l’on fait appel pour la solution de certains problèmes, au concours des patrons et des ouvriers de tous les pays, avaient été lus devant le tribunal en 1868, ils furent retranchés en 1870, sans doute pour ne pas détourner de la société de nombreux adeptes que ces sages idées auraient pu révolter; et pourtant M. Murat est, dans l’Internationale, une sorte de Girondin, presque un renégat. Par le chemin qu’il avait parcouru en deux ans, jugez du progrès que les passions antisociales avaient pu faire pendant le même temps chez les Montagnards de l’association !

Après avoir entendu ce discours, les délégués français, par l’organe de M. Melville-Glover leur interprète, manifestèrent le désir de voir des comités ouvriers s’établir « pour l’échange de correspondances sur les questions d’industrie internationale. » Cette proposition fut reçue par des applaudissements chaleureux. Telle fut, d’après le récit fait au tribunal par M. Murat, la première origine de la Société dont nous étudions l’histoire.

Il y a tout lieu de croire que la vérité vraie est ici très-voisine de la vérité officielle; il suffit probablement de remplacer les beaux termes scientifiques de uuestions d'industrie internationale par les mots plus pratiques de .taux des salaires, d’opportunité des grèves et de moyens de les soutenir.

Pour parler en bon français, les Quvriers des deux

pays ôtaient convenus d’établir entre eux une entente durable sur toutes les questions de salaires et de coalition ; il leur restait à trouver le moyen pratique de la réaliser, il fallait donner une forme durable, une organisation fixe à l’association dont ils venaient de reconnaître l’utilité et de jeter les bases. Ce fut l’affaire de deux années.

La Commission impériale, dans son inépuisable sollicitude pour les ouvriers auxquels elle avait fourni le moyen d’aller à Londres (1) accomplir cette brillante besogne, avait sans doute eu la précaution de munir chacun de ses protégés de tickets d’aller et retour. Tous n’eurent pas à utiliser les billets qui leur assuraient la rentrée en France. «Plusieurs délégués, dit Murat, trouvèrent à se placer avantageusement pendant leur séjour à Londres. Il s’ensuivit un échange de lettres qui augmentaient de jour en jour le besoin de constituer un centre commun de correspondance. » On a le droit d’interpréter les paroles d’un accusé racontant à un tribunal les faits de l’affaire dans laquelle il est impliqué. Il est donc permis de supposer que les places avantageuses trouvées par certains délégués furent uniquement ou principale-

(l) « Le parti républicain avancé a voulu noua attirer; nous l’avons repoussé comme les autres, et alors, comme nous avions obtenu des subventions pour le voyage de l’Exposition de Londres, il s’est trouvé des gens pour nous traiter d’agents bonapartistes. »

(Défense de Murat, troisième procès de l’ Associai on internationale des travailleurs, publié à Paris en juillet 18 0.)

ment des subventions que leur assurèrent les frères et amis afin qu’ils pussent rester en Angleterre à travailler à la vigne du Seigneur. Pour abandonner une métaphore biblique peu en situation avec de si mauvais chrétiens, ils durent être surtout chargés (Murat le reconnaît presque implicitement) de commencer à recueillir les renseignements nécessaires pour voir dans lequel des deux pays, dans quelle partie de chaque pays et dans quelle industrie il y aurait le plus d’avantage h commencer la guerre en organisant de vastes grèves dont on assurerait le succès par le concours moral et matériel de tous les associés. Seulement plus les délégués restés à Londres avec leurs p/aces avantageuses s’occupèrent de la question, et plus ils durent reconnaître la nécessité d’une organisation vaste, solide et permanente.

L’année suivante, il fallut encore se réunir; on n’avait . plus l’occasion de l’exposition universelle ni le concours empressé de M. Arlès-Dufour et les subventions de la Commission impériale. On prit comme prétexte une manifestation en faveur de la Pologne, qu’on organisa ou qu’on trouva tout organisée par des compères inconscients. Il fallut payer ses places un peu plus cher dans les chemins de fer et les bateaux à vapeur, et les payer soi-même ; cela n’empêcha pas six nouveaux délégués parisiens d’accourir et de s’entendre avec les organisateurs. Tout porte à croire que, dans cette réunion, les bases définitives de l’association ( .irentarrêtées; mais l’existence de la société projetée, et surtout l’exécution des projets en vue

desquels on l’organisait étaient encore bien difficiles en France avec les lois qui existaient alors. On ne désespéra pas de faire modifier cette législation gênante, et les faits vinrent bientôt prouver qu’on aurait eu tort de désespérer.

