CHAPITRE PREMIER LA SAINTE-ALLIANCE
§ 1. LA COLLABORATION DES GRANDES PUISSANCES
Après la chute de l'Empire napoléonien, les puissances victorieuses avaient établi un règlement qui, à leur avis, devait assurer la stabilité en Europe. Un des principes fondamentaux de ce règlement, c'était de substituer à la „ Raison d'Etat " si étriquée du 18® siècle une collaboration régulière entre les puissances en vue de résoudre les problèmes européens d'importance capitale. A cet égard, il est significatif que le terme d'„ Europe " qui, en politique pratique, avait presque été une notion inconnue au 18® siècle, apparaît dans les actes diplomatiques au cours de la dernière phase de la lutte contre Napoléon pour être sans cesse employé par la suite.^
La nouvelle solidarité européenne avait reçu sa consécration solennelle dans le pacte de la Sainte- Alliance en septembre 1815. Sans doute le traité du 20 novembre 1815 entre les grandes puissances devait-il, sur le plan pratique, jouer un rôle autrement important. Mais sur le plan idéologique, l'influence de la Sainte -Alliance fut considérable.
L'idée d'unité européenne lancée par les grandes puissances dirigeant l'alliance contre Napoléon différait essentiellement de la conception d'une Europe unie, telle qu'on se l'était imaginée au Moyen Age. En effet, l'aUiance entre ces puissances était au fond le résultat d'une opposition commune à l'établissement d'une hégémonie universelle. Aussi l'unité
^ Christian L. Lange, Den europeiske konsert, Nordisk Tidskrift, Stockholm 1920, p. 33.
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de l'Europe devait-elle être réalisée au moyen d'une organisation fédérative très souple et par là même apte à sauvegarder les intérêts particuliers des Etats respectifs. Les principes directeurs de la Sainte- Alliance furent, par bien des côtés, un développement et un perfectionnement du principe d'équilibre.^
Il était toutefois difficile d'éviter que des désaccords fréquents ne surgissent au sujet de l'objectif commun. Les points de vue extrêmes étaient représentés par la Russie et la Grande-Bretagne. Pour la Russie d'Alexandre I, il s'agissait de consolider autant que possible l'alliance entre les grandes puissances pour lui permettre de former la base d'une politique autoritaire et stable, et aussi, éventuellement, d'assurer à la Russie une position dominante en Europe, L'Angleterre, en revanche, ne prêtait pas au règlement de très vastes perspectives. Elle le regardait surtout comme une mesure d'opportunité pour empêcher avant tout une restauration de la puissance napoléonienne et un renouveau de l'expansion française. Même si les hommes d'Etat britanniques — notamment Castlereagh — s'intéressaient d'une façon positive à une collaboration européenne, c'était à condition que cela ne porterait pas atteinte à des intérêts britanniques vitaux. Ainsi, lors de négociations en 1813 — 1815, la Grande-Bretagne avait estimé que sa première tâche était de dissocier le problème européen du problème colonial et de soustraire autant que possible ce dernier au contrôle de ses Alliés.^ Aussi la satisfaction régnait-elle à Londres, lorsque les Etats-Unis, à maintes reprises, déclinèrent l'invitation d'Alexandre I les engageant à adhérer à la Sainte- Alliance.
Pour l'Autriche — comme pour la Russie — il importait d'établir un règlement durable, fondé sur la solidarité entre les chefs d'Etat. Mais Metternich craignait en même temps une hégémonie russe et cherchait — d'ailleurs en vain — à assurer l'équilibre au moyen d'une alliance à longue échéance avec la Grande-Bretagne. Metternich était le grand représentant du principe d'équilibre dans sa nouvelle forme : équilibre entre les tendances extrêmes qui se faisaient jour dans la conception de l'individu, de la société, de l'Etat et des relations internationales.*
* Maurice BouKQtriN, Histoire de la Sainte -Alliance, Genève 1954, pp. 81—82. » Ibid., p. 111.
* Heinrich Ritter von Srbik, Metternich. Miinchen 1925, I p. 334.
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La Prusse partageait, dans ses grandes lignes, le point de vue de l'Autriche.
Le traité de Vienne en 1815 prévoyait que les chefs des grandes puissances tiendraient périodiquement des conférences en vue d'étudier les questions essentielles d'intérêt commun. A la première de ces conférences, tenue à Aix-la-Chapelle en 1818, Alexandre I essaye de transformer l'alliance entre les grandes puissances en une union européenne plus vaste, ce qui, selon lui, est conforme aux prévisions des traités de 1815. Ainsi, dans un mémorandum russe en date du 8 octobre 1818, on souligne que ces accords établissent les bases d'un système fédératif imposant à tous les Etats contractants la double charge de garantir solidairement les frontières que ces traités leur avaient attribuées, ainsi que la légitimité de leurs institutions intérieures.^ Le fondement juridique sur lequel reposait cette thèse était très faible. Ni les traités de paix proprement dits, ni les pactes d'alliances ultérieurs ne contenaient en effet de garantie générale avec obligation d'intervenir en cas de violation de traité — qu'il s'agît de régularisation de frontières ou des affaires intérieures d'un Etat. Quant aux idées contenues dans le mémorandum, elles ont à juste titre été caractérisées comme un mélange de conceptions libérales datant du siècle des lumières, de points de vue réactionnaires, d'idéalisme pacifique et de projets d'hégémonie en faveur des grandes puissances.^
Castlereagh n'eut aucune peine à démontrer que le mémorandum n'était justifié par aucun traité. La Grande-Bretagne tenait à réfuter de la façon la plus catégorique une telle interprétation du pacte d'alliance du 20 novembre 1815. Elle n'était pas non plus disposée à contribuer à l'établissement d'une alliance européenne générale qui ne manquerait pas d'affaiblir l'influence collective des grandes puissances et permettrait à la Russie de nouer des intrigues politiques et d'utiliser son pouvoir vis-à-vis des petits Etats. Enfin la Grande-Bretagne ne pouvait pas accepter la proposition visant à accorder une garantie internationale aux régimes existant dans les Etats respectifs. Une telle garantie supposait notamment qu'on était d'accord sur le fait que chacun de ces
* Bourquin, op. cit., p. 229.
• Georg Landberg, Fredsorganisation och maktpolitik, Stockholm 1928, p. 146.
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régimes était fondé sur la justice et le droit. Or, dans ce domaine, il était évident que des critères certains feraient défaut tant que les régimes différeraient autant qu'en Grande-Bretagne et en Russie par exemple.
L'Autriche et la Prusse n'étaient pas non plus très enthousiasmées par l'idée russe d'une garantie du statu quo, bien qu'elle fût apparemment tout à fait conforme au programme de Metternich. Si celui-ci adopta quand même une attitude négative, ce fut parce qu'il soupçonnait qu'un tel pacte de garantie entraînerait un accroissement de l'influence russe et qu'Alexandre l®'", aux réactions si imprévisibles, s'en servirait pour soutenir des mouvements proconstitutionnels pouvant augmenter sa popularité et affaiblir la puissance de l'Autriche. La Prusse épousa également ce point de vue.
Le résultat essentiel de la conférence d'Aix-la-Chapelle fut l'admission de la France à l'alliance des grandes puissances dont elle devint le cinquième membre. Une proclamation faite à l'issue de la conférence confirmait la solidarité au sein de l'alliance: „ Les Souverains, en formant cette Union auguste, ont regardé comme sa base fondamentale, leur invariable résolution de ne jamais s'écarter, ni entr'eux, ni dans leurs relations avec d'autres Etats, de l'observation la plus stricte des principes du droit des gens ; principes qui dans leur application à un état de paix permanent, peuvent seuls garantir efficacement l'indépendance de chaque Gouvernement et la stabilité de l'association générale."'
Les divergences de vue devinrent manifestes lorsqu'il s'agit de l'attitude à adopter à l'égard des révolutions en Espagne et en Italie (Le Piémont et les Deux-Siciles) et des guerres de libération en Grèce et en Amérique Latine. A la conférence de Troppau, réunie le 23 octobre 1820, et qui devait avant tout se prononcer sur l'évolution en Italie, la Grande-Bretagne n'était représentée que par un observateur, et par ailleurs les points de vue autrichien et russe différaient beaucoup : Metternich désirait que la conférence ne s'occupât que de la question napolitaine, tandis qu'Alexandre l^'" souhaitait un examen général des problèmes européens. Metternich voulait en outre assurer à l'Autriche la plus grande liberté d'action possible vis-à-vis des Etats italiens, tandis qu'Alexandre I projetait une intervention collective. Il voulait par
' British and Foreign State Papers 1818—1819, London 1835, p. 19.
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ailleurs tenter une médiation avant de recourir à des opérations militaires, et désirait, lors du règlement, accorder à la population des deux Etats certaines garanties constitutionnelles. Metternich, lui, préparait une action militaire immédiate et visait à rétablir entièrement l'absolutisme. Sans doute Alexandre réussit-il à obtenir qu 'une éventuelle intervention aurait lieu sous les auspices de l'alliance européenne, mais sur tous les autres points, ce fut Metternich qui l'emporta. Il fut d'abord décidé de mettre en œuvre une action militaire immédiate qui serait exécutée par l 'Autriche, ensuite les projets proconstitutionnels d'Alexandre furent repoussés au profit d'une garantie du régime absolutiste. L'idée d'une „ sainte alliance " existait toujours, mais elle avait maintenant un caractère nettement réactionnaire. Dans le protocole préliminaire signé par la Russie, l'Autriche et la Prusse le 19 novembre 1820, les trois Etats s'engageaient à collaborer en vue d'éliminer les germes de contagion révolutionnaire menaçant l'Europe. La déclaration s'appuyait toujours sur l'idée qu'il existait une alliance européenne générale. Si, dans un des Etats membres, il s'établissait un gouvernement „ illégitime ", la première chose à faire serait en conséquence de considérer l'Etat en question comme s 'étant retiré de l'alliance, et cela jusqu'au rétablissement du gouvernement légitime. Entre-temps le gouvernement illégitime ne serait reconnu par aucun des membres de l'alliance. Dans certaines circonstances, l'alliance contribuerait activement à faire triompher une telle solution : „ Lorsque les Etats, oii de pareils changements se sont ainsi effectués, feront craindre à d'autres pays un danger imminent par leur proximité, et lorsque les puissances Alliées pourront exercer à leur égard une action efficace et bienfaisante. Elles emploieront, pour les ramener au sein de l'Alliance, premièrement des démarches amicales, en second lieu une force coercitive, si l'emploi de cette force devenait indispensable ".8
Le but de l'action à engager contre Les Deux-Siciles était, selon le protocole, „ de rendre la liberté au Roi et à la nation, de mettre le pouvoir royal à même de fonder dans le Royaume des Deux-Siciles un ordre des choses qui puisse se maintenir sur ses propres bases, et sans l'appui d'une force étrangère, se garantir contre toute nouvelle
* dJE Martens, Recueil des traités et conventions conclus par la Russie avec les puissances étrangères, IV, p. 283.
