M. TOLAIN
Considérant que la collectivité ne peut avoir de droits qui portent atteinte aux droits naturels des individus qui la composent ;
Oue, par conséquent, les droits collectifs ne peuvent être que des droits garantis qui assurent à chacun le libre exercice de ses facultés ;
Que ces droits sont inhérents à l’homme lui-mûme et qu’ils sont égaux pour tous;
Que, sous peine de tout livrer à un règlement arbitraire ayant pour point de départ, soit une idée abstraite prise en dehors de l’homme et supérieure à l’humanité, soit un sentiment qui n’est pas susceptible de régler et de déterminer les rapports sociaux d’une manière juridique, il faut reconnaître que l’homme a le droit de s’approprier la totalité de son produit ;
Que, en plus de l’outillage proprement dit, industriel ou agricole, le crédit, ou le sol, est nécessaire à l’artisan ou à l’agriculteur pour devenir producteur échangiste et maître souverain des produits de son travail, alors qu’il a contribué à toutes les charges sociales ;
Que le fait de certaines industries qui nécessitent la réunion de plusieurs individualités ne change rien au fait de la possession, ou propriété libre et individuelle;
Le congrès déclare que, pour réaliser l’émancipation des travailleurs, il faut transformer les baux, loyers
APPENDICK.
fermages, en un mot tous les contrats de location, en contrats de vente ;
Qu’alors la propriété, étant continuellement en circulation, cesse d’étrc abusive par ce fait même;
Que, par conséquent, dans l’agriculture comme dans l’industrie, les travailleurs se grouperont comme et quand ils le jugeront convenable, sous la garantie d’un contrat librement débattu, sauvegardant la liberté des individus et des groupes.
{Rapport sur le congrès de Bâle, par G. Mollin, p. 12.)
TEXTE DES COXCLUSIONS SUR LA, QUESTION DE l’HÊRITAGE, PROPOSÉES AU CONGRÈS DE BALE PAR LA COMMISSION.
Considérant que le droit d’héritage, qui est un élément inséparable de la propriété individuelle, contribue à aliéner la propriété foncière et la richesse sociale, au profit de quelques-uns et au détriment du plus grand nombre; que, par conséquent, le droit d’héritage est un obstacle à l’entrée du sol et de la richesse sociale dans la propriété collective;
Que, d’autre part, le droit d’héritage, quelque restreinte que soit son action, constitue un privilège dont le plus ou moins d’importance ne détruit point fiuiqrntè. en droit, et qui est une mennce permanente au droit social;
Qu’en outre, le droit d’héritage, dans toutes ses manifestations, dans l’ordre politique comme dans l’ordre
('‘conomiqiio, est un élément essentiel de toutes les inégalités, parce qu’il empêche que les individus aient les mêmes moyens de développement moral et matériel;
Considérant enfin que le congrès s’est prononcé pour la propriété collective foncière et que cette déclaration serait illogique si elle n’était corroborée par celle qui va suivre :
Le congrès reconnaît que h droit d'héritage doit être comptétement et radkahment aboîi, et que cette abolition est une des conditions les plus indispensables de l’airranchisscment du travail.
PROJET DE RÈGLEMENT GÉNÉRAL DES GRÈVES, VOTÉ P.VR LE CONGRÈS DE LA CII.VUX-DE-FONDS, ET SOUMIS A LA RATUTCATION DES SECTIONS EN JUILLET IS'O.
Réglement général des grèves.
Article premier. Toute section faisant partie de la fédération, et qui désire en faire partie, doit avoir une caisse de résistance, dont chaque membre de la section doit faire partie.
Art. 2. Cette caisse est alimentée par une cotisation obligatoire de 2o centimes par membre et par mois.
Art. 3. Les caisses de résistance sont particulières, c’est-à-dire que chaque section ou groupe de sections gère la sienne.
APPENDICE. 30?l
Art. 4. Chaque section (ou fédération dos sections) formera un bureau spécial de résistance.
Art. 5. Aucune section ne doit.se décider de (sic) faire la grève que dans les conditions suivantes:
1“ Lorsque les patrons voudraient violer une convention librement consentie par les deux parties;
2® Lorsqu’ils voudraient porter atteinte à la liberté individuelle des ouvriers et du droit d’association ;
3® Lorsque l’état du marché sera tel que le triomphe sera certain, ou qu’une augmentation de salaire, ou une diminution d'heures de travail seront reconnues parfaitement justes et bien fondées.
Art. 6. Pour qu’une grève soit solidaire pour toutes les sections d’une localité, il faut qu’elle soit acceptée par les comités respectifs des caisses de résistance et par le comité central ou cantonal.
Art. 7. Pour qu’elle soit solidaire pour toutes les sections diverses, il faut qu’elle soit sanctionnée par le comité fédéral, qui la soumettra immédiatement au conseil général en demandant l’appui des sections de tous les pays.
Art. 8. Lorsqu’une grève a été proclamée par les comités respectifs, un appel de fonds sera fait; à ce premier appel chaque section ou caisse fédérative de résistance ne s’engagera que pour le tiers de ce qu’elle doit posséder, c’est-à-dire sur les fonds destinés à la caisse de résistance, et toujours à titre de prêt.
A un second appel il en sera fait de mémo.
Si un troisième appel était nécessaire une assemblée générale des sections aurait lieu pour prendre une décision.
Art 9. Les souscriptions, à moins de cas excessivement graves et reconnus comme tels par les comités respectifs et par les assemblées générales des sections, sont absolument prohibées.
Art. tO. Aucune section n’a le droit d’entraîner dans
3ÔG HISTOIRE DE L’INTERNATIONALE, une gn've involontaire les autres sections ; toutes les sections ont le droit et nu'me le devoir de refuser leurs secours i\ la section qui a commencé la grève sans les avoir consultées.
(Extrait de l'Égalité, numéro du 27 juillet 1870.)
TEXTE DES RÉSOLUTIONS SUR LA GUERRE ADOPTÉi:S EN SÉANCE ADMINISTRATIVE PAR LE CONGRÈS DE BRUXELLES ( 1868) ET LUES . PAR LONOUET(de Oaen)DANS la 16' et dernière séance.
Le congrès, considérant que la justice doit être la règle des rapports entre les groupes naturels, peuples, nations, aussi bien qu’entre les citoyens; que la cause primordiale de la guerre est le manque d’équilibre économique; que la guerre n’a jamais été que la raison du plus fort et non pas la sanction du droit;
(Ju’elle n’est qu’un moyen de subordination des peuples, par les classes privilégiées ou les gouvernements qui les représentent ;
(Ju’elle fortifie le despotisme, étoulfe la liberté (nous en donnons pour preuve les dernières guerres d’Italie et d’Allemagne) ;
Que, semant le deuil et la ruine dans les familles, la démoralisation sur tous les points où les armées se concentrent, elle entretient et perpétue ainsi l’ignorance, la misère ;
Que l’or et le sang des peuples n’a jamais servi qu’à
APPENDICE. 307
maintenir entre eux les instincts sauvages de l’homme à l’état de nature ;
Que, dans une société fondée sur le travail et la production, la force ne peut être mise qu’au service de la liberté et du droit de chacun ; qu’elle ne peut être qu’une garantie et non une oppression, fût-ce même pour un seul membre utile du corps social ;
Que, dans l’état actuel de l’Europe, les gouvernements ne représentent pas les intérêts légitimes des travailleurs ;
Que, si la guerre a pour cause principale et permanente le manque d’équilibre économique et ne peut être, par conséquent, anéantie que par la réforme sociale, elle n'en a pas moins pour cause auxiliaire l’arbitraire qui résulte de la centralisation et du despotisme;
Que les peuples peuvent donc, dès maintenant, diminuer le nombre des guerres en s’opposant à ceux qui les font ou qui les déclarent;
Que ce droit appartient surtout aux classes ouvrières, soumises presque exclusivement au service militaire, et qu’elles seules peuvent lui donner une sanction;
Qu’elles ont pour cela un moyen pratique légal et immédiatement réalisable ;
Qu’en effet, le corps social ne saurait vivre si la production est arrêtée pendant un certain temps; qu’il suffit donc aux producteurs de cesser de produire pour rendre impossibles les entreprises des gouvernements personnels et despotiques ;
Le congrès de l’Association internationale des travailleurs, réuni à Hruxelles, déclare protester avec la plus grande énergie contre la guerre.
11 invite toutes les sections de l’Association, chacune dans leurs pays respectifs, ainsi que toutes les sociétés ouvrières et tous les groupes ouvriers quels qu’ils soient, à agir avec la plus grande activité pour empêcher une guerre de peuple à peuple, qui aujourd’hui ne
pourrait Otre considérée que comme une guerre civile; parce que, faite entre producteurs, elle ne serait qu’une lutte entre frères et citoyens.
Le congrès recommande surtout aux travailleurs de cesser tout travail dans le cas où une guerre viendrait à éclater dans leurs pays respectifs.
Le congrès compte assez sur l’esprit de solidarité qui anime les travailleurs de tous les pays, pour espérer que leur appui ne fera pas défaut à cette guerre des peuples contre la guerre.
TEXTE DES UÉ.SOI.UTIONS SUR LA GUERRE VOTÉES PAR l’aSSEMBÎ-ÉE GÉNÉRALE DES SECTIONS GENEVOISES TENUE LE 4 ET LE 1 1 FÉ- VRIER 1871.
L’assemblée générale, après avoir [examiné la situation actuelle, créée par la guerre, décide:
1® De rappeler aux membres de la fédération les résolutions du congrès de Bruxelles, qui proclament la nécessité de parvenir à organiser une grève générale, c’est-è-dire la cessation générale de toute production, en cas qu’une nouvelle guerre menacerait les nations de l’Europe. Pour cela, l'assemblée croit nécessaire:
2® De faire une propagande énergique contre les armées et les institutions qui favorisent la guerre, de sorte que la protestation de l’Internationale puisse enfin s’exprimer, non par des paroles seulement, mais aussi par des faits;
APPENDICE
3° Pour que la protestation de l’Internationale soit efficace, il faut que les ouvriers se refusent à travailler à la fabrication des engins et des munitions de guerre, en cherchant ailleurs les moyens de gagner leur \ic; il faut aussi qu’ils s’organisent solidairement, afin de pouvoir refuser également l’impôt du sang, le service militaire ;
4® L’assemblée est convaincue que le meilleur moyen de faire cette propagande est de créer partout des sections internationales, surtout dans les campagnes.
Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons arriver à l’avénement politique et à raffranehissement social de la classe ouvrière.
{L’Egalité du 6 mars 18*1.)
PnOGRAMME DU CINQUIÈME CONGRÈS ANNUEL DE l’aSSOCIATION IN- TERNATIONALE DES TRAVAILLEURS.
Nous avons dit au chapitre VI que le cinquième congrès avait été indique comme devant se tenir à Paris au mois de septembre 1870. On sait quels événements s’opposèrent à sa réunion. Le programme des questions qui devaient s’y débattre n’en a que plus d’intérêt. Le voici tel que nous le trouvons dans le numéro de V Egalité du G août 1870 :
Le conseil général, dans son assemblée du !2 juillet 1870, a unanimement adopté les questions suivantes
comme devant former le programme du prochain congrès :
I. De la nécessité d’abolir la dette publique. Discussion sur le droit d’indemnité à accorder.
IL Des rapports entre l’action politique et le mouvement social de la classe ouvrière.
III. Des moyens pratiques pour convertir la propniété foncière en propriété sociale .
IV. De la conversion des banques de circulation en banques nationales.
Vi Conditions de la production coopérative sur une échelle nationale.
VI. De la nécessité pour la classe ouvrière de faire la statistique générale du travail conformément aux résolutions du congrès de Genève en I80G.
VII. Nouvel examen de la question sur les moyens de supprimer la guerre.
Le conseil général belge a proposé la question suivante : Des moyens pratiques de constituer des sections agricoles au sein de l'Internationale, et d’établir la solidarité entre les prolétaires de l’agriculture et les prolétaires des autres industries. Le conseil général de l’Association internationale des travailleurs croit que cette question est inhérente à ta troisième. Au nom et par ordre du conseil général de l’Association internationale des travailleurs.
IL Jl’.no,
Secrétaire pour la Suisse,
Loiulres, le 8 juillet ISlO.
APPENDICE
JUGEMENT PRONONCÉ LE SAMEDI 8 JUILLET 1870, PAR LE TRIBU- NAL CORRECTIONNEL DE PARIS {6« chambpc) DANS LE 3« PROCÈS
DE l’internationale.