LA QUESTION DES CANDIDATURES OUVRIÈRES A PARIS EN 1864. — LA LOI SUR LES COALITIONS. — LE MEETING DE SAINT-MARTIN’s HALL. — LE PROJET DES STATUTS DE L’INTERNATIONALE.

Des élections générales avaienteulieu en France au printemps de 1863. Par suite des doubles nominations obtenues par plusieurs des chefs de l’opposition, il y avait lieu à nommer deux députés à Paris au mois de mars 1864. Pendant que les chefs de la gauche et de l’extrême gauche se disputaient sur le choix des candidats qu’ils devaient proposer aux électeurs, tout à coup parut un manifeste signé par soixante ouvriers qui demandaient que l’un des sièges vacants fût réservé à un «travailleur». Les soixante signataires, parmi lesquels nous remarquons, entre autres chefs de l’Internationale MM. Tolain (ciseleur), Murat (mécanicien), Limousin (passementier), et Camélinat (monteur en bronze), n’hé-

sitaient pas à troubler les combinaisons des politiques en posant à l’improviste la question sociale :

« Le suffrage universel, disaient-ils, nous a rendus majeurs politiquement, mais il nous reste à nous émanciper socialement. »

Puis arrivait l’inévitable tirade contre l’ennemi auquel la société naissante se proposait de déclarer tout spécialement la guerre :

« Ceux qui, dépourvus d’instruction et de capital , ne peuvent rési-ter par la liberté et la solidarité à des exigences égoïstes et oppressives-, ceux-là subissent fatalement la domination du capital. »

En conséquence, on demandait avant toute chose l’abolition des articles du code qui interdisaient les coalitions ; mais on cherchait à rassurer en même temps les électeurs et les députés sur les conséquences de cette réforme :

« A ceux qui croient voir s'organisera résistance, la grève, aussitôt que nous revendiquons la liberté, nous dirons : Vous ne connaissez pas les ouvriers ; ils poursuivent un but bien autrement grand, bien autrement fécond que celui d’épuiser leurs forces dans des luttes journalières où des deux côtés les adversaires ne trouveraient en définitive que la ruine pour les uns et la misère pour les autres. Le tiersétat disait : Qu’est-ce que le tiers? Rien ! Que doit-il être? Tout. Nous ne dirons pas : Qu’est-ce que l’ouvrier? Rien. Que doit-il être? Tout ! Mais nous dirons: Labourgcoisie, notre aînée, sut, en 89, absorber la noblesse et détruire d’injustes privilèges. Il s’agit

pour nous non de détruire les droits dont jouissent justement les classes moyennes, mais de conquérir la même liberté d’action....

«Qu’on ne nous accuse point de rêver lois agraires, égalité chimérique, qui mettrait chacun sur le lit de Procuste, partage, maximum, impôt forcé, etc. Non ! il est grand temps d’en finir avec ces calomnies, propagées par nos ennemis et adoptées par les ignorants. La liberté du travail, le crédit, la solidarité, voilà nos rêves. Le jour où ils se réaliseront, pour la gloire et la prospérité d’un pays qui nous est cher, il n’v aura plus ni bourgeois, ni prolétaires, ni patrons, ni ouvriers. Tous les citoyensseront égaux en droits.»

On se hâtait du reste, pour achever de tranquilliser la bourgeoisie républicaine, de déclarer qu’on voulait, comme elle, le suffrage universel dégagé de toute entrave, la liberté de la presse, la liberté de réunion, la séparation complète de l’Église et de l’État, l’équilibre du budget, les franchises municipales. « Que voulons-nous plus spécialement qu’elle, ajoutait-on, ou du moins plus énergiquement, parce que nous y sommes plus intéressés ? L’instruction primaire gratuite et obligatoire et la liberté du travail. »

A part les déclamations contre le capital, on voit que les vœux des signataires étaient présentés de la façon la plus modeste, nous allions dire la plus encourageante. On pouvait dire du socialisme comme Dori ne de Tartufe :

Las ! qu’il est doucereux, c’est tout sucre et tout miol.

