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CHAPITRE VIII

Les Grèves.

DOCTRINE OFFICIELLE DE l’iNTERNATION.M.E AU SUJET DES GRÈVES. — LA PRATIQUE DIFFÈRE DE LA THÉORIE. — LA GRÈVE EST I.’N PUISSANT MOYEN DE PROPAGANDE. — COMMENT I.’lNTERNATIO- NALE A RECRUTÉ LE GÉNÉRAL DUVAL.

Quand on accuse l’Internationale de fomenter les grèves, ses docteurs protestent avec ta plus grande énergie, et mettent en avant, à l’appui de leurs protestations, les plus belles théories.

Écoutez Varlin se défendant devant la sixième chambre, le 22 mai 18G8 : « L’Association internationale n’admet pas la grève en principe; elle croit que c’est un moyen antiéconomique. Elle l’a déclaré à Genève, elle l’a déclaré partout. »

Tous les autres prévenus tiennent le même langage (levant le tribunal.

Les journaux de l'a-ssociation parlent d’ordinaire dans le même sens il leur public spécial.

Dans le cours du troisième procès de l’Internationale, à l’audience du î> juillet 1870, un prévenu enebérissait encore sur les protestations des meneurs et de leurs journaux. A grand renfort d’érudition, en citant M, Leva.sseur, et Turgot, et Blanqui l’économiste, en menaçant de citer Ricardo, Adam Smith et J. -B. Say, il établissait que c’était la férocité de.s patrons qui seule réduisait les ouvriers à se mettre en grève. La fin de ce passage mérite d’être citée textuellement :

Que les capitalistes, à l’occasion d’une grève suscitée par leurs prétentions avides, soient les premiers 5 accuser l’Internationale de tout le mal, je n’y vois rien d’étonnant. Ils agissent en ce point comme le loup du la fable qui se tenait au bord du ruisseau, et accusait de lui troubler .son eau, l’agneau qui se désaltérait au-dessous de lui dans le courant. L'agneau eut beau se défendre, prétendant que l’eau ne pouvait pas remonter sa pente, toutes ses dénégations ne lui servirent de rien ; le loup cherchait seulement une occasion favorable pour le dévorer.

U. LE pntiSDE.vT: L’agneau, c’est l’Internationale?

RÉPONSE : Et le loup, c’est le capitaliste.

Le prévenu, qui comparait ainsi ses camarades et lui fl de timides agneaux, n’était autre que Frankel, le futur membre de la Commune.

Malgré toutes ces belles déclarations, et ces com-

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paraisons toucliantas, le congrès, qui n’avait abordé directement la question des grèves, ni dans sa première ni dans sa seconde session, ni à Genève, ni à Lausanne, la traite à Bruxelles, et adopte les conclusions lues par Brisméc au nom de la commission, dans lesquelles il est dit : « que la grève n’est pas un moyen d’affranchir complètement le travailleur, mais qu’elle est souvent une nécessité dans la situation actuelle do lutte enti'e le travail et le capital ; qu’il y a lieu de la soumettre à certaines règles, à des conditions d’organisation , d’opportunité et de légitimité ; » qu’en conséquence il y a lieu de créer des « sociétés de résistance » pour toutes les professions qui n’en ont pas encore^ «puis de solidariser enti-e elles les sociétés de résistance de toutes les professions et de tous les pays, en instituant dans chaque fédération locale des sociétés de résistance, une Came destinée à soutenir les grèves; qu’en un mot, il faut continuer en ce sens Veeuvre entreprise par V Internationale , et s’efibreer de faire entrer le prolétariat en masse dans cette association; qu’enfin il faut constituer dans chaque fédération « un conseil d'arbitrage pour juger de l' opportunité et de la légitimité des grèves éventuelles, »

Pourquoi l’Internationale qui dit bien haut à peu près tout ce qu’elle pense, s’est-elle montrée pendant longtemps si réservée sur ce point dans ses dé- . clai'ations?