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secousse révolutionnaire et assurer à la nation sa tranquillité et son bonheur ".^
Tel qu'il était rédigé, ce texte n'exigeait pas du roi Ferdinand qu'il maintînt un régime constitutionnel dans son royaume. A la conférence de Vérone en 1822, le point de vue réactionnaire fut de nouveau clairement souligné dans une déclaration commune signée par l'Autriche, la Russie et la Prusse et ayant trait à la situation en Espagne. Elle condamnait catégoriquement le gouvernement révolutionnaire en Espagne et faisait savoir que les trois puissances avaient rappelé leurs représentants diplomatiques à Madrid. La déclaration contenait en outre quelques considérations caractéristiques d'ordre général : „ Les vœux des Souverains tendent uniquement à la paix ; mais cette paix, bien que parfaitement cimentée par l'accord des puissances, ne pourra répandre tous ses bienfaits sur la société tant que la fermentation qui agite encore les esprits dans plus d'un Etat sera entretenue par les insinuations perfides et par les tentatives coupables d'une faction qui ne rêve que révolution et bouleversement ".^*'
La fin de la déclaration exprimait l'espoir que les principes antirévolutionnaires de l'alliance continueraient à régir la vie politique en Europe : „ Puissent tous les Gouvernements être pénétrés de cette grande vérité que la puissance confiée à leurs mains est un dépôt sacré, dont ils devront rendre compte à leurs peuples et à leurs successeurs, et qu'ils assumeraient une grande responsabilité en tombant dans des erreurs ou en écoutant des conseils qui leur ôteraient tôt ou tard la possibilité de préserver leurs sujets de la ruine dont ils seraient les premiers auteurs. Les Souverains ont la confiance que partout, dans ceux qui sont revêtus de l'autorité suprême, sous quelque forme que ce soit, ils trouveront des alliés véritables, des alliés qui respecteront non-seulement la lettre et les prescriptions des négociations qui forment la base du système européen actuel, mais encore l'esprit et les principes qui les ont inspirées. Ils se flattent que leurs paroles seront accueillies comme une nouvelle confirmation de leur ferme et invariable dessein de consacrer au salut de l'Europe tous les moyens que la Providence a remis entre leurs mains ".
» Ibid. p. 284.
^^ Cette déclaration a été publiée dans Metternich, Mémoires III, Paris 1881, pp. 619—620.
§ 2. LIBÉRATION DE L'AMÉRIQUE LATINE ET DE LA GRÈCE
L'intervention de la France en Espagne au cours du printemps 1823 suscita chez les grandes puissances un intérêt accru pour l'évolution dans les colonies espagnoles en Amérique. Depuis 1810, la souveraineté espagnole sur ces territoires était plutôt de nature purement formelle. Aux yeux de la Sainte- Alliance, il devait paraître naturel de rétablir les droits „ légitimes " de la Couronne espagnole sur ces territoires. Comme pour les questions européennes, Alexandre I s'attacha à faire adopter une solution sur un plan collectif. Dans un mémorandum de 1817, il déclare qu' „il faut faire participer les vastes contrées du Nouveau Monde aux avantages dont jouit l'Europe sous les auspices des stipulations de Vienne et de Paris de 1815 ".^ En étendant „1 'ordre européen " au Nouveau Monde, Alexandre espérait empêcher la Grande- Bretagne d'y gagner une influence durable. Il estimait que sur ce point les Etats-Unis avaient des intérêts communs avec les Etats européens du Continent. Aussi souhaitait-il une collaboration au sujet de la question des colonies. Pour les mêmes raisons il invita plusieurs fois les Etats-Unis à adhérer à la Sainte-Alliance.
Mais les Etats-Unis allaient suivre une tout autre politique. Leur attitude relativement passive en ce qui concernait les événements en Amérique Latine était surtout dictée par leurs négociations avec l'Espagne au sujet de l'achat de la Floride. Une fois l'achat réalisé (1818) et après que les insurgés eurent remporté une série de victoires sur les forces espagnoles, ils soutinrent ceux-ci d'une façon plus efficace. En 1822, ces colonies furent reconnues comme Etats indépendants et en 1823, dans un message au Congrès, le président Monroe indiqua quelques directives que la politique des Etats-Unis se devait de suivre. Voici cette partie du message:
„ . . . The occasion has been judged proper for asserting as a principle in which the right and interests of the United States are involved, that the American continents, by the free and inde pendent condition which they hâve assumed and maintain, are henceforth not to be considered as subjects for future colonization by any European powers ..."
^ Bourquin, op. cit., p. 371.
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Un peu plus loin, il est dit:
„ We owe it, therefore, to candor and to the amicable relations existing between the United States and those powers to déclare that we should consider any attempt on their part to extend their System to any portion of this hémisphère as dangerous to our peace and safety. With the existing colonies or dependencies of any European power we hâve not interfered and shall not interfère. But with the governments who hâve declared their independence and maintained it, and whose independence we hâve, on great considération and on just principles, acknowledged, we could not view any interposition for the purpose of oppressing them, or controlling in any other manner their destiny, by any European power in any other light than as the manifestation of an unfriendly disposition toward the United States .2»
Comme on le voit, la doctrine de Monroe était dirigée contre l'idéologie autoritaire de la Sainte-Alliance et contre les efforts éventuels des Etats européens en vue de rester le facteur dominant du Nouveau Monde.
Dans les colonies hispano-américaines qui luttaient pour leur indépendance, on avait très tôt songé à réunir les nouveaux Etats dans une union, et on estimait que cette union, à son tour, devait entamer une collaboration avec les Etats de l'Europe. Ces pensées étaient nettement exprimées dans une „ déclaration des droits du peuple chilien " présentée par Juan de Egana en 1810. La personnalité marquante de la lutte pour l'indépendance, Simon Bolivar, (1783 — 1830), s'intéressait aussi vivement à l'idée d'une confédération américaine. En 1815, il déclare, dans une lettre, que l'isthme de Panama devait devenir pour le Nouveau Monde la même chose que l'isthme de Corinthe avait été pour les Grecs. Une conférence américaine générale ne se limiterait pas à l 'examen en commiui de questions vitales, mais inviterait des représentants d'autres continents à y participer. La paix serait ainsi bien mieux assurée que par les projets de paix lancés jusqu'ici qui ne tenaient compte que des conditions en Europe, et qui étaient essentiellement fondés sur un système d'Etats dirigés par des souverains absolus.
Pendant un certain temps, l'idée d'une confédération sembla devoir gagner du terrain. Sur l'initiative de Bolivar, la Colombie signe entre 1822 et 1825 des traités avec le Chili, le Pérou, Buenos Aires (Argentine),
* American State Papers, Foreign Relations, Vol. V, p. 246.
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le Mexique et l'Amérique centrale. Par ces traités, les parties contractantes s'engagent à promouvoir une confédération des anciennes colonies hispano-américaines. Le but devait être d'établir un congrès américain commun pouvant jouer le rôle d'instance juridique suprême — d'organe de sécurité au cas où les Etats seraient menacés par un danger commun et, en temps de paix, de cour d'arbitrage et d'organe de médiation.^ Si l'on veut évaluer ce qu'un tel congrès pouvait faire d'une façon générale pour assurer la paix, il faut se souvenir que la lutte contre la domination espagnole avait accentué l'opposition entre ces pays et les Etats du continent européen aussi bien au point de vue idéologique qu'au point de vue de leur politique du moment. Pour les peuples de l'Amérique Latine, il s'agissait avant tout de rechercher l'appui des puissances disposées à reconnaître leurs revendications d'indépendance, à savoir les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. A cet égard, il est significatif que ces puissances furent invitées à se faire représenter au congrès de Panama dont Bolivar avait formé le projet et qu'il réussit à réaliser en 1826, Bolivar songeait même à associer une éventuelle confédération des Etats de l'Amérique Latine à l'Empire britannique.* Au congrès de Panama, quatre Etats s'étaient fait représenter: la Colombie, l'Amérique Centrale, le Mexique et le Pérou. Les autres Etats — notamment Buenos Aires (Argentine) — s 'en tinrent éloignés, surtout parce qu'ils crai-
* Les traités ont été publiés dans Axejandko Alvarez, The Monroe Doctrine. Its Importance in the international Life of the States of the New World, New York 1914, pp. 135—141.
* Certains auteurs estiment que ce plan s'explique en partie par le fait que Bolivar craignait une future hégémonie nord-américaine. Une lettre de Canning en date du 18 mars 1826 au représentant britannique à la conférence de Panama montre que la Grande-Bretagne nourrissait des craintes analogues : " You -will understand that to a league among the States lately colonies of Spain, limited to objects growing out of their common relation to Spain, His Majesty's Government would no object. But any project for putting the United States of North America at the head of an American Confederacy as against Europe would be highly displeasing to your Government. It will be felt as an ill retum for the service which has been rendered to those States and the dangers which hâve been averted from them by the countenance and friendship and public déclarations of Great Britain, and it would too probably at no very distant period endanger the peace both of America and of Europe " — - Britain and the Independence of Latin America 1812—1830. Ed. by C. K. Webster, London 1938, Vol. I, p. 404.