Pourtant, la bourgeoisie ne se laissa pas séduire; bientôt un autre manifeste, signé aussi par un certain nombre d’ouvriers, blâma les prétentions intempestives de M. Murat et de ses amis en déclarant qu’il n’y avait pas lieu à poser des candidatures ouvrières et qu’il ne fallait pas compliquer la question politique d’une question sociale. Les soixante n’en persistèrent pas moins dans leur opinion, mais leur candidat, M. Tolain, ne put réunir dans la cinquième circonscription, où il s’était présenté, que 380 suffrages.

Cet échec semblait fait pour décourager le parti qui rêvait de conquérir le monde au moyen de la société en voie de formation ; mais si quelque découragement se glissa alors, ce que nous ignorons, dans l’âme de M. Tolain et de ses amis, il dut bientôt faire place à un vif espoir quand vint au Corps législatif la discussion de la loi sur les'coalitions.

M. Émile Ollivier, qui venait de se rapprocher de l’Empire, était chargé de la défendre en qualité de rapporteur, ce qui lui valut tout naturellement au lieu des remerciements des ouvriers dont il plaidait la cause, les plus violentes attaques et les noms de traître et d’apostat. Une fraction de la Chambre, qui eut surtout pour organes MM. Seydoux et Kolb-Bernard, repoussait le projet, qu’elle jugeait dangereux pour la société. L’extrême gauche, au contraire, le combattait, parla voix de MM. Jules Simon et Jules Favre, comme incomplet et insuffisant. Se faisant l’écho des sentiments de lamajorité, M. Buffet voyait les défauts de cette loi, mais jugeait qu’il y aurait plus d’incon-

vénient encore à la rejeter qu’à l’adopter. «En la rejetant, disait-il, on n’aurait pas détruit le mal qu’on redoute, on l’aurait simplement répercuté à l’intérieur et rendu plus dangereux. Or, dans cette situation, je considère comme un devoir, malgré mes doutes, malgré les anxiétés de mon esprit, d’adopter l’ensemble du projet. »

En somme, malgré l’opposition de l’extrême droite et de l’extrême gauche, compliquée de la froideur des centres, la loi fut adoptée par 222 voix contre 36.

Les coalitions étaient désormais autorisées en France. La vaste association projetée depuis deux ans recevait des mains du pouvoir et de l’opposition bourgeoise l’arme sans laquelle elle n’aurait rien pu faire en France. Aussitôt elle se hâta de se constituer définitivement.

Le 28 septembre 1864, les « travailleurs anglais» convoquèrent à Londres, dans Saint-Martin’s Hall, un grand meeting international auquel assistèrent trois ouvriers français «délégués par un petit groupe auquel quelques-uns d’entre nous appartenaient, » dit Murat dans sa défense devant la cour impériale (1). Ce fut là qu’on arrêta le règlement provisoire de l’association internationale, ou plutôt qu’on valida celui que les véritables chefs avaient apporté tout préparé ; c’est là qu’on nomma le Comité, ou plutôt qu’on valida les pouvoirs que ces mêmes organisateurs avaien pris d’eux-mêmes ; c’estlà enfin qu’on désigna par voie

(1) Audience du 22 avril 1868,

d'élection des correspondants pour les divers pays représentés» au meeting.

Les statuts provisoires arrêtés à ce meeting furent ceux qu’adoptèrent deux ans plus tard les membres du premier congrès universel de l’Internationale en exagérant seulement par quelques additions la violence des idées ; ils méritent donc de nous arrêter un moment.