C’est que la grève, qui trouble presque toujours plus ou mo ns profondément la paix publique et

l’ordre mcnfériel, fait au moins autant de peur aux gouvernements, peu amis des complications politiques, qu’aux bourgeois, peu .soucieux de voir leurs intérêts compromis, et qu’on n’avait pas envie, au moins pendant les premières années, de trop alarmer les gouvernements. C’est que, parmi les ouvriers eux-mêmes, la grève qui condamne aux longs chômages, qui entraîne tant de privations, tant de souffrances physiques et morales, n’est pas populaire, et qu’ils ne s’y résignent, — nous parlons de la ma.sse et non des meneurs, — qu’à la dernière extrémité, quand ils la jugent malheureusement indispensable. C’est qu’une société, qui avouerait tout haut que son but est d’organiser des grèves, ne serait pas beaucoup mieux vue dans les rangs des travailleurs eux-mêmes que ne le serait dans les rangs de la bourgeoisie une association s’annonçant comme destinée à propager la guerre.

Cependant, autant qu’il est possible de deviner les secrètes pensées des fondateurs de l’Internationale, leur but principal, nous pourrions presque dire leur but unique, fut d’abord d’établir une entente entre les ouvriers de tous les pays, afin de les empêcher de se faire, comme cela s’était pratiqué longtemps, concurrence les uns les autres, et de leur permettre au contraire d’imposer désormais par la coalition (ou, dans le jargon international, par la so/t</amaDbn) de tous « les travailleurs» leurs lois aux patrons non coalisés ou non solidarisés.

L’idée était simple et pratique; on y reconnaît

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LES GRAVES

l’esprit anglais, et les détails de l’organisation de l’Internationale montrent assez qu’elle a été fondée par des hommes qui connaissent bien les tradeunions. D’ailleurs ce projet , qu’on mit deux ans à mûrir, ne reçut un commencement d’exécution tout à fait sérieux, au banquet de Saint-Martin’s-Hall, en 1864, que quelques mois après le vote de la loi des coalitions, qui rendait les grèves légalement possibles en France. Est-ce donc s’aventurer trop loin sur le terrain des conjectures que de supposer que le principal but des convives de Saint-Martin’s-Hall était de fonder une association destinée à dicter des lois aux « bourgeois » isolés, au moyen des formidables grèves que pourraient monter les ouvriers de toute l’Europe bien unis entre eux?

Mais à mesure que le succès grandissait et que les Français prenaient une part plus importante dans la direction matérielle et surtout intellectuelle de l’association, les associés devaient concevoir des visées plus hautes. Se contenter de ne plus être sous la dépendance des patrons, quand on se croit assez fort pour les supprimer et les réduire aux bons de soupe de la charité (1), ce serait vraiment trop de modestie. Chaque jour les nouveaux adhérents accourent par milliers. On était quelques cenUiines à peine il y a quatre ou cinq ans; on a déjà réuni une armée dont les soldats se comptent par centaines de raille, par millions. D’ailleurs on est Français, c’est-à-dire

(f) Voir page 145.

grnncl ami des rr'voliitions radicales et des changements à vue; on ne sait pas s’astreindre à considérer une question quelle qu’elle soit dans les vulgarités de l’heure présente, dans les détails fatigants et fastidieux de la réalité, on adore les grandes synthèses, les va.stcs perspectives d’un avenir idéal. Pourquoi borner ses désirs comme les Anglais à une augmentation de quelques sous sur le salaire quotidien? Ce mot même de salaire n’est-il pas une insulte? Allons, que l’imagination se donne carrière. Oublions la froide réalité et esquissons à grands traits la république de l’avenir, où il n’y aura ni bourgeois, ni salariés, ni exploiteurs, ni exploités, où l’harmonie sociale ne sera plus troublée par les passions, où l’égalité la plus parfaite régnera, où les inégalités mêmes que la nature seule établit en ce moment entre tes membres de la société actuelle ne trouveront plus de place.