Le Tribunal
Maintient le défaut donne à l’audience du 29 juin dernier contre Varlin, Sabourdy, Passedouet, Rocher, Carie, Ducaucquie et Giof, non comparants quoique régulièrement cités, et après en avoir délibéré conformément à la loi, faisant droit :
Attendu que le fait imputé aux prévenus est celui d’appartenir à une association qui n’est autre que l’Association internationale des travailleurs, qualifiée de société secrète par l’ordonnance qui a saisi le tribunal ;
Qu’il convient dès lors de rechercher, en fait, si tous les prévenus appartiennent :l l’Association internationale, sauf à apprécier ensuite la qualification donnée à cette association, qualification que le tribunal aura toujours droit de modifier en l’atténuant s’il y a lieu de le faire ;
En ce qui touche le fait principal,
Attendu qu’il n’est pas suffisamment établi que les inculpés Ducaucquie, Flahaut, Landeck et Assi fassent partie de l’Association internationale des travailleurs;
Que des présomptions graves s’élèvent contre Assi dont tous les agissements pendant les deux grèves du Creuzot tendent à établir qu’il a constamment existé une entière communion d'idées entre ce prévenu et les divers membres de l’Internationale avec lesquels il s’est mis en rap.
port, soit au Crcuzot soit à Paris; mais que ces présomptions UC sauraient suppléer à l’abscucc de preuves directes, précises, certaines, qui seules pourraient prévaloir contre les dénégations d’Assi;
Qu’il est en effet de régie, en matière correctionnelle, que le doute, quelque léger qu’il soit, doit profiter au prévenu ;
Attendu, quant aux autres prévenus, au nombre de trente-quatre, qu’il résulte de l’instruction, des débats et des aveux mêmes de ceux des prévenus qui se sont présentés à l’audience, qu’ils font partie de l’Association internationale des travailleurs ;
Qu’à la vérité il s’est produit, à la dernière heure, quelques réticences en ce qui touche le prévenu Allard ;
Qu’en effet ce prévenu, revenant sur ses précédentes déclarations, a prétendu que, s’il appartenait de cœur à l’Internationale, il ne lui appartenait pas défait; qu’il avait eu l’intention d’adhérer aux statuts de cette association, mais que cette adhésion n’était pas encore passée à l’état de fait accompli, lorsque les poursuites ont été dirigées contre lui ;
Mais attendu que ces allégations toutes nouvelles d’Allard sont contredites : 1® par sa réponse au juge d’instruction:
« Je suis et je reste de l’Internationale ; »
2“ Par sa réponse au président, lors de l’interrogatoire subi par lui à la première audience :
« Je fais partie de l’Internationale, mais cette association n’est pas une société secrète ; »
3® Par cette circonstance que, dans la note insérée au numéro du 21 mai 1870 du journal la Libre Pensée, Allard est indiqué comme étant un des trois citoyens qui recevront les adhésions à la section dite de la Rive gauche, de rintcrnationale; et qu’on ne saurait admettre que les adhésions à l’Internationale puissent être reçues par
APPENDICE. 313
un individu qui lui-mûmc ne serait pas déjà membre do celte association ;
4® Par cette autre circonstance qn’on a saisi au domicie d’Allard un livre lui donnant le titre de membre de l’Internationale et portant cette signature : «Le secrétaire correspondant, Paul Ôarle, » alors que rien dans la cause n’autorise à admettre que Carie {l’un des prévenus eu fuite) se soit faussement attribué le titre de secrétaire correspondant.
En ce qui touche la qnalilication de société secrète relevée dans l’ordonnance de M. le juge d’instruction ;
Attendu que d’une manière générale on ne saurait dire que l’Association internationale des travailleurs est une société secrète ;
Qu’en effet cette société, qui se compose de sections et de bureaux organisés publiquement dans divers Etals européens, d’un conseil général siégeant à Londres, et dont les résolutions principales sont discutées et arrêtées, chaque année, dans les congrès dont l’accès est public, ne présente pas, considérée dans son ensemble, les caractères d’une société secrète ;
Qu’à la vérité, organisée pour ne s’occuper que d’un objet de l’ordre purement^ économique, l’amélioration du sort des classes ouvrières, elle n’a pas tardé à dévier de son but, et qu’il n’est pas permis de douter aujourd’hui que cette société, qui pouvait être utile pour le bien, si elle s’était renfermée dans les termes de ses premiers statuts, est devenue un danger social, et un danger formidable, si on lient compte du nombre do ses membres qui, pour la France seulement, s’élèverait, au dire des prévenus, à plusieurs centaines de mille, et de l’ardeur avec laquelle elle s’est jetée dans les questions les plus irritantes de la politique actuelle, n’abandonnant pas, il est vrai, son premier programme, mais déclarant qu’il ne peut être réalisé que par la révolution et par l’avénement de la république démocratique et sociale;
Muis attendu qu’il ne suffit pas qu’une société s’occupe de questions politiques et s’écarte de ses premiers statuts pour qu’elle soit déclarée société secréte; qu'il faudrait, pour établir la société secréte, que cette modification du programme de l’association fût elle-même tenue secréte, tandis que, dans la cause actuelle, il suffit de se reporter, pour les États autres que la France, au compte rendu du congrès de Itrile, cl, pour ce qui concerne la France, aux divei’s manifestes qui ont été publiés dans les journaux, aux premiers mois de 1870, aussitùt après la réorganisation de l’Internationale en sections, pour se rendre compte que l’intrusion de la politique dans les matières qui font l’objet du programme de l’Association n'a pas été tenue secréte et n’a pas voulu l’être ;
Que, pour ce qui concerne la France, tout spécialement Paris, le département de la Seine, et par suite l’objet dont le tribunal doit plus particuliérement s’occuper, il convient de distinguer deux périodes: celle qui s’est écoulée depuis les jugements de 1868, à la suite*, desquels l’Internationale fut dissoute, en tant qu’organisation par sections et bureaux, pour ne compter, pendant un certain temps, que des membres adhérant individuellement à ces statuts, sans faire partie d’aucune section, d’aucun bureau ; et la période qui s'est écoulée depuis la réorganisation de l’Internationale à Paris, c’est-à-dire depuis les premiers mois de 1870 ;
Que. dans la première période, si on trouve, ainsi que cola va être plus loin établi, un groupe d'hommes dont les agissements concertés pour un but poursuivi en commun et momentanément caché, réunissent tous les éléments constitutifs de la société secréte, il ne serait pas exact de dire que les divers individus qui sont venus adhérer outre leurs mains aux statuts do l’Internationale ont voulu s’affilier à une société secréte;
Que, dans la seconde période, les adhérents n’ont absolument rien fait de clandestin, alors que d’une part la
APPENDICK.
réorganisnlion de l’Inlernatioiiale par sections bientôt réunies en une fédération qui centralise leurs eflbrts plus énergiquement encore que ne pouvait faire le bureau existant avant l.S(i8, et d’autre part, les manifestes qui engagent l’Association dans la voie politique et révolutionnaire ne pouvaient être ignorés de personne et avaient reçu la plus grande publicité possible;
Attendu, néanmoins, que, dans une association publique, autorisée ou non autorisée, il est parfaitement admissible qu’on puisse rencontrer un groupe d’hommes se concertant pour arriver un but qu’ils tiennent momentanément secret, et dont les agissements occultes donnent à ce groupe, le plus souvent directeur de l’association, le caractère d’une société secréte ;
Attendu que tel est le fait qui se présente dans la cause soumise au tribunal ;
Attendu, en effet, que par deux arrêts de la cour impériale de Paris, des 29 avril et 21 juin I8U8, l’Association internationale des travailleurs, établie à Paris, sous le nom de Bureau de raris, ayant été dissoute, cette dissolution fut ostensiblement effectuée, mais bientftt après certains hommes, dont quelques-uns figurent parmi les prévenus, se mirent à l’œuvre, de concert avec le conseil général de Londres, pour faire, à Paris et en France, une propagande occulte, destinée à aboutir au résultat qui a été obtenu en 1870, c’est-à-dire la réorganisation de l’Internationale par sections et bureaux;
Que d’abord, ils cherchèrent des étais, suivant l’expression relevée dans une lettre de Dupont, secrétaire correspondant pour la France au conseil général de Londres, pour éluder la loi, et que ces biais n’ayant pas été trouvés, ils se décidèrent à procéder d’une façon secrète et toute différente ;
Qu’il y eut désormais en France des correspondants acceptés ou nommés par le conseil de Londres sans qu’ils représentassent aucune section, et choisis plus particu-
lic'remcnt parmi les anciens membres qui se trouvaient dans le cas du prévenu Murat, auquel Dupont écrivait le 27 novembre 1808 : « Vous avez raison de ne pas abandonner le terrain, votre position de condamné vous donne un grand poids auprès des travailleurs ; »
.Attendu que les correspondants eurent « pleins pouvoirs » pour « recevoir dos adhésions collectives ou individuelles, recueillir les souscriptions et cotisations, et faire toute chose ayant pour but la propagation de l’Association internationale des travailleurs, » ainsi que cela est écrit dans le pouvoir délivré à l’un d’eux, le prévenu Murat, le 27 juillet 1809, et saisi à son domicile;
Attendu qu’ils purent ainsi, sans éveiller l’attention de l’autorité, reconstituer tous les éléments de l’Internationale jusqu’au jour où leur persévérance aboutit à un tel résultat, que les adhérents se trouvèrent assez nombreux et assez forts pour se reconstituer ouvertement, au mépris de la loi et des décisions de justice, en sections, et bientôt en fédération des sections parisiennes ;
Attendu que parmi les prévenus il en est sept qui ont incontestablement donné leur concours à cette reconstitution clandestine de l’Association dissoute en 1868, et que ces prévenus sont Varlin, Malon, Murat, Johannard, Pindy, Combault et Hôligon ;
Varlin, dont le nom se trouve partout, dont l’activité et l’influence se manifestent à Lille, au Creuzot, à Rouen, i\ Marseille, à Lyon, et dont la correspondance avec Aubry de Rouen suffirait à elle seule pour établir quelle part importante il a prise :\ la réorganisation de l’Internationale;
Malon qui faisait, en 1869, de la propagande à Tourcoing (lettre de Varlin à Aubry du 18 août 1869), qui n’a du reste pas cherché ù nier le rôle actif qu’il a joué soit à Paris, soit eu province, et qui n’aurait pu le nier, alors qu’on peut lire dans une des lettres qu’il adressait, en 1870, de Fourchambault, au prévenu Combault : « Com-
3 »v-t^)ogle
APPENDICE
bien faudra-t-il avoir fondé de sections en province pour mériter une couronne civique? S’il ne faut en avoir fondé que vingt-cinq, j’cspére la gagner;»
Murat qui paraît avoir eu plus particuliérement la confiance du conseil général de Londres, dont il recevait en juillet 1809 les pleins pouvoirs, auquel il adressait des rapports (lettre de Dupont du 7 janvier 1870) et qui lui adressait lui-méme, à diverses reprises, des communications destinées non-seulement à lui, mais encore aux autres agents de l’œuvre de reconstitution à laquelle il s’employait avec tant d’activité, d’habileté, et bientôt de succès ;
Jobannard, membre du conseil général de Londres, alors qu’il résidait en Angleterre, prenant encore ce titre au bas d’une protestation qui fut publiée dans le journal U Réveil, le It février 1870, signataire d’un très-grand nombre de cartes d’adhérents, détenteur de cartes en blanc, et reconnaissant en avoir rempli et délivré un assez grand nombre, entretenant avec Dupont une correspondance suivie, recevant le titre de correspondant de l’Internationale, se livrant enfin i\ une propagande incessante et parvenant h fonder à Paris la section du faubourg Saint-Denis ;
Pindy, fondateur de la section de Brest, délégué aux congrès de Bruxelles et de Bille, en 1808 et 1869, reconnaissant avoir placé à Paris et ailleurs trois cents cartes d’adhésion il l’Internationale, sinon un plus grand nombre, et déclarant au surplus à M. le juge d’instruction qu’il n’a jamais cessé d’employer ses efforts à cette propagande; Pindy, dont la correspondance avec Lcdoré de Brest, indique assez quel but il poursuivait en s’efforçant de réorganiser l’.\ssociation internationale, et dont les espérances, les désirs, les ardeui’s et les égarements révolutionnaires sont révélés d’une façon sinistre, par ces formules d’engins de destruction qui ont été saisis en son domicile, formules auxquelles rien ne manque, pas
31S HISTOIHE DE L’INTERNATIONALE.