La première chose que déclarent les rédacteurs de ces statuts dans leurs considérants, c’est que « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. » Aucune idée, sans excepter peut-être leur haine du capital, n’est plus passionnément entrée dans leur tête et dans leur cœur. Aussi, dans les divers procès qui leur furent faits plus tard, voyons-nous tous les inculpés venir déclarer tour à tour qu’on leur fait un tort grave et presque une injure en attribuant à Mazzini l’idée premièrede leur société :

« Et dire, s’écrie Clialain dans le troisième procès, que, — nous ne savons dans quel dessein, — vous laites de Mazzini le fondateur de l’Internationale ! Nous avons assez proclamé cependant que nous ne voulions plus de sauveurs, que nous ne voulions plus servir d’instruments, et que nous avions la prétention d’avoir l’intelligence de la situation, de connaître nos intérêts aussi bien que personne. »

Certes, rien n’est plus louable que de vouloir faire ses affaires soi-même et de compter sur son travail et non plus sur l’aide d’autrui pour se tirer d’embar-

ras. 11 y a là un sentiment excellent ; nous ne désirons pas que les ouvriers y renoncent ; nous souhaitons seulement qu ils arrivent à avoir une vue plus nette de la réalité, à comprendre qu’ils peuvent servir d’ instruments tout aussi bien à des ambitieux sortis de leurs rangs qu’à des ambitieux issus des autres classes, et surtout à distinguer leurs véritables intérêts mieux que beaucoup d’entre eux ne l’ont fait jusqu’à ce jour.

Le premier considérant du comité élu à Londres, en 1804, expose la nécessité, pour les travailleurs, de s’émanciper eux-mêmes. — Le second nous entretient — c’était inévitable, — des méfaits du croquemitaine auquel il est de mode aujourd’hui, dans les classes ouvrières, d’attribuer tous les maux de l’humanité, comme les royalistes de 18Io les attribuaient à Voltaire et à Itousseau. «Considérant que l’assujettissement du travailleur au capital est la source de toute servitude politique, morale et matérielle. »

Alors arrive le grand remède, la nouvelle panacée qui tient tant de place depuis dix ans dans les ordonnances de tous les docteurs du socialisme, la solidarité : « Considérant que tous les efforts faits ont échoué, faute de solidarité entre les ouvriers de diverses professions dans chaque pays, et d’une union fraternelle entre les travailleurs des diverses contrées.

Les considérants suivants ne font que développer la nécessité de cette fameuse solidarité appelée à régénérer l’humanité; ils aboutissent à ce fait qu’on a

reconnu la nécessité de fonder une Association internationale des travailleurs.

Tous les membres de cette association et tous ceux qui voudront y adhérer « reconnaîtront comme devant être la base de leur conduite envers tous les hommes la Vérité , la Justice , la Morale , sans distinction de couleur, de croyance ou de nationalité. »

Peut-être les rédacteurs de ces statuts ont-ils cru faire une grande découverte et réaliser un immense progrès en proclamant comme règle de leur conduite la Vérité, la Justice et la Morale. Cependant aucune société ne s’est jamais avisée de se placer sous la protection de l’injustice, du mensonge et de l’immoralité ; tout le monde a le plus beau désir de se conformer au vrai, au juste et au bien. Le malheur est qu’on a de la peine à s’entendre précisément sur ces premiers principes, et que, par exemple, l’immense majorité des Français, des Anglais, des Allemands, des Italiens, des Espagnols ctdes Russes s’obstinent à regarder comme faux, injustes et immoraux la plupart des principes admis comme articles de foi par l’Internationale dans ses derniers congrès. Les rédacteurs des statuts se sont donc donné beaucoup de peine pour rien, et leur découverte est bien moins précieuse qu’ils ne se l’imaginent.

A ces déclarations de principes et à ces généralités déclamatoires ou creuses succède la partie pratique, c’est-à-dire une esquisse encore vague et confuse de l’organisation de la future société. Le point principal est l’établissement d’un congrès général annuel, qti

fora l’office d’une assemblée constituante et législative , et qui nommera le conseil général permanent, destiné à être le véritable gouvernement de l’association.

On engage d’ailleurs les associés à faire chacun dans son pays tous leurs efforts « pour réunir en une association nationale les diverses sociétés d’ouvriers existantes, ainsi que pour créer dans chaque pays un organe spécial. »

Enfin, pour n’effrayer et ne décourager personne, on s’empresse de reconnaître, dans un dernier article, que, «'quoique unies par un lien fraternel de solidarité et de coopération, les sociétés ouvrières n’en continueront pas moins d’exister sur les bases qui leur sont particulières. »

Ainsi, dans la partie théorique, grandes phrases déclamatoires et idées fausses, mais, par malheur, bien propres à séduire une foule souffrante et peu éclairée. Dans la partie pratique, des dispositions très-bien entendues, et un premier élément d’organisation assez habilement conçu pour offrir de grandes chances de succès ; voilà comment peut se résumer l’œuvre du premier comité de l’Internationale.

