LES BRANCHES
Jusqu’ici les écrivains qui ont parlé de l’Internationale et décrit son organisation, ont trop facilement confondu à ce sujet la théorie et la pratique, les règlements et la manière dont ils fonctionnent.
Il est pourtant nécessaire de distinguer, il propos de toutes les sociétés en général, entre les dispositions écrites dans leurs statuts et la façon dont elles sont appliquées.
Cette distinction est encore plus nécessaire à établir quand il s’agit de l'Internationale.
Voyons d’abord la théorie.
Un nombre plus ou moins considérable de membres de l'Association groupés ensemble, soit parce qu'ils appartiennent dans la même région à un même corps de métier, soit plus simplement, dans d’autres cas, parce qu’ils habitent la même ville ou le même quartier , forment une section. Plusieurs sections d’une même région forment une fédération. Toutes les fédérations réunies composent l’Association qui est dirigée par les congrès annuels et gouvernée par le conseil général. Les membres de chaque section choisissent entre eux des délégués chargés de les représenter les uns au conseil fédéral, les autres au congrès. Le congrès, à son tour, élit les membres du conseil général, d’où il résulte que l’association est toujours en théorie, administrée par un gouvernement issu d’une élection à deux degrés.
Dans la pratique, il semble que les choses se sont passées d’une façon précisément inverse. Les fondateurs de la société paraissent avoir constitué dès les premiers jours le conseil général, dont les pouvoirs ont été simplement confirmés sous prétexte d’élection par les quatre congrès annuels qui se sont déjà succédé. Enfin, autant qu’il nous est permis de conjecturer en pareille matière pour ce qui se passe à l’intérieur d’une société à laquelle nous n’appartenons pas et n’avons jamais eu la moindre envie d’appartenir, il est assez vraisemblable que, dans une foule de cas, dans le plus grand nombre sans doute, les délégués de chaque section sont les hommes actifs et
entreprenants qui sont parvenus à la former, en groupant autour d’eux un noyau un peu important de catéchumènes.
Un exemple que connaissent tous les Parisiens qui ont assisté au premier siège fera comprendre notre supposition.
On sait comment se sont formés, après le 4 septembre, un grand nombre de bataillons de la garde nationale.
Un petit nombre de révolutionnaires ardents, en général tous affiliés ou adhérents de l’Internationale (et c’est ce fait même qui rend notre hypothèse infiniment vraisemblable), se l’éunissait, se distribuait entre amis à peu près toutes les épaulettes, depuis celles de commandant jusqu’à celles de sous-lieutenant ; puis on allait chercher dans le quartier quelques centaines de gens naïfs qu’on amenait d’une manière ou d’une autmà entrer dans le nouveau bataillon. Chacun d’eux croyait bonnement que les élections avaient été faites avant son incorporation, mais qu’il n’obéissait en définitive qu’à des chefs élus par ses camarades; en réalité il se trouvait enrôlé, quoi qu’il en eût et sans s’en douter, dans un corps monté uniquement par le parti révolutionnaire, en vue de la guerre à déclarer un jour à la société et non pas de la lutte actuelle avec les Prussiens. Si la masse des hommes ainsi enrégimentés était ignorante en politique, indifférente et facile à entraîner, le bataillon était bientôt acquis au parti de la révolution sociale. Quand par hasard on avait affaire à une
majorité honnête et intelligente, celle-ci finissait par se débarrasser, mais avec bien de la peine, des tristes personnages qui l’avaient organisée. C’est ainsi que le sieur Sappia, qui devait périr dans l’insurrection du 23 janvier, fut dans les premiers jours du mois d’octobre 1871, arrêté par son bataillon qu’il voulait entraîner à l’assaut de l’Hôtel de ville.
C’est encore ainsi que Yarlin, qui s’était emparé du commandement du 193® bataillon, finit par en être dépossédé pendant le siège, grâce à l’énergie que les honnêtes gens qui composaient l’immense majorité de ce corps, mirent là repousser un chef dont les idées antisociales et les procédés les révoltaient; seulement ils eurent toutes les peines du monde à faire lâcher prise à ce commandant soi-disant élu par eux.
Dans l’Internationale, des accidents de ce genre ne sont pas à craindre, et les meneurs, qui sont parvenus à composer une section ou une fédération, ont été jusqu’ici, à ce que nous avons lieu de supposer, à peu près sûrs d’en rester les. délégués. Officiellement, leur autorité vient d’elle; en réalité, c’est elle qui n’a d’existence que par eux. Les braves gens naïfs qui se laissent duper par ces meneurs s’imaginent qu’ils donnent le branle, par leurs votes, à l’une des plus grandes forces qui existent en ce moment en Europe; en réalité il y a là des centaines de mille, des millions de pauvres diables qui sont autant de pantins dont quelques meneurs tirent les fils, et les soupçons trop vraisemblables qui ont pesé sur
certaines relations d’Assi avec les chefs du bonapartisme prouvent suffisamment que cette immense armée peut, à un moment donné, se trouver menée tout entière au combat, non-seulement dans un but qu’elle ignore, mais encore dans l’intérêt des hommes qu’elle hait le plus violemment.
Pour en revenir à l’organisation de l’Internationale les affiliés forment donc d’abord des groupes élémentaires qu’on appelle des sections.
Certaines sections, par suite de circonstances particulières, restent isolées; mais d’ordinaire les sections d’une même légion se relient en une seule fédération.
Quoique le principe de l’Internationale soit l’annulation des nationalités, cependant la force même des choses a amené à embrasser toutes les fédérations d’un même pays sous le nom de branche.
L’ensemble de toutes les sections , de toutes les fédérations , de toutes les branches, constitue l’Association internationale des travailleurs.