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gnaient que Bolivar n'exerçât une influence dominante dans une future union. Parmi les pays en dehors de l'Amérique Latine qui avaient été invités à participer, seule l'Angleterre avait envoyé un observateur. Le gouvernement des Etats-Unis avait tellement hésité à se prononcer que ses représentants n'arrivèrent pas à temps. Les débats du congrès aboutirent à un traité d'alliance entre les quatre Etats représentés.^ L'alliance devait avoir pour première tâche d'assurer l'indépendance et l'intégrité des Etats grâce à un système de défense collective. En temps de paix, une assemblée de l'alliance aurait lieu tous les deux ans. Cette assemblée prendrait l'initiative de conclure des accords entre les Etats, de maintenir la paix entre eux et éventuellement de servir de médiateur dans des conflits. Si la procédure de médiation n'aboutissait pas, l'assemblée jouerait le rôle d'une cour d'arbitrage. Sans doute l'arbitrage n'était-il pas obligatoire, mais, d'autre part, l'accord ne contenait pas les réserves d'usage concernant les affaires portant atteinte à „ l'honneur " ou à „ la dignité " d'un Etat.^ Les Etats s'engageaient en outre à ne pas ouvrir les hostilités avant d'avoir soigneusement documenté leurs plaintes. L'accord contenait aussi un passage aux termes duquel on devait, après la ratification, entamer des pourparlers avec d'autres Etats en vue de conclure avec eux des accords fondés sur les mêmes principes fondamentaux destinés à assurer la paix et la sécurité.
Les décisions du congrès de Panama sont surtout intéressantes parce qu'elles représentent, de la part de tout jeunes Etats, une audacieuse wentative d'établir une organisation pacifique de caractère stable et durable. En Europe, on s'était contenté durant des siècles de lancer des théories, et le règlement que la „ Sainte- Alliance " avait essayé d'établir s'était heurté à des résistances par suite de la politique toujours plus réactionnaire de l'alliance. Mais les résultats pratiques des décisions de Panama furent plutôt négatifs. Seule la Colombie les ratifia. L'idée d'une confédération des Etats de l'Amérique Latine dut être abandonnée de même que le projet d'une „ Confédération des Andes " (union entre la Colombie, la Bolivie et le Pérou). Bolivar et ses parti-
* Jacob tKB Meuxen, Der Gedanke der internationalen Organisation, Haag 1929, II, 1, pp. 180—184.
• Enrique Finot, Boivar pacifista, New York 1936, pp. 135 — 136.
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sans avaient manifestement sous-estimé les difficultés créées par les énormes distances et les conditions naturelles si différentes. Ces facteurs ne manquèrent pas de marquer les nouveaux Etats de leur empreinte. A tout cela venaient s'ajouter les traditions d'une administration coloniale décentralisée que les conditions géographiques avaient forcé les autorités espagnoles, pourtant si centralistes, à établir. En outre, le plus grand territoire — le Brésil — était dans une situation privilégiée en tant qu'ancienne colonie portugaise. Son indépendance avait été obtenue sans aucun conflit avec la métropole et, en 1825, il soulignait sa situation exceptionnelle en proclamant sa neutralité dans la lutte qui opposait les autres colonies à l'Espagne.' Les gouvernements des nouveaux Etats ne tardèrent pas à travailler d'une manière suivie à l'élaboration d'une idéologie nationale qui leur fût propre. Il n'y a guère d'autre endroit au monde où la nationalité soit à un tel point le résultat de l'activité de l'Etat.»
Les différentes aspirations nationales allaient souvent aboutir à des conflits, voire, en certains cas, à la guerre. Les relations avec les Etats- Unis ne furent pas toujours des meilleures non plus.
La libération de l'Amérique Latine constituait, malgré tout, un facteur important dans le développement de l'internationalisme. La décolonisation, réalisée pratiquement partout dans le Nouveau Monde, mettait fin aux rivalités politiques entre les puissances européennes dans ces régions, ce que soulignait clairement la doctrine de Monroe.
Et les idées lancées au cours de la lutte pour l'indépendance devaient plus tard favoriser le développement du mouvement panaméricain. Si l'on se place dans la perspective d'une idéologie pacifiste, il importe de constater que l'idée d'une union panaméricaine soulignait l'indépendance de l'hémisphère occidental vis-à-vis de l'Europe. A part le conflit aigu avec l'Espagne, on ne pouvait parler d'une opposition générale au „ vieux monde ". Et même si les idées de solidarité qui virent le jour durant les années de libération furent fréquemment méprisées ou bien
' Victor Andrés Belaunde, Bolivar and the political Thought of the Spanish American Révolution, Baltimore 1938, p. 275.
* " . . et voici la nation créée, la nation non pas comme origine de l'Etat, mai» comme œuvre de l'Etat ". Herbert Tingsten, Revolutionemas arvtagare. — Sydamerikanskt perspektiv. Stockholm 1950, p. 13.
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interprétées à partir de mesquins intérêts nationaux, elles conservèrent toutefois leur vitalité aussi bien dans le domaine théorique du droit des gens que sur le plan plus pratique des relations internationales.
La lutte pour l'indépendance menée par la Grèce devait avoir des répercussions encore plus profondes sur la Sainte- Alliance. Sur le plan idéologique comme sur le plan politique, elle suscita en effet d'assez sérieuses divergences au sein des grandes puissances de la Sainte-Alliance. La question semblait pourtant claire : la révolte était dirigée contre un souverain légitime et, si elle réussissait, elle ne manquerait pas d'apporter de sérieux changements au régime existant. Mais, en même temps, il se révélait impossible d'arriver à s'accorder sur une action collective pour mettre fin à la révolte, la sympathie de la Russie pour la Grèce étant trop forte. La Russie ne pouvait accepter l'argumentation de Metternich qui prétendait que la révolte des Grecs était analogue aux autres mouvements révolutionnaires. Au point de vue idéologique, il s'agissait d'im peuple chrétien, de foi orthodoxe, qui se révoltait contre le sultan „ mécréant " ; au point de vue politique, un affaiblissement de la Turquie pouvait entraîner un accroissement de l'influence russe à l'intérieur de la Méditerranée. L'Autriche craignait cette influence et se faisait donc un ardent champion du statu quo. L'Angleterre partageait les craintes de l'Autriche, mais estimait d'autre part qu'une collaboration avec une Grèce indépendante pouvait présenter des avantages stratégiques permettant de neutraliser l'influence russe. La France n'était pas directement intéressée, mais ne voyait pas au fond d'un mauvais œil quelques changements au sein de l'Empire turc qui pourraient peut-être, à leur tour, provoquer d'autres modifications dans le règlement de paix de 1815. Pour les Grecs, il était naturel de compter avant tout sur l'appui russe. Leur futur chef, Capodistrias, était depuis 1809 au service de la Russie, à partir de 1816 (avec Nesselrode) en qualité de ministre des Affaires Etrangères. Par tous les moyens, il essaya de persuader à Alexandre l^'^ d'intervenir. Mais le Tzar hésitait. L'Autriche et l'Angleterre avaient fait savoir qu'elles s'opposeraient à une intervention russe. Alexandre ne voulait pas sacrifier la communauté européenne au profit de la Grèce. Le fond du problème était qu'il ne s'agissait pas tellement de „ la question grecque " en soi, que des conséquences que la révolte
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aurait pour l'empire turc et en second lieu pour l'équilibre des forces.*
Lorsque la politique russe, après la mort d'Alexandre I, revêtit un caractère plus agressif, il est significatif que la pression exercée sur la Turquie fut en premier lieu dirigée contre les principautés danubieimes. L'ultimatum adressé par la Russie à la Turquie suscita immédiatement une initiative britannique en vue de séparer la question des principautés de celle concernant les rapports avec la Grèce. Il en résulta un accord anglo-russe de médiation dans le but d'obtenir pour la Grèce un statut d'autonomie sous la suzeraineté de la Turquie. En 1827, nouvel accord anglo-russe avec participation de la France pour imposer, par un blocus, un armistice en Grèce. Peu de temps après, il y a la bataille de Navarin, en 1828 les forces égyptiennes et turques évacuent la Morée et, en 1829, un accord entre la Russie, l'Angleterre et la France garantit l'indépendance de la Grèce. Il n'existait cependant pas d'accord profond entre les trois puissances. En 1828, la Russie avait déclaré la guerre à la Turquie, et les craintes du gouvernement britannique concernant un accroissement de l'influence russe n'étaient pas partagées par la France. Bien au contraire, la France cherchait à se rapprocher de la Russie pour éviter que l'influence britannique en Grèce ne devînt prépondérante. Cet aspect de la politique française fut très net après l'arrivée au pouvoir du gouvernement réactionnaire du prince de Polignac. Celui-ci voulait également profiter de la situation pour réaliser un nouvel ordre européen permettant d'accroître l'influence de la France et d'augmenter le prestige de la royauté et du gouvernement. Son plan consistait, dans ses grandes lignes, à partager l'Empire ottoman en même temps qu'on procédait à des régulations de frontières en Europe Centrale et en Rhéna ie. La Grèce s'étendrait jusqu'à Constantinople et aurait pour souverain le roi des Pays-Bas; la Russie prendrait la Moldo-Valachie et une partie de l'Asie Mineure; l'Autriche recevrait la Serbie et la Bosnie. Le royaume des Pays-Bas serait partagé entre la Prusse, qui aurait la partie hollandaise, et la France, qui recevrait la partie belge. La Prusse annexerait le royaume de Saxe, mais abandonnerait ses territoires de la rive gauche du Rhin, qui formeraient un Etat-
• PrERBE Renouvin, Histoire des relations internationales, Paris 1954, Tome V, p. 102.
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tampon, sous la souveraineté de l'ex-roi de Saxe, Quant à la Grande- Bretagne, elle se verrait attribuer les colonies hollandaises.^"
Ce plan ne pouvait manifestement être accepté ni par la Prusse, ni par l'Angleterre, et le gouvernement russe lui-même le repoussa immédiatement; il n'était pas de l'intérêt de la Russie de voir une Turquie affaiblie être remplacée par un grand Etat grec plein de vitalité qui contrôlerait le Bosphore et les Dardanelles.
La guerre d'indépendance grecque marquait la fin de la collaboration entre les grandes puissances qui avait commencé en 1815. Ainsi disparaissait le fondement politique de la Sainte-Alliance. La révolution de juillet allait rendre les divergences encore plus manifestes.