Aujourd’hui c’est le rêve qui domino dans l’Internationale. Tous les associés, ceux de France, de Belgique et do Suisse du moins, croient fermement à la régénération sociale, à la métamorphose prochaine et complète de la vieille société; mais ils ont fait leur idéal assez bas et assez laid pour que la plèbe anglaise elle-même puisse l’admirer et aspirer à l’atteindnc. Tous n’ont plus qu’une idée : amener le plus promptement possible l’avénement de cette république démocratique et sociale, où tous les ventres se rempliront à leur aise, excepté ceux des bourgeois. Or le moyen de faire triompher très-vite

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ces belles idées, c’est d’attirer en peu de temps tous les travailleurs des villes et des champs dans les rangs de l’Internationale. La propagande est le premier des devoirs, puisqu’elle peut hâter l’avénement de l’ère nouvelle.

La grève a d’abord été un but.

Peu à peu l’expérience a prouvé qu’elle augmentait dans des proportions énormes les forces de l’association, en décidant tous les grévistes à se jeter dans ses bras. Alors elle est devenue un moyen, mais un moyen ti'ès-précicux. C’est Varlin lui-même qui nous l’apprend :

Vous nous direz si les efforts faits par vous près des cotonniers des autres maisons nous permettent d’arriver à un résultat favorable. Dites-leur bien qu’ils doivent se soutenir entre eux d’abord, alin de mériter i’appui de leurs frères des autres pays dans le cas où la lutte se généraliserait. Dites-leur surtout qu'ils doivent se grouper, s’cn'ganiser, se solidariser, entrer dans la ligue internationale des travailleurs pour s’assurer le concours de tous et pouvoir parer à toutes les mauvaises éventualités. Ai-je besoin d’ailleurs de vous dire cela? C’est ce que vous faites, et ce/(e grève doit être pour vous une belle occasion de propagande (1).

Comment la grève amène par centaines et par milliers de nouveaux adhérents à l’Internationale, c’est ce que nous explique avec bien de la naïveté l’un des prévenus du troisième procès, nommé Bertin.

(1) Lettre citée par l’accusation dans le troisième procès.

136 HISTOIRE DE LTMTERXATIONALE.

Le récit qu’il fait devant le tribunal est trop instructif pour que nous ne le citions pas en entier :

H. I.K président: Berlin, vous avez la parole.

uebtin: Je suis inculpé de faire partie d’une société secrète. Je le nie formellement. Je fais partie de l’Internationale, et j’espère, malgré tout, en faire toujours partie. Voici en quelles circonstances j’y ai adhéré : Au moment de la grève des fondeurs en fer, nous nous trouvions en réunion; un de nos amis nous dit : « Nous sommes en grève, nous sommes constitués en société de résistance, mais nous avons encore autre chose à faire, ce serait d'adhérer à l'Internationale. » Cet ami nous donna lecture des statuts, nous reconnûmes qu’ils étaient bons et qu’il n’y avait pas d’inconvénient à y adhérer. Un vote a lieu, et 7ious sommes douze cents qui adhérons à l'Internationale, Ceci se passait le 28 avril dernier.

U. I.E PRÉSIDENT : Cette adhésion a-t-elle été régularisée?

BERTiN : La profession a adhéré en masse.

U. LE PRÉSIDENT : Avez-vous reçu des cartes?

PLUSIEURS PRÉVENUS : Pcrsoune n’a de cartes.

U. LE PRÉSIDENT : Étes-vous soumis à la cotisation ?

BERTIN : Nous n’avons pas eu le temps de le faire. Dans cette réunion où nous avons adhéré en masse, nous avons dit : « 11 ne faut pas traîner en longueur, il faut nous organiser imiiiédiatement ; nous allons nommer des délégués pour former une section ». Nous avons nommé quatre délégués qui ont été à l’Internationale et qui ont reçu tous les renseignements nécessaires. On leur a donné des petits livres contenant les règlements de l’Internationale, et ils en ont distribué un par chaque atelier. J'étais un des quatre délégués ; c’est en cette qualité que j’ai assisté à des réunions du conseil fédéral, et c’est là que j’ai signé le manifeste.