C’est déjà certes une société peu digne d’encouragement, et l’on voit trop quelles passions elle sert et quelles passions elle va développer. Cependant il faut reconnaître qu’il y aune grande différence entre ces idées, quelque funestes qu’elles soient, et celles que l’exaltation des premiers succès ne tardera pas à dé* velopper chez la plupart de ses adhérents.

HISTOIRE DE L’ASSOCIATION INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS ENTRE LE BANQUET DE SAINT MARTIN’S IIALL ( 1862 ) ET LE CONGRÈS DE GENÈVE ( 1864 ).

Il avait été convenu, à Londres, que le premier congrès annuel aurait lieu l’année suivante, c’est-à-dire en 18Gîî , à Bruxelles.

En attendant ce grand jour, les organisateurs de l’association, de retour dans leurs pays respectifs, se mirent avec ardeur à leur œuvre de propagande.

L’insuccès du manifeste relatif aux candidatures ouvrières en 1864 et le nombre absolument dérisoire des voix qu’avait recueillies M.Tolain devaient donner à penser que la nouvelle société aurait beaucoup de peine à se recruter en France, ou tout au moins à Paris. Ç’aurait été là un jugement superficiel ettéméraire. Grâce à la démoralisation que le spectacle des scandaleuses fortunes des héros de Décembre et l’absence totale de libertés politiques, avaient répandue dans les populations des grandes villes, et surtout dans les classes ouvrières, le succès des prédications de l'Internationale était malheureusement trop assuré.

D’ailleurs, comme nous l’avons expliqué plus haut, presque toute la population ouvrière, surtout

celle qui travaille dans les grands ateliers, était déjà embrigadée dans des associations très-nombreuses, dont les unes existaient au grand jour sous un prétexte quelconque d’étude ou de bienfaisance mutuelle, tandis que les autres,’ qui n’avaient pas daigné recourir à ces déguisements, vivaient dans l’ombre, non pas ignorées, mais tolérées par l'administration. Grâce à cette organisation, les conversions opérées par les missionnaires de l’Internationale pouvaient procéder non par individus isolés, mais par groupes compactes. Un bureau ouvert rue des Gravilliers, n° 44, recueillait les adhésions et les souscriptions. Tout se passait au grand jour, et l’ouverture de ce bureau avait môme été annoncée par la voie des journaux au mois de janvier 1865.

Dans son plaidoyer devant le tribunal de police correctionnelle, lors du procès de la deuxième commission du bureau de Paris, un homme qui devait jouer l’un des premiers rôles dans la Commune, Varlin, nous apprend que l’année 1865 fut presque entièrement consacrée à cette propagande. « L’Association internationale, dit-il, avait à se faire connaître. Ses progrès furent lents tout d’abord; néanmoins, après quelques mois d’existence, elle comptait à Paris un assez grand nombre d’adhérents pour faire croire que l’idée avait été comprise et qu’elle ferait son chemin. Une sous-commission, composée d’ouvriers appartenant à diverses professions, se forma afin d’aider les correspondants dans leur tâche, et afin surtout de préparer le congrès

qui devait avoir lieu. Il était en effet urgent que la France, qui avait conçu l'association, y fût dignement représentée. »

Cependant ce congrès auquel on se préparait si activement n’eut pas lieu. Varlin qui n’est pas tenu à nous dire « la vérité, toute la vérité, rien que la vérité », car il ne comparaît pas devant le tribunal comme témoin, mais comme accusé, — Varlin prétend que si la réunion fut confremandée, ce fut pour punir le gouvernement belge de ce qu’il venait de «réôdicter sa loi sur les étrangers». L’association, ne trouvant plus la Belgique digne de lui donner l’hospitalité, tint à ne pas s’y réunir, afin « d’affirmer bien haut à la face de toute l’Europe le droit absolu de réunion, comme elle avait affirmé en France, en se constituant, le droit naturel d’association » .

On devine aisément le fait réel qui se cache sous ces grands mots. Il est bien clair en effet, que si pour affirmer, suivant le nouveau jargon du parti démagogique, le droit d’association, il faut s’associer, le meilleur moyen qu’on puisse trouver d’affirmer le droit de réunion, c’est de se réunir.

D’ailleurs, si la Belgique devait être punie d’une mesure que son gouvernement avait prise, les fondateurs de l’Internationale conservaient en tout cas la ressource de transporter leur affirmation en Angleterre, où l’on n’avait ni édicté ni réédicté aucune loi contre les étrangers.

La vérité, dégagée de la phraséologie internationale et de la manie d'affirmations du citoyen Varlin,

c’est selon toute probabilité que la propagande n’avait pas encore produit à la fin de l’été de 1865 assez d’effet pour qu’on pût tenter, avec des chances sérieuses de succès, une réunion générale. îtien n’eût été plus capable de glacer le zèle naissant des catéchumènes, que de se trouver dans une salle peu remplie, où peu de nationalités différentes eussent été représentées.

Le congrès général fut remplacé par une conférence particulière, tenue à Londres, ù laquelle n’assistèrent que les initiés, dont les profanes furent religieusement exclus, et où l’on put s’entendre avec plus de liberté entre intimes. On ne manqua pas, comme cela était nécessaire, d’annoncer pompeusement à tous les journaux qu’on y avait reçu la nouvelle de la formation de groupes nombreux en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Danemark et en Belgique. Au bout de peu de temps, ces conquêtes s’étaient réellement opérées, et l'on n’avait pas peu contribué à ce succès, en débutant par les donner comme déjà accomplies. N’est-ce pas lù, au dénoûment près fort heureusement, la tactique que Varlin et ses amis devaient suivre en 1871, quand ils changeaient chaque matin, dans leur journal officiel, les défaites subies la veille par leurs troupes en victoires éclatantes remportées par les fédérés ?

La conférence de Londres se termina, toujours d’après le même historien, par une fête qui célébrait l’anniversaire de la fondation de l’association, et les délégués se séparèrent en se donnant rendez-vous à

Genève, qu’on avait décidément choisi pour y tenir l’année suivante le premier congrès.

Yarlin continue à nous énumérer les hauts faits de l’Internationale :

« Dans le courant de l’année 18GG, dit-il, elle se manifesta encore d’une façon plus éclatante à propos des événements militaires dontl’Alleinagne et l’Italie étaient le théâtre.

« Elle ne fit point de politique, mais elle affirma fermement les principes socialistes qui la dirigeaient.

« Elle opposa le droit au travail au droit des armes; elle mit l’alliance des prolétaires au-dessus des inimitiés des gouvernements.

« Et enfin, au mois de juin, elle opposait le programme économique du congrès de Genève aux élucubrations politiques des cabinets.

« Elle préparait le public, par des publications presque hebdomadaires, à la grande réunion qui devait établir d’une façon définitive l’association internationale, jusqu’alors à l’état provisoire.

« Au mois de juillet suivant elle donnait connaissance à ses adhérents, toujours parla voie des journaux, des efTorts faits en province pour la constitution de nouveaux bureaux.

« Au mois de septembre 18G6, le congrès de Genève eut lieu. Dix sept délégués français se rendirent à cette réunion où le pacte fondamental fut discuté et voté. -

« L’association existait cette fois d’une façon définitive ; elle entrait dans la voie pratique. »

Les amis de l’Internationale ne se plaindront pas que nous ayons présenté infidèlement cette partie de son histoire, puisque c’est à l’un des Pères de son église, que nous l’empruntons textuellement.

Maintenant, pour ne pas hacher inutilement notre récit et afin de placer dans un seul chapitre, l’histoire des quatre conciles, nous voulons dire des quatre congrès où fut élaborée la foi nouvelle, nous allons exposer dès maintenant l’organisation de l’église démocratique et sociale. Nous le pouvons d’autant mieux que cette organisation ne fut pas créée, mais simplement confirmée par le congrès de Genève.

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