rnUme la note indicative de la façon dont il faudra se servir des engins api'ùs les avoir fabriqués ;
Combault, autrefois résidtint à Londres, et membre du conseil général à cette même époque, entretenant, depuis son retour en fiance, une correspondance suivie avec Dupont, lui demandant l’intervention dePyat et de Resson « comme chose indispensable pour faire la révolution,» ainsi que la réponse de Dupont saisie chez Héligon en fait foi; détenteur à son domicile de cartes et de livrets en blanc, dont la possession ne s’explique que par un intérêt de propagande ; organisateur enfin de la section de Vaugirard, dont il est aussitôt nommé le correspondant ;
Héligon, dont les dénégations, en ce qui touche le rôle qu’il lui est attribué par la prévention depuis 1868, sont démenties et détruites par deux lettres émanées de Dupont, de l’homme qui, par sa fonction au conseil général de Londres, peut et doit connaître le titre et le rôle de chacun dans tout ce qui concerne la branche française de l’Internationale;
Une première lettre qu’il adresse à Murat et à d’autres, au sujet de la composition du jury Vermorel, place Héligon au nombre des correspondants; une deuxième lettre, qu’il adresse à Combault, place Héligon au même rang que Varlin, Malon et les autres, lorsqu’il s’agit de choses qui intéressent officiellement l’Internationale, elle porte textuellement ceci : « Je t’engage à prendre rendez-vous avec Varlin, U<*ligon, Johannard, Malon, pour voir Murat; je lui envoie les pièces officielles; il y a en outre une lettre qui vous concerne tous;»
Attendu que, parmi les autres prévenus, il en est quelques-uns, tels qu’Avrial, auquel Drouchon écrit le 10 avril 1869 une lettre contenant un passage significatif, mais qui ne peut avoir, en tant que preuve, la valeur d’un écrit émané de Dupont; Colmia, dit Franquin, qui fut délégué au congrès de Râle, et qui adhéra en août
APPENDICE. 319
I8G9 à riiitcrnationalc avec la Socit'ti^ de résislance des impriraeui-s, d’autres encore il l’égard desquels cei taines indications de la procédure portent le tribunal fi se demander s’ils ne se sont pas livrés, eux aussi, à une œuvre clandestine de reconstitution, devant les faire ranger dans la catégorie à laquelle appartiennent les sept préxœnus qui précédent;
Mais, attendu qu’en une telle matière, les présomptions doivent être écartées dés qu’elles ne sont pas suivies de preuves positives absolunient certaines, et que ces preuves ne paraissent résulter contre Avrial, Franquin et consorts, ni de la procédure ni des débats;
Que, par suite, il convient de restreindre cette première catégorie, à Varlin, Malon, Murat, Joliannard, Pindy, Combault et Iléligon ;
Attendu que si les agissements de ces sept prévenus avaient été individuels, nullement concertés, leur propagande clandestine échapperait à l’action de la loi, et ne saurait justifier l’inculpation de Société secrète, parce que dire société, c’est dire concert et association ;
Mais, attendu que cet élément essentiel du délit imputé aux prévenus ne fuit pas défaut dans la cause;
Qu’en effet, rien n’est moins exact que de dire, ainsi que l’a fait Combault dans sa défense, que les prévenus dont il s’agit, divisés en partie par quelque dissidence d’opinion, n’avaient les uns avec les autres que des relations fugitives, très-rares, presque nulles;
Que le contraire résulte des pièces saisies au cours de l’information, et que, pour ne parler que de Combault, qui seul a produit ce moyen de défense, on le voit correspondre activement avec Malon, signer avec Malon et Varlin, en prenant tous les trois le titre de « membres de l’Association internationale des travailleurs, » un manifeste révolutionnaire inséré dans le numéro du 19 jan- \ier 1870 du journal ZaJ/arsei/fütse, transmettre à Iléligon,
aux mains duquel il la laisse, une lettre de Dupont, dont il a été déjfl parlé; .
(Ju’au surplus, en dehors des relations privées, il existait entre ces prévenus un lien commun, résultant des rapports qu’ils entretenaient avec le conseil général de Lotidres, et des instructions, des pouvoirs qu’ils recevaient de ce conseil pour arriver à la meilleure et à la plus prompte réalisation de l’œuvre commencée;
Qu’en eflet ce conseil, dont l’autorité sur les membres de l’Association est, quoi qu’on en ait dit aux débats, assez énergique pour revêtir, au besoin, un caractère de juridiction, ainsi que le prouve la lettre de Dupont relative au jury de Hochefort et .Vermorcl, transmettait aux prévenus des instructions, des injonctions qui souvent étaient collectives; des injonctions lorsque, par exemple, s’adressant aux citoyens Murat, Malon, Iléligon, Combault, membres du jury Vermorel, et autres correspondants de l’Association internationale des travailleurs, il leur intimait d’avoir à exclure un membre de ce jury et de soumettre leur conduite à l’examen du conseil général; des instructions, lorsqu’il invitait Combault à s’entendre avec Yarlin, Iléligon, Jobannard et Malon, pour voir Murat et prendre chez ce dernier communication des pièces officielles qui venaient de lui être adressées, ainsi que d’une lettre qui les concernait tous;
Attendu que si l’œuvre de propagande occulte à laquelle les prévenus rangés dans celte première catégorie se sont livrés, établit déjà contre eux, aux yeux du tribunal, le fait d’avoir été membres d’une société secrète, il SC rencontre dans la cause un autre élément qui est constitutif de ce même délit;
Attendu, en eflet, que, suivant scs premiers statuts et suivant la pensée qui paraît avoir présidé à sa création, l’Association internationale des travailleurs ne devait, ainsi que cela a été dit précédemment, s’attacher qu’à la solution de questions purement économiques et devait
APPENDICE. 321
rester étrangère aux questions de l’ordre politique, à leurs passions, il leur irritation;
Attendu que si on prend l’Association au moment où ' les décisions judiciaires de 1868 viennent de la dissoudre, on la voit encore fidèle à son programme, à la veille, il est vrai, de l’abandonner, car ses membres, ou presque tous, sont des hommes hostiles aux institutions gouvernementales de notre époque, tous ou presque tous veulent individuellement la République démocratique et sociale, et, réunis par les liens énergiques de l’Association internationale, ils vont être fatalement amenés à faire servir cette puissante organisation à la réalisation de leurs désirs individuels; néanmoins, à cette date de 1868, ils protestent que leur programme est toujours le même, et que ce n’est pas par la révolution qu’ils cherchent à le réaliser, mais bien par l’étude, la persuasion et le progrès ;
Que si, au contraire, on prend l’Association internationale en 1870, au moment où, par les efforts de Murat et des autres, par leur propagande occulte et leur activité, cette Association est arrivée à se reconstituer au grand jour, on la voit ardemment préoccupée de toutes les questions politiques, résolue à saisir toutes les occasions qui pourront se présenter d’arriver à son but, non plus par une révolution pacifique, celle qui s’opère dans les idées, mais par la révolution violente, celle qui commence dans la rue ;
Que, pour s’en convaincre, il a suffi au tribunal de lire les manifestes et les comptes rendus publiés dans la Marseillaise et dans le Réveil, des premiers mois de 1870, sans même s’arrêter aux correspondances privées, auxi lettres de Varlin, de Cluseret , de Bastelica et autres : lettres dans lesquelles les ardeurs révolutionnaires se traduisent en des termes qui témoignent du parti que l’on entend tirer de l’Association internationale, de son organisation énergique, de sa puissance, de ses ramili-
cations sur tout le continent européen et jusque dans le nouveau inonde ;
■ Attendu qu’un tel état de choses si différent de la situation de t8'>x, ne peut être évidemment attribué qu’à l’action de ceux qui entreprirent après 1S68 de reconstituer l’Internationale, et qui ont réussi à le faire dans des conditions qui ne sont plus celles des statuts d’origine, des statuts que le public a connus;
Attendu dès lors qu’à ce double point de vue d’une propagande occulte et d’une impulsion secrètement donnée dans un sens qui a fait dévier l’Association internationale du terrain économique pour la placer, au jour môme de sa reconstitution, sur le terrain politique, le délit de société secrète est largement établi contre les sept prévenus de la première catégorie ;
Que cette appréciation n’est, âu reste, en aucune façon contradictoire avec celle qui a été précédemment formulée, et aux termes de laquelle les nouveaux errements de l’Internationale, dès lors qu’ils sont publics, ne la constituent pas à l’état de société secrète ; le tribunal ne s’occupant en ce moment que de déterminer le caractère de l’œuvre de propagande occulte par laquelle certains hommes sont arrivés à réorganiser l’Association, et à la réorganiser pour un but autre que celui auquel elle tendait à l’origine ;
Attendu que l’objection tirée du décret d’amnistie du 14 août 1869, qui n’a pas été produite aux débats, mais qu’il était du devoir du tribunal de relever d’office, ne reçoit pas application dans l’espèce ;
Qu’en effet, l’œuvre de propagande clandestine à laquelle se sont livrés Varlin , Murat et les cinq autres prévenus, n’a pris fin qu’en 1870, plusieurs mois après l’amnistie, et seulement le jour où, la reconstitution étant devenue un fait accompli et public, l’œuvre secrète n’aurait plus sa raison d’étre;
Attendu que de tout ce qui précède, il résulte que lu
•&t5#?e(l-by-Googlc
APPENDICE. 323
prévention de société secréte n’est établie qu’à l’égard de sept prévenus, et que, pour tous les autres, la qualification donnée par l’ordonnance de M. le juge d’instruction doit être modifiée et atténuée par le tribunal, leur association ne devant plus être qualifiée que d’association illicite dans les termes de l’article 291 du code pénal ;
Par ces motifs.
Le tribunal donne de nouveau défaut contre Varlin, etc., non comparants.
Renvoie des fins de la prévention, sans amende ni dépens, Assi, Ducaucquic, Flahaut et Landeck,
Déclare Varlin , Malon , Murat, Johannard, Pindy , Combault et Héligon, atteints et convaincus d’avoir, à Paris, depuis moins de trois ans, et notamment depuis le décret d’amnistie du 14 août 1869, fait partie d’uuc société secréte ;
Et leur faisant application de l’article 13 du décret du 28 juillet 1848, dont lecture a été publiquement donnée à l’audience, et ainsi conçu :
«Les sociétés secrétes sont interdites. Ceux qui seront convaincus d’avoir fait partie d’une société secréte, seront punis d’une amende de 100 à 600 francs, d’un emprisonnement de six mois à deux ans, et do la privation des droits civiques d’un an à cinq ans. Ces condamnations pourront être portées au double pour les chefs ou fondateurs desdites sociétés. Ces peines seront prononcées sans préjudice de celles qui pourraient être encourues pour crimes ou délits prévus par les lois. »
Condamne chacun d’eux à un au d’emprisonnement et 100 francs d’amende;
Dit qu’ils seront tenus solidairement au payement des amendes ;
Fixe à quatre mois la durée de la contrainte par corps, s’il y a lieu de rexercer ;
Dit cil outre qu’ils resteront pendant un an privés des droits civiques;
Renvoie Avrial, Sabourdy, Colmia ditFranquin, Passedouet, Rocher, Langcvin, Pagnerre, Robin, Leblanc, Carie, Allard, Theisz, Collot, Germain Casse, Chalain, Mangold, Fournaise, Franckcl, Giot et Malzieux, de la prévention d’avoir fait partie d’une société secréte, mais les déclare atteints et convaincus d’avoir à Paris, depuis moins de trois ans et notamment après le décret d’amnistie du 14 août 1809, fait partie de l’Association internationale des travailleurs qui se compose de plus de vingt personnes et n’est pas autorisée ;
Et leur faisant application des articles 291, 292 du code pénal et 2 de la loi du 10 avril 1834, dont lecture a été publiquement donnée à l’audience et qui sont ainsi conçus :
«Art. 291. — Nulle association de plus de vingt personnes, dont le but sei’a de se réunir tous les jours, ou à certains jours marqués, pour s’occuper d’objets religieux, littéraires, politiques ou autres, no pourra se former qu’avec l’agrément du gouvernement et sous les conditions qu’il plaira à l’autorité publique d’imposer à la société. Dans le nombre de personnes indiqué dans le présent article ne sont pascomprises celles domiciliées dans la maison où l’association se réunit.
«Art. 292. — Toute association de la nature ci-dessus exprimée qui sera formée sans autorisation ou qui, après l’avoir obtenue, aura enfreint les conditions à elles imposées, sera dissoute, les chefs, directeurs ou administrateurs de l’association seront en outre punis d’une amende de 1 G à 200 francs.
«Art. 2. — Quiconque fait partie d’une association non autorisée sera puni de deux mois à un an d’emprisonnement et de 50 à t,000 francs d’amende; en cas de récidive, les peines pourront être portées au double; le condamné pourra, dans ce dernier cas, être placé sous
APPENDICE. 325
la surveillance de la haute police pendant un temps qui n’excédera pas le double du maximum de la peine.
« L’article 463 du code pénal est toujours applicable. »
Condamne chacun d’eux à deux mois de prison et 25 francs d’amende ;
Dit qu’ils seront tenus solidairement au payement des amendes; et fixe pour chacun d’eux à quatre mois la durée de la contrainte par corps s’il y a lieu de l’exercer pour le recouvrement de ces amendes ; déclare dissoute l’Association générale des travailleurs, à Paris, et dans le département de la Seine, dans les sections et dans la fédération des sections parisiennes ; dit que les dépens seront solidairement supportés par tous les condamnés et les liquide à la somme de....
Brdnet, président, chevalier de la Légion d’honneur.
Carlet, juge.
Thirquin, id.
Alaüzet, id. chevalier de la Légion d’honneur.
Aulois , avocat impérial, chevalier de la Légion d’honneur.
LE PROGRAMME DE LA COMMUNE PROPOSÉ DÉS LE 12 SEPTEMBRE A LA FRANCE PAR L’Egalité.
Dans son numéro du 12 septembre 1870, VÉgaJ^té (de Genève) consacrait à la révolution qui venait de
3l>6 lliSTOiRE DE L'INTERNAtlOXALÈ .
s’accomplira Paris un long article dont nous croyons devoir citer un passage.
Le programme qu’on va lire, proposé à la République française au mois de septembre par un organe suisse de l’Internationale, est presque absolument identique à celui qu’adoptèrent six mois plus tard les hommes du 18 mars.