Les causes qui amenèrent la dislocation de l'alliance sont très claires : la collaboration entre les puissances était le résultat d'une opposition commune à Napoléon. L'expérience montre qu'il est extrêmement difficile de poursuivre une telle collaboration en temps de paix, et le fait que la politique de l'alliance était rattachée à des régimes politiques qui ne pouvaient s'adapter aux mouvements nationaux en train de se frayer un chemin, ne laissait pas de compliquer les choses. Outre les forces politiques de dislocation, les progrès immenses des sciences et de la technique contribuèrent à rendre labiles les conditions sociales. Enfin la Sainte -Alliance reposait sur l'idée de l'hégémonie absolue de l'Europe, idée dont la valeur bien limitée apparut nettement au moment de la libération de l'Amérique Latine et de l'influence croissante des Etats-Unis.
Les traditions créées par la Sainte-Alliance continuèrent néanmoins leur existence, notamment dans la politique autrichienne, et, dans la vie culturelle, l'idée d'une union européenne, fondée sur des régimes autoritaires, avait ses avocats même après que l'Alliance eut cessé d'être un facteur politique avec lequel il fallait compter.
§ 3. COURANTS IDÉOLOGIQUES
Au premier rang parmi les idéologues gravitant autour de la Sainte- Alliance, il convient de citer le philosophe munichois Franz von Baadeb (1765 — 1841). Très tôt, il avait lancé l'idée d'un nouvel ordre européen
" Ibid., p. 107.
COURANTS IDÉOLOGIQUES
sous la direction d'une union chrétienne et européenne de chefs d'Etat. Il estimait que la Révolution française avec l'avènement ultérieur de Napoléon avait été une catastrophe pour l'Europe, notamment parce qu'elle avait entraîné la disparition de la vieille constitution allemande qui avait maintenu „ die Idée und den Glauben an ein hohes Vôlkerrechtsgeschworengericht sowohl in Deutschland als in der Welt ".^
En 1814, von Baader exposa ses idées sur la remise en vigueur de ces principes dans un mémoire adressé en exemplaires identiques aux souverains d'Autriche, de Prusse et de Russie. Il y soulignait que c'était dans l'établissement d'une union chrétienne et européenne qu'il fallait chercher le salut et que la politique devait de nouveau s'inspirer des principes fondamentaux de la religion. Il est certain que von Baader fut parmi ceux qui exercèrent une influence sur Alexandre I au moment où il élaborait son projet de Sainte-Alliance.^
Il était un ardent partisan du mouvement „ irénéen " de cette époque, mouvement qui œuvrait en faveur d'une collaboration entre les différentes confessions chrétiennes. Cette idée avait été lancée au 18® siècle notamment par Leibnitz et le comte de Zinzendorf.^
Alexandre I était naturellement intéressé à voir se développer une attitude de tolérance mutuelle au sein des confessions chrétiennes. En effet, cela était d'une part conforme à sa propre conception et, d'autre part, seule la réalisation de ces principes pouvait permettre à la Russie de faire figure de grande puissance européenne sur le plan spirituel également. Pour favoriser cette collaboration, von Baader proposa de fonder une académie d'archéologie à Saint-Pétersbourg. La religion, la science et l'art y formeraient une synthèse féconde, et l'institution travaillerait activement à concilier les divergences entre les communautés religieuses. Ce projet d'académie à Saint-Pétersbourg montre bien que von Baader reprend les idées de Leibnitz, et il ne réussira pas plus que son prédécesseur à réaliser cette idée.^
n n'aura pas plus de succès dans ses efforts pour amener les communautés religieuses à une conciliation. Les promoteurs de la Sainte-
^ Heinz Gollwitzer, Europabild und Europagedanke, Miinchen 1951, p. 235.
* ter Meulen, op. cit., II, 1, p. 158.
» Voir Histoire de l'Internationalisme, II, pp. 147 — 152 et 391 — 393.
* Ibid., p. 153.
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Alliance en Europe occidentale s'intéressaient en effet davantage à fonder l'idéologie de l'Alliance sur l'église catholique romaine — avec le pape comme autorité spirituelle et centre d'inspiration. A vrai dire, on considérait les pays protestants et orthodoxes plus comme des champs de mission que comme des alliés. Cette tendance apparaît clairement dans l'œuvre du jurisconsulte autrichien Adam Mûllee (1779 — 1829). Tout comme von Baader, il était marqué par les idées du romantisme allemand sur la mission européenne du vieil Empire romain-germanique. Dans un mémoire envoyé à Metternich en 1820, il souligne que le but doit être „ das im Laufe der letztverflossenen 50 Jahre in seinem Grundwesen erschiitterte europâische Vôlkerrecht zuvôrderst in verjùngtem Mass-stabe auf deutschem Boden herzustellen und hierdurch den iibrigen, dermalen gànzlich isolierten europâischen Staaten ein Muster sowie zugleich einen Stiitz- und Anhaltspunkt fiir die Bildung eines dereinstigen europâischen Volkerrechts zu gewâhren ".^ Il exprime ensuite l'espoir que, dans sa politique, Metternich se propose comme objectif „ das System des Gleichgewichts . . definitiv zu stiirzen, Religion und Recht, die positiven Gesetze Gottes und der Staaten, kurz, das hôhere, unsterbliche Teil der Menschheit wieder zu Ehren zu bringen ".^ A la base d'une communauté européenne, il devait y avoir la Confédération germanique, renforcée par une alliance entre l'Autriche, la Prusse et la Bavière; Rome devait en être le centre spirituel. Adam Millier n'envisageait donc pas une alliance avec la Russie. Au lieu du projet d'académie à Saint-Pétersbourg lancé par von Baader, il proposait une "Academia di St. Pietro,, à Rome. Elle devait travailler à la propagation de la vraie foi chrétienne (notamment en incorporant les protestante à l'Eglise mère) et au maintien du principe de légitimité. Ces principes devaient être encore renforcés par la restauration de l'ordre de Malte sous le nom de: „ St. Jean de la Sainte- Alliance ". Cet ordre qui devait former un pendant à l'alliance des souverains, serait composé d'éminents intellectuels européens. Cette idée avait aussi été lancée par von Baader et d'autres, mais tandis que ceux-ci voulaient en placer le siège à Saint Pétersbourg, Millier exigeait que cet ordre ait, lui aussi, son siège à Rome. Partisan convaincu des principes autoritaires, Millier se
^ Gollwitzer, op. cit., p. 247.
• Ibid.
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conformait à l'idée maîtresse de la Sainte-Alliance, mais sur bien des points ses idées s'opposaient à plusieurs principes sur lesquels reposait l'Alliance : tout d'abord, il plaçait le centre de l'alliance en dehors de la Russie et négligeait totalement le monde slave et la confession orthodoxe. Dans son livre „ Le Génie du Christianisme", Chateaubriand avait d'ailleurs annoncé la suprématie papale en lançant l'idée de faire du pape l'arbitre de l'Europe.' Bonald s'était lui aussi fait le champion de cette même idée. Par la suite, Joseph de Maistre (1754 — 1821) devait donner à cette idée de la suprématie papale son expression la plus nette et la plus concise. Ses idées sur la guerre et la paix ont du reste un caractère très spécial et tirent leur origine de ses conceptions sur l'individu et la nation. Personne n'a guère plus que lui combattu les idées du 18^ siècle sur l'égalité des hommes et leur cosmopolitisme. On lui doit la déclaration suivante, à juste titre célèbre par sa vigueur et sa force : „ il n'y a point d'homme dans le monde. J'ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes ; je sais même grâce à Montesquieu qu'on peut être Persan ; mais quant à l'homme, je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie ; s'il existe, c'est à mon insu ".*
Pour de Maistre, les nations étaient une réalité fondamentale. Elles s'étaient formées d'après un plan divin. La continuité dans la vie d'un peuple en représente un élément essentiel. Aussi le peuple français n'est-il pas constitué par les millions de gens qui, à un moment donné, vivent entre les Pyrénées et la Manche, mais bien par le milliard de gens qui y ont bâti et y ont habité depuis l'antiquité. Dans la vie des peuples interviennent deux éléments essentiels : un élément d'attraction entre nationaux et un élément commun de répulsion pour les étrangers.'
La guerre constitue donc aussi un élément nécessaire de la vie des peuples. Tout dans la nature confirme que la guerre représente un facteur essentiel. Les plantes sont mangées par les animaux, et les animaux herbivores sont à leur tour victimes de la faim des carnassiers. La satisfaction des besoins primaires de l'homme ne peut avoir lieu que si l'homme tue d'autres êtres vivants. De Maistre n'accorde aucune
' Histoire de l'Internationalisme II, p. 442.
* Reproduit par Emile Fagtjet, Politiques et moralistes du dix -neuvième siècle, Paris 1890, I, p. 9.
• Francis Bayle, Les idées politiques de Joseph de Maistre, Paris 1945, p. 49.
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valeur à l'argument selon lequel la guerre est injuste. Rien dans la nature ni dans la société ne semble indiquer que les lois essentielles soient fondées sur le principe de justice. Bien au contraire, la nature est brutalement absurde. Pour que la vie continue, il faut justement que les faibles soient sans cesse dévorés par les forts. L'absurdité même de la guerre est un aspect de cette loi et une preuve évidente qu'elle est une manifestation de la volonté divine. Cela explique qu'une guerre commence souvent pour des motifs apparemment erronés et que le soldat, dont la tâche est de tuer sans se laisser arrêter par de mesquines considérations juridiques, soit honoré et admiré, alors que le bourreau, simple exécuteur de la loi, est un objet d'horreur.
Lorsqu'on lui objecte que la guerre frappe les innocents, de Maistre répond : pas plus que le concept de culpabilité, celui d'innocence ne peut être rattaché à des individus déterminés. A l'origine d'un tel raisonnement, il y a une des nombreuses erreurs de l'ère des lumières, à savoir celle qui consistait à déclarer qu'un individu pouvait être jugé indépendamment des générations antérieures ou de ses contemporains. On retrouve aussi les idées de de Maistre sur la culpabilité et la non-culpabilité en matière de guerre chez des prédicateurs religieux appartenant à des communautés religieuses non-catholiques. Ce qui sert alors surtout de base à leur raisonnement, c'est le dogme chrétien selon lequel tous les hommes doivent apprendre à connaître la souffrance et la douleur.