Un autre prévenu, qui devait quelques mois plus

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tard acquérir une triste célébrité et payer de sa vie sa participation à l'insurrection du 18 mars, Duval, le futur général de la Commune, explique à son tour dans la même audience, avec un langage plus violent et plus haineux, mais par des motifs absolument identiques, son entrée dans une société dont les complots devaient bientôt le mener <à la mort :

Pour faire comprendre les motifs de notre adhésion en masse à l’Inlernationale, j’ai besoin de retracer ici le commencement de notre grève, afin que vous puissiez juger vous-même si nos réclamations aux patrons étaient justes et fondées. Depuis plusieurs années, les journées avaient subi une telle diminuMoo, que les deux tiers des ouvriers mouleurs étaient payés de quatre à cinq francs, tandis qu’avant cette époque, les journées étaient de cinq francs au minimum ; cependant, il est facile de constater que les besoins de la vie ont augmenté de tous cotés: logement, vêtement, nourriture, tout a atteint des prix fabuleux.

Dans riiiver de 18G9-1870, les trois quarts des fonderies de Paris ne (iront que huit et neuf heures pour la journée ; enfin, la misère était à son comble. Au sortir de l’hiver, il fut décidé dans une réunion qu’il fallait à tout prix faire cesser ces abus ; une commission fut nommée afin d’étudier les remèdes à apporter dans la profession; après quelque.s séances, cette commission convoqua la délégation de chaque atelier qui accepta le projet, et la délégation ayant transmis cet exposé dans chaque atelier, il fut adopté à runanimilé, sauf quelques voix...

Trente-six de nos patrons refusèrent sur quarante-sept, ils reçurent nos demandes avec mépris et plusieurs d’entic eux répondirent ; Nous attendrons que vous ayez faim...

Devant tant de mépris, l’assemblée suivante vota et signa la grève à outrance; l'on jura sur l’honneur de ne pas re-

commencer avant l'acceptation complète de nos réclamations; et la proposition fut faite par moi d'adhérer tous à l'Internationale . Unit ou neuf cents membres présents adhérèrent en bloc, signèrent leur adhésion séance tenante et nommèrent immédiatement quatre délégués pour les représenter au conseil fédéral parisien.

Je suis un de ces délégués; Bertin en est un autre.

Maintenant, messieurs, je crois avoir suffi.samment expliqué mon adhésion à l'Internationale.

Los faits que racontent Duval et Bertin sont la règle générale ; toute grève, qu’elle aboutisse à une victoire ou à un échec, a pour résultat inévitable de pousser tous les ouvriers qui y ont pris part à s’affilier à l’Internationale.

Gomment croire dès lors les meneurs de l’association quand ils se déclarent peu partisans de ces coalitions où ils puisent leur principale force?

LA enfeVE DE nOUDAIX EN 13G7. — LE MANIFESTE DE L’iNTEaNATIONALE ET LE JOCIINAL DES DÉBATS.

On a déjà pu juger, sur quelques faits cités par nous, avec quelle ardeur rinternationalc soutient les grèves, et quelle importance elle attache à ne pas

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laisser les hommes qu’elle a poussés à la lutte rentrer vaincus dans leurs ateliers. Une histoire complète des coalitions auxquelles elle a donné son appui, et qui ont pu, grâce à elle, ou remporter une victoire complète ou faire payer cher leur défaite aux patrons, serait presque l’histoire même de l’industrie européenne dans ces sept ou huit dernières années. Un tel récit, s’il était possible de le faire, nous entraînerait trop loin ; d’ailleurs la plupart des documents qu’il faudrait avoir entre les mains pour l’entreprendre ne nous sont pas encore accessibles. Probablement les procès faits un peu partout aux affiliés de l’Internationale qui ont pris part aux troubles et aux insurrections de cette année, et les saisies opérées à leurs domiciles ; plus tard, les scissions qui surviendront entre les diverses sections, et les querelles qui les auront précédées ou suivies; les mémoires que plusieurs des chefs se décideront peutêtre à écrire, toutes ces causes diverses, et bien d’autres encore, initieront peu à peu le public à une foule de mystères qui lui sont encore soigneusement cachés aujourd’hui. Alors l’histoire complète de l’Internationale, et en particulier celle des grèves qu’elle a suscitées, sera possible à écrire. On peut être assuré que ce sera l’une des pages les plus curieuses et les plus instructives des annales de notre siècle. Mais aujourd'hui, il fout nous résigner sur ce point, comme sur tant d’autres de l’histoire contemporaine, à n’avoir que des à peu près et à tâcher de deviner ce qu’on essaye de nous dissimuler.

If.O

HISTOIRE DE LTNTERXATIONALE.

Pcut-Atre nous saura-t-on gré de donner, au lieu d’une nomenclature rapide des principales de ces grèves, le récit détaillé de deux ou trois d’entre elles, prises comme type, afin de montrer les incidents tragiques qui viennent trop souvent les compliquer , et de faire voir par quelques échantillons curieux l’éloquence que déploient d’ordinaire, en de telles occasions, les publicistes de l’Internationale.

On verra aussi par notre récit que le mouvement d’idées que nous avons signalé à propos des congrès s’est produit également c\ l’occasion des coalitions. La violence des passions et du langage s’est accrue de jour en jour, et les chefs qui, dans les premières années, pouvaient encore à la rigueur se permettre de blûmer officiellement les torts de leurs soldats, sont obligés, dans les derniers temps, h fermer les yeux sur leurs plus condamnables excès, et à tourner uniquement les foudres de leur éloquence contre les défenseurs de l’ordre, coupables d’être intervenus pour protéger les personnes et les propriétés.

En 1807, à Roubaix, on venait d’introduire de nouveaux métiers perfectionnés qui économisaient la main-d’œuvre, car un seul homme pouvait en conduire deux à la fois. Les ouvriers, trouvant juste de prendre leur part dans les bénéfices que cette amélioration procurait aux patrons, réclamèrent une augmentation qui leur fut refusée. L’établissement d’un nouveau règlement, qui imposait diverses amendes comme punition de certaines fautes, augmenta

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le mécontentement. Les esprits étaient fort montés, et sans doute les meneurs travaillaient Ji accroître cette irritation, lorsque le samedi, 16 mars, l’orage, qui depuis plusieurs jours grondait sourdement, vint à éclater. Les ouvriers sortirent brusquement do leurs ateliers au milieu du jour en poussant des cris, en proférant des menaces contre plusieurs fabricants. Il y avait ainsi plus de vingt-cinq mille hommes qui parcouraient les rues de la ville en semant partout la crainte par leurs vociférations. L’autorité municipale se bâta de demander des renforts à Lille. Mais avant que les troupes appelées fussent arrivées, le désordre prit des proportions sérieuses.

Les ouvriers, qui avaient longtemps erré dans les rues .sans but déterminé, finirent par se diriger ou plutôt par se laisser entraîner vers les ateliers désignés à leur vengeance. Pendant quelques heures, les scènes de pillage et de dévastation se produi- .sirent sans qu’il fût possible d’opposer aux pillards la moindre résistance. Sept ateliers furent envahis, les métiers y furent détruits, les pièces d’étoffe en travail lacérées, et les chaînes coupées sur les métiers.

Les maisons particulières de deux des fabricants auxquels on en voulait le plus furent saccagées; les meubles, les lits, la literie, la vaisselle furent jetés par les fenêtres.

La rage des émeutiers s’accroissait de minute en minute, et ils en vinrent à mettre le feu à deux des ateliers qu’ils valent dévastés.

On ne sait jusqu’où se seraient emporti'S ces furibonds si l’on n’avait enfin vu arriver, le soir même, deux bataillons de ligne, et deux escadrons de cuirassiers. Los insurg('‘s, fidèles à la constante tactique de toutes les insurrections, reçurent les soldats aux cris de : Vive la ligne! espérant ainsi les détourner de leurs devoirs; niais, quand ils virent que ces troupes, au lieu de lever la crosse en l’air chargeaient leurs armes, ils se décidèrent à se retirer, et l’ordre matériel fut rétabli.