La forme fédérative est encore la seule qui soit en conformité et en harmonie avec les institutions qui doivent surgir de la révolution sociale, avec les institutions des fédérations libres agricoles, industrielles et professionnelles, unies par les liens des intérêts mutuels, moraux et matériels.
L’abolition des armées permanentes, l’abolition de la centralisation gouvernementale, l’abolition du salariat, l’établissement du système fédératif, la formation, sur une vaste échelle, des associations ouvrières pour l’exploitation des richesses du pays ; la suppression de tous les privilèges et de tout parasitisme, la rentrée des capitaux et des instruments de travail, des fabriques, des mines, des chemins et du sol dans les mains des producteurs, l’abolition de tous les cultes d’État et le règne de la raison sur les débris des superstitions des calottins, le développement intégral de toutes les facultés Intellectuelles et physiques de l’individu, telles sont les < bases sommaires d’une République qui, alors, donnera le signal de l’avénement de pareilles répubUques-sœurs sur toute la surface du monde civilisé, et qui vaincra, non-seulement l’armée des Prussiens, mais toutes les armées ; qui sera acclamée, non-seulement par le peuple français, mais par tous les peuples, qui salueront en elle la mère de la liberté sociale et internationale»
APPENDICE
La Guerre civile en France.
ADRESSE DU CONSEIL GÉNÉRAL DE l’ ASSOCIATION INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS (1).
Ce manifeste, qui exprime l’appréciation officielle des représentants légaux de l’Internationale sur la révolution du 18 mars et sur la Commune, n’a pas encore été publié en France autrement que dans l’ombre et sous le manteau, entre les conspirateurs, leurs amis et les dupes qu’ils veulent recruter. Les journaux en ont à peine dit quelques mots et cité quelques lignes. Il nous a paru nécessaire de le faire connaître en entier aux honnêtes gens, sans en supprimer un seul détail, sans en effacer une seule des calomnies dont il essaie d’accabler les défenseurs de l’ordre, sans réfuter une seule des inventions absurdes destinées à exciter contre l’Assemblée nationale et le gouvernement établi par elle l’indignation de la multitude. La réfutation de ces faussetés est partout, et elles ne peuvent tromper personne, au
(1) The civil war in France. Address of lhe general cnuncil of the international Working-men’s- Association. Brochure in- 12, de 33 pages très-compactes, publiée à Londres, chez Edward Truelove, 256, High-llolborn, c’est-à-dire au siège même de rinternaliouale.
328 HISTOIRE DE L’INTERNATIONALE, moins en France. Ce qui est nécessaire, c’est que les honnêtes gens voient sans voile jusqu’à quel point les scélérats qui ont incendié Paris osent pousser encore aujourd’hui l’impudence et le cynisme. Ce qui importe aussi, c’est que l’Internationale ne puisse pas un jour, comme les plus intelligents de ses chefs essaient de le faire dès aujourd’hui, chercher à décliner laresponsabilité de l’insurrection du 18 mars, des arrestations arbitraires, des pillage.s, des assassinats et des incendies qui l’ont suivie.
Telles sont les considérations qui nous ont décidé à traduire tout au long et à donner en entier cet abominable factum.
A tous les Membres de V Association, en Europe et aux États-Unis.
Le 4 septembre 1870, lorsque les travailleui-s de Paris proclamèrent la République, laquelle fut presque instantanément acclamée par toute la France, sans la moindre opposition, ifne cabale d’avocats avide d’em plois, avec Thiere pour homme d’État et Trochu pour général, prirent possession de l’HOtel de ville. A ce moment ces hommes avaient une foi tellement fanatique dans la mission de Paris de représenter la France ê. toutes les époques de crises historiques, qu’ils croyaieni légitimer leurs litres usurpés de gouverneurs de la France, en mettant en avant leurs mandats périmés de représentants de Paris. Dans notre seconde adresse au sujet de la guerre, cinq jours après l’avéncment de ces hommes au pouvoir, nous vous avons dit ce qu’ils
APPEXDICE,
étaient. Cependant au milieu de la confusion générale, comme les véritables chefs {leaders) des ouvriers étaient toujours enfermés dans les prisons bonapartistes, et que les Prussiens s’approchaient déjà de la capitale, Paris toléra leur usurpation sous la condition expresse qu’ils s’occuperaient exclusivement de la défense nationale.
Cependant, on ne pouvait défendre Paris sans anner la classe ouvrière, sans l’organiser en une force effective et sans la transformer par l’cfl’et même de la guerre en une véritable armée. Mais Paris en armes, c’était la révolution en armes; la victoire de Paris sur l’agresseur prussien aurait été la victoire de l’ouvrier français sur le capitaliste français et ses parasites politiques. Dans ce conflit entre le devoir national et l'intérét d’une classe, le gouvernement de la défense nationale n’hésita pas un instant à se faire le gouvernement de la défection nationale.
Son premier acte fut d’envoyer Tliiers à toutes les cours de l’Europe, pour y mendier leur médiation en offrant de troquer la république contre un roi. Quatre mois après le commencement du siège, quand ces messieurs crurent le moment opportun pour prononcer la nremière fois le mot de capitulation, Trochu, en présence de Jules Favre et d’autres de ses collègues, s’exprima ainsi devant les maires de Paris réunis :
« La première question que me tirent mes collègues, le soir du 4 septembre, fut celle-ci : « Paris peut-il ré- •• isfer avec quelque chance de succès, s’il est assiégé par l’armée prussienne? » Je n’hésitai pas à répondre négativement. Plusieurs de mes collègues ici présents ! cuvent garantir l’exactitude de mes paroles et la persistance de mon opinion. Je leur déclarai que ce serait une folie que d’exposer Paris à être assiégé par l’armée prussienne. Ce serait, ajoutai-je, une folie héroïque, et voilà tout. ..Les événements (dirigés par lui-même) n’ont pas démenti mon opinion. » Ce joli petit discours
de Trochii fut plus tard publié par M. Corbon, un des maires présents en cette occasion.
Ainsi, le soir môme de la proclamation de la République, Trochu fit savoir à ses collègues que son plan était la capitulation de Paris. Si la défense nationale avait été autre chose qu’un prétexte pour le gouvernement personnel de Tbiers, Favre et C‘c , les parvenus du 4 septembre auraient abdiqué le 5 ; ils auraient fait connaître le plan de Trochu au peuple de Paris, en l’invitant à se rendre sur-le-cbamp ou à se charger luiméme de ses propres destinées. Au lieu d’agir ainsi, ces infûmes imposteurs résolurent de guérir la folie héroïque de Paris par un régime de famine et de tâtes cassées, cl de le tromper en même temps par des manifestes extravagants où ils déclaraient que Trochu, «le gouverneur de Paris, ne capitulerait pas, » et que Jules Favre, ministre des affaires étrangères, « ne céderait ni un pouce de notre territoire ni une pierre de nos forteresses. » Dans une lettre adressée à Gambetta, ce mâme Jules Favre avoue qu’ils se défendaient « non pas contre les soldats prussiens, mais contre les ouvriers de Paris. » Pendant toute la durée du siège, les assassins bonapartistes, à qui Trochu avait sagement confié le commandement de l’armée de Paris, échangeaient, dans leur correspondance intime, des plaisanteries cyniques sur la prétendue défense. (Voyez par exemple, la correspondance d’Alphonse Simon Guiod , commandant en chef de l’artillerie de l’armée de défense de Paris, et grand’eroix de la Légion d’honneur, avec Suzanne, général de division d'artillerie ; correspondance qui a été insérée dansle Jouniaf officiel de la Commune.) Le masque fut enfin jeté le 28 janvier 1871 , Avec le véritable héro'isme d’une abjection sans bornes, le gouvernement de la défense nationale s’est montré, dans sa capitulation, comme le gouvernement de la France par les prisonniers de Bismark, rôle si vil, que Louis Bonaparte lui-méme
APPENDICE
avait, à Sedan, refusé de l’accepter. Après les événements du 18 mars, les capitulards, dans leur fuite désordonnée à Versailles, avaient laissé à Paris les preuves écrites de leur trahison, pour la destruction desquelles, comme dit la Commune dans son manifeste aux provinces, « ces hommes n’auraient pas hésité à faire do Paris un monceau de ruines arrosé par une mer de sang. »
D’ailleurs quelques-uns des principaux membres du gouvernement de la Défense nationale avaient des raisons particulières pour désirer ardemment de voir Paris finir ainsi.
Peu de jours après la conclusion de l’armistice, M. Minière, un des représentants de Paris ii l’Assemblée nationale, depuis fusillé par l’ordre exprès de Jules Favre, a publié une série de documents légaux, authentiques, pour prouver que Jules Favre, vivant en concubkiage avec la femme d’un ivrogne qui réside à Alger, avait par une suite de faux audacieux, s’étendant ii travei’s plusieurs années, trouvé le moyen de se saisir, au nom de ses enfants adultérins, d’une succession importante qui l’enrichit, et que, dans un procès intenté par les héritiers légitimes, il n’échappa à la honte que par la connivence des tribunaux bonapartistes. Comme ces documents ne pouvaient être réfutés par aucune rhétorique, quelque puissant qu’il fût, Jules Favre resta muet pour la première fois de sa vie, et attendit patiemment le commencement de la guerre civile, dont il profita pour dénoncer furieusement le peuple de Paris comme une bande de forçats échappés, en révolte ouverte contre la famille, la religion, l’ordre et la propriété. Ce m^ ne faussaire était à peine ariivé au pouvoir, après le 4 septembre, qu’il faisait reldchcr Pic et Taillcfer, condamnés, pour faux, même sous l’empire, dans la scandaleuse affaire de l’Étendard. Un de ces hommes, Taillefer, ayant osé retourner à Paris sous la Commune, a été aussitôt
réinstallé dans sa cellule; et puis Jules Favre s’écriait \ I.t tribune de l’Assemblée nationale, que Paris faisait relâcher tous les malfaiteurs renfermés dans les prisons.
Ernest Picard, le bouffon du gouvernement de la Défense nationale, qui se nomma ministre de l’intérieur de la République après avoir fait tous ses efforts pour obtenir le même poste sous l'empire, est frère d’un nommé Arthur Picard, qui a été chassé de la Bourse de Paris comme escroc (voir le rapport de la préfecture de police du 13 juillet 1867) et convaincu, sur sa confession, d’un vol de 300,000 francs, pendant qu’il dingeait une des succursales de la Société générale, rue Palestro, n“ 3. (Voir le rapport de la préfecture de police du 1 1 décembre 1868.) Ce même Arthur Picard fut choisi par Ernest Picard comme rédacteur de son journal, l’Électeur libre.
Pendant que le commun des agioteurs étaient trompés par les mensonges officiels du journal ministériel, Arthur était toujours en course entre le ministère de l'intérieur et la Bourse, pour y escompter les désastres de l’armée française. Toute la correspondance financière de ce digne couple tomba entre les mains de la Commune.
Jules Ferry, avocat sans le sou jusqu’au 4 septembre, parvint, comme maire de Paris pendant le siège, à faire fortune au moyen de la famine. Le jour où il aurait à rendre compte de ses concussions serait celui de sa condamnation. .
Ces hommes ne pouvaient donc trouver leur salut que dans les ruines de Paris; ils étaient précisément les hommes dont Bismark avait besoin. A l’aide de quelques tours de passe-passe, Thiers, jusqu’à ce moment le secret conseiller du gouvernement, se montra comme son chef, avec ces escrocs émérites pour ministres.
Thiers, ce gnome monstrueux, a charmé la bourgeoisie de France depuis près d’un demi-siècle, parce qu’il est la plus parfaite expression intellectuelle de la coriaip-
APPENDICE
lion (le la classe bourgeoise. Avant de devenir homme d'État, il avait déjà fait preuve, comme historien, de son talent pour le mensonge. I.a chronique de sa vie publique est l’histoire des malheurs de la France. Lié avec les républicains, avant 1S30, 11 monta insidieusement au pouvoir sous Louis-Philippe, en trahissant son protecteur M. Laffitte ; il courtisa la faveur du roi en excitant des émeutes contre le clergé, pendant lesquelles l’église de Saint-Germain l’Auxerrois et le palais de l’archevêque furent pillés ; et il se faisait ministre-espion et geôlieraccoucheur dans l’affaire de la duchesse de Berry. Le massacre des républicains dans la rue Transnonain, et les lois infâmes contre la presse et contre le droit d’association, sont aussi de ses œuvres. Chef du cabinet, en mars 1840, il étonna la France par son projet de fortifier Paris. Aux républicains, qui dénonçaient ce plan comme un complot contre les libertés de Paris, il répondit, à la tribune do la Chambre des députés :
« Comment! imaginer que les fortifications pourraient jamais être un danger pour la liberté ! D’abord, vous calomniez tout gouvernement possible en supposant qu’il pourrait un jour essayer de se maintenir en bombardant la capitale... Ce gouvernement serait cent fois plus impossible après le bombardement qu’avant.» En effet, aucun gouvernement n’aurait jamais osé bombarder Paris des forts, si ce n’est ce gouvernement qui avait préalablement livré les forts aux Prussiens.
Quand le roi Bomba bombardait Palerme en janvier 1848, Thiers, depuis longtemps éloigné du pouvoir, se leva dans la Chambre des députés et dit ; « Vous savez, messieurs, ce qui se passe à Palerme. Vous tremblez tous d’horreur (dans le sens parlementaire), en apprenant qu’une grande ville a été bombardée pendant quarante-huit heures, et par qui? Était-ce par un ennemi étranger qui exerçait les droits de la guerre? Non, messieurs, c’était par son propre gouvernement. Et pour-
quoi? Parce que cette malheureuse ville demandait ses droits. Eh bien, pour avoir demandé ses droits, elle a subi un bombardement de quarante-huit heures... Permettez moi d’en appeler à l'opinion de l’Europe. C’est rendre service au genre humain que de se lever et de faire retentir, de cette tribune, peut-être la plus grande de l’Europe, quelques paroles d’indignation contre de telles actions... Quand le régent Espartéro, qui avait rendu des services à son pays (ce que n’a jamais fuit M.Thiers), se proposait de bombarder Barcelone afin d’y supprimer l’insurrection, il s’éleva de toutes les parties du monde un grand cri d’indignation. » '
Dix-huit mois plus tard, M. Thiers était un des plus violents défenseurs du bombardement de Rome par l’armée française. En efl’et, la faute du roi Bomba semble consister yniquement dans le fait que son bombardement n'a duré que quarante-huit heures.
Quelques jours avant la révolution de Février, las de se voir depuis longtemps exilé par Guizot du pouvoir et de ses profits matériels, et ayant le pressentiment de l’approche d’une commotion populaire, Thiers fit à la Chambre des députés dans le style pseudo-héro'ique qui lui a valu le sobriquet de Mirabeau-mouche, la déclaration suivante : « Je suis du parti de la révolution, non-seulement en France, mais en Europe. Je veux que le gouvernement de la révolution reste entre les mains des hommes modérés... mais si ce gouvernement de la révolution tombe entre les mains des exaltés, même de ceux que j’appelle radicaux, je n’abandonnerai pas ma cause pour cette raison. Je serai toujours du parti de la révolution. » La révolution de Février se fit. Au lieu de remplacer le cabinet Guizot par un cabinet Thiers, comme le petit homme l’avait espéré, elle chassa Louis-Philippe et déclara la République. Pendant les premiers jours après la victoire du peuple il se tint bien coi, oubliant que le mépris des ouvriers l’abritait c tre leur haine.
APPENDICE. m
Avec son courage légendaire il persista à ne pas se montrer sur la scène politique jusqu’à ce que les massacres de Juin l’eussent préparée pour son genre d’action. Alora il devint le coryphée du Parti de l'ordre, et de sa république parlementaire, cet interrègne anonyme pendant lequel toutes les factions rivales de la classe dominante conspiraient ensemble pour écraser le peuple, et manœuvraient les unes contre les autres, chacune pour restaurer sa monarchie favorite. Alors, comme aujourd’hui, Thiers dénonçait les républicains comme le seul obstacle à la consolidation de la République; alors comme aujourd'hui, il parlait à la République comme le bourreau parlait à Don Carlos : « Je vais t’assassiner, mais c’est pour ton proprebien! «alors, comme aujourd’hui, il aura à s’écrier le lendemain de la victoire : L'empire est fait. Malgré ses homélies hypocrites sur les libertés nécessaires et son animosité personnelle contre Louis Bonaparte, qui l’avait joué en chassant le parlementarisme (et le petit homme sent très-bien qu’en dehors de l’atmosphère factice de ce régime, il ne peut que se flétrir dans le néant), il trempait dans toutes les infamies du second empire depuis l’occupation de Rome par les troupes françaises jusqu’à la guerre contre la Prusse, à laquelle il poussa, par ses furieuses invectives contre l’unité allemande qu’il ne regardait pas comme le masque du despotisme prussien, mais comme un empiétement sur les droits de la France, intéressée à ce que l’Allemagne restât désunie. Aimant à brandir, avec ses bras de nain, à la face de l’Europe, l’épée du premier Napoléon, dont il s’est fait le décrotteur historique, sa politique extérieure a toujours abouti à l’humiliation de la France depuis la convention signée à Londres en 1841 jusqu’à la capitulation de Paris en 1871, et à la guerre civile actuelle, dans laquelle il lance les prisonniers de Sedan et de Metz contre Paris avec la permission spéciale de Bismark. Malgré la versatilité de son talent et
l’inconstance de ses résolutions, cet homme a toujours été l’esclave de la routine la plus encroûtée. 11 est clair comme le jour qu’il n’a jamais eu ancune connaissance de ce qui se passe sous la surface de la société moderne; et les changements les plus évidents qui ont eu lieu à la surface même sont on ne peut plus antipathiques à son cerveau dont toute la vitalité s’est retirée pour se concentrer dans sa langue.
Ainsi, il ne se lasse jamais de dénoncer comme un sacrilège toute déviation au vieux système protecteur. Ministre de Louis-Philippe, il se moquait des chemins de fer comme de chimères fantastiques; et, même dans l’opposi (ion, sous Louis Honaparte, il flétrissait comme une profanation tout efl’ort tenté pour réformer le système corrompu de l’armée française. Jamais, dans sa longue carrière politique, il ii’a réalisé aucune mesure de quelque utilité pratique. Thiers a été conséquent seulement dans son avidité pour les richesses et dans sa haine contre ceux qui les produisent. Il entra au ministère sous Louis-Philippe aussi pauvre que Job, et il le quitta millionnaire. Pendant son dernier ministère sous ce roi (t“^ mars 1840), on l’accusait publiquement de spéculation- à la Chambre des députés, et il ne trouva d’autre réponse que des larmes, qu’il sait répandre aussi copieusement que Jules Favre, ou tout autre crocodile, A Bordeaux, sa première mesure pour sauver la France d’une ruine linancière imininente, fut de se faire donner trois millions par an. Voilà 1 alpha et l’oméga de la République économe, qu’il avait promise à ses électeurs de Paris en 1860. Un de ses anciens collègues à la Chambre des députés en 1830, lui-même capitaliste et, nonobstant cela, membre dévoué de la Commune de Paris, M. Beslay, s’est adressé dernièrement à M. Thiers, dans un placard affiché à Paris, où il dit : « L’asservissement du travail par le capital a toujours été la pierre angulaire de votre politique, et dès le premier jour où vous
Digitizcii bv Gi
APPENDICE. 337
avez vu la République des travailleurs installée à l’Ilôtcl de ville, vous ii’avoz jamais cessé de crier la Erance : « Ce sont des criminels! » Passé maître dans les petites roueries politiques, virtuose dans le parjure et la trahison, adepte dans tous les stratagèmes mesquins, les ruses insidieuses et les basses perfidies de la guerre parlementaire ; n’hésitant jamais, comme membre de l’opposition, à exciter une révolution et à la noyer dans le sang comme ministre; avec les préjugés de classe au lieu d’idées, et la vanité au lieu de creur, sa vie privée est aussi infâme que sa vie publique est odieuse. Même à présent, tout en jouant le rdle d’un Sylla français, il ne peut s’empêcher de rehausser l’abomination de ses actes par 1e ridicule de son ostentation.
La capitulation de Paris, qui livra à la Prusse nonseulement Paris mais toute la France, ferma la longue série de trahisons, que les usurpateurs du 4 septembre avaient, d’après Trochu lui-même, commencée dès ce jour. Elle fut aussi la cause de la guerre civile,- qu’ils devaient maintenant commencer, avec l'aide de la Prusse, contre la République et Paris. Le piège était dressé dans les termes mêmes de la capitulation. A ce moment, plus du tiers de la France était au pouvoir de l’ennemi; la capitale ne pouvait plus communiquer avec les provinces, tous les moyens de transport étant désorganisés. Élire une véritable représentation de la France dans ces circonstances, c’était chose impossible, à moins de donner beaucoup de temps pour se préparer au vote; et la capitulation stipulait que l’Assemblée nationale serait élue dans les huit jours; la conséquence en était que la nouvelle de l’élection tà faire n’arriva dans bien des endroits que la veille même du jour fixé pour le scrutin. Cette Assemblée, cependant, d’après une clause de la capitulation, ne devait s’occuper que de la question de paix ou de guerre, et de la conclusion d’un traité de paix. T.a population sentait bien que les termes de l’armislice
rendaient impossible la continuation de la guerre, et que, pour sanctionner la paix imposée par Bismark, les plus mauvais des Français valaient autant que les meilleurs. Mais, non coulent de ces précautions, Thiers, même avant que le secret de l’armistice fût connu à Paris, partit pour faire un tour électoral dans les provinces, afin de ressusciter le parti légitimiste qui, avec les orléanistes, devait prendre la place des bonapartistes, désormais impossibles. 11 ne le craignait pas. Impossible comme gouvernement de la France moderne, et par-là, méprisable comme rival, quel parti pouvait être plus utilement élu comme instrument de contre-révolution, que celui dont l’action, d’après Thiers lui-môme (Chambre des députés, 5 janvier 1833) « avait toujours été limitée aux trois ressources de l’invasion étrangère, de la guerre civile et de l’anarchie ? » Les légitimistes croyaient de bonne foi à l’avénement de leur millénaire, si longtemps attendu. L’étranger foulait le sol de la France ; l’empire était tombé ; Bonaparte était prisonnier; et ils étaient eux-mémes debout. La roue de l’histoire avait évidemment tourné en arrière pour s’arrêter à la Chambre introuvable de 1816. Dans les Assemblées de la République (de 1848 à 1831), ils avaient été représentés par leurs champions littéraires et parlementaires; c’était le commun du parti qui se présentait cette fois, — tous les Pourceaugnacs de la France.
Aussitôt que cette Assemblée de ruraux se fut réunie à Bordeaux, Thiers leur fit comprendre qu’il fallait consentir aux préliminaires de paix tout de suite, sans même leur faire l’honneur d’un débat parlementaire, parce que c’était h cette seule condition que la Prusse leur permettrait de commencer la guerre contre la République et contre Paris, qui en était la forteresse. En effet, la contre-révolution n’avait pas de temps à perdre. Le second empire avait plus que doublé la dette nationale, et avait chargé toutes les grandes villes de dettes
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énormes. La guerre avait (errihlcment augmenté ces charges, et atteint sans merci les ressources de la nation. Pour en compléter la ruine, le Shylock prussien se trouvait là avec sa demande pour la nourriture de cinq cent mille soldats sur le sol français, son indemnité de cinq milliards et ses intércMs à cinq pour cent, si les payements n’étaient pas faits à l’échéance. Qui devait payer la note ? C’était seulement par le renversement de la République, que les capitalistes pouvaient espérer faire supporter aux producteurs les frais d’une guerre que les accapareurs de richesses avaient entreprise. Ainsi, l’immense ruine de la France poussait ces patriotiques représentants de la terre et du capital, sous les yeux mêmes et sous la protection de renvahisscur, à greffer sur une guerre étrangère une guerre civile, — une rébellion de propriétaires d’esclaves.
A cet arrangement, il y avait un seul grand obstacle : — Paris. Désarmer Paris, c’était la première condition du succès. Paris fut donc sommé par Thiers de livrer ses armes. Mais Paris était exaspéré par les violentes démonstrations anti-républicaines de l’Assemblée rurale, par les équivoques de Thiers à propos de l’état légal de la République, par la menace de décapitaliser Paris ; par la nomination d’ambassadeurs orléanistes ; par les lois de Dufaure sur les échéances et les loyers, qui étaient ruineuses pour le commerce et l’industrie de Paris; par l’impôt, proposé par Pouyer-Quertier, de deux centimes sur chaque exemplaire de toute publication; par la condamnation à mort de Blanqui et de Flourcns ; par la suppression des journaux républicains; par le transfert de l’Assemblée nationale à Versailles; par la nouvelle déclaration de l’état de siège; par la nomination de Vinoy, le décembriseur, comme gouverneur de Paris ; de Valentin, le gendarme impérial, comme préfet de police, et de d’Aurelles de Paladine, le général jésuite, comme commandant en chef de la garde nationale.
310 HISTOIRE DE LTNTERNATIONALE.
MaintenanI, nous avons A aflrosser une question à M. Tliiers et aux hommes delà Défense nationale, ses satellites. On sait que, jiar rentremistî de M. Pouyer-Querticr, son ministre des finances, Tliiers avait contracté un emprunt de deux milliards, qui devait être versé de suite. Est-il vrai, oui ou non —
t® Que cette affaire avait été arrangée de manière que quelques centaines de millions seraient appropriés au bénéfice particulier de Tliiers, Jules Favre, Ernest Picard, Pouyer-Quertier et Jules Simon? et 2“ Que cet argent ne devait être payé qu’aprés la pacification de Paris ?
Dans tous les cas, il a dit y avoir quelque chose de bien urgent dans cette allaire, puisque Tliiers et Jules Favre, afl nom de la majorité de l’Assemblée de Bordeaux, sollicitèrent sans vergogne l’occupation immédiate de Paris par l’armée prussienne. Cela, cependant, ne cadrait nullement avec les plans de Bismtark, comme il l’annonça d’un air goguenard, après son retour en Allemagne, dans son discours adressé, en public, à ses admirateurs, les Pliilistins de Francfort.
Paris armé était le seul obstacle de quelque importance qui gên;U le complot contre-révolutionnaire. Il fallait donc désarmer Paris. Même sans les clabaudages furieux des ruraux, la décision prise par Tliiers de livrer Paris à la merci du triumvirat de Vinoy, le décembriseur, de Valentin, le gendarme bonapartiste, et de d’Aurelles de Paladine, le général jésuite, aurait suffi pour ne pas laisser l’ombre d’un doute. Mais tout en faisant voir de la manière la plus insolente le véritable motif du désar-
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mcmcnt de Paris, les conspirateurs l’invitèrent à mettre bas les armes sous un prétexte qui u’était que le plus audacieux mensonge. L’artillerie de la garde nationale de Paris, a dit Thiers, appartenait A l’État, et il fallait la rendre à l’État. Voici le fait : Dés le jour de la capitulation, par laquelle les prisonniers de Bismark avaient signé la reddition de la France, en se réservant à euxmémes une garde du corps uombreusc destinée à dompter Paris, Paris se tenait sur ses gardes. La garde nationale se réorganisait et donnait le contrôle suprême à un comité central élu par le corps tout entier, excepté quelques fragments des anciens bataillons formés sous Bonaparte. La veille de l’entrée des Prussiens dans Paris, le Comité central fit transporter A Montmartre, Belleville et la Villctte, les canons et mitrailleuses traîtreusement abandonnés par les capitulards, dans les quartiers mêmes que les Prussiens devaient occuper. Cette artillerie avait été achetée par les souscriptions de la garde nationale; elle avait été reconnue officiellement dans la capitulation du 28 janvier, être leur propriété particulière, et pour cette raison exemptée de la livraison générale au vainqueur, de toutes les armes appartenant au gouvernement. Et Thiers était tellement dépourvu do prétextes pour commencer la guerre contre Paris, qu’il eut recours à un mensonge insigne, en disant que l’artillerie de la garde nationale appartenait à l’État.
La saisie de l’artillerie n’était évidemment que le prélude au désarmement général de Paris, et par conséquent de la révolution du 4 septembre. Mais cette révolution était devenue l’état légal de la France. La République, son œuvre, avait été reconnue par le vainqueur dans les termes mêmes delà capitulation. Après la capitulation, elle fut reconnue par les puissances étrangères, et l’Assemblée nationale avait été convoquée en son nom. La révolution faite par les ouvriers de Paris le 4 septembre était le seul titre légal de l’Assemblée na-
.142 HLSTOIRE DE L’INTERNATIONALE.
lionale siégeant à Bordeaux, et de son pouvoir exécutif. Sans cette révolution, l’Assemblée nationale aurait eu à céder sa place au Corps législatif élu en 1869 par le suffrage universid des Français, non pas sous la protection des Prussiens, et dispersé par la force de[la révolution. Thiers et ses complices auraient eu à capituler pour obtenir des sauf-conduits' signés de] Louis Bonaparte , afin d’éviter un voyage à Cayenne. L’Assemblée nationale, pourvue du mandat d’arranger les conditions de paix avec la Prusse, n’était qu’un incident de cette révolution, dont le vrai représentant était toujours Paris armé, qui l’avait commencée, qui avait supporté un siège de cinq mois pour la conserver au milieu des horreurs de la famine, et cette résistance prolongée malgré les plans de Trochu, avait servi de base pour une guerre défensive obstinée dans les provinces. Et Paris devait maintenant, ou bien mettre bas les armes sur l’ordre insolent des propriétaires d’esclaves de Bordeaux, et reconnaître que sa révolution du 4 septembre n’avait fait que transférer le pouvoir de Louis Bonaparte à ses rivaux royaux ; ou bien se présenter comme le champion dévoué de la France, dont le salut et la régénération n’étaient pas possibles sans le renversement révolutionnaire des conditions sociales et politiques qui ont engendré le second empire, et qui ont achevé de se décomposer sous sa protection. Paris, quoique épuisé par cinq mois de famine, n'hésita pas un instant. Il résolut héroïquement de courir tous les hasards de la résistanco contre les conspirateurs français, même sous les canons prussiens, qui le menaçaient de ses propres forts. Cependant, ayant en horreur la guerre civile, dans laquelle on cherchait à pousser Paris, le Comité central persistait dans son attitude purement défensive, malgré les provocations de l’Assemblée, les usurpations de l’exécutif et la menaçante concentration de troupes à Paris et dans les environs.
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Thiers ouvrit la guerro civ ile en envoyant Vinoy, à la U''to d’une multitude de sergents de ville et de quelques régiments de ligne, faire une expédition nocturne contre Montmartre, afin de saisir par surprise l’artillerie de la garde nationale. Ün sait comment l’entreprise fut déjouée par la résistance de la garde nationale et la fraternisation des troupes de ligne avec le peuple. Aurelles de Paladine avait fait imprimer d’avance son bulletin de victoire, et Thiers tenait toutes prêtes les affiches annonçant ses mesures de coup d’État. Il fallut les remplacer par les appels de Thiers, faisant connaître sa résolution magnanime de laisser les gardes nationaux en possession de leurs armes, avec lesquelles, dit-il , il avait la confiance qu’ils SC rallieraient autour du gouvernement contre les rebelles. De 300,000 gardes nationaux, 300 seulement répondirent à l’appel du petit Thiers, qui les engageait à se rallier autour de lui contre eux-mémes. La glorieuse révolution des travailleurs du 18 mars était désormais accomplie à Paris. Le Comité central était son gouvernement provisoire. L’Europe semblait pour un moment se demander si les récents exploits politiques et militaires avaient quelque chose de réel, ou s’ils n’étaient pas les rêves d’un passé déjà éloigné.
Depuis le 18 mars jusqu’à l’entrée des troupes de Versailles dans Paris, la révolution des prolétaires resta tellement exempte des actes de violence qui accompagnent ordinairement les révolutions et encore plus les contrerévolutions des classes supérieures , que ses adversaires n’eurent à lui reprocher que l’exécution des généraux Lecomte et Clément Thomas, et l’affaire de la place Vendôme.
Un des officiers bonapartistes engagés dans l’entreprise nocturne contre Montmartre, le général Lecomte, avait quatre fois ordonné aux soldats du 8U de ligne de tirer Bur le peuple sans armes à la place Pigalle et les avait insultés grossièrement, sur leur refus. Au lieu de tirer sur
des femmes et des enfants, ses propres soldats le fusillèrent. Les habitudes invétérées des soldats formés par les ennemis des classes ouvrières ne peuvent naturellement pas se perdre à l’instant mémo où ils changent de. drapeau. Ce furent ces mêmes hommes qui fusillèrent Clément Thomas.
Le général Clément Thomas, ancien sergent-major mécontent, était, dans les dernières années de Louis- Philippe, entré au journal républicain le National, avec la double qualité de gérant responsable et de fier-à-bras duelliste de ce journal aggressif. Après la Révolution de Février, les hommes du National, devenus ministres, donnèrent de l’avancement à l’ancien sergent-major et le nommèrent général la veille delà boncheiie de Juin, dont il fut, avec Jules Favre, un des sinistres machinateurs, et où il se montra l’un des bourreaux les plus lâches. Après cela, le général disparut pendant un temps assez long, pour reparaître le 1" novembre 1870. La veille, le gouvernement de la défense, entouré à l’Ilôtel de ville, avait promis solennellement à Rlanqui , Flourcns et autres représentants des travailleurs, d’abdiquer son pouvoir usurpé entre les mains d’une Commune qui devait être librement élue par la ville de Paris. Au lieu de tenir sa promesse, il lâcha sur Paris les Bretons de Trochu, qui, dans cette circonstance, remplacèrent les Corses de Bonaparte. Le général 'famisier seul, refusant de tacher son nom par la violation de sa parole, se démit du commandement en chef de la garde nationale, et Clément Thomas fut nommé à sa place. Pendant tout le temps qu’il occupa ce poste, il fit la guerre non pas contre les Prussiens, mais contre la garde nationale de Paris. Il empêcha son armement général, opposa les bataillons de bourgeois aux bataillons de travailleurs, cassa les officiers hostiles au plan de Trochu, et licencia (disbanded), sous le reproche de lâcheté, ces mêmes bataillons de prolétaires, dont l’héroïsme a étonné leurs ennemis les plus
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acharnés. Clément Thomas s’enorgueillit d’avoir encore reconquis sa position comme ennemi personnel des ouvriers de Paris. Quelques jours seulement avant le 18 mars, il soumettait au ministre de la guerre, Le Flô, un plan à lui pour en linir avec la line fleur de la canaille de Paris. I.e Comité central et les tra\ ailleurs de Paris n’étaient guère plus responsables de la mort de Clément Thomas que ne l’était la princesse de Galles de la mort des personnes écrasées lors de son entrée à. Londres.
Le massacre des citoyens sans armes à la place Vendôme est un mythe dont .M. Thiers et les ruraux n’ont pas voulu parler à l’Assemblée, laissant à la valetaille du journalisme européen le soin de le propager. Les hommes d’ordre, les réactionnaires de Paris avaient été consternés par la victoire du 18 mars. Pour eux, c’était le signal de la justice populaire qui s’approchait. Les ombres des victimes assassinées par eux depuis les journées de Juin 1848 jusqu’au 22 jamier 1871 se présentaient <1 leurs regards. Leur frayeur fut leur seule punition. Les sergents de ville mêmes, au lieu d’être désarmés et emprisonnés, comme on aurait dù le faire, virent s’ouvrir les portes de Paris pour faciliter leur fuite à Versailles. Non-seulement les hommes d’ordre ne furent point inquiétés, on leur permit même de se rallier et de saisir plus d’un poste important dans le centre de Paris. Cette indulgence du Comité central, cette magnanimité des travailleurs, si différente des habitudes du « parti de l’ordre» furent regardées par celui-ci comme un signe de faiblesse. De là leur sotte entreprise d’essayer de faire, sous le masque d’une démonstration sans armes, ce que Vinoy n’avait pu accomplir avec ses canons et ses mifrailleuses. Le 22 mars, une réunion tumultueuse de fashionables partit des quartiers riches, tous les petits crevés dans leurs rangs^ et à leur fête les satellites notoires de l’empire, les lleeckeren, les Coëtlogon, Henri de Pêne, etc. .Sous le lâche prétexte d’une démonstration pacifique, cette cohue, por’
tant les armes cachées du bravo, avançait en colonne, maltraitait et désarmait les patrouilles et les sentinelles isolées de la garde nationale qu’elle rencontrait, et en débouchant dans la rue de la Paix, aux cris de :« A bas le Comité central 1 à bas les assassins ! Vive l’Assemblée nationale ! » essayait de forcer le passage à travers la ligne des sentinelles pour surprendre le quartier général dans la place Vendôme. En réponse à leurs coups de pistolet, on fit les sommations d’usage, qui restèrent sans effet, et alors un général de la garde nationale commanda le feu. Une seule décharge mit en fuite tous ces petits-maîtres, qui s’étaient flattés que la vue seule de leurs belles toilettes produirait le même effet que les trompettes de Josué devant les murs de Jéricho. Les fugitifs laissèrent derrière eux deux gardes nationaux tués et neuf grièvement blessés (dont un membre du Comité central), et tout le théâtre de leur équipée était jonché de poignards, de revolvers, de cannes à épée, etc., comme preuves du caractère pacifique de leur démonstration sans armes. Lorsque, le 13 juin i849, 1a garde nationale faisait une démonstration véritablement pacifique pour protester contre l’odieuse attaque des troupes françaises sur Rome, Changarnier, alors général du parti de l’ordre, fut acclamé par l'Assemblée nationale, et surtout par Thiers, comme le sauveur de la société, parce qu’il avait lancé ses troupes sur ces hommes sans armes, pour les fusiller, les tuer et les fouler aux pieds de leurs chevaux. L’état de siège fut aussitôt proclamé. Dufaure fit voler à la hâte de nouvelles lois répressives. 11 s’ensuivit de nouvelles arrestations, des proscriptions, enfin le règne de la terreur. Mais les basses classes se conduisent autrement. Le Comité central de 1871 dédaigna de s’occuper des héros de celle démonstration pacifique, de sorte que, deux jours plus tard, ils purent se réunir sous les ordres de l’amiral Saisset, pour cette démonstration armée, terminée par la fuite à Versailles. Dans sa répugnance à continuer la
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guerro civile commencée pur l’attaque nocturne sur Montmartre, le Comité central commit une faute fatale en négligeant de marcher sur Versailles, alors entièrement sans défense, et de mettre ainsi fin aux conspirations de Thiers et des ruraux. Au lieu de cela, le parti de l’ordre eut encore la permission de montrer sa force à l’urne électorale le 26 mars, jour de l’élection de la Commune. Alors, dans les mairies de Paris, les partisans de l’ordre échangeaient des paroles doucereuses avec leurs vainqueurs trop généreux, se promettant en même temps de les exterminer quand l’occasion se présenterait.
Maintenant, voyez le revers de la médaille : Thiers ouvrit sa seconde campagne contre Paris au commencement d’avril. La première fournée de prisonniers parisiens amenés à Versailles fut exposée aux atrocités les plus révoltantes ; Ernest Picard , les mains dans les poches de son pantalon, se moquait d’eux en flânant, tandis que mesdames Thiers et Favre entourées de leurs dames d’honneur (1), applaudissaient de leur balcon les outrages de la populace de Versailles. Les soldats de la ligne faits prisonniers furent massacrés de sang-froid ; notre brave ami, le général Duval, fondeur de fer, fut fusillé sans aucune forme de procès. Gallifet se vanta dans une proclamation d’avoir commandé le massacre d’une petite troupe de gardes nationaux avec un capitaine et un lieutenant, qui avaient été surpris par ses chasseurs. Vinoy, le fuyard, fut nommé par Thiers grand’eroix de la Légion d’honneur, à cause de son ordre général de fusiller tout soldat de la ligne trouvé dans les rangs des fédérés. Desmarèt, le gendarme, fut décoré pour avoir haché en morceaux le magnanime et chevaleresque Flourens, qui avait sauvé les chefs du gouvernement do
(1) Le texte anglais contient cette étrange expression, suivie p’un point d’interrogation entre parenthèse : in the midut of their ladies of honour ?)
la Défense nationale, le 31 octobre 1870. Les attrayants détails de son assassinat furent racontés triomphalement par Thicr.s à l’Assemblée nationale. .\vec la vanité exultante d’un Petit-Poucet parlementaire jouant le rôle d’un Tamerlan, il refusa aux rebelles tous les droits de la guerre civilisée, sans en excepter la neutralité des ambulances. Il n’y a rien de plus horrible que ce singe, libre pour un moment de donner carrière à ses instincts de tigre, comme Voltaire l’avait prévu (I).
Après le décret de la Commune, du 7 avril, qui ordonnait des représailles et déclarait que c’était un devoir «de protéger Paris contre les exploits de cannibales des brigands de Versailles et de demander œil pour œil, dent pour dent, » Tliiers ne fit pas cesser le traitement barbare des prisonniers, qu'il insultait aussi dans ses bulletins : « Jamais des physionomies plus abjectes d’une démocratie dégradée n’ont rencontré les regards alïligés des honnêtes gens, » — honnêtes comme Thiers lui-même et les ministres ses complices. Cependant ses prisonniers ne furent plus fusillés pour le moment. Mais, aussitôt que Thiers et scs généraux décembristes eurent appris que le décret de représailles restait lettre morte, que leurs gendarmes mêmes, pris dans Paris déguisés en gardes nationaux, et même des sergents de ville porteurs de bombes incendiaires, étaient épargnés, la fusillade des prisonniers recommença et fut continuée jusqu'à la fin. Des maisons où des gardes nationaux avaient trouvé un abri, furent entourées de gendarmes, inondées de pétrole (premier emploi de cette substance dans cette guerre) et incendiées; les cadavres carbonisés furent plus tard portés à l’ambulance de la Presse aux Ternes.
(1) Nodiing more hnrriil ihan that monkey allowed for n lime to give fuit fling to hù tigerish instincts, ns foreseen by Voltaire. Ici, comme en beaucoup d’autres endroits, il est plus facile de traduire le factum de fluternationale que d’expliquer l’idée de ses auteurs.
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Quatre gardes nationaux s’ôtant rendus à un détachement de chasseurs à cheval à la Belle-Epine, le 25 avril, furent tous fusillés l’un après l’autre par le capitaine, un digne subordonné de Gallifet. Une de ces quatre victimes nommé Schœffer parvint à se traîner- jusqu’aux postes avancés des Parisiens, et témoigna de ce fait devant une commission de la Commune. Quand Tolain interpella le ministre de la guerre sur le rapport de cette commission, les ruraux couvrirent sa voix de leurs cris et empêchèrent Uc Fié de lui répondre. Ce serait insulter leur glorieuse armée que de parler de tels faits. Le ton goguenard des bulletins de Tliicrs qui annonçaient le massacre à coups de baïonnette des fédérés surpris au moulin Saquet, et les fusillades de Clamart, blessait la sensibilité du Times de Londres lui-méme, journal qui ne se laisse pas émouvoir trop facilement. Mais il serait absurde à présent de vouloir raconter les atrocités par lesquelles débutèrent les bombardeurs de Paris et les instigateurs d’une rébellion de propriétaires d’esclaves, protégés par l’ennemi envahisseur. Au milieu de toutes ces horreurs, Thiers, oubliant ses lamentations parlementaires au sujet de la responsabilité terrible qui pesait sur ses épaules do nain, se vante dans scs bulletins que l'Assemblée nationale siège paisiblement, et prouve pas scs joyeux carrousels, taiitôtavec lesgénéraux décembristes, tantôt avec dc>s princes allemands, que sa digestion n’est aucunement troublée, pas même par les ombres de Lecomte et Clément Thomas.
Le matin du 18 mars Paris s’éveilla au cri éclatant de : «Vive la Commune!» Qii’est-ce que la Commune, ce sphinx si incompréhensible pour l’esprit bourgeois V
350 HISTOIRE DE LTNTÇRNATIONALE,
Les prolétaires de Paris, dit le Comité central dans son manifeste du 18 mars, au milieu des défaites et des trahisons des classes dominantes, ont compris que l’heure a sonné pour eux de sauver la situation en prenant dans leurs propres mains la direction des affaires publiques Ils ont compris que c’est leur devoir impé-
rieux et leur droit absolu de se rendre maîtres de leurs propres destinées en s’emparant du pouvoir gouvernemental. Mais la classe des travailleurs ne peut pas se saisir de la machine de l’État telle qu’elle est, et s’en servir pour ses objets particuliers.
Le pouvoir centralisé de l’État avec tous ses organes, tels que l’armée permanente, la police, la bureaucratie, le clergé, la magistrature, organes façonnés d’après un plan systématique et hiérarchique de la division du travail, est né dans les temps de la monarchie absolue, et il a servi à la classe moyenne comme une arme puissante dans ses luttes contre la féodalité. Cependant, son développement était toujours entravé par toute espèce de fatras du moyen âge: les droits seigneuriaux, les privilèges locaux, les monopoles des municipalités et des corporations, et les constitutions provinciales. Le balai gigantesque de la Révolution française, au dix-huitième siècle, a balayé toutes ces reliques des anciens temps, en même temps qu'il a enlevé au sol social les derniers obstacles à la construction de l’édifice de l’État moderne élevé pendant le premier empire qui, lui-même, est le résultat des guerres de la vieille Europe féodale coalisée contre la France moderne. Sous les régimes suivants, le gouvernement, placé sous le contrôle parlementaire, — c’est-à-dire sous le contrôle direct des classes riches, — devint une pépinière d’énormes dettes nationales et d’impôts écrasants; avec ses attractions irrésistibles de places, de salaires et de patronage, il devint non-seulement la pomme de discorde entre les factions rivales et les aventuriers des classes dominantes, mais sou carac-
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1ère politique changea simultanément avec les changements économiques de la société. A mesure que le progrès de l’industrie moderne développait, élargissait et aggravait l’antagonisme entre le capital et le travail, le pouvoir de. l’Ktat prenait de plus en plus le caractère d’un pouvoir national du capital sur le travail, d’une force publique organisée pour l’asservissement social, d’un engin du despotisme d’une classe. Après chaque révolution marquant une phase progressive dans la lutte des classes, le caractère purement répressif du pouvoir central se présente plus en relief. La révolution de 1830, qui eut pour résultat de faire passer le pouvoir des mains des propriétaires fonciers il celles des capita listes, le lit passer des antagonistes les plus éloignés aux antagonistes les plus directs des travailleurs. Les républicains bourgeois qui, au nom de la révolution de février, se saisirent du pouvoir central, s’en servirent pour les massacres de Juin, afin de convaincre les classes ouvrières que la république sociale signifiait leur assujettissement social, et afin de convaincre la majorité royaliste des bourgeois et des propriétaires qu’ils pouvaient, en toute sûreté, laisser les soins et les avantages du gouvernement aux républicains bourgeois. Cependant, après leur exploit héroïque de Juin, les républicains bourgeois durent céder les premières places et se placer aux derniers rangs du parti de Tordre, combinaison formée par la coalition de toutes les fractions et de toutes les factions des classes improductives dans un antagonisme déclaré contre les classes productives. La forme naturelle de leur gouvernement en commandite fut la république parlementaire, avec Louis Bonaparte comme président. C’était un régime, ouvertement avoué, de terrorisme et d’insulte d’une classe privilégiée envers la «vile multitude.» Si la république parlementaire, comme ditThiers, était ce qui les divisait le moins, elle ouvrit un abîme entre cette classe et la masse tout entière de la
société en dehors de leurs rangs clair-semés. Les entraves par lesquelles leurs propres divisions avaient, sous les régimes précédents, modéré le pouvoir central, furent anéanties par leur union ; et, en vue du soulèvement menaçant du prolétariat, ils se servaient de ce pouvoir central , sans pitié et avec ostentation, comme du grand engin de guerre du capital contre le travail. Dans leur croisade contre les masses des travailleurs, il leur fallait non-seulement investir l’exécutif de pouvoirs de répression de plus en plus étendus, mais aussi, en même temps, enlever un à un, à l’Assemblée nationale, leur forteresse parlementaire, tous ses moyens de défense contre l’exécutif. L’exécutif, dans la personne de Louis Bonaparte, les chassa. Le produit naturel de la république du parti de l’ordre, ce fut le second empire.
L’empire, avec le coup d’État pour acte de naissance, le suffrage universel pour sanction et le sabre pour sceptre, prétendait s’appuyer sur les paysans, la grande classe de producteurs peu intéressée dans la lutte entre le capital et le travail . 11 se proposait de sauver la classe des travailleurs en détruisant le parlementarisme et en affranchissant, en même temps, le pouvoir de la dépendance non déguisée que lui imposaient les classes riches. Il se proposait de sauver les classes riches en maintenant leur suprématie économique sur les classes productrices; et, enfin, il se proposait d’effectuer l’union de toutes les classes en faisant revivre la chimère de la gloire nationale. En effet, c’était la seule forme de gouvernement possible à un moment où la bourgeoisie avait perdu la faculté de gouverner la nation et où la classe des travailleurs ne l’avait pas encore acquise. Ce gouvernement fut acclamé partout comme le. sauveur de la société. Sous son règne, la société bourgeoise, libre de tout souci politique, a atteint un développement dont elle-même ne s’était pas crue capable. Son industrie et son commerce prirent des dimensions colossales ; l’es-
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croquerie financière célébrait des orgies cosmopolites; la misère des masses était compensée par la parade effrontée d’un luxe somptueux, faux et avilissant. Le pouvoir central, tout en ayant l’air de planer bien haut au-dessus de la société, était lui-méme le plus grand scandale de cette société et le foyer de toutes ses corruptions. Sa propre pourriture, et la pourriture de la société qu’il avait sauvée, furent mises à nu par la baïonnette de la Prusse, impatiente elle-même de transférer le siège suprême de ce régime de Paris à Berlin. L’impérialisme est en même temps la plus vile et la dernière forme de ce pouvoir central que la classe moyenne, à ses origines, avait commencé à fonder comme un moyen de s’émanciper de la féodalité et que la société bourgeoise, dans sa maturité, avait définitivement transformé en un moyen d’assurer l’asservissement du travail parle capital.
L’antithèse directe de l’empire, c’est la Commune. Le cri de République sociale dont la Révolution de Février fut saluée par le prolétariat de Paris, n’exprimait qu’une vague aspiration après une république qui devait remplacer non pas seulement la forme monarchique de la domination d’une classe, mais aussi cette domination elle-même.
Paris, le siège central du vieux pouvoir gouvernemental, et en même temps le foyer social des travailleurs français, avait pris les armes contre le projet de Thiers et des ruraux de restaurer et de perpétuer le vieux pouvoir gouvernemental que leur avait légué l’empire. Si Paris pouvait résister, c’était seulement parce que, à la suite du siège, il s’était délivré de l’armée, et l’avait remplacée par la garde nationale, composée en majorité d’ouvriers. Il fallait transformer ce fait en institution. Le premier décret de la Commune supprima donc l’armée permanente, et la remplaça par le peuple armé.
La Commune fut composée de conseillers municipaux
choisis par le suffrage universel dans tons les arrondissements de la ville, responsables et révocables à de courts intervalles. La majorité de ses membres étaient, naturellement, des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait agir et non pas parler; elle avait en même temps le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. La police, au lieu de continuer d’ètre l’agent du gouvernement central, fut immédiatement dépouillée de ses attributs politiques, et devint l’agent responsable, et toujours révocable de la Commune. Le même principe était appliqué à tous les autres fonctionnaires de l’administration. Depuis les membres de la Commune jusqu’en bas, le service public devait être rémunéré par le salaire d’un ouvrier. Les droits acquis et les frais de représentation des grands dignitaires de l’État disparurent avec les dignitaires eux-mêmes. Les fonctions publiques cessaient d’être la propriété particulière des instruments du gouvernement central. Non-seulement l’administration municipale mais aussi toute la direction jusqu’alors exercée par l’État, furent remises aux mains de la Commune.
S’étant débarrassée de l’armée permanente et de la police, ces éléments de force physique du vieux gouvernement, la Commune résolut de briser la force spirituelle de répression, le pouvoir des prêtres, en supprimant les fabriques de touUis les églises aussi bien que leurs revenus. Les prêtres furent relégués dans la vie privée pour y vivre des aumônes des fidèles comme leurs prédécesseurs, les apôtres. Tous les établissements d’instruction furent ouverts au peuple gratuitement, et en même temps délivrés de toute intervention de l’Église ou de l’État. Ainsi, l’instruction devint accessible à tous, et la science elle-même fut débarrassée des entraves que les préjugés de classes et la force du gouvernement lui avait imposées.
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Les magisirals flcvaieril iMre (U'pouillés de cette fausse indépendance qui ne servait qu’é masquer leur vile complaisance envers tous les gouvernements qui se succédaient, et auxquels, tour i\ tour, ils avaient prété des serments de iidélilé successivement violés. Comme les autres serviteurs du public, les magistrats et les juges devaient être électifs, responsables et révocables.
La Commune de Paris devait, naturellement, servir de modèle à tous les grands centres industrielsde la France. Le régime communal une fois établi à Paris et dans les centres secondaires, le vieux gouvernement centralisé aurait, dans les provinces, à céder la place au nouveau gouvernement dos producteure. Dans une esquisse d’organisation nationale que la Commune n’eut pas le temps de développer, il est déclaré que la Commune devait être la forme politique de tous les villages, même les plus petits, et que, dans les cantons ruraux, l’armée permanente devait être remplacée par une milice nationale, avec un temps de service extrêmement court. Les communes rurales de chaque arrondissement devaient administrer leurs affaires communes au moyen d’une assemblée de délégués réunie au chef-lieu, et ces arrondissements devaient envoyer des délégués à la délégation nationale à Paris, chaque délégué étant révocable et tenu par te mandat impératif de scs électeurs. Les fonctions, en petit nombre, mais très-importantes qui resteraient encore pour un .gouvernement central ne seraient pas supprimées, comme on l’a dit faussement, mais seraient remplies par des agents communaux, et en conséquence strictement responsables. L’unité de la nation ne. devait pas être brisée ; mais au contraire organisée d’après la constitution communale, et devenir une réalité par la destruction du pouvoir central qui prétendait être le corps même do cette unité et se croyait supérieur à la nation dont il n’était qu’une excroissance parasite. Pendant que les organes pure-
ment répressifs du vieux pouvoir gouvernemcnfal devaient être supprimés, ses fonctions légitimes devaient être enlevées à une autorité qui se disait supérieure à la société elle-même, et rendues aux agents responsables de la société. Au lieu de décider une fois tous les trois ou six ans quel membre de la classe dominante devait représenter le peuple dans le parlement, le suffrage universel devait servir le peuple constitué en communes, comme le suffrage individuel sert tout industriel dans sa recherche d'ouvriers ou de contre-maîtres. Et l’on sait bien que les compagnies, comme les particuliers, trouvent le plus souvent le moyen de faire de bons choix, et s’ils se trompent, ils réparent bien vite leur erreur. D’un autre cété, rien ne pouvait être plus éloigné de l’esprit de la Commune que de remplacer le suffrage universel par la nomination hiérarchique.
Il arrive généralement que des créations historiques absolument nouvelles sont regardées par erreur comme les contre-parties d’autres formes de la vie sociale, avec lesquelles elles ont quelque ressemblance. Ainsi, cette nouvelle Commune, qui détruit le pouvoir de l’État moderne, a été considérée comme une reproduction des communes du moyen fige, qui précédèrent rétablissement du pouvoir central, et qui plus tard en formèrent la base. La constitution communale a été regardée comme un effort pour morceler en une fédération de petits États tels que les rêvaient Montesquieu et lesCirondins, l’unité des grandes nations, qui a bien été produite jadis par la force politique, mais qui est devenue aujourd’hui un puissant coefficient de la production sociale. L’antagonisme de la Commune contre l’État a été regardé à tort comme une forme exagérée de l’ancienne lutte contre la centralisation excessive. Des circonstances historiques particulières peuvent avoir empêché, comme en France, le développement classique de la forme bourgeoise de gouvernement, et avoir permis, comme en Angleterre,
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de compléter les grands organes de l’État par des assemblées de paroisse {veatries) corrompues, des conseillers concussionnaires, de féroces gardiens de la loi des pauvres dans les villes et dans les provinces, par des magistrats à peu prés héréditaires, La Constitution communale aurait rendu au corps social toutes les forces absorbées par l’État parasite qui entrave la liberté des mouvements de la société. Par ce seul fait, elle aurait commencé la régénération de la France, Les classes moyennes des provinces, en France, regardaient la Commune comme destinée à rétablir la domination qu’avait leur ordre sous Louis-Philippe, laquelle domination fut remplacée, sous Louis-Napoléon, par la prétendue domination de la campagne sur les villes. En réalité, la constitution communale plaçait les producteurs ruraux sous la direction intellectuelle des villes de leurs districts, où elle leur assurait, dans les ouvriers, des gardiens naturels de leurs intérêts. L’existence môme de la Commune impliquait naturellement la liberté municipale locale, mais ce n’était plus comme contrôle du pouvoir central, désormais supprimé. Il ne pouvait entrer que dans la tête d’un Bismark, qui, dans l’intervalle de ses intrigues de sang et de fer, en revient toujours à son ancien métier de rédacteur du Kladderadakh (le Charivari de Berlin), d’attribuer il la Commune de Paris le dessein de singer la vieille organisation du Paris de 1791, la Constitfltion municipale do Prusse, qui avilit les administrations locales, en en faisant de simples rouages de la police de l’État. La Commune a réalisé le gouvernement à bon marché, ce grand but de toutes les révolutions bourgeoises, en abolissant l’armée permanente et les fonctionnaires de l’État. Sou existence même présupposait la non-existence de la monarchie, laquelle, en Europe au moins, est le fardeau inévitable et le masque indispensable de la domination d’une classe. Elle fournissait à la Képublique la base d’institutions vraiment
démocratiques. Mais, ni le gouvernement à bon marché, ni la vraie République ne furent son but final :ils n’étaient que des accessoires.
La multiplicité des interprétations auxquelles la Commune a donné lieu, et la multiplicité des intéi’ôts qui la regardaient avec faveur, ont prouvé que c’est une forme politique tout à fait expansive, tandis que les anciennes formes étaient essentiellement répressives. Voici son vrai secret : c’était par-dessus tout un gouvernement de la classe ouvrière; le résultat de la lutte entre les classes qui produisent et celles qui s’approprient le produit des autres; la forme politique enfin trouvée sous laquelle il était possible de réaliser l’émancipation du travail.
Sans cette dernière condition, la Constitution communale serait une impossibilité et une illusion. Le règne politique du producteur ne peut coexister avec la prolongation de son esclavage social. La Commune donc devait servir de levier pour renverser les fondations économiques sur lesquelles repose l’existence des classes. Le travail une fois émancipé, tout homme devient travailleur, et le travail productif cesse d’être l’attribut d’une classe.
C’est un fait étrange. Malgré tout ce qu’on a dit et écrit depuis soixante ans sur l’émancipation du travail, les travailleurs ne peuvent pas aborder sérieusement ce sujet, sans lâcher la bonde aux bavardages des défenseurs de la société actuelle avec ses deux pôles : le capital et l’asservissement du salaire (le propriétaire foncier n’étant que le commanditaire du capitaliste), comme si la société capitaliste était toujours dans l’état le plus pur de l’innocence virginale, comme si les antagonismes qu’elle renferme ne s’étaient pas encore développés; comme si ses fraudes n’avaient pas été condamnées, ni ses réalités abominables mises à nu. « La Commune, s’écrie-t-on, veut abolir la propriété, la base de toute civilisation ! » Oui, messieurs , la Commune se proposait
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d’abolir celte propriété de classe qui formait avec le travail du plus grand nombre la richesse du petit nombre. Elle visait à exproprier les exproprialeurs. Elle voulait faire de la propriété individuelle une vérité, en transformant les moyens de production (la terre et le capital, qui servent aujourd’hui le plus puissamment à asservir et à exploiter le travail) en de simples instruments de travail libre et associé. Mais c’est du communisme, du communisme impossible! Quoi? ces membres des classes dominantes qui possèdent assez d’intelligence pour voir l’impossibilité de perpétuer le système actuel, — et ils sont nombreux, — sont devenus des apôtres zélés de la production coopérative. Si la production coopérative ne doit pas rester une illusion; si elle doit remplacer le système capitaliste ; si des sociétés coopératives doivent régler la production nationale sur un plan commun, en la plaçant sous leur propre contrôle , et en mettant fin à l’anarchie constante et aux convulsions périodiques qui sont les conséquences inévitables de la production capitaliste, que serait-ce, messieurs, si ce n’est le communisme, le communisme possible ?
Les travailleurs n’espéraient pas des miracles de la Commune. Us n’avaient pas d’utopies toutes prèles à introduire par décret du peuple. Us savaient bien qu’afin de réaliser leur propre émancipation, et eu même temps la foime plus noble vers laquelle la société actuelle se dirige par ses propres forces économiques, ils auraient à traverser de longues luttes et toute une série de progrès historiques, qui transformeraient les circonstances et les hommes, ils n'ont pas à réaliser un idéal, mais à dégager les éléments de la nouvelle société, dont la vieille société bourgeoise caduque elle-même est enceinte. Dans la conscience pleine et entière de leur mission historique, et avec la résolution héroïque de l'accomplir, les travailleurs peuvent dédaigner de s’occuper des grossières invectives des gens de plume et de la protection didactique
360 HISTOIRE DE L’INTERNATIONALE, de bienveillants bourgeois doctrinaires, répandant leurs sottes platitudes et leurs billevesées de sectaires, comme s’ils étaient les oracles infaillibles de la science.
Lorsque la Commune de Paris prit dans ses propres mains la direction de la révolution ; lorsque de simples ouvriers osèrent, pour la première fois, empiéter sur le privilège gouvernemental de leurs « supérieurs naturels » ; lorsque, dans les circonstances les plus difficiles, ils accomplissaient leur œuvre modestement, consciencieusement et effectivement,— et pour des salaires dont le plus élevé égalait à peine la cinquième partie de la somme qu’une grande autorité scientifique a fixée comme le minimum qu’on pût offrir au secrétaire d’un certain conseil pour la direction dés écoles, à Londres, — le vieux monde se tordait de rage à la vue du drapeau rouge, le symbole de la république du travail, flottant sur l’Hôtcl de ville.
Et, cependant, c’était la première révolution dans laquelle la classe des travailleurs ait été reconnue comme la seule classe capable d’initiative sociale, môme par la grande majorité des classes moyennes de Paris, — les boutiquiers, les commerçants, les négociants, — |les grands capitalistes seuls exceptés. La Commune les avait sauvés par un sage accommodement de cette éternelle cause de différends parmi les classes moyennes, — les comptes de doit et avoir. La môme portion de la classe moyenne, après avoir aidé à réprimer l’insurrection ouvrière de Juin 1848, avait été sacrifiée sans façons à ses créanciers par l’Assemblée constituante. Mais ce n’était pas là leur seul motif de se rallier à la classe des travailleurs. Ils croyaient qu’il n’y avait qu’une seule alternative : la Commune ou l’empire sous une forme quelconque. L’empire les avait ruinés économiquement par le gaspillement des richesses publiques, par l’escroquerie financière qu’il avait favorisée, par l’aide qu’il avait donnée à la centralisation accélérée du capital, et par
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l’expropriation simultanée de leurs propres rangs 11 les avait supprimés politiquement et les avait scandalisés par ses orgies"; il les avait insultés en livrant l’éducaüon de leurs enfants aux frères ignorantins; il avait froisse leur sentiment national comme Français en les précipitant dans une guerre qui avait donné, comme umque compensation de ses ravages, la disparition de
de toute la
bonapartiste et capitaliste, le vrai parti de l’ordre de la classe moyenne se montra sous la forme de l’Union républicaine s’enrôlant sous le drapeau de la Commune et le défendant contre les fausses interprétations de lüiers. La reconnaissance de ce grand corps de la classe moyenne peut-elle survivre aux épreuves sévères du présent ? c’est là une question à laquelle le temps seul peut répondre. ^
La Commune avait parfaitement raison lorsqu’elle disait aux paysans que sa victoire était leur seule* espé rance. De tous les mensonges éclos à Versailles et publiés par tous les journaux de l’Europe, le plus insigne est lassertion que les ruraux représentaient les paysans de
dou“ro l’affection que le paysan français
it porter aux hommes à qui, après tSi.'j, il avait à payer un milliard d’indemnité I Aux yeux d’un paysan français, 1 existence même d’un grand propriétaire fonr parait un empiétement sur ses conquêtes de 178')
Le bourgeois, en 1848, avait chargé son lopin de terré de 1 impôt additionnel des quarante-cinq centimes, mais le faisait au nom de la révolution; tandis qu’à présent