‹ Histoire de l'internationalisme (volume 2)Chapitre 3 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE MOUVEMENT DE PAIX

§ 1. ANGLETERRE

L'Angleterre et les Etats-Unis jouèrent un rôle de premier plan dans le mouvement de paix organisé qui prit naissance au lendemain de 1815. Dans les deux pays, l'initiative venait de personnes issues de milieux de caractère religieux très prononcé, notamment de milieux quakers. L'idéologie du mouvement était dans ses grandes lignes analogue à celle qui s'était exprimée au cours des discussions sur le problème de la paix qui avaient déjà eu lieu pendant les guerres napoléonniennes.

L'idée même de créer des ligues de paix fut aussi ébauchée pendant la guerre; en Angleterre, c'est dans „ The Monthly Magazine" (août 1809) qu'un correspondant, se référant à la manière dont les adversaires de la traite des noirs s 'étaient unis 20 ans plus tôt et avaient fait triompher leur cause, avait soutenu qu'on pouvait opérer de la même façon pour combattre la guerre. Que la guerre ait eu sa place naturelle dans l'Empire romain était fort compréhensible, car les Romains n'avaient jamais dressé d'autel à la Pitié. Mais il devait être possible de l'abolir au sein de la civilisation chrétienne. Le correspondant — qui, par ailleurs, faisait remarquer qu'il était partisan d'une guerre défensive — concluait son article par l'appel suivant : „ The purpose of thèse observations is the more strongly to recommend an association for this most excellent purpose ; to form a centre of union, and to open correspondence with the benevolent of other cities and countries, ciroulate suitable publications

ANGLETERRE

on the continent and begin a subscription for that purpose. Whether the times are ripe for such an effect, it is not for us to détermine ; happy are those who are made the instruments of so glorious an achievement". Le correspondant qui avait donné son nom au rédacteur (il écrivait en pleine guerre !) promettait 50 livres pour la réalisation de l'idée. Sa proposition lui valut deux réponses dans la revue. Dans l'une, on soulignait qu'on ne pouvait pas directement comparer la lutte contre la guerre à celle menée contre la traite des noirs. Cette dernière avait été pratiquée pour le bien matériel de l'humanité, et on pouvait y renoncer par pitié aussi facilement qu'un homme riche donne l'aumône aux pauvres. La guerre, en revanche, était liée à la nature humaine avec toutes ses passions. Elle pouvait donc éclater indépendamment de tout régime politique, comme manifestation d'une fureur nationale. La paix ne pouvait être assurée que par un profond changement de mentalité. Or, il était fort douteux qu'un tel changement puisse s'accomplir. Car qui était capable de transformer à tel point l'âme humaine qu'aucun ne puisse plus instaurer la tjnrannie ? En outre il ne serait certainement pas possible d'harmoniser attitudes et modes d'éducation chez les peuples respectifs, de façon à éviter des différences de conceptions, différences qui suscitaient infailliblement une partialité nationale.

Dans l'autre réponse, on proposait de réunir au commencement de chaque année un conseil des chefs d'Etat. Trois mois avant chaque réunion du conseil, les premiers ministres devaient avoir élaboré un rapport sur les conflits nationaux qui seraient examinés par le conseil et ensuite résolus par des décisions majoritaires. Le souverain qui ne se conformait pas à ces décisions, serait destitué et remplacé par le prince héritier. Le conseil devait également fixer une limite maxima pour les forces militaires nécessaires à la sécurité de chaque souverain.^

Dans un exposé ultérieur (en 1811), on analyse les obstacles à la création d'un mouvement pacifiste efficace. Ils sont surtout dûs au fait que les guerres sont en général menées pour le grand avantage de toutes sortes de profiteurs. La concentration de la richesse entre les mains de quelques hommes leur permet de diriger la politique des Etats, politique qui va directement à l 'encontre des intérêts des masses. L'apathie des masses au cours de ce processus s 'explique par le fait qu 'elles sont démo-

^ The Monthly Magazine 1809, pp. 270 — 271.

LE MOUVEMENT DE PAIX

ralisées par la lutte pour l'existence qui les force à utiliser tous les moyens pour pouvoir subsister. De cette manière s'émousse l'attention qu'elles devraient porter aux grands problèmes de l'Etat auxquels elles n'ont par ailleurs guère le temps de réfléchir.^

Dans un exposé de la même année, on propose la création d'une cour internationale d'arbitrage. Dans les conflits de cette espèce, il est certainement préférable que les parties en présence puissent désigner des jurés qu'elles connaissent et en qui elles aient confiance, au lieu de s'en remettre à la décision d'un tribunal permanent dont les membres leur sont peut-être inconnus.^

Dans une brochure parue en 1815 et intitulée „0n the Impolicy of War", l'auteur, William Pitt Scargill, met en évidence les possibilités de propagande pacifiste efficace qui existent malgré tout : „ If the Christian believes that men are to dérive benefit from the extension of knowledge, and not only believes that it should be so, does he not give his assistance and exertions to the natural means of communicating knowledge ? Let the same sound reason be applied to the practice of War, and its abolition is determined upon ".*

L'auteur examine ensuite quelques-uns des arguments avancés en faveur de la guerre. Il montre notamment combien il est erroné d'affirmer que la guerre empêche la surpopulation. Ce qui se passe en fait, c'est que la guerre augmente la consommation, en même temps qu'elle enlève de la main-d'œuvre au secteur de production. Même s'il se peut que la population eût été plus nombreuse s'il n'y avait pas eu de guerre, une période de paix durable aurait eu pour résultat une augmentation des ressources.^

Un autre argument prétend que la guerre absorbe des individus qui, sans cela, auraient été à la charge de la société. En réalité, la guerre crée des conditions favorables à la criminalité en laissant des soldats rudes et grossiers revenir chez eux sans trouver de travail honnête. Le paradoxe selon lequel „ la guerre est menée pour la cause de la paix " n'est pas vrai non plus. On s'en rend le mieux compte en considérant les rela-

» Ibid., 1811, pp. 13—14.

» Ibid., p. 527.

* Essays on various Subjects, p. 141.

» Ibid., p. 145.

ANGLETERRE

tions entre l'Angleterre et la France: l'état de paix y a toujours eu une durée très limitée.'

L'idée de créer des ligues de paix fut lancée plus tard — en 1813 — par le dr. David Bogue „ the head of Gasport Missionary Society " dans un sermon, au cours duquel il déclara notamment : „ When we live in an âge of societies, to combine individual effort for public benefit, why should net one be formed for promoting peace among the nations of the earth? "' Le sermon suscita un grand intérêt et peut avoir inspiré William Allen lorsqu'on 1814, il réunit quelques amis chez lui à Londres, afin d'examiner s'il était possible de fonder une ligue de paix.* Les participants à cette réunion étaient uniquement des quakers, et, cette première fois, les discussions n'aboutirent à aucun résultat positif. Le 6 juin 1815 — quelques jours avant la bataille de Waterloo — on tint une nouvelle réunion chez Allen.

Cependant l'idée de fonder une ligue ne fut réalisée que l'année suivante. Les pacifistes anglais avaient, à cette époque, été encouragés par la fondation de la Massachusetts Peace Society (qui, de son côté, avait, paraît-il, été stimulée par les projets concernant une ligue de paix britannique). L'assemblée constituante eut lieu chez William Allen le P' juin 1816. Une nouvelle réunion eut lieu le 14 juin, et on y adopta les statuts suivants :^

No. 1 — Original Resolutions.

At a Meeting held at Plough Court, Lombard Street, London, June 14th, 1816, for the Formation of a Society for the Promotion of „ Permanent and Universal Peace ".

It was resolved,

1 . That the Society be formed, and designated „ The Society for the Promotion of Permanent and Universal Peace ".

2. That the object of this Society be to print and circulate Tracts, and diffuse information tending to show, that War is inconsistent with

• Ibid., pp. 149—152.

"> The Herald of Peace, 1876, p. 57.

• Sur William Allen, voir Histoire de l'Internationalisme, II, pp. 448 — 450.

• Publié dans l'organe du mouvement pacifiste The Herald of Peace, 1819, p. 23. Voir aussi W. E. Darby ,,Origin of Peace Societies" dans le Herald of Peace, 1893, p. 335.

LE MOUVEMENT DE PAIX

the Bpirit of Christianity, and the true interest of mankind ; and to point out the means best calculated to maintain permanent and universal Peace, on the basis of true Christian Principles.

3. That the Society addresses itself to no particular of separate reHgious community amongst the professors of Christianity but wishes to embrace those of every dénomination, who are disposed to exert themselves in promoting „ Peace on earth and good will towards men ". It is, therefore, desirous to avail itself of their influence, and to obtain their assistance, towards the attainment of an object so truly Christian and benevolent ; an object not limited by local attachements, or circumscribed by geographical boundaries ; but extending to the whole human race.

4. That the Society trusts, the gênerai prevalence or erroneous sentiments on the subject of War, instead of operating as a discouragement to its friends, will rather stimulate them to proportion their efforts to the obstacles they may hâve to encounter ; and that they will be animated to look forward to a period „ when nation shall not lift up sword against nation, neither shall they learn war any more ".

5. That in the choice of Officers for carrying the views of this Society into effect, those of every religious dénomination will be acceptable.