Par suite de la conception qu'il se faisait du problème de la guerre, il va de soi que de Maistre, malgré sa longue expérience diplomatique, ne présente aucun projet constructif visant à la création d'une organisation internationale. Au contraire : le fait même que les Etats tenaient absolument à vivre dans des conditions d'anarchie mutuelles, à l'état de nature absolument primitif, était pour lui une nouvelle manifestation de la volonté divine. Cela explique pourquoi les Etats non seulement repoussent toujours d'utopiques projets de gouvernement mondial, mais refusent aussi de collaborer au sein d'une alliance d'un nombre limité d'Etats. De Maistre ne nourrissait donc aucune illusion concernant la possibilité pour le pape de jouer un rôle d'arbitre dans des conflits d'ordre concret. Il soutenait, en revanche, que la foi chrétienne était la seule chose capable d'amener les nations à éprouver quelques sentiments de fraternité les uns à l'égard des autres, au lieu d'être unique-
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ment asservis à des sentiments instinctifs comme la haine et la crainte. D'autre part, la foi chrétienne ne pouvait agir que par l'intermédiaire de l'autorité papale. Aussi de Maistre invitait-il les protestants et les orthodoxes à retrouver leur place au sein de l'Eglise mère.^"
La façon passionnée dont de Maistre proclame que les nations ont une origine d'inspiration divine explique pourquoi il ne fut pas un défenseur très convaincu de la politique de la Sainte-Alliance. Sans doute soutenait-il que toute l'existence de la nation était exprimée dans la personne du Roi, mais il condamnait d'autre part la politique des grandes puissances où „ les hommes sont partagés et adjugés comme des troupeaux ". Sa foi fanatique en la „ mission " de la France — Gesta Dei per Francos — le rendit du reste suspect à bien des auteurs étrangers qui partageaient par ailleurs ses conceptions autoritaires.
L'idée de la suprématie papale dans les affaires de ce monde fut fortement soulignée dans un ouvrage anonyme en date de 1826 : „ Nouveau projet de paix perpétuelle entre tous les peuples de la chrétienté, basé sur une délimitation fixe et naturelle des territoires nationaux, et sur la propagation des sentiments religieux et philanthropiques "}^ Le projet consistait à créer une „ diète universelle " que présiderait le pape qui, pour pouvoir agir d'une façon aussi indépendante que possible, renoncerait à être évêque de Rome, souverain italien et le premier en Italie. La diète avec ses représentants élus à vie devait fixer les contributions économiques et militaires de chaque Etat membre. Elle devait aussi surveiller l'émigration et se charger d'organiser une propagande pacifique en faveur de „ la république chrétienne ". En cas de violation du pacte, on pouvait, si nécessaire, recourir à des sanctions militaires effectuées, soit au moyen d'une action collective, soit à l'aide d'un voisin de l'Etat ayant violé le Pacte. Le projet prévoyait en outre une régulation très poussée des territoires des Etats existants. Voici comment furent définis les principes de cette régulation : „ Les nouvelles limites prises dans la nature et fixes comme elle, devraient être posées de manière à renfermer des peuples qui puissent se balancer réciproquement par le
^' H. VON Sybel prétend que de Maistre écrivit son livre " Du pape " dans l'intention d'amener Alexandre I à entrer dans l'Eglise mère. Gollwitzer, op. cit., p. 250.
*^ Analysé dans ter Meulen, op. cit., II, I, pp. 198 — 203.
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nombre et l'étendue, et choisies de telle sorte que l'avantage et la facilité du commerce et des autres relations sociales fussent assurés à chaque état, indépendamment du caprice et de la violence de ses voisins ; et l'on s'appliquerait surtout à réunir dans un même gouvernement des contrées assorties à une abondance et à une variété de richesses agricoles, telles que chaque état pût se suffire intérieurement à lui-même sinon pour les choses de luxe, au moins pour celles d'une vraie nécessité ".^^
Les grands fleuves (le Sénégal, le Nil etc.) servirent de base à la nouvelle répartition des territoires d'Etat préconisée par l'auteur du projet. Ainsi, dans le Vieux Monde (Europe, Afrique, Asie) la diète devait se composer de 42 Etats pour la partie occidentale et de 24 Etats pour la partie orientale. Dans le Nouveau Monde (l'Amérique), la diète devait comprendre 18 Etats. (La place attribuée à l'Océanie n'est pas tout à fait claire.) Les affaires de la diète devaient être traitées par trois congrès — l'un dans le Nouveau Monde avec siège à Mexico, les deux autres dans le Vieux Monde, avec sièges à Rome et à Nankin. „ La diète universelle " serait chargée de contrôler ces congrès d'une façon régulière.
D'un point de vue de droit international, c'est l'œuvre de LuiGi Taparelli d'Azeglio (1793 — 1862) qui, à cette époque, donne leur forme la plus claire aux idées catholiques ayant trait à une organisation internationale. Taparelli était entré dans l'ordre des Jésuites en 1814, il était un des premiers novices de l'ordre qui venait d'être rétabli. Par ses travaux théologiques et philosophiques, il contribua dans une large mesure à ouvrir la voie au mouvement néo-thomiste. C'est dans son ouvrage „ Saggio teoretico di diritto naturale appogiato sul fatto " (1840 — 1843) qu'il expose ses idées sur les relations internationales.^^ Dans ce contexte, le terme „ fatto " a une signification particulière ; il ne s'agit pas ici de „ faits " dans l'acception moderne et scientifique du terme. Le concept a plutôt trait à une interprétation métaphysique d'un rapport universel. Traitant du problème de la guerre, Taparelli, s'en tenait au dogme théologique catholique du „ bellum justum " qu'il
" Nouveau Projet, I, p. 19.
" Publié à Palerme. En 1845, il en parut à Regensburg lone édition allemande intitulée :" Versuch eines auf Erfahrung begriindeten Naturrechts ". L'exposé ci -dessus se réfère à cette édition.
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définissait comme une défense de l'ordre existant à l'aide de moyens physiques.^^
Quatre principes fondamentaux doivent être respectés si on veut mener une guerre juste : publicité, justice, activité („ Wirksamkeit "), mesure. Dans les temps modernes, il est plus facile qu'auparavant de maintenir le principe de publicité, car l'autorité souveraine — la direction de l'Etat — qui décide de la paix et de la guerre, n'exerce plus aux yeux des peuples une domination fondée uniquement sur la force.
La guerre en tant que telle perdra de son importance au fur et à mesure que se développera la communauté entre les nations. Cette communauté, Taparelli la nomme „ etnarchie ". Elle se développe en vertu d'une loi naturelle et diffère essentiellement de ces accords entre nations qui se traduisent par des confédérations, des alliances etc., et qui sont fondés sur le libre arbitre des hommes.
L'„ etnarchie " se développe de la façon suivante: „ Die Verwicklung der Interessen, die Mittheilung der Wahrheit, die Sympatie in den Affekten sind Vereinigungsmittel, welche fiir aile Menschen passen, und verbreiten sich auf eine Weise, dass auch die entfernteste Nation von den politischen Stùrmen weit entlegener Lânder beriihrt und aufgeregt wird " }^
Ces facteurs ont joué dans la croissance organique de la communauté — passant de la cité à l'Etat et à la confédération. Ils sont à l'origine du droit des gens et, avec le temps, ils permettront la réalisation d'un ordre juridique international. A ce propos, Taparelli met en garde ceux qui s'attendent à des résultats dans un bref délai. Cela pourra prendre des siècles, mais les siècles dans la vie des nations sont comparables aux années dans la vie des individus.
Parmi les penseurs qui, d'une façon plus libre, analysaient les possibilités d'une organisation internationale permanente qu'on pouvait entrevoir grâce à la Sainte-Alliance, il convient de citer tout particulièrement C. F. VON Schmidt-Phiseldeck (1770 — 1832). D'origine allemande, il devint plus tard sujet danois et directeur de la Banque Royale à Copenhague. Il commença par étudier la philosophie et la théologie, mais s'intéressa par la suite davantage aux sciences politiques et à l'économie politique et sociale, Schmidt-Phiseldeck se distinguait des pen-
** Versuch eines auf Erfahrung begrundeten Naturrechts, II, p. 213. » Ibid., p. 237.
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seurs qui, comme lui, étudiaient avec un préjugé favorable la Sainte- Alliance.^^
D'abord, il cherchait, comme en son temps Alexandre I, à créer un équilibre entre les idées libérales du siècle des lumières et le penchant de l'époque romantique pour le principe d'autorité. Ensuite, il analysait les problèmes européens sous un angle bien plus large que la plupart des autres auteurs. Il attachait beaucoup d'importance à la libération des colonies en Amérique, libération qui, à son avis, changerait la situation de l'Europe dans le monde, tout comme l'avait fait en son temps la découverte de l'Amérique. Mais les conséquences en seraient essentiellement différentes: tandis que les grandes découvertes avaient assuré l'hégémonie de l'Europe dans le monde, la libération de l'Amérique latine ne manquerait pas d'ébranler cette suprématie dans ses fondements mêmes. Les nouveaux Etats graviteraient, surtout au point de vue économique, dans l'orbite des Etats-Unis. Ainsi cesseraient les transports de métaux précieux vers l'Europe, et les autres territoires d'outre-mer — les Indes, l'Asie Orientale, l'Afrique et l'Australie — seraient peu à peu englobés dans une zone d'influence américaine.
Et l'Europe elle-même risquait à la longue d'arriver dans une situation analogue. La seule manière dont l'Europe pût répondre au défi, c'était d'établir une alliance entre ses différents Etats. Les possibilités de réalisation d'une telle idée étaient maintenant plus grandes que jamais. Le règlement qui avait eu lieu après la chute de Napoléon en fournissait une preuve excellente, car il avait été réalisé d'après un plan commun. Au lieu de traités de paix séparés, le congrès avait élaboré des décisions inspirées par les grandes puissances en intime collaboration les unes avec les autres. Et sur le plan militaire, on avait établi le service obligatoire qui mettait fin au caractère de caste qu'avait eu l'armée. Ainsi, on avait augmenté les possibilités d'une attitude pacifiste chez les peuples.
La conviction, très répandue, que la guerre est un phénomène inhérent à la nature humaine, n'est pas fondée. La nature de l'homme est en réalité bien plus orientée vers une évolution spirituelle, bien que l'on ne puisse nier qu 'autrefois la guerre ait contribué à promouvoir certaines idées générales. On a aussi prétendu que la guerre est rentable. C'est
" ter Meulen, op. cit., II, I, p.p. 185—193.
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là une assertion qui ne résiste pas à une analyse plus détaillée. Le fait est qu'un Etat ne peut retirer aucun gain d'un autre Etat, La création d'une confédération européenne éliminerait la guerre. La Confédération germanique pourrait servir de modèle pour la structure même d'une telle organisation, et la Sainte-Alliance pourrait en constituer le fondement. A ce propos, l'auteur soutient d'ailleurs que l'Alliance dépend par trop des chefs d'Etat. Elle doit aussi avoir racine dans les peuples. Les relations avec les colonies occupent une large place dans les idées de Schmidt-Phiseldeck sur l'unification de l'Europe. Ses considérations sur ce sujet reflètent ses points de vue aux perspectives universelles; il présente d'intéressants projets de réformes. C'est ainsi que pour les colonies ayant une importante immigration européenne, il recommande un système d'„ Etats -succursales " — une sorte de dominions. Les autres colonies seraient placées sous un contrôle européen commun ayant pour but de développer la civilisation parmi les indigènes, donc, en somme, un système rappelant celui des mandats de la Société des Nations et celui du „ trusteeship " de l'O.N.U.
Dans un ouvrage paru en 1822, „ Die Politik nach den Grundsàtzen der heiligen Allianz", Schmidt-Phiseldeck estime que l'Alliance est l'expression d'un authentique cosmopolitisme. Elle conserve des institutions nationales en même temps qu'elle consolide un règlement international à l'aide de principes généraux : „ Es ist demnach, so lange dièse Ansicht der Verhâltnisse und dièses Bekenntniss der obersten Grundsàtze auf die Entschliessungen der Fûrsten einwirkt und ihre Schritte leitet, der Friede der Verbirndeten christlichen Welt gesichert, und das Schwerdt kann hinfort nicht mehr zum Angriff und ûberall nur gezuckt werden, um „ die Religion, den Frieden und die Gerechtigkeit zu schiitzen " (p. 29). Un facteur essentiel pour le développement d'une communauté eiu*opéenne serait l'introduction d'un élément international dans l'éducation. Dans cet ordre d'idées, il propose la fondation d'une haute école européenne (p. 93). Comme dans son ouvrage précédent, Phiseldeck critique certains aspects du système de la Sainte-Alliance. Il condamne d'une façon particulièrement sévère la police secrète. Le citoyen est disposé à se soumettre aux règlements et ordonnances nécessaires, mais il ne veut pas „ in seinem besonderen Leben und Treiben den Pâdagogen jederzeit neben sich erblickender, jeglichen seiner Schritte regelt imd
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meistert, oder, was schlimmer ist, auflauernd beobachtet, nach ihm unbekannten Grundsàtzen auslegt und mit ihm vielleicht ganz unbewussten Ereignissen in Verbindung bringt; gegen welche Ausdeutung und Verkniipfung sich zu verwahren der Betheiligte kein Mittel in Hànden hat" (p. 229).
Schmidt-Phiseldeck n'était pas non plus un partisan dogmatique du „ statu quo ". Ainsi, il se fit le champion de la lutte pour l'indépendance menée par les Grecs, et il soutint qu'elle devait recevoir l'appui de la Sain te- Alliance. A ce propos, il souligne — comme beaucoup d'autres auteurs de projets de paix avant lui — que la destruction de la puissance turque doit être un objectif commun à toute l'Europe chrétienne (p. 271 et suivantes).
Parmi les auteurs hostiles à la Sainte-Alliance, Dominique Dufotjr DE Pradt (1759 — 1837) occupe une place particulièrement importante. Né d'une famille noble aux revenus modestes, il soutint sa thèse de doctorat en théologie en 1786 et fut élu comme représentant du clergé aux Eta's Généraux de 1789, où il attaqua vivement les réformes qui y furent adoptées. En 1791, il émigra à Hambourg où il publia plusieurs brochures à tendance nettement antirévolutionnaire. En 1800, il retourna en France où Napoléon, en 1805, le nomma aumônier ordinaire avec titre de baron de l'Empire et dotation de 50 000 francs. Quelques mois plus tard, il se vit attribuer l'évêché de Poitiers. De Pradt s'était efforcé de s'assurer les bonnes grâces de Napoléon — il se nommait lui-même „ aumônier de Mars " et réussit à faire essayer ses dons de diplomate par l'empereur. En 1808, il fut chargé auprès des souverains espagnols d'une mission qui aboutit à les amener à Bayonne et à leur faire signer le traité du ^ mai. Pour avoir mené à bien cette importante, sinon très honorifique, mission, il fut promu archevêque de Malines.
En 1812, de Pradt se vit confier une nouvelle mission. Envoyé comme ambassadeur en Pologne, il devait s'assurer l'appui des Polonais pour la campagne que Napoléon préparait contre la Russie. Mais cette fois-ci, l'ecclésiastique n'accomplit pas sa mission d'une façon satisfaisante pour l'empereur et leurs rapports devinrent très froids. Dans un livre consacré à sa carrière d'ambassadeur et publié en 1815, de Pradt laisse entendre que, dès cette époque, il contrecarrait Napoléon. Il cite à ce propos ce que Napoléon se serait une fois écrié : „ Un homme de moins
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et j'étais le maître du Monde " en précisant que cet homme aurait été de Pradt lui-même. Il est vrai qu'il ajoute modestement: „ A ce compte, j'aurais donc sauvé le monde; et, ce titre à la main, je pourrais le défier d'égaler jamais la reconnaissance au bienfait. Mais loin de moi l'idée de m 'attribuer de pareils droits "." Pourtant, il laisse entendre qu'à ce moment il contrecarrait Napoléon parce qu'il estimait que sa politique était nuisible aux intérêts de la France et de l'Europe.
L'été 1814, de Pradt participa activement aux intrigues de Talleyrand qui amenèrent les alliés à refuser de négocier avec Napoléon et aboutirent à la restauration des Bourbons. Pour le récompenser de ses efforts au cours de cette phase finale, Louis XVIII éleva dfe Pradt à la dignité de grand chancelier de la Légion d'Honneur. Cette distinction suscita un vif mécontentement dans de nombreux milieux et, en février
1815, il dut céder la place au maréchal Macdonald. Il dut aussi renoncer à l'archevêché de Malines, mais, dans les deux cas, on le dédommagea en lui octroyant de généreuses pensions.
Les larges revenus de de Pradt lui permirent d'écrire et de publier une série d'ouvrages politiques. En 1815, il fit paraître un livre sur le congrès de Vienne. En tant que Français, de Pradt n'est pas satisfait des régulations de frontières adoptées par le congrès, mais contrairement à bien d'autres auteurs, il s'efforce d'envisager les problèmes sous un angle européen. C'est ainsi qu'il souligne que l'assujetissement de la Pologne à la Russie rompt l'équilibre des forces. Et les „ compensations " que l'Autriche a obtenues grâce à son hégémonie en Italie, sont „ une autre violation des sûretés de l'Europe". Ces „ arrangements " ont amené la Prusse à déployer une grande activité: „ Comme ne pas s'agrandir proportionnellement avec ses voisins, c'est décroître en réalité, il a bien fallu que, de son côté, la Prusse obtînt des compensations et des moyens d'équilibre. Dès lors on l'a vue cherchant partout des indemnités ".^^
Sur le plan idéologique, de Pradt était à cette époque un adepte du principe de la légitimité, mais il condamnait le despotisme. Pour que l'harmonie règne en Europe, il fallait, selon lui, favoriser une évolution
^' Histoire de l'ambassade dans le grand duché de Varsovie en 1812, Paris
1816, pp. 1—2.
" Du congrès de Vienne, Paris 1815, I, pp. 171 — 172.
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vers des constitutions libérales. Mais pendant les années qui suivirent 1815, rien ne semblait indiquer qu'une telle évolution fût en cours. La sagesse politique des souverains, en laquelle de Pradt avait mis sa confiance, se révélait inexistante. Dans la plupart des pays, ces souverains avaient, au contraire, recours à la violence pour repousser les revendications du peuple qui demandait à exercer une influence sur le gouvernement de l'Etat. En même temps, il apparut que la Sainte-Alliance ne constituait pas une garantie durable de paix en tant que symbole d'une communauté européenne. Les Etats avaient toujours des intérêts opposés, et la paix était garantie d'une façon négative par le fait qu'une guerre éventuelle entraînerait à nouveau toute l'Europe dans la tourmente : „ Dans l'ordre actuel, rien n'est plus simple à apercevoir que toute guerre en Europe devenant nécessairement guerre d'alliance finira aussi nécessairement par être une guerre générale. C'est la gravité de cette considération qui militera en première ligne pour la conservation de la paix ".19
Dans le domaine idéologique, la situation se compliqua du fait que certains auteurs se faisaient, d'une part, les champions du principe de légitimité et réclamaient, d'autre part, „les frontières naturelles" telles qu'elles avaient été définies pendant la Révolution française. De Pradt estime que de Bonald constitue un exemple effrayant dans cet ordre d'idées. En premier lieu, il revendiquait la frontière du Rhin pour la France, et, ensuite, il réclamait une réorganisation de l'Italie; mais celle-ci ne devait pas avoir lieu au nom de la souveraineté du peuple (qu'il considérait comme un dogme athée), mais grâce au pape auquel on assurerait l'hégémonie en Europe.^"
En étudiant les revendications constitutionnelles en Europe, de Pradt s'était, dès le commencement, intéressé à l'évolution de l'Amérique Latine. Déjà dans son livre sur le congrès de Vienne, il avait souligné l'importance énorme qu'aurait aussi pour l'Europe une solution pacifique de ce problème. Outre „ le désarmement et l'amortissement de l'esprit militaire et l'affermissement du bon ordre en France ", c'était là la principale tâche que les Etats de l'Europe se devaient de mener à bien. Les conflits de l'Amérique Latine ne pouvaient être résolus que
" L'Europe après le congrès d'Aix-la-Chapelle, Paris 1819, pp. 160 ss. *° Du congrès de Vienne, II, p. 241.
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par une émancipation générale. Cette solution ne contribuerait pas seulement au triomphe de la justice dans le monde, elle ouvrirait aussi de nouvelles possibilités économiques dont profiteraient les peuples d'Europe. Et cela ne serait-il pas conforme aux intérêts des souverains? Il est toujours plus facile de régner sur des sujets satisfaits que sur des masses menacées de misère par suite du marasme économique. ^^
Mais il va de soi qu'une libération de l'Amérique Latine entraînerait fatalement une accélération des mouvements constitutionnels en Europe. Il serait vain d'essayer d'arrêter cette évolution qui est une manifestation de l'esprit du temps. La Sainte- Alliance elle-même n'a pas réussi à imposer son exemple à toute l'Europe. L'Angleterre, avec son parlement et sa liberté de presse, l'en a empêchée.
Le problème est maintenant de résoudre les oppositions entre les conceptions étatiques autoritaires et libérales de telle façon qu'elles ne dégénèrent pas en conflits sanglants à l'intérieur des Etats ou entre les Etats, comme cela avait été le cas sous la Réforme et la Révolution française. Le danger d'explosions brutales du mécontentement social et national subsistera toutefois aussi longtemps que les classes féodales feront la sourde oreille aux impulsions favorables émanant des bourgeois et des paysans et aussi longtemps que la politique dictatoriale du congrès dominera l'Europe sous l'égide de Metternich.^
Au fur et à mesure que le mouvement libéral gagnera du terrain, les chances d'une paix durable augmenteront également. Recourir à la guerre était le moyen le plus simple, lorsqu'elle se faisait pour ainsi dire in natura. Cela devint un peu plus difficile, lorsque les souverains durent lever des impôts et faire des emprunts afin de se procurer l'argent nécessaire pour mener une guerre. Et cela devint encore plus compliqué à partir du moment où la fixation des impôts et la contractation d'emprunts furent soumises au contrôle constitutionnel. De Pradt prévoit les objections qu'on peut faire à ce raisonnement. On peut par exemple avancer que la France révolutionnaire a mené bien des guerres. A cela de Pradt répond que ces guerres étaient en grande partie dues aux provocations des émigrés (les points de vue, de l'auteur ont bien changé
21 Ibid. I. Préface, XVI— XVII.
** Herman Meyer-Lindenberg, Das Problem der europàischen Organisation iind das Geistesleben der Restaurationsepoche, Liège 1935, pp. 64 ss.
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depuis la Révolution ! ) et que ce fut l 'intervention étrangère qui provoqua la militarisation de la France. Une autre objection qu'on peut faire, c'est que la Grande-Bretagne si constitutionnelle avait aussi mené beaucoup de guerres et augmenté les dettes de l'Etat. Si l'on étudie le phénomène de plus près, on s'aperçoit toutefois qu'il y a une explication à ce fait. D'abord, la royauté personnelle exerce aussi en Grande-Bretagne une influence encore trop grande lorsqu'il s'agit de décider de la guerre ou de la paix. Cet état de choses devient encore plus manifeste lorsqu'on songe que la Grande-Bretagne est directement engagée dans les affaires du continent (Hanovre), et cela précisément par l'intermédiaire de la famille royale. En outre, il est de fait que la Grande-Bretagne, comme seul Etat constitutionnel en Europe, a souvent été obligée de défendre ses intérêts vitaux. Elle était forcée de ,, prendre part aux guerres allumées par défaut d'ordre constitutionnel "P
L'introduction d'un régime constitutionnel affaiblira nécessairement l'esprit militaire. Le problème consistera alors à remplacer cet esprit militaire autoritaire par une volonté de défense démocratique : „ La liberté est le but du Gouvernement représentatif, l'obéissance passive est celui du militaire, l'ordre civil est l'objet du Gouvernement représentatif, l'ordre militaire lui est étranger, ou mieux encore, il en est l'ennemi. Il y a donc, pour le bon ordre de l'Etat, une proportion harmonique à établir entre ces deux choses, pour que, à la fois, l'Etat soit défendu et la liberté conservée ".^
A cet égard, l'Amérique est digne d'envie, car sa situation est facile. Elle n'a aucune ambition en ce qui concerne „ une politique d'équilibre " en Europe, et les constitutions républicaines adoptées en Amérique du Nord — et ces derniers temps en Amérique Latine aussi — ne favorisent pas le développement d'un militarisme plein d'influence. En se fondant sur le congrès de Panama en 1825, de Pradt prévoit un riche avenir au „ Nouveau Monde " : „ La place qu'occupa Rome à l'égard des
^' Pour ce qui concerne la France, de Pradt écrit: " Il est vraiment singulier que, lorsque l'intervention du corps législatif est de riguevu-pour le plus léger droit sur le sel ou le tabac, sa juridiction soit entièrement déclinée pour les objets qui peuvent aller jusqu'à affecter l'existence même de la nation." L'Europe après le congrès d'Aix-la-Chapelle, p. 302.
»* Ibid., pp. 352—353.
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pères, dans l'ordre religieux, l'Amérique l'occupera dans l'ordre de la richesse, à l'égard de leurs descendans : Qui sera excommunié par elle, sera exhérédé de la richesse, et par conséquent privé du pouvoir élémentaire des sociétés modernes; hors de V Amérique, il n'y a 'plus de salut en finances ".^^
Tandis que la libération de l'Amérique Latine avait en premier lieu suscité chez de Pradt des considérations de caractère idéologique très général, l'insurrection de la Grèce avait surtout attiré son attention à cause des perspectives qu'elle présentait dans le domaine de la politique de puissance. Dans cet ordre d'idées, la Russie est au centre de ses préoccupations. La Russie et l'Angleterre sont les puissances dominantes en Europe, parce qu'elles sont „ inattaquables sur leur propre sol ". Mais seule la Russie représente un véritable danger pour les autres Etats. „ L'Angleterre peut enlever à ses ennemis quelque partie de leurs richesses. La Russie peut enlever l'existence même ".^^ De Pradt caractérise l'attitude ambivalente de l'Autriche à l'égard de la Russie de la façon suivante : „ Il y a donc dans la position de l 'Autriche une double action, dont l'une l'attire vers la Russie et l'autre la repousse. La puissance russe fait l'éloignement, la révolution fait le rapprochement avec elle ".^^ Les dirigeants autrichiens voyaient d'un mauvais œil toute modification du statu quo et, en ce qui concerne la guerre d'indépendance des Grecs, ils craignaient surtout que la Russie ne fût disposée à profiter de la situation pour se procurer un allié dans les Balkans. Dans ces circonstances, certains regardaient la Turquie comme pouvant tout naturelr lement contrebalancer l'expansion russe. En conséquence, il ne fallait pas soutenir l'insurrection de la Grèce. De Pradt estime que c'est là un point de vue erroné. En aidant la Grèce, on pouvait parvenir à un règlement qui permettrait à la fois à la Turquie et à la Grèce de contrebalancer la Russie. En tout cas, il était évident que la Turquie à elle seule ne pouvait plus offrir une telle garantie. Alors que, par ailleurs, l'Europe, après le congrès de Vienne, était organisée de telle façon qu'une agression en un endroit déclencherait infailliblement une réaction en
** Congrès de Panama, Paris 1825, p. 39.
*• Parallèle de la puissance anglaise et russe, Paris 1823, pp. 168 — 169.
" Ibid., p. 232.
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chaîne dans les relations entre les puissances, le flanc sud-est de l'Europe, couvert par la Turquie, était à la merci d'une attaque russe. Aussi les autres puissances européennes devaient-elles, dans leur propre intérêt, veiller à ce qu'une Grèce indépendante se vît attribuer des frontières aussi larges que possible. En 1828 — au moment où le nouvel Etat était sur le point de devenir une réalité — de Pradt invita les puissances occidentales à résoudre „ la question d'Orient " en formant une alliance capable d'endiguer l'expansion russe. La Russie peut en effet manifester son pouvoir d'une façon encore plus convaincante que l'Empire romain: „Rome avait des sujets, mais la Russie a des Russes, enfants du sol de la Russie, attachés à elle par nature, tandis que les sujets de Rome ne Fêtaient que par la force ".^^ Au point de vue technique, la Russie a — comme l 'Amérique — le grand avantage de commencer à zéro, ce qui lui permet de se procurer plus facilement l'équipement le plus moderne dans tous les domaines.^'
L'influence croissante de la Russie en Europe n'était pas seulement due à des conquêtes territoriales, mais aussi à leurs conséquences indirectes. Les „ compensations " obtenues par la Prusse sur le Rhin la plaçaient en effet dans une opposition latente à la France, ce qui affaiblissait la solidarité de l'Europe occidentale.^"
En analysant les possibilités d'expansion russe, il ne fallait pas oublier qu'elles pouvaient encore augmenter sous l'impulsion de souverains cyniques et brutaux. Même un souverain aussi „ modéré " qu'Alexandre I ne s'était pas refusé à exercer sa domination en Pologne, en Finlande et en Bessarabie. Dans l'alliance que devaient conclure les puissances occidentales du continent, il aurait été souhaitable de voir figurer aussi la Grande-Bretagne. Amener ce pays à renoncer à son attitude négative à l'égard de projets d'alliance ne devait pas présenter
^* Du système permanent de l'Europe à l'égard de la Russie et des affaires de l'Orient, Paris 1828, p. 9.
^' " — aucune partie de l'Europe n'est susceptible d'une uniformité de progrès de meilleur ordre, tel que l'aura la Russie parce que chez elle tout sera fait sur les modèles modernes, comme à Pétersbourg, comme en Amérique. C'est l'avantage des pays neufs, le retard est compensé par la meilleure formation. " L'Europe après le congrès d'Aix-la-Chapelle, p. 39.
3" Du système permanent, p. 13.
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tellement de difficultés lorsque l'alliance — comme c'était le cas cette fois-ci — avait un caractère strictement défensif.^^
Dans un ouvrage ultérieur en date de 1836, „ Question de l'Orient ", les idées de de Pradt sur „ le danger russe " se sont essentiellement modifiées. Les circonstances entourant la reconnaissance de l'indépendance de la Grèce et de la Belgique le convainquirent que les objectifs politiques russes n'avaient pas le caractère agressif qu'il leur avait prêté auparavant. En ce qui concerne la répression de l'insurrection polonaise, de Pradt estimait que l'Europe occidentale avait accepté les allégations polonaises sans faire preuve de grand discernement. Pour ce qui était de „ la question d'Orient ", il soutenait maintenant que la Turquie, malgré tout, pouvait former une barrière efficace contre l'expansion russe, notamment parce que les grandes puissances européennes étaient intéressées à maintenir l'indépendance de la Turquie.
Les ouvrages politiques dus à de Pradt montrent d'une façon générale qu'il est très vacillant dans ses jugements. L'auteur aime souvent les formules vagues derrière lesquelles s'abrite un manque de logique. Rares sont cependant ceux qui ont procédé à une analyse aussi pénétrante du système de la Sainte-Alliance tant au point de vue des véritables rapports de forces qu'au point de vue des courants libéraux qui menaçaient le fondement même du système. Ces courants furent aussi l'objet d'études sérieuses de la part de Louis Pierre Edouard de Bignon (1771 — 1841), prédécesseur de de Pradt comme ministre à Varsovie. Contrairement à de Pradt, de Bignon joua un rôle important dans la vie politique. Il fut ministre des Affaires Etrangères en 1815, immédiatement après Waterloo, membre de la Chambre des Députés de 1817 à 1837, année où il devint pair de France. De Bignon fit tout le temps partie de l'aile libérale, et lorsqu'il fut nommé ministre des Affaires Etrangères après la révolution de juillet, il espéra pouvoir réaliser son programme qui consistait à apporter l'aide française aux mouvements nationaux en Europe. Sur ce point il se heurta toutefois à l'opposition de Louis-Philippe et de la majorité du gouvernement, ce qui l'amena à démissionner et à rallier les bancs de l'opposition.
'^ " Ce système doit être purement défensif, car il ne s'agit pas d'affaiblir la Russie, ni de lui rien retrancher, mais de conserver soi-même; c'est un acte de préservation et non d'hostilité ". Ibid., pp. 25 — 26.
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De Bignon avait exposé ses idées sur les conditions politiques en Europe dans un ouvrage paru en 1822 et intitulé ,,Les cabinets et les peuples." Il y établit un parallèle entre le système de la Sain te- Alliance et les idées fondamentales contenues dans des projets de paix antérieurs, en particulier dans ceux de Sully et de Saint Pierre. Il constate notamment les différences suivantes : dans les projets antérieurs, on prévoyait l'établissement d'une instance juridique commune aux Etats européens, s 'appuyant en cas de nécessité sur la force militaire. Sans doute les grandes puissances exercent-elles une telle autorité au sein de la Sainte- Alliance, mais sans qu'existe dans les rapports entre Etats cette égalité que prévoyaient les projets de paix antérieurs. Actuellement les affaires de l'Europe étaient en réalité réglées par une dictature de 5, quelquefois de 3, grandes puissances. Au point de vue idéologique, on constate aussi une différence essentielle. Dans le projet de paix de Saint Pierre, l'unité de religion était soulignée en même temps qu'on mettait en évidence l'opposition à la Turquie. Les dirigeants de la Sainte- Alliance, en revanche, se proposaient comme objectif de maintenir la paix avec la Turquie aux dépens des populations chrétiennes sur lesquelles régnait le Sultan. En ce qui concerne les affaires intérieures, les projets de paix antérieurs avaient sans doute offert aux souverains des garanties contre la révolution, mais ils avaient d'autre part protégé les peuples contre les abus des princes. Les membres de la Sainte-Alliance, en revanche, n'étaient responsables que vis-à-vis de Dieu, „ce qui exclut la responsabilité même dans la personne de leurs ministres " (p. 494).
Si on la compare à ce qu'elle avait été au temps d'Henri IV, la situation politique en Europe avait changé. Henri IV avait lutté pour empêcher l'Autriche de dominer l'Europe. Depuis 1815, l'Autriche et la Russie dominent en fait l'Europe. (Il est significatif que ce dernier pays est maintenant l'objet de la plus grande attention, alors que dans les projets de paix antérieurs, il est plutôt traité comme „ quantité négligeable ".) Le but de ces puissances est de maintenir le statu quo. Aussi se montraient-elles bienveillantes envers la Turquie et voyaientelles avec le plus grand calme massacrer les Grecs épris de liberté, car dans ce cas, il ne s'agissait pas de frontières, mais seulement d'un peuple (p. 503).
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Ce groupe compact de puissances ne pouvait être disloqué que par un effort commun des mouvements libéraux de tous les pays. De même qu'au temps de la Réforme, on avait formé des ligues pour combattre pour la liberté de religion, de même on devait pouvoir former maintenant des ligues pour l'avènement de la liberté politique. D'un point de vue idéologique, une telle ligue existait déjà. De Bignon la nomme „ le Congrès des Nations civilisées " et met en avant les trois principaux facteurs qui commandent son action : la raison, la justice et l'humanité. A la longue ses décisions se révéleront plus durables que celles des congrès officiels — parce que le temps même garantit l'exécution de sa volonté.
Dans cet ouvrage, de Bignon apparaît comme l'un des précurseurs de r„ internationale du libéralisme" qui devait s'épanouir entre 1830 et 1848.
Au nom de ses conceptions libérales, Adam Czartoryski (1770 — 1861) attaqua lui aussi la Sainte -Alliance. D'origine polonaise, Czartoryski avait en son temps été ministre des Affaires Etrangères sous Alexandre I et l'avait alors aidé à élaborer un projet de paix dont le grand principe était le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, droit devant être garanti par une alliance entre la Russie et l' Angleterre. ^^ Il visait en premier lieu à un rétablissement de l'indépendance polonaise ; n'y ayant pas réussi, il retourna à sa vie privée. En 1827, il coucha sur le papier ses considérations sur les questions internationales. Elles ne furent publiées qu'en 1837, à l'époque oîi l'auteur vivait comme émigrant à Paris après avoir joué un rôle de premier plan dans l'insurrection polonaise en 1830 -1831. L'ouvrage, publié sans nom d 'auteur, était intitulé „ Essai sur la Diplomatie. Manuscrit d'un Philhellène publié par M. Toulouzan ". Dans ce livre, il reprenait ses idées de 1804 visant à la réalisation du principe concernant le droit des nations à disposer d'elles-mêmes ainsi que son projet d'une alliance entre la Russie et l'Angleterre. En réprimant le droit des nations grâce aux traités de 1815, les grandes puissances s'étaient elles-mêmes affaiblies. A ce propos, l'auteur déclare que Napoléon aurait gagné la guerre de 1812 si son objectif avait été la restauration de la Pologne et non la destruction de la Russie. Pour la Russie elle-même, une Pologne indépendante, c'était une barrière
" Histoire de l'Internationalisme, II, pp. 454 — 456.
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contre l'Autriche et la Prusse qui contribuerait à guérir le corps de l'Etat russe de ces maladies pernicieuses que sont la répression et la suspiscion. Pour l'Autriche, renoncer à dominer l'Italie, c'était procéder à une cure d'assainissement analogue. En ce qui concernait l'Angleterre, il lui reprochait l'indifférence qu'elle avait témoignée à l'égard des mouvements de libération qui avaient pris naissance sur le Continent après 1815 : „ Elle n'a pas pris une part directe aux injustices qui se sont passées sous ses yeux ; mais elle les a tolérées, et elle n'a pas cru devoir s'interposer pour les arrêter ".^^
Ce droit à l'autodétermination, Czartoryski le revendique aussi pour les colonies. Il cite l'exemple des Indes et souligne que cette immense colonie ne manquera pas de devenir indépendante au cours des âges. Il serait donc d'intérêt vital pour l'Angleterre de mener une politique qui lui permette, au moment voulu, d'avoir en face d'elle des Indes indépendantes, mais animées de sentiments d'amitié et non de haine et d'amertume.^
Czartoryski ne critique pas seulement la politique des grandes puissances, il exprime aussi ses craintes concernant les progrès des techniques d'armement et la concentration de pouvoir qui peut en résulter : „ Que deviendront le courage, le dévouement, l'héroïsme, si les moyens de destruction parviennent à ce degré de perfectionnement horrible que les progrès croissants des sciences physiques peuvent leur donner, et à quelles mains ces moyens seront-ils confiés? ".^
On ne pouvait créer de sécurité en Europe que si les Etats retournaient aux lois naturelles régissant l'existence entre les nations, lois qui avaient été respectées dans la première république romaine et dans le christianisme antique. Un trait caractéristique de ces lois, c'est qu'elles suppriment la démarcation artificielle et fatale entre la politique, la religion et la morale, introduite en théorie et en pratique par les générations suivantes. Les temps modernes nous offrent toutefois un exemple réconfortant : le traité de Westphalie dont pourrait s'inspirer une réorganisation de l'Europe. Une réorganisation devait avant tout être fondée sur le droit des nations à disposer d'elles-mêmes. La „ légitimité des souve-
'• Essai, deuxième édition, Paris 1864, p. 115.
'* Mabian Kukikl, Czartoryski and European Unity, Princeton 1955, p. 153.
« Essai, p. 115.
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ains " consacrée par le congrès de Vienne devait être remplacée par la véritable légitimité, celle des nations. C'est dans le même esprit que FÉLICITÉ DE Lamennais (1782 — 1854), se fondant sur ses conceptions religieuses libérales, analysa la solidarité entre les nations. A l'instar de Taparelli, il soutenait qu'un besoin organique de solidarité et de communauté se faisait sentir „ — le développement du principe même de sociabilité que Dieu a mis dans l'homme ", mais contrairement au jésuite italien, il estimait que ce besoin ne pouvait se développer dans les temps modernes tant que les peuples n'auraient pas rompu avec les forces réactionnaires : „ Ce qui les divise ou les isole, ce sont les intérêts de leurs chefs, ce ne sont pas leurs propres intérêts liés de telle sorte par la nature même que le bien de chacun s'accroît du bien de tous, et le bien de tous du bien de chacun ". Dans cet ordre d'idées, Lamennais attire l'attention sur l'évolution de la science: „La science n'est-elle pas plus féconde à mesure qu'elle devient accessible à un plus grand nombre des esprits? Son progrès ne dépend-il pas, en partie, de la multiplicité des efforts simultanés. En se communiquant de l'une à l'autre, le mouvement d'intelligence s'accroît indéfiniment et la diversité des points de vue appelant l'examen et la comparaison, abrège la durée des erreurs inévitables".'*
'* Politique à l'usage du peuple, dans Œuvres complètes de F. de Lamennais. Paris 1844, tome IX, pp. 17—18.