La journée du dimanclie ne fut pas trop mauvaise; le lundi, à six heures du matin, beaucoup d’ouvriers étaient à leur ouvrage, et l’on pouvait croire que les retardataires viendraient eux-mômes reprendre leur travail à l’heure du déjeuner. Mais tout à coup un mot d’ordre fut lancé ; aussitôt les tisserands demandèrent une augmentation de salaire qui leur fut refusée; ils se l etirèient et la grève régulière succéda à l’émeute, à l’inverse de ce qui se passe d’ordinaire;’ car le plus souvent, la coalition, d'abord pacifieve, ne prend que peu à peu les allures d’une insurrection.

Quelque rôle que l’Internationale eût joué dans la grève ou dans les événements qui l’avaient précédée, elle ne pouvait pas laisser pas.ser des faits aussi graves sans faire connaître officiellement la façon dont elle les jugeait. En effet, MM. Tolain, Fribourg et Yarlin, en qualité de correspondants, de la commission de Paris, ne tardèrent pas à publier le manifeste suivant :

LES GRÈVES

Des troubles regrettables, accompagnés de viulen:es pltn regrettables encore, ont éclaté parmi les Gleurs et tisseurs de Roubaix.

Les causes sont : i° L’introduction de machines imposant aux tisseurs un surcroît de travail sans augmentation de salaire, et supprimant en même temps un grand nombre d’ouvriers ;

2® L’établissement d’un règlement imposant des mesures attentatoires à la dignité et des amendes d’une illégitimité flagrante ;

3® EnGn l’intervention de la gendarmerie dans ces détails d’intérêts privés et dans un cas où elle avait peut-être à veiller à la sécurité publique, mais non à protéger par sa présence les prétentions des particuliers.

La grève provoquée par ces causes a eu pour conséquences les tristes événements dont l'opinion publique a été instruite.

Dans celte situation, l'Association internationale croit devoir se prononcer et appeler l’attention des ouvriers de tous pays en faisant les déclarations suivantes :

L’emploi de la machine dans l’industrie soulève un problème économique dont la solution prochaine s’impose impérieusement. Nous, travailleurs, nous reconnaissons en principe le droit des ouvriers à une augmentation proportionnelle alors que, par un nouvel outillage, une production plus considérable leur est imposée.

En France, pays du suffrage universel et de l’égalité, l’ouvrier est encore citoyen lorsqu’il a franchi les portes de l’atelier ou de la fabrique. Les règlements imposés au Gleurs de Roubaix sont faits pour des serfs et non pour des hommes libres. Ils portent non-seulement atteinte à la dignité, mais encore à l’existence du travailleur, puisque le chiffre des amendes peut supprimer et dépasser le taux du salaire.

Dans un pareil débat, alors qu’aucune violence n’avait ét commise, et que la grève commençait par l’abandon des

ateliers, l’intervention de la gendarmerie n’a pu qu’irriter les ouvriers, qui croyaient y voir une pression et une menace.

Ouvriers de Houbaix, quels que soient vos justes griefs, rien ne peut justifier les acics de destruction dont vous vous êtes rendus coupables, — songez que la machine, instrument de travail, doit vous être sacrée; songez que de pareilles violences compromettent votre cause et celle de tous les travailleurs; — songez que vous venez de fournir des armes aux adversaires de la liberté et aux calomniateurs du peuple.

La grève continue; de nouvelles arrestations ont été fjites. .Nous rappelons à tous les membres de l’Association internationale des travailleurs qu’il y a en ce moment k Roubaix des frères qui souffrent. Oue si parmi eux des hommes, un moment égarés, se sont rendus coupables de violences que nous réprouvons, il y a entre eux et nous solidarité d’intérêt et de misère ; au fond du débat, il y a aussi de justes griefs que les fabricants doivent faire disparaître. Il y a enfin des familles sans chef; que chacun de nous vienne leur apporter son apj'ui moral et matériel.

On voit que les représentants de l’Internationale tout en donnant sur tous les points tort aux patrons, reconnaissaient du moins que les ouvriers de leur côté avaient commis des excès regrettables,- et qu’ils n’hésitaient pas à les blâmer.

Le Journal des Débats publia à ce sujet, sous la signature du secrétaire de la rédaction, un article que nous ne pouvons reproduire ici tout entier à cause de son étendue, mais dont il faut citer au moins une partie :

Les événements de Roubaix ont donné lieu à une manifestation qui ne peut être passée sous silence : c’est une

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le.'S

déclaration de l’AssoctaRon internationale des travailleurs, rejirésenlée par trois membres de la commission de Paris, qui signent avec le titre de correspondants: MM. Tolain, Fribourg et Varlin. L'Association internationale des travailleurs est peu connue de nos lecteurs, mais il est bon qu’elle le soit, quoiqu’elle nous semble n’exister encore qu’à l’étal d’essai ou d’embryon. Elle n'aspire à rien moins qu’à embrasser les ouvriers da toutes les professions manufacturières de l’Europe, et il est certain qu’elle a de nombreuses ramifications déjà en Angleterre et sur le continent. Ce serait donc la plus vaste société qui ait jamais été formée. On l’a vu à l’occasion de la grève qui a dernièrement tenu en suspens à Paris l’industrie du bronze, le principal objet de celte Association serait d’intervenir dans les moments de grèves, en soutenant non-seulement de son influence, mais aussi de ses subsides, les ouvriers inoccupés de la profession où la grève aurait été déclarée.

L’Ajssociatlon internationale avait au moins un mot à dire au sujet de ce qui s’csl passé à Roubaix, puisque ces événements regrettables avaient leur point de départ dans une grève. C’est ce qu’elle a fait par l’organe des trois correspondants que nous venons de citer. Elle réprouve les violences dont se sont rendus coupables des hommes égarés. Elle avertit les ouvriers en général que de pareilles violences compromettent la cause de tous les. travailleurs. Elle déclare que la machine, à titre d’instrument de travail, doit être sacrée. Ce sont des vérités salutaires et opportunes. Malheureusement les considérants du jugement n’en valent pas le dispositif. D'après la lettre de M.M. les correspondants, jusqu’au moment où ont commencé la destruction des machines et le sac des atelier.s, tous les torts étaient du côté des patrons. Ces torts sont énumérés dans la lettre, et l’énumération mérite qu’on s'y arrête.

Après avoir discuté non-seulement avec impar-

tialité, mais même avec bienveillance pour les trois signataires du manifeste, les divers reproches qu’ils adressaient aux patrons, l’auteur anonyme de cet article se tournait vers ceux-ci et leur démontrait que l’opinion publique leur demandait de s’expliquer à leur tour; puis il en revenait à MM. Tolain, Fribourg et Varlin et mettait en lumière, d’une part, ce qu’il y avait de louable dans leur publication, et d’autre part, ce qu’on regrette de n’y pas rencontrer :

Quoique les correspondants de l'Association internationale se soient appliqués avant tout, dans leur manifeste, à mettre en relief les torts qu’ils attribuent aux patrons, il leur a fallu un certain courage pour blümer, ainsi qu’ils l'ont fait, les désordres de Roubaix. Leur langage de réprobation n’est pas sans énergie; il aurait cejiendaut pu en avoir davantage. Il ne fallait pas dire aux ouvriers : Les causes de la grève et de ce qui s’en est suivi, c’est la présence des gendarmes dans les fabriques, c’est l’introduction du nouveau métier, c’est l’établissement d’un règlement plus sévère dans les fabriques; il fallait leur dire que les causes des tristes événements, les causes non accidentelles ou secondaires, mais dominantes, étaient l’ignorance des ouvriers sur leurs propres intérêts et la faiblesse avec laquelle un certain nombre d’entre eux s’abandonnent à de mauvais penchants. Il eût été plus sage de représenter aux populations que si elles avaient de meilleures habitudes, si elles fuyaient les cabarets, beaucoup trop fréquentés dans le Nord, elles ne seraient pas autant, à beaucoup près, à la merci des incidents qui peuvent suspendre le travail. Les correspondants de l’Association internationale auraient mieux été dans le rôle de chefs intelligents et de bons guides s’ils avaient dit aux ouvriers:

LES GRÈVES

0 Vous êtes i{^iioranls, instruisez-vous; profilez des facilités qu’on vous donne aujourd’Jiui pour vous instruire. Plusieurs d’entre vous manquent de sobriété; qu’ils se corrigent; qu’ils travaillent les six jours de la semaine; qu’ils se pftparent ainsi quelques économies pour les temps de chômage. Les ouvriers de l’Allemagne du Nord n’ont pas des salaires plus élevés que les vôtres, et pourtant ils ont fourni les fonds des 900 ou 1,000 banques du peuple qui se sont formées sur le modèle recommandé par M. Schultze-Delitsch, banques qui fonctionnent à la fois comme des Caisses d’épargne et des institutions de crédit.» M.VI. les correspondants de l'Association internationale attachent un grand prix à affermir et à étendre l'autorité qu’ils exercent sur leurs confrères : l’autorité, pour justifier sa prérogative, a besoin quelquefois de dire la vérité tout entière, quelque pénible qu’elle puisse être à entendre.

Les correspondants de rinternationale répondirent au Journal des Débats une longue lettre dans laquelle ils ne faisaient guère que reprendre et développer chacun des points traités dans leur premier manifeste ; le Journal des Débats l'inséra sans la faire suivre d’une réponse que rien, en effet, ne rendait nécessaire, et la polémique en resta là.

En résumé, les hommes qui avaient parlé au nom de l’Internationale avaient, dans leur manifeste, flatté les mauvaises passions des ouvriers de Roubaix, et avancé soit sciemment, pour les besoins de leur cause, soit à leur insu et en .se laissant tromper eu.x-mêmes, dos faits complètement faux lorsqu’ils a\ aient attribué le pillage et l’incendie des ateliers à l intcrvention de la geudoimerie; mais enfin ils

HlSTOmE Dli L’INTERNATIONALE.

avaiont osé blâmer ces scènes de dévastation; c’était beaucoup.

Le journal qui représente plus que toute autre feuille française aux yeux du public la haute bourgeoisie riche et lettrée, avait discuté leur proclamation en signalant les tendances déjà trop évidentes de leur société , mais sur un ton calme , courtois et même bienveillant. ^fM. Tolain, Fribourg et Varlin, qui avaient cru devoir répondre à ces critiques, l’avaient fait sans trop s’éloigner de la modération dont on leur avait donné l’exemple (1).

'(1) Ces pages étaieiil déjà écrites lorsque nous avons trouvé dans le Soir, du 19 Juillet, un article où M. Fribourg, l’un des signataires de ce manifeste raconte, ainsi qu’il suit l’affaire de Roubaix et l’intervention des corre.spondaiits de l’association :

«Vers la môme époque, un incident terrible se produit: les ouvriers de Roubaix, dans un accès de folie furieuse, brisent des machines, incendient des ateliers, maltraitent des innocents; un cri de réprobatiommér^ée s’élève des rangs de la bourgeoisie; les travailleurà ic taisent, atlérés;leur conscience leur interdit d'applaudir, mais ils manquent d’énergie pour blâmer.

« Seuls les internationaux, risquant leur popularité naissante, osent élever la voix pour réprouver énergiquement de pareilles remontrances, et dans une lettre publique adressée aux grévistes de Roubaix, ils s’exprimaient ainsi :

« Ouvriers de Roubaix,

« Quels que soient vos justes griefs, fieu ne peut justifier les B actes de destruction dont vous vous ôtes rendus coupables. « — Songez que la machine, instrument de travail doit vous B ôtre sacrée ; songez que do pareilles violences compromettent B votre cause et celle de' tous les travailleurs. — Songez que

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