6. That a gênerai meeting be held once in a year, at such time and place as the Committee shall fix, to receive their report, and to attend to such other business as may come before it.

7. AU Subscribers of 10s. 6d. and upwards annually, will be entitled to receive half the amount of their subscriptions in Tracts, during the year in which they subscribe. Subscriptions will be received by W. Allen, Plough Court, Lombard Street, London or any other of the Committee.

8. That the folio wing persons be a Committee, with power to add to their number : Messrs. William Allen, Thomas Clarkson, John Clarkson, Wniiam Crawford, Charles Stokes Dudley, Rev. Thomas Harper, Robert Marsden, Jos. Tregelles Price, Evan Rees, John Scott, Frederick Smith, Thomas Sturge.

Comme président de la „ Peace Society " fut élu Robert Marsden, et parmi les membres du comité se trouvaient William Allen et Thomas Clarkson. Dès le début, le comité se décida à contrôler sévèrement le recrutement des membres. On posa comme condition absolue que l'in-

ANGLETERRE

téressé devait être animé d'une conviction pacifiste absolue et inébranlable. Ce principe fut confirmé dans une résolution de novembre 1816 concernant la nomination de nouveaux membres : „ This committee being sensible of the importance of guarding carefully against any improper nomination of new members, directs that any member whishing to propose another shall request the committee to name one or two members to consider of it and if necessary confer with the person previous to his being proposed to the committee ".^"

En 1817, dans son allocution à l'occasion du nouvel an, le président, Robert Marsden, souligna avec force la conception pacifiste sur laquelle se fondait la ligue : „ The Society for the Promotion of Permanent and Universal Peace, in announcing themselves to the world, think it their duty to state most distinctly, that they are principled against ail War, upon any pretence, and that they hâve been led to the work either by political considérations, or by party spirit, but by a persuasion, that the united efforts of Christians of every dénomination, in this important cause, will greatly tend to promote the happiness of mankind, and the extension of the Redeemer's kingdom ".^^

Un des membres du comité, William Allen, avait d'ailleurs dans sa revue „The Philantropist ", datant de 1816, fait une réserve en déclarant qu'il acceptait une guerre purement défensive i^^ mais il n'y a manifestement pas attaché assez d'importance pour protester lorsque le comité élabora les principes devant servir de directives à la ligue. En 1818, on eut une preuve éclatante de la fermeté et de la constance de cette conception, lorsqu'il fut proposé au comité de montrer un peu plus de souplesse dans ses principes et méthodes. Un de ceux qui soulevèrent la question — le pasteur Thomas Chalmers de Glasgow — avait souligné combien il était important de se mettre à l'œuvre peu à peu, en soutenant toute initiative de paix émanant du gouvernement britannique ou d'autres gouvernements. Pour exercer quelque influence dans ce domaine, il ne fallait pas par trop se cantonner dans une conception pacifiste absolue. C'était l'esprit d'agression lui-même, tel qu'il existait dans les différents pays, qu'il fallait s'efforcer d'éliminer, Jusqu' à nouvel ordre,

" Peace Society — Committee Book, November 16, 1816.

" The Herald of Peace, 1819, p. 24.

" Voir Histoire de rintemationalisme, II, p. 449.

LE MOUVEMENT DE PAIX

il fallait maintenir la défense du pays. Le comité de la ligue de paix s'en tint cependant à sa conception antérieure : „ The Committee are of the judgement that the fundamental principle of the Society that ail war is inconsistent with christianity can not be conceded ".^^

Le comité contrôlait également les conférenciers qui prenaient la parole sous les auspices de la ligue. C'est ainsi qu'en 1835, il fut expressément déclaré que „ no person be eligible to give public lectures under the sanction of this Society however otherwise qualified, unless he goes to the full length of this Committee on the subject of Défensive War "."

Cette conception rigoureusement pacifiste fit que le mouvement de paix fut, dès ses débuts, l'objet de la suspicion de nombre de ceux qui avaient pris connaissance de son programme. En 1818, un correspondant de „ The Northumberland and Newcastle Monthly Magazine " attaqua violemment la ligue dans un article pourvu d'un titre qui en disait long, „ Peace Societies unmasked ". Il y soutenait qu'une suppression des forces militaires non seulement exposerait le pays à être attaqué de l'extérieur, mais créerait aussi un état d'anarchie à l'intérieur: „ Without soldiers there could be no government, without government there could be no law, and without law there could be no living ". Sans doute, c'est à la police qu'il incombe de s'occuper des criminels, mais seulement quand ils opèrent individuellement. S'ils opèrent en masse — c.-à-d. s'ils sont en révolte — on doit recourir à la force armée. Si on se place au point de vue de la société, on ne peut citer le commandement du Christ de rendre le bien pour le mal, car il est manifeste que cela concernait les conflits entre particuliers. Ceci est encore plus évident sur le plan international. Il serait pour le moins douteux qu'un désarmement des pays civilisés soit propre à établir la paix dans le monde : „ Will holding out the idea, that war is inconsistent with Christianity, restrain the Turks, the pirates of Algiers, or the savage Indians of North America? Nothing would be more gratifying to Turkish or Heathen nations, than to hear that Christians had abolished war; in this case, every European kingdom would soon be deluged with blood, and every Christian community exterminated ". (p. 390.)

" Committee Book, February 24, 1818.

" Ibid., March 6, 1835.

ANGLETERRE

Considérée sous cet angle, l'activité des ligues de paix devait être caractérisée comme extrêmement dangereuse. Il fallait veiller à ne pas se laisser séduire par le caractère aimable et souriant de leurs adhérents ; car on savait bien que Satan se présentait sous les traits d'un ange de lumière et de bonté lorsqu'il le jugeait opportun. A ce propos, le correspondant insinuait que les ligues de paix avaient été fondées dans une atmosphère de déception et d'amertume due au fait que les principes destructeurs de la Révolution française n'avaient pas eu l'occasion de triompher.

Un correspondant pacifiste constate qu'il est bien vrai que les ligues de paix déclarent que toute guerre est illégale. Mais il n'en résulte pas qu'une réalisation pratique des principes pacifistes doive nécessairement aboutir à l'effondrement de la société. La meilleure preuve du contraire était l'Etat fondé par William Penn en Amérique, et où les colons vivaient mutuellement en paix, de même que la paix régnait entre colons et Indiens. A cela le premier correspondant répondit que cet exemple n'avait guère de portée générale. En premier lieu, l'Etat de Pennsylvanie jouissait tout simplement d'une longue paix parce que — de même que les autres colonies — il était efficacement protégé par la marine britannique. Quant aux relations pacifiques avec les Indiens, elles s'expliquaient par le fait que les quakers leur achetaient des terres au moyen de cadeaux, terres sur lesquelles les Indiens n'avaient aucun droit puisqu'ils ne les cultivaient pas. Ce système rappelait au fond, à peu de choses près, la coutume de donner „ des tributs aux Etats pirates ". Et enfin, lorsqu'on considérait les conditions à l'intérieur de cet Etat, il fallait se rappeler que le règne des quakers fut relativement court. S'ils renoncèrent volontairement à leur domination, on était obligé de leur reprocher d'avoir trahi leurs idéaux; s 'ils y furent forcés, ils ont prouvé qu'il n'est pas possible de maintenir un régime indépendant en se fondant sur des principes pacifistes.^*

Dès ses débuts, la ligue se donna pour but de mener campagne en faveur de la cause de la paix à l'aide de brochures et de conférences. A partir de 1819, elle édita sa propre revue, The Herald of Peace, dont les numéros, échelonnés sur plusieurs années, fournissent une riche matière

" The Northumberland and Newcastle Monthly Magazine, 1819, pp. 29 — 31 et 41.

LE MOUVEMENT DE PAIX

à qui veut étudier l'évolution du mouvement pacifiste en Grande-Bretagne. La ligue trouva un sérieux appui dans les nombreuses filiales „ AuxUiary Peace Societies " qui se fondèrent peu à peu, La première vit le jour à Swansee à la fin de 1816. Au cours de la première année, la ligue avait distribué 32.000 brochures et 14.000 adresses — à savoir au total 46.000 imprimés.^^

L'appui économique fourni par les membres a été assez important, à ce qu'il semble, surtout si on le mesure à la valeur monétaire de cette époque. A Glasgow par exemple, la cotisation fut fixée à une demiguinée par an", ce qui donne une indication en ce qui concerne l'origine sociale des membres. Le recrutement se faisait surtout au sein de la bourgeoisie aisée. Un des tout premiers grands organisateurs fut Joseph Sturge (1793 — 1859), marchand de blé de Birmingham qui en 1818 fonda une „ auxiliary society " à Worchester. En tant que quaker, il était partisan d'une activité sociale assez poussée et il condamnait l'attitude „ quiétiste " dont faisaient preuve plusieurs de ses coreligionnaires. En politique intérieure, il était radical et soutenait le mouvement chartiste des années 1830. Sur le plan de la politique étrangère, c'était la lutte contre la traite des noirs qui avait toute son attention, mais, trait significatif, sa conception pacifiste en faisait un adversaire du contrôle militaire des mers. A l'instar des autres pacifistes, il soutenait que cela ne faisait que créer un climat de tension entre l'Angleterre et les autres puissances maritimes comme les Etats-Unis, l'Espagne et le Portugal et retardait dans ces pays un changement de mentalité nécessaire à l'abolition internationale de l'esclavage.^^

L'activité externe de la Peace Society comprenait le travail de propagande à l'étranger, ce qui l'amena à chercher à y entrer en contact avec les milieux pacifistes. Très fécondes furent les relations avec la société philanthropique française „ Société de la Morale Chrétienne ", fondée en 1821. Les pacifistes anglais essayèrent toutefois aussi d'influencer les chefs d'Etat. Le fait que le quaker J. T. Price, au commencement de 1820, pût annoncer qu'il avait remis les publications de la ligue au

" The Herald of Peaoe, 1819, p. 3.

" Ibid., 1819, p. 150.

" Stephan Hobhousk, Joseph Sturge, London 1919, p. 92.

roi Ferdinand VII d'Espagne, montre à quel point ils avaient foi dans les résultats de leur activité de propagande.^"

Le souverain sur lequel les pacifistes comptaient le plus était tout naturellement Alexander I de Russie avec lequel ils étaient entrés en contact dès 1814. Pendant la conférence d'Aix-la-Chapelle, Thomas Clarkson avait rendu visite au tzar. Au cours d'une réunion du comité de la ligue de paix peu de temps après, il donna un compte rendu de sa conversation avec Alexander I. Le tzar avait commencé par dire qu'il savait que beaucoup estimaient que la guerre était inévitable — les uns en s 'appuyant sur une argumentation logique, les autres sur des considérations politiques. Mais quelle que fût la légalité de la guerre, il était en tout cas certain, lui, qu'elle était contraire à V esprit du christianisme (En disant cela il portait sa main sur son cœur). Clarkson lui raconta quelle était la coutume chez les quakers — laisser tout être décidé par voie d'arbitrage ; le tzar opina de la tête et déclara que les premiers chrétiens avaient agi de même. A la question de Clarkson qui demandait si les Etats ne pouvaient faire la même chose — comme William Penn en avait montré la possibilité, le tzar répondit que lui-même avait songé à une procédure d'arbitrage en établissant la Sainte- AUiance, mais y avait renoncé de crainte d'embrasser trop de choses à la fois. Pour devenir efficaces et durables, les réformes devaient être introduites peu à peu. A son avis, tout semblait indiquer que la Sainte -Alliance avait assuré la paix en Europe. Les pessimistes, qui, en 1815, prophétisaient que les décisions du traité de Vienne feraient éclater la guerre au bout de six semaines, avaient en tout cas été totalement confondus. La confiance mutuelle entre les chefs d'Etat, renforcée par des conférences internationales, préparerait l'entrée en vigueur d'un système permettant la solution pacifique de tous les conflits. Le tzar termina en déclarant la haute estime qu'il nourrissait à l'égard des ligues de paix et fit savoir qu'il se considérerait comme en étant membre, dans quelque partie du monde qu'elles fussent f ondées. ^°

Les événements ultérieurs forcèrent les pacifistes à mettre une sourdine aux espoirs qu'ils avaient placés dans la Sainte- Alliance. Lorsque

" Peace Society Committee Book, January 13, 1820. »» Ibid., November 6, 1818.

se précisèrent, en 1820, les menaces de conflit entre l'Autriche et Naples, le Herald of Peace déclara que les pacifistes s'étaient sans doute engagés à ne pas traiter les sujets oii se faisaient jour des divergences religieuses ou politiques; mais il était tout simplement conforme aux exigences du christianisme de remettre une pétition aux gouvernements britannique et autrichien afin d'empêcher une intervention à Naples, ce qui amènerait la guerre et la misère.^^ Mais il devint bientôt évident qu'on n'arriverait à rien avec le gouvernement autrichien. On proposa alors d'envoyer une pétition à Alexandre I pour l'amener à exercer son influence sur l'Autriche. S'il n'obtenait pas un résultat positif, il devrait se retirer de la collaboration entre les grandes puissances, car celle-ci se révélerait alors comme fondée sur des principes anti-chrétiens. ^^

Les 28 et 29 janvier 1821, les troupes autrichiennes franchirent le Pô en vue d'atteindre Naples, L'intervention provoqua un débat à la Chambre des Communes en Angleterre. Mais les pacifistes estimaient que ce débat était par trop empreint de considérations purement tactiques et politiques — la responsabilité de l'Angleterre elle-même dans cette affaire n'avait pas été mise en lumière.^^ Les pacifistes étaient, quant à eux, très déçus par la conférence de Laibach : „ It seemed incredible that Potentates calling themselves Christians and united to préserve the peace of Europe, should be the first to direct the march of armies against a peaceful and unoffending people ".2*

Ils étaient surtout déçus par Alexandre I. Mais les amis de la paix devaient malgré tout continuer leurs exhortations et amener le gouvernement britannique à entreprendre quelque chose. ^^ Ce que le gouvernement devait éventuellement faire, on ne le disait pas, et lorsqu'un correspondant du Herald of Peace, un peu plus tard la même année, demanda s'il ne valait pas mieux en principe s'adresser aux gouvernements des pays respectifs plutôt que, d'une façon très générale, à „ l'opinion ", le secrétaire de la Peace Society, Thomas Bell, lui donna une réponse qui doit bien pouvoir être considérée comme autoritative. Il rappelait que

" The Herald of Peace, 1820, pp. 376—378. " Ibid., 1821, pp. 33—35.

" Ibid., 1821, p. 93.

" Ibid., "* Ibid.,

le christianisme avait commencé son expansion parmi les petites gens, — il se développa d'abord parmi „ the governed ", et seulement plus tard parmi „ the governors ". Abordant la situation des pacifistes dans le monde contemporain, le secrétaire la caractérisait comme suit : „ You see that the Peace Society, no more than the Primitive Christians, interfère with the political institutions of the kingdoms of this world ; they interfère not with the policy or impolicy in the usual acceptations of the terms, of the bloody contests they hâve with each other to obtain redress of imaginary or real grievances. No, they condemn the whole System as antichristian ".^^ Et il ajoutait que même si les pacifistes pouvaient influencer les potentats actuels du monde, rien ne garantissait que leurs successeurs ne recourussent de nouveau au système de la guerre. Aussi devait-on enlever cet arbre nuisible et veiller à en supprimer toutes les racines dans l'esprit des hommes. C'est cette attitude qui amena les dirigeants des ligues de paix à conseiller à leurs partisans de ne pas se prononcer sur les luttes d'indépendance des années 1820. Cette attitude passive se manifesta très ostensiblement pendant le conflit entre la Turquie et la Grèce. Ce conflit ne pouvait, lui aussi, être résolu qu'avec le temps, à condition que les principes pacifistes gagnent tous les pays — donc aussi la Turquie. Dans un commentaire ultérieur concernant l'insurrection grecque, le Herald of Peace reconnut toutefois indirectement que certaines difficultés particulières pouvaient surgir lorsqu'il s'agissait de musulmans : „ No antibelligerent precepts — no absolute requirements to „ follow peace with ail men " mark the pages of the Koran "." Mais malgré toute la sympathie qu'ils éprouvaient pour les aspirations grecques à la liberté, les pacifistes devaient condamner leur insurrection armée. „ Yet, as Christians, as peaceful Christians, we feel it to be our duty to deprecate the change from bondage to freedom, from darkness to light, by means of the sanguinary and désolât ing opérations of the sword ".^ Ce jugement sur la guerre d'indépendance des Grecs fut exprimé encore plus nettement dans une résolution adoptée par le comité de la ligue de la paix après la fin de la guerre, „ — in which Resolution it is stated that some of the members of the Society of Friends in Bristol had objected

» Ibid., 1821, p. 324.

*' Ibid., 1821, p. 258.

" Ibid.,

LE MOUVEMENT DE PAIX

to join the Peace Society because as they alleged some members of the présent Commission subscribed to assist the Greeks in the late war. Upon this it was resolved that the Ass. Sec. be directed to write .... denying any knowledge on the part of the Commission of any such circumstances and requesting the names of those against whom such charge was made and the names of their accusers might be given up ".2»

En 1830 — lorsque la Révolution de juillet posa de nouveau la question si l'on pouvait permettre l'emploi de la force brutale pour servir la cause de la liberté — le Herald of Peace préféra s 'abstenir de tout commentaire. Mais peu de temps après, la revue faisait l'éloge de la politique extérieure de Casimir Périer qui, par sa prudence, différait nettement de celle que préconisait „ le parti du mouvement " aussi appelé „ parti de la guerre ".

L'insurrection polonaise en 1832 provoqua le commentaire suivant : „ — the resuit has taught the useful but dearbought lesson, that the battlefield is not to be relied on for the redress of wrongs, or as an équitable arbiter of différences ".^^

Le pacifisme absolu de la ligue l 'empêche dans plusieurs cas de trouver une adhésion plus large. C'est ce qui ressort clairement d'une lettre de 1839 émanant d'un des propagandistes „ titularisés ", David Moses. Personnellement celui-ci était partisan d'un pacifisme intransigeant. Peu de temps auparavant, il avait été jusqu'à dire qu'une conquête éventuelle de l'Angleterre par un ennemi ne signifierait pour les masses populaires qu'un changement de maîtres.^^ Mais maintenant il signalait que, sauf dans les milieux quakers, il était difficile de recruter de nouveaux membres à cause de la condamnation de principe de toute guerre défensive : „ Instead of meeting with the sympathy and co-operation from the most influential members and Ministers of the différent Religions Communi-

" Peace Society — Committee Book, April 9, 1831.

»» The Herald of Peace, 1832, p. 358.

'^ ,, — But the object of the invader is not the destruction of life, it is the conquest of our nation, or the acquisition of property ; and, as far as the great body of the people are concerned, it would be only a change of masters. What hâve most of the kings of the earth been, but invaders, robbers, and murderers ? What mighty différence is it who reigns over us, so long as the rights of property and of conscience are presejved ? " The Herald of Peace, 1838, p. 76.

ties which we might expect, we are regarded by them as engaged in a dangerous, at best unreasonable and unscriptural pursuit ".^

Moses s'était en même temps prudemment excusé de parler d'une façon aussi franche, mais cela ne lui évita pas la réprobation du comité. On estima que pour les besoins de la cause, Moses devait être libéré de ses fonctions. Plus tard, on voulut bien le réintégrer, mais, l'année suivante, on le congédia définitivement en invoquant pour motif les difficultés économiques de la ligue .^

A ceux qui soulignaient la nécessité de guerres défensives, les pacifistes répondaient d'une façon générale que l'argument de l'instinct de conservation n'était pas valable d'un point de vue religieux. Un tel instinct devait — comme les autres instincts — être placé sous le contrôle de la morale et de la religion. Dans ce cas, il était évident qu'on ne pouvait lui accorder un champ d'action assez large pour permettre aux hommes de tuer leurs semblables. Ils insistaient surtout sur l'impossibilité de conserver au terme de „ guerre défensive " toute sa pureté. Très souvent des conquêtes avaient été le résultat de guerres défensives — c'était notamment le cas en ce qui concernait Napoléon. De toute façon, la guerre n'est jamais stationnaire. Ou bien l'Etat attaqué est vaincu et occupé, ou bien, s'il réussit à repousser l'attaque, ses dirigeants continueront nécessairement la guerre — sur le territoire ennemi. ^^

Les conséquences pratiques du pacifisme absolu ne sont pas toujours exprimées d'une façon également claire. Pour se défendre contre un agresseur, on recommande de recourir à des moyens spirituels. A ce sujet on rappelle comment John Hampden refusa systématiquement de payer l'impôt illégal que le roi Charles P"" voulait percevoir. Si seulement tous les Anglais avaient fait comme Hampden dans cette première phase du conflit " — there would hâve been no Charles to tyrannize — no Cromwell to usurp ".^^

L'attitude à l'égard de la défense du pays à cette époque même est assez obscure : „ We do not, however, call upon England to burn her navies, and to invite the continental powers to attack her; but we do

»» Committee Book, November 12, 1839.

" Ibid., November 25, 1839, May 19, 1840. ** The Herald of Peace, 1823, p. 89.

LE MOUVEMENT DE PAIX

call upon ail who are capable of discerning the mischief and ultimate inutility of war, to unité in diffusing those sentiments which will lead to the discovery of some better means of adjusting différences — some „ more dignified tribunal " than the field of battle ".^^

On souligne que, dans les circonstances actuelles, tout pays attaqué recourra infailliblement aux armes. Mais ce fait ne doit pas empêcher les pacifistes de caractériser l'emploi des armes comme contraire au christianisme et le métier de soldat comme une occupation infamante — au même titre que celui du bourreau.^'' Mener une campagne en se fondant sur ces considérations pouvait peut-être se révéler aussi efficace que de brûler la flotte anglaise, mais on ne le mentionne pas plus qu'on n'indique quelles mesures prendre au cas où un changement de mentalité analogue n'aurait pas lieu dans les autres pays.

A côté de l'internationalisme à caractère religieux, d'autres courants apparai£S?nt qui prennent leur source dans les idées révolutionnaires et les conceptions des libres-penseurs du 18*' siècle. Ils sont exprimés avec une force toute volcanique dans la vie et l'œuvre de Byron et de Shelley. Il va de soi que ce qu'avançaient ces poètes différait essentiellement et sur la plupart des points des idées défendues par les partisans d'une conception philanthropique et religieuse. Alors que ces derniers condamnaient la guerre sous toutes ses formes, les deux poètes — et surtout Byron — reconnaissaient la nécessité des guerres d'indépendance. Et tandis que les pacifistes religieux s'appuyaient sur l'idée d'une révolution dans les âmes grâce à une inspiration renouvelée émanant du christianisme primitif, les poètes prêchaient l'évangile de la révolte et repoussaient le christianisme. L'attitude à l'égard des problèmes politiques de l'heure était naturellement déterminée par cette conception idéologique fondamentale. L'une des parties mettait ses espoirs dans la Sainte- AUiance qui la déçut. Après cette déception, elle continua à louer le gouvernement conservateur de son propre pays pour sa politique réservée à l'égard des pays du continent européen. L'autre partie condamnait l'Alliance comme un complot réactionnaire et flétrissait la politique du

ANGLETERRE

gouvernement britannique en la caractérisant comme une trahison éhontée de la cause de la liberté des peuples.

La manière dont Byron envisageait les problèmes internationaux était une conséquence logique de ses points de vue en matière de politique intérieure. Il en rendit clairement compte dans son premier discours à la Chambre des lords en 1812 où il défendit „ „ les briseurs de machines " — „ les luddites ". Que l'on traitât les tisserands pauvres de „populace" l'indignait tout particulièrement. N'était-ce pas cette ,, populace " „that labour in your fields and serve in your houses — that man your navy and recruit your army — that hâve enabled you to defy ail the world and can also defy you when neglect and calamity hâve driven them to despair "^.

Ce n'est qu'en libérant les peuples de la tyrannie exercée par l'oppression sociale ou nationale que l'on pouvait espérer un avenir meilleur pour l'humanité. Byron continuait à croire que la Révolution française pouvait être une source d'impulsions positives dans cette voie, malgré les déceptions qu'elle avait provoquées chez les amis de la liberté d'abord à cause des jacobins, ensuite à cause de la dictature de Bonaparte.

A l'origine, Byron — comme d'autres esprits en quête de nouveau à cette époque — avait été fasciné par la personnalité de Napoléon. Après sa chute définitive, le poète anglais s'était manifestement senti en quelque sorte apparenté au captif de Sainte-Hélène, — car tous deux avaient été exilés par les dirigeants britanniques. Mais il avait pour toujours condamné la politique de Napoléon et surtout les guerres sanglantes qu'il avait menées en Europe. En 1814, il s'exprima ainsi dans son „ Ode to Napoléon Bonaparte "

Thanks for that lesson — it will teach

To after-warriors more

than high Philosophy can preach,

and vainly preached before.

That spell upon the minds of men

Breaks never to unité again,

that led them to adore

those Pagod-things of sabre-sway

With fronts of brass, and feet of clay.

•• Cbane Bbinton, The PoUtical Ideas of the English Romanticists, Oxford 1926, p. 152.

LE MOUVEMENT DE PAIX

Byron souligne combien il est heureux que la fin de la carrière de Napoléon n'ait pas été marquée par une émouvante mort héroïque, future source d'inspiration, mais par un transfert assez banal à l'île d'Elbe :

Thine evil deeds are writ in gore

Nor written thus in vain —

Thy triumphs tell of famé no more,

Or deepen every stain :

If thou hadst died as Honour dies,

some new Napoléon might arise

To Bhame the world again —

But who would soar the solar height

To set in such a starless nightî

C'est dans son œuvre principale „ Don Juan ", où il décrit la conquête d'Ismaïl par les Russes, que Byron attaque le plus sévèrement la guerre et la gloire militaire. Il ne se contente pas d'y donner une description terrible des horreurs de la guerre, mais il cherche aussi une explication au fait que les forces démoniaques de l'âme humaine puissent être réveillées et activées d'une façon aussi horrifiante. La scène la plus significative à cet égard est ceUe où deux cosaques se préparent à assassiner un enfant

— The rudest brute that roams Siberia's wild Has feelings pure and polish'd as a gem, The bear is civilized, the wolf is mild : And whom for this at last we must condemn T Their natures ? or their sovereigns who employ AU arts to teach their subjects to destroy ?*"

Il s'attaque aussi à l'opinion intérieure du pays qui, sans réagir, lit les nouvelles de guerre et y prend un certain plaisir, tout comme quand eUe Ut des comptes rendus de crimes. Mais peut-être aperçoit-elle malgré tout les conséquences néfastes de la guerre?

** Byron's Works, London 1901, Poetry III, pp. 306, 310. " Don Juan Canto VIII, XCII.

ANGLETERRE

— Think how the joys of reading a Gazette Are purchased by ail agonies and crimes : Or if thèse do not move you, don't forget Such doom may be your own in after timee. Meantime the taxes, Castlereagh and debt Are hints as good as sermons or as rhymes. Read your own heart and Ireland's présent story Then feed her famine fat with Wellesley's glory.**

Un peu plus tôt dans le même poème, Byron avait d'une façon générale constaté que la guerre cause

— More evil in an hotir,

than thirty bright Summers could renovate, though

they should be Lovely as those which ripen'd

Eden's fruit ; For war cuts up not only branch,

but root

Et voici plus loin ces vers demeurés célèbres :

— The drying up a single tear

has more of honest famé, than shedding

seas of gore."*

Mais immédiatement après le poète fait une réserve importante en déclarant que la guerre de libération n'a rien de commun avec la guerre de conquête:

— And such they are — and such they will be found

Not as Leonidas and Washington

Whose every battle field is holy ground

Which breathes of nations saved, not worlds undone.**

" Ibid., Canto VIII, CXXV.

"* Ibid., Canto VII. XLI et Canto Vni, III.

*• Ibid., Canto Vni, V.

LE MOUVEMENT DE PAIX

Byron accepta les conséquences qu'impliquait un tel point de vue en s 'engageant peu de temps après comme volontaire au service de la cause grecque. Un fait illustre toutefois bien son attitude humanitaire : pendant son séjour à Missolonghi, il se préoccupa notamment d'étudier comment il pourrait contribuer à adoucir le traitement subi par les prisonniers. Il réussit par ses propres moyens à faire rapatrier une partie des prisonniers turcs — hommes, femmes et enfants .^^

De même que Byron, Shelley avait été fortement influencé par la Révolution française. Mais ses conceptions politiques prirent par ailleurs une forme plus précise sous l'influence de Godwin qu'il avait appris à connaître en 1812, et dont la fille devait plus tard partager sa vie. C'est à Godwin qu'il doit la théorie de „ l'influence irrésistible des idées justes ". Même si Shelley ne partageait pas les conceptions de Godwin sur l'évolution de la société, car il soutenait que la libération de l'individu devait précéder la suppression de l'Etat — alors que Godwin estimait au contraire que la suppression de l'Etat était une condition pour la libération de l'individu — , tous deux avaient exactement les mêmes objectifs. Tant qu'existait l'Etat, il fallait travailler pour qu'Q fasse l'usage le plus restreint possible de la contrainte et de la violence. Tous deux étaient surtout adversaires de la peine de mort qui impliquait un mépris de la vie humaine lourd de conséquences, car il résultait en des mœurs brutales et en un manque de respect et une dépréciation des obligations sociales. Tous deux croyaient en la perfectibilité de l'homme. Les jours de la tyrannie étaient comptés, et sa chute permettrait à l'humanité de vivre dans une communauté et une solidarité mondiales. Et alors la guerre aussi disparaîtrait d'elle-même.^

Dans son poème „ Queen Mab " qui date de 1813, Shelley revêtit ses idées sur ces questions d'une forme poétique.

Tout comme Byron, il soutient que la guerre n'est pas due à la nature humaine, mais à tous ceux qui, au cours des temps, ont réussi à établir leur domination sur leurs semblables. Si on réussit à mettre ces gens-là hors d'état de nuire, alors nous verrons se lever l'aurore d'une ère nouvelle :

** Byron's Works. Letters and Joumals, VI, p. 331.

«* Daniel J. Mac Donald, The Radicalism of Shelley and Its Sources, Washington 1912, pp. 69—70.

ANGLETERRE

— From kings, and priests, and statesmen war arose. Whose safety is man's deep unbettered woe, Whose grandeur his debasement. Let the axe Strike at the root, the poison-tree will fall, And where its venomed exhalations spread Ruin, and death and woe, where millions lay Quenching the serpent 's famine, and their bones Bleaching unburied in the putrid blast, A Garden shall arise, in lovliness Surpassing fabled Eden."

Et le poète poiirsuit:

— A brighter mom awaits the human day, When every transfer of earth's natural gifts Shall be a commerce of good words and works ; When poverty and wealth, the thirst of famé, The fear of infamy, diaease and woe, War with its million horrors, and fierce hell Shall live but in the memory of time WTio, like a pénitent libertine shall start, Look back, and shudder at his younger years.**

La guerre suscitait chez Shelley une telle horreur que, malgré ses violentes attaques contre „ les tyrans ", il déconseillait le recours à la force brutale pour conquérir la liberté et le droit. Dans un essai de 1820 (qui ne fut d'ailleurs pas publié), il montrait comment la force armée en toutes circonstances, arrange tout au mieux pour le tyran, notamment parce que „ the pageantry of arms and badges corrupts the imagination of men ■ It is thus that the mighty advantages of the French

Révolution hâve been almost compensated by a succession of tyrants (for démagogues, oligarchies, usurpers and legitimate kings are merely varieties of the same class) from Robespierre to Louis 18. War, waged from whatever motive, extinguishes the sentiment and justice in the mind. The motive is forgotten, or only adverted to in a mechanical and habituai manner ".*'

♦» The Complète Works of Percy Byshe Shelley, London 1927—1930, Vol. I, p. 92.

*• Ibid., p. 105.

" Ibid., vol. VII, pp. 53—54.

Dans sa „ Déclaration of Rights " il exprime son point de vue d'une façon lapidaire : „ Man has no right to kill his brother, it is no excuse that he does so in uniform. He only adds the infamy of servitude to the crime of murder ".*^

Cette conception pacifiste lui fit conseiller aux Irlandais d'agir avec mesure. Les armes spirituelles feraient infailliblement triompher la justice de leur cause. Voici comment il l'exprime lui-même, en 1822, dans son „ Address to the Irish people" : „ Do I do evil, that good may come? I hâve recommended peace, philantropy, wisdom. — So far as my arguments influence, they will influence to thèse — and if there is any one now inclined to say that „ private vices are public benefits " and that peace, philantropy and wisdom will, if they gain ground, ruin the human race ; he may revel in his happy dreams, though were I this man I should envy Satan 's HeU ".«

Shelley souligne encore plus que Byron la communauté et la solidarité humaines : des sentiments nobles comme l'amour du pays natal, l'amour de sa femme et de ses enfants, l'amour de la patrie ne font en somme que montrer indirectement qu'on se soustrait au devoir évident dicté par les principes d'humanité, à savoir aimer tous les hommes : „ You ought to love ail mankind, nay, every individual of mankind ; you ought not to love the individuals of your domestic circle less, but to love those who exist beyond it, more ".^

C'est aussi cette idée fondamentale qui se reflète dans la conception que Shelley se fait de la lutte des Grecs pour l'indépendance. Il prit naturellement partii pour eux, et ceriiains ont même soutenu que ce fut Shelley qui convainquit Byron de défendre activement leur cause. Mais son poème „ Hellas " est bien plus un hynme qu'un chant de guerre. Les derniers vers du poème évoquent plutôt une sorte d'espérance résignée :

O cease ! nmst hâte and death retum î Cease ! must men kill and die î Cease ! drain not to its dregs the vim

" Ibid., Vol. V, p. 273.

« Ibid., p. 244.

»• Ibid., Vol VI, p. 246.

Of bitter prophesy,

The world is weary of the past.

O might it die or rest at last !*^

Parmi les écrivains politiques radicaux qui s'intéressaient au problème de la paix, Richard Carlile (1790 — 1843) mérite une place à part. Sa farouche attitude républicaine et anti-religieuse qui lui valut de nombreux séjours en prison déterminèrent également la façon dont il envisageait ce problème. Selon Carlile, une profonde réforme de l'enseignement était une condition nécessaire à l'établissement de relations harmonieuses dans le monde. Il exprime son point de vue dans un langage très coloré: „I would banish from our schoolbooks every word about God or Devil — Heaven or Hell, as hypocritical and unmeaning words, mère words of Sound, and confine the attention of children and youth to such subjects, as an everyday's expérience shall évince to them to hâve a foundation in Nature. Moral precepts might be necessary and useful, but even morality might, in my opinion, be taught much better by example than by precept ".^^ Un exemple tiré de l'histoire contemporaine permet à Carlile de montrer le rôle de la religion comme facteur da guerre : c'est sous la devise : „ La religion en danger " que le sultan de Turquie appelle ses peuples sous les drapeaux afin d'écraser les insurgés grecs."

Carlile voulait également voir la littérature de l'antiquité disparaître des programmes. Si on devait enseigner „les langues mortes", il fallait en tout cas le faire autrement de sorte que les exemples et les modèles ne fussent uniquement extraits de récits de guerre, de peste, de massacres, de mythes immoraux ou de biographies de gens médiocres et vicieux. Il était peut-être douteux que l'histoire, „à tout prendre" fût apte à corriger les mauvaises passions des hommes et à encourager les bonnes, tant qu'elle ne fait qu'exposer l'ignorance, la brutalité, les massacres et les superstitions qui, jusqu'à ce jour, avaient été communs à tous les mortels. Du passé on devait se tourner vers l'avenir. L'essentiel pour l'homme serait alors de trouver sa place dans l'ordre de la nature. Il devait se hbérer de toutes les idées qui l'amenaient à se considérer comme un être tout à fait „ unique ". Il appartenait aux savants de

" Ibid., Vol. III, p. 53.

" An Address to Men of Science, London 1821, p. 35. " To the Reformera of Great Britain, Dorchester Goal, June 24, 1821, p. 3.

LE MOUVEMENT DE PAIX

faire de l'Angleterre „ the focus of truth, whence mankind shall be illuminated, and the black and pestiferous clouds of persécution and superstition be banished from the face of the earth ; as the only sure prélude to universal peace and harmony among the human race ".^

Abandonnant ces considérations d'ordre général, Carlile se retourne contre les militaires qu'il caractérise en termes violents. Le soldat était „ a unique monster ", même le tigre était un véritable agneau en comparaison avec lui. Les bons citoyens se devaient de boycotter le soldat comme ennemi public numéro un.^ Le système militaire était soutenu par des gouvernements despotiques et était condamné à disparaître au fur et à mesure que la mentalité des hommes évoluait d'une façon favorable. Une telle évolution est très nette, mais actuellement seuls les gouvernements américain, espagnol et portuguais (Carlile écrivait avant la victoire de la réaction au Portugal) peuvent être considérés comme des régimes vraiment dignes de l'homme. Ayant constaté qu'il existe des gouvernements progressistes de ce type, Carlile est amené à modifier quelque peu son point de vue sur les forces armées : „ Except the governments of men should be actually menaced by war by the blood governments of Europe, they should not hâve on foot a mUitia ".^^ Dans la période de transition qu'il fallait prévoir avant que l'idéologie des Etats progressistes ne se soit étendue au monde entier, ces Etats étaient obligés de maintenir sur pied une certaine force défensive. Dans un tel état d'autodéfense, on ne pouvait traiter le soldat de tueur à gages, mais aussitôt le danger écarté, le soldat devait se transformer en paisible citoyen.^'

On voit clairement que CarlUe se trouve ici dans le même dilemme à peu près que les pacifistes religieux qui, d'une part, ne voulaient pas „ brûler la flotte ", mais, d'autre part, se réservaient le droit de caractériser le métier de soldat comme une activité de bourreau.

Contrairement au mouvement de paix américain, le mouvement britannique était relativement pauvre en projets de paix constructifs. Son activité se bornait presque exclusivement à inculquer des préceptes reli-

" An Address to Men of Science, London 1821, p. 48.

" The Characteristic of a Soldier, by Philantropos, London 1821, pp. 3 — 6.

" Ibid.

ANGLETERRE

gieux et moraux afin d'éliminer les germes de guerre dans l'âme et l'esprit des hommes. Il est donc au fond assez significatif qu'un des rares projets de paix lancés à cette époque ait pour auteur un homme de formation absolument „ laïque ", James Mill (1773 — 1836), continuateur de la tradition de Jeremy Bentham. Longtemps avant la publication posthume du projet de paix de Bentham, Mill écrivit un article sur „ the Law of Nations " dans le supplément de l'Encyclopedia Britannica, paru en 1824. Il y souligne la nécessité d'élaborer un code international et d'établir un tribunal international. Le code serait élaboré après discussions, analyses et études qui auraient lieu dans une assemblée internationale. Une fois l'accord intervenu sur les principaux points, on confierait à un seul homme le soin de donner une forme valable aux différentes décisions. Son projet serait ensuite revu par l'assemblée qui le ferait transmettre aux différents gouvernements. Puis le projet serait publié dans de nombreuses langues, et on lui assurerait la plus large diffusion, de sorte que le grand public soit directement engagé dans le système de droit international — comme il l'est dans le droit national habituel — „ because it must be of the utmost importance to them, that ail the nations of the earth should behave towards them upon the principles of mutual beneficence ; and nothing which they can do can hâve a so great tendency to produce this désirable effect, as its being generally known that they venerate the rules which are established for its attainment — ".

En se basant sur ce code, on devait ensuite fonder un tribunal international qui serait composé de délégués de toute une série de pays, mais, comme pour le code, la responsabilité de la rédaction définitive des sentences serait assumée par un seul homme.

Au cours du procès, les cas suivants peuvent se présenter. Ou bien les deux parties se présentent devant le tribunal — aussi bien le plaignant que le défendant. Le procès suit alors son cours. Ou bien le défendant refuse de comparaître. Dans ce cas, le tribunal étudiera soigneusement l'affaire telle qu'elle est exposée par la partie plaignante et prononcera son jugement en considérant que la partie adverse, en faisant défaut, a reconnu ses torts : „ The non-appearance of the party défendant should be treated as an article of évidence to prove the truth of its opponent's allégations. And the fact of not appearing should, itseK, be treated as

LE MOUVEMENT DE PAIX

an offence against the law of nations ". Enfin il peut arriver qu'un différend entre deux Etats qui menace la paix mondiale ne soit pas soumis au tribunal. Dans ce cas, le tribunal peut inviter les deux parties à se présenter devant lui à une date déterminée ; si aucune des parties ne répond à l'invitation, le tribunal étudiera quand même l'affaire et la mettra en délibéré en supposant que les deux parties doivent avoir tort, aucune d'entre elles n'ayant consenti à faire juger sa cause par une instance juridique neutre. Dans ce cas aussi on devrait assurer la plus large publicité à la cause. La législation internationale et l'appareil judiciaire international ne devaient chercher leur appui que dans l'opinion publique. Comme la plupart des autres idéologues pacifistes anglo-saxons de cette époque, Mill rejetait l'idée de faire exécuter des décisions judiciaires internationales à l'aide de moyens militaires.

James Mill analysa également le problème de la guerre au cours d'une polémique avec William Cobbet. Il estimait qu'on ne pouvait soutenir, comme Cobbet, que le commerce extérieur était à l'origine de la plupart des guerres, car si on étudiait la question de plus près, on s'apercevrait que dans plusieurs cas, les hommes d'Etat s'étaient servis des intérêts commerciaux comme prétexte de guerre. Le raisonnement de Cobbet rappelait au fond celui des incroyants, toujours enclins à mettre la guerre sur le compte de la religion, même s'il s'agissait, dans ce cas aussi, d'un prétexte. De toute façon, il serait absurde de supprimer le commerce extérieur et la religion pour cette raison. D'un point de vue économique, il était évident que la guerre faisait des brèches catastrophiques dans la richesse nationale. Quant à la responsabilité de la guerre, Mill ne partageait pas l'opinion assez généralement répandue dans les milieux libéraux, et selon laquelle celle-ci devait être entièrement assumée par les chefs d'Etats. L'histoire nous montrait que, dans plusieurs cas, les peuples eux-mêmes n'encouraient pas moins de reproches. On devait toutefois pouvoir exiger des chefs d'Etat qu'ils étudient les causes de conflits avec sang-froid et objectivité. Il apparaîtrait alors que la plupart d'entre elles ne valaient pas la peine d'une guerre.

Les conceptions de Mill au sujet des relations internationales étaient par ailleurs fortement influencées par son maître Jeremy Bentham. Comme ce dernier, il se fit l'avocat des principes libre-échangistes et soutint à ce propos que les colonies étaient une gêne et non pas un atout

ANGLETERRE

pour la métropole." Elles ne pouvaient représenter un avantage économique que dans le cas où le commerce avec les colonies faisait l'objet d'un monopole, et alors ce n'était pas la nation, mais une compagnie de commerce privilégiée, qui encaissait les bénéfices. Pour la métropole, il serait plus profitable d'avoir des relations commerciales avec des pays autonomes.

Sur le plan politique, on soutenait souvent que la possession de colonies consolidait la position de la métropole dans le monde. Mill soutenait — comme l'avait fait Bentham — que les colonies ne faisaient qu'accroître les risques de la métropole et augmenter sans nécessité ses frais d'armement. En ce qui concernait l'Angleterre, il était par exemple manifeste que l'empire colonial avait suscité une crainte d'invasion irrationnelle accompagnée de préparatifs de défense artificiels qui avaient plutôt servi à attirer l'ennemi qu'à l'éloigner.

Le fait que les Etats fussent encore gouvernés par une petite minorité — „ the ruling few " — expliquait, selon Bentham, le désir de se procurer des colonies. La suppression des colonies affaiblirait cette minorité et consoliderait l'ensemble de la nation.

A partir de 1840, l'essor du libre-échange stimula et donna de nouvelles impulsions au mouvement pacifiste en Grande-Bretagne. Le cadre idéologique relativement étroit qui lui avait été imposé par des conceptions nettement religieuses et moralisantes fut maintenant élargi grâce à des considérations d'ordre plus pratique. Cela entraîna une plus grande adhésion de la part de la classe moyenne qui a toujours constitué l'appui le plus sûr du mouvement pacifiste, en même temps que les idées du mouvement furent plus largement diffusées sur le continent européen. Il conviendra toutefois mieux de décrire cette évolution plus tard, dans des passages spéciaux. ^^

** Article ,, Colonies " dans le supplément de l'Encyclopedia Britannica, 1824. Voir aussi Edmund Silbekner, La guerre et la paix dans l'histoire des doctrines économiques, Paris 1957, pp. 36 — 37.

^' Voir ,, L'économie politique et le mouvement pacifiste" et ,,Les premiers congrès de paix internationaux", pp. 121-153.

§ 2. ÉTATS-UNIS

Organisations

Le fondateur du mouvement pacifiste aux Etats-Unis fut le commerçant new yorkais David Low Dodge (1774 — 1852). Il avait longtemps réfléchi à la question de savoir si la doctrine du droit de légitime défense était compatible avec les paroles de l'Ecriture, et il était arrivé à la conclusion que toute forme de lutte physique devait être considérée comme illégitime si l'on s'en tenait à l'Ecriture. En 1809, il publia une brochure anonyme „The Mediator's Kingdom not of this World ". En Amérique, c'était le premier opuscule entièrement consacré à la cause de la paix, compte non tenu des publications dans les milieux quakers. L'argumentation de l'auteur était essentiellement fondée sur le Sermon sur la Montagne. Il était en outre influencé par les ouvrages de Thomas Clarkson et manifestait une nette tendance de non-résistance. La brochure fut très lue, et Dodge lança en même temps une campagne en faveur de la cause de la paix ; il discuta les problèmes avec partisans et adversaires. Dès 1812, on examina les possibilités de fonder une ligue de paix, mais on y renonça, craignant qu'une telle initiative ne fût regardée comme une manœuvre politique à cause de la guerre qui menaçait d'éclater avec l'Angleterre. En 1815, Dodge publia un nouvel essai: „ War Inconsistent with the Religion of Jésus Christ ". La publication commençait par une description des horreurs des guerres napoléoniennes et caractérisait toute guerre comme inhumaine, absurde et criminelle. Dodge ne pouvait pas non plus accepter l'idée d'une guerre défensive, car l'expérience avait prouvé qu'on ne pouvait jamais maintenir la distinction entre une guerre offensive et une guerre défensive. Dodge ne recourait pas seulement à des arguments purement religieux, mais aussi à des considérations économiques — ce qui était manifestement dû aux pertes que la maison de Dodge elle -même avait subies par suite du blocus.

Après avoir été absent de New York pendant deux à trois ans, Dodge réunit en août 1815 quelques partisans qui constituèrent The New York PeoAie Society, probablement la première organisation purement pacifiste du monde. Dans les statuts de la ligue, toute forme de guerre était déclarée comme absolument contraire à lexemple donné

ÉTATS-UNIS

par Jésus. L'admission de nouveaux membres ne pouvait se faire qu'à l'unanimité et ceux-ci devaient avoir „ a good standing " dans une commmiauté évangélique.

Indépendamment de ce qui avait été réalisé à New York, on fonda quelques mois plus tard une ligue dans la Nouvelle-Angleterre — la „ Massachusetts Peace Society ". L'initiative en était due à un pasteur de Brighton, Noah Worcester, (1785 — 1837) qui, dans sa jeunesse, avait pris part à la guerre d'indépendance en qualité de „ fife-major " à la bataille de Bunker Hill. Influencé par les idées des quakers, il s'orienta peu à peu vers le pacifisme. L'opposition entre le christianisme et la guerre lui apparaissait criante lorsqu'il lisait des prières avec les divisions militaires. La guerre de 1812 le convainquit encore davantage. Il estimait qu'elle était essentiellement due à la lutte des partis aux Etats-Unis, et lorsque le président Madison décréta un jour le jeûne national à cause de la guerre, Worcester choisit l'histoire d'Abraham et de Loth comme texte de son sermon et pria pour que des deux côtés fût épargnée la vie des soldats. En 1814, il publia „ A solenm. Review of the Custom of War " où il combattait l'idée que Dieu seul pouvait abolir la guerre et établir le royaume de mille ans.^ Comme lorsqu'il s'agit d'autres problèmes, les hommes devaient dans ce cas aussi travailler à s'améliorer eux-mêmes et à créer en commun une autre mentalité. Contrairement à Dodge, Worcester n'exigeait pas un pacifisme absolu. Voici ce qu'il disait à ce sujet: „ It is not the présent object to prove, that a nation may not défend their lives, their liberties and property against an invading foe; but to inquire whether it is not possible to effect such a change in the views of men, that there shall be no occasion for défensive war ".

Plus tard, Dodge devait vivement regretter que „ The New York Peace Society " se fût, pendant plusieurs années, abonnée à 200 exem-

^ La brochure de Worcester parut à Boston en décembre 1814 en pleine guerre, ce qui lui valut des critiques. Dans une déclaration de la Massachusetts Peace Society de 1827, on souligne que la brochure se proposait notamment de ,, prevent the horrors of civil war from being added to those of war a with foreign power ". Voir William Ladd (pseudonyme ,,Philantropos") Essays on Peace and War, Exeter N.H. 1827, p. 165.

* A solemn Review — p. 5.

LE MOUVEMENT DU PAIX

plaires de la revue de Worcester „ The Friend of Peace ". Cela n'avait pas seulement grevé le budget de la ligue, mais avait aussi provoqué un désarroi idéologique du fait que la rédaction de la revue traitait le problème de la guerre en se fondant davantage sur des considérations d'opportunité que sur une ferme conviction basée sur la Sainte-Ecriture. Lorsque l'Ecriture déclarait clairement qu'il fallait rendre le bien pour le mal, cela s'adressait encore davantage aux nations qu'aux individus.'

Les conceptions divergentes de Dodge et de Worcester sur ce point semèrent pendant plusieurs années la discorde au sein du mouvement pacifiste américain. En Angleterre, la situation était, comme nous l'avons déjà vu, bien plus claire, car, dès la création de la première ligue de paix en 1816, le pacifisme absolu avait été adopté. L'explication de ce fait est très simple. Les pionniers du mouvement pacifiste anglais étaient tous quakers. Aux Etats-Unis, on était sans doute influencé par les idées des quakers, mais, les premières années, les quakers eux-mêmes ne participèrent pas d'une façon active au mouvement pacifiste. De plus, pour la plupart des Américains, le terme de guerre se rattachait surtout à la guerre d'indépendance, ce qui rendait difficile l'activité des pacifistes intégraux. Dodge le dit lui-même : „ In f act the great barrier to our progress was the example of our fathers in the American révolution. That they were generally true patriots, in the political sensé of the term, and many hopefully pious, I would not call in question, while I consider them as ill directed by éducation as St. Paul was when on his way to Damascus ".*

Pour Worcester, en revanche, il importait spécialement d'amener quelques-uns de ces „ pères de la révolution " à s'intéresser à l'œuvre de paix. Aussi écrivit-il, dès 1815, à Thomas Jefferson et à John Adams. Les réponses qui lui parvinrent n'étaient toutefois pas uniquement encourageantes. Le plus positif était Jefferson. Il déclara être d'accord en ce qui concernait plusieurs des arguments de Worcester, mais il trouva trop vague son attitude au sujet d'une guerre défensive. Adams, lui, répondit d'une façon directement négative. Sans doute sa raison et son cœur avaient-ils tout d'abord donné leur adhésion aux idées de paix lancées par Erasme et Saint-Pierre. Mais le rude apprentissage

• Mémorial of David Dodge, Boston 1854, p. 101.

ÉTATS-UNIS

de la vie lui avait malheureusement enseigné que, dans certaines circonstances, la guerre est inévitable, et que, dans l'état actuel des choses, le phénomène était aussi déterminé que les séismes et les éruptions volcaniques. Le peuple des Etats-Unis devait se rendre compte que la rivalité économique entre les Etats ne cessait de croître et qu'en conséquence, il devait s'apprêter à renforcer sa défense. Le point de vue de Jefferson, lui, ne différait pas d'une façon si fondamentale de celui du mouvement pacifiste. Aussi fut-il, en 1817, nommé membre d'honneur de la Massachusetts Peace Society.^

A côté de Worcester, William Elleby Channing (1780 — 1842) occupa une place de premier rang dans le mouvement pacifiste. Formé comme pasteur à l'université de Harvard, il évolua vers le radicalisme et se rallia aux unitaires. Il répudia la doctrine calviniste de la peccabilité absolue des hommes et se fit au contraire un ardent avocat de la perf ectibité de la nature humaine, perfectibilité qui pouvait être favorisée par un travail humanitaire. C'est à cela que tendait la lutte contre l'esclavage, les abus de l'alcool et la guerre. En ce qui concerne cette dernière, il fallait, selon Channing, admettre que certaines guerres avaient été nécessaires. De toute façon, ce serait une erreur fatale de ne pas reconnaître la nécessité de la lutte dans l'histoire ; on ne pouvait juger la réforme de Luther ou les mouvements d'indépendance en Europe et en Amérique en partant des mêmes critères que ceux valables pour une existence humaine habituelle placée dans des circonstances ordinaires. Que la guerre ait quelquefois eu du bon, n'est pas un paradoxe superficiel — mais seulement une manifestation de la loi universelle qui nous apprend que le mal à l'état pur n'existe pas. La Providence veille à ce que quelque chose de bon sorte de tout — et aussi bien de souffrances que de crimes. Mais il ne s'en ensuit naturellement pas que nous devons considérer les souffrances et les crimes comme des choses bénéfiques en soi.^

Seul le christianisme pouvait vaincre la guerre dans l'esprit des hommes. L'argument selon lequel des constitutions libres constituent une garantie contre la guerre, n'est pas fondé. „ Because free, hâve we

» The Friend of Peace, vol. I, no IV, pp. 21—30.

• William Ellery Channing, Discourses on War, éd. by Edwin O. Mead, Boston 1903, pp. 78 — 79.

LE MOITV^EMENT DE PAIX

no wars? What, indeed, is the free spirit of which we so much boast? Is it not much more a jealousy of our own rights than a révérence for the rights of ail? Does it not consist with the inflictions of gross wrongs? Does it not spoil the Indian? Does it not enslave the African?' " Un régime constitutionnel ne représente pas non plus une garantie de liberté intérieure. Un gouvernement fondé sur le principe de représentation peut en effet se comporter d'une façon bien plus despotique qu'un souverain absolu.

Dans une démocratie politique, la course à la richesse est en outre susceptible d'affaiblir et d'émousser le sens de la liberté: „ It concerns them little who is slave and who is free or how the battles of truth and liberty are fought at home and abroad, provided they can drive some enormously profitable bargain or bring some vast spéculation to a successfuU issue ".^

Pour contrebalancer cette course à la richesse, Channing envisageait avec les plus grands espoirs une évolution spirituelle et morale au sein de la classe ouvrière.*

Le quatrième des pionniers du mouvement pacifiste américain s'appelait William Ladd (1778 — 1841). Capitaine de navire et armateur de Portsmouth, il abandonna la mer en 1812 à cause de la guerre, et s'établit comme fermier à Minot dans l'Etat du Maine. Il y participa activement aux œuvres religieuses et philanthropiques, notamment à la lutte contre la boisson et l'esclavage. Influencé par le pasteur Jesse Appleton et par la publication de Worcester „ A Solemn Review ", il commença à s'intéresser à la cause de la paix. Il exposa ses propres idées sur cette question dans une série d'articles dans la revue „ Christian Mirror". Il les publia plus tard sous le pseudonyme „ Philantropos " en leur donnant comme titre „ Essays on Peace and War ". Ladd plaçait de grands espoirs dans la possibilité d'influencer l'opinion publique et ne partageait pas le scepticisme de Channing quant à la valeur des régimes constitutionnels en tant que garants de la liberté individuelle. Il estimait inutile de lancer un appel aux souverains absolus pour les amener à soutenir la cause de la paix. Ce serait en effet comme si Luther eût

• Ibid., pp. XXXII— XXXIII.

» Ibid., p. XIV.

ÉTATS-UNIS

compté sur la cour pontificale pour lancer la Réforme. Tous les régimes absolutistes sont fondés sur la force pure et simple. Cette force est assurée par les armées dont l'existence à son tour est assurée par la guerre. On doit se donner pour tâche de rendre le concept même de guerre impopulaire, car alors l'idée de faire la guerre deviendra impossible dans les pays libres, et cela ne manquera pas d'influer sur les Etats à régime absolutiste. Le monde ne peut vraiment devenir libre que si cessent guerres et conflits.^"

A ceux qui soutenaient qu'un tel processus serait beaucoup trop long, Ladd reprochait de sous-estimer l'importance des facteurs spirituels. Même dans l'antiquité la force physique était rarement employée entre Etats appartenant à des confédérations, et dans des associations d'Etats modernes comme la Suisse et les Etats-Unis, cela n'a jamais eu lieu, (Ladd écrivait ceci avant le „ Sonderbundskrieg " et la guerre de Sécession américaine). Les forces militaires du pape n'ont jamais contribué à accoître sa puissance — au contraire — elles l'ont affaiblie.^^

Sur le plan de l'organisation, l'activité de Ladd fut extrêmement importante. Il fonda une ligue de paix à Minot (en 1824), ranima The Maine Peace Society fondée en 1817, et établit des relations régulières avec la ligue de paix à Londres. Son but était d'unifier l'organisation de la paix aux Etats-Unis au même degré que l'avait été celle de l'Angleterre afin que les forces ne soient dispersées ni d'un point de vue géographique, ni d'un point de vue idéologique. En 1827, il fit adopter aux Ugues de paix du Maine, du Massachusetts et de Portsmouth, New Hampshire des résolutions préconisant la création d'une organisation nationale. Elles donnèrent pleins pouvoirs à Ladd pour qu'il puisse réaliser cette idée. Muni d'un projet de statuts élaboré par Worcester, il alla trouver les autres ligues. Les négociations aboutirent à la fondation de The American Peace Society à New York en mai 1828. Dans l'article définissant les buts de l'organisation, il était déclaré que la ligue était ouverte à toute personne travaillant à l'abolition de la guerre. La question de savoir si une guerre défensive était justifiée ou non, n'était pas discutée dans les statuts. Le manque de clarté sur ce point

" Essaya on Peace & War, pp. 153 — 154.

" Letters from an American, London 1837, p. 55.

LE MOUVEMENT DE PAIX

devait être à l'origine de maintes discussions et divergences durant les dix premières années. La plupart des ligues de paix antérieures devinrent des sections locales placées sous la Peace Society.^^

Les discussions portant sur la légitimité d'une guerre défensive se poursuivirent plusieurs années après la fondation de l 'American Peace Society. Tout comme le mouvement antialcoolique, le mouvement pacifiste avait ses modérés et ses extrémistes. Tant que Noah Worcester et la Massachusetts Peace Society marquèrent le mouvement de leur empreinte, le point de vue des modérés fut prépondérant. Dès 1812, Worcester avait d'ailleurs émis quelques doutes quant au bien-fondé de sa conception originelle. Les hommes devaient certes engager leur vie en se conformant aux préceptes de la charité, mais il pouvait aussi leur arriver de perdre la vie en enfreignant ces lois sous prétexte de légitime défense. William Every Channing en revanche continua aussi tard qu'en 1847 à adopter une attitude positive à l'égard de la guerre défensive, tout en ajoutant qu'en principe, on devait être sceptique en ce qui concerne la nécessité et la légitimité de la guerre. En outre, chacun devait refuser de soutenir la guerre si sa conscience ne la considérait pas comme justifiée par „ unquestionable wrong which, as patient trial has proved, can in no other way be redressed ".^^ William Ladd partagea longtemps le point de vue de Channing. Ce fut surtout du mouvement pacifiste anglais qu'émanèrent des impulsions tendant à un pacifisme absolu. Dans cet ordre d'idées, la diffusion des écrits de Jonathan Dymond joua un rôle de premier plan. Parmi ceux qui furent influencés par ces idées, il convient de nommer Thomas S. Grimké. Il attaqua sévèrement la façon dont on avait romantisé la guerre d'indépendance américaine. Abordant la question d'une approbation générale de la guerre défensive, il soutenait qu'il y avait une grande différence entre la vindicte judiciaire et la guerre. Etablir une comparaison avec la peine de mort était impossible, car, en période de guerre, la nation faisait simultanément office de juge, de jury et de bourreau. Parmi les plus ardents avocats du pacifisme intégral se trouvait Henry C. Wright. En 1837, ce pacifisme intégral devint le programme de l' American Peace Society,

** Voir pour plus de détails Merle Curti, The American Peace Crusade, Durham, North Carolina 1929, pp. 42—43.

18 Ibid., p. 68.

ÉTATS-UNIS

car à l'assemblée générale annuelle, on adopta un nouvel article précisant les buts de la ligue : „ This society, being founded on the principle that ail war is contrary to the spirit of the Gospel, shall hâve for its object to illustrate the inconsistency of war with christianity, to show its baleful influence on ail the great interests of mankind, and to devise means for insuring universal and permanent peace ". Ainsi disparaissait la pensée de soutenir l'idée d'une guerre défensive. Cette résolution était surtout due au fait que William Ladd avait changé d'opinion et adopté un point de vue intégralement pacifiste. Plusieurs des partisans du mouvement lui en voulurent de ne pas avoir signalé, dans la lettre de convocation à l'assemblée générale annuelle, qu'un amendement aussi radical figurait à l'ordre du jour. Certains remirent leur démission de membre, notamment le Dr. William Allen qui, dans une lettre ouverte adressée à Ladd, faisait remarquer qu'il ne pouvait accepter l'orientation toute nouvelle donnée au mouvement. Elle se révélerait néfaste, surtout pour le mouvement pacifiste lui-même : „ Statesmen will look on it as a body of visionaries, ignorant of the world's affairs, Society will regard it as it has regarded Quakerism — a dream of weak benevolence ".^* Cette attitude, si l'on en tirait toutes les conséquences, aboutirait à rendre impossible tout régime organisé. Dans le Massachusetts par exemple, le gouverneur n'aurait plus le droit de défendre la population contre les bandits. Sur le plan religieux, ce point de vue était impie, car l'Eglise ne l'avait jamais adopté. Bien des choses semblaient indiquer que dans cette question essentielle, l 'American Peace Society avait capitulé vis-à-vis du radicalisme.

Dans sa réponse, Ladd reconnaissait que, pendant plusieurs années, il avait lui-même été influencé par des considérations analogues. Mais il en était cependant arrivé à la conclusion qu'une ligue de paix approuvant la guerre défensive pourrait accueillir tout le monde en son sein, même un Tamerlan ou un Napoléon. D'autre part, il ne voulait pas admettre que „ la nouvelle orientation " dût nécessairement aboutir à condamner l'emploi justifié de la force par les autorités chargées de punir les crimes.

En ce qui concernait l'organisation elle-même, Ladd et son secrétaire George Beckwith cherchèrent à éviter que le nouvel article définissant les

" Ibid., pp. 76—77.

LE MOUVEMENT DE PAIX

buts de la ligue n'aggrave encore davantage les divisions et les scissions, Beckwith. affirmait que cet article n'était „neither designed nor expected to exclude from coopération any that are willing to use means for the promotion of universal and permanent peace ".^^ Une série de résolutions adoptées par l'assemblée générale annuelle de 1838 vinrent confirmer la justesse de cette interprétation.

L'essai de compromis satisfit les conservateurs, mais suscita un conflit avec les radicaux, car ceux-ci avaient déjà tiré les conséquences prédites par Allen, à savoir: condamnation de l'emploi de la force physique même lorsqu'il s'agit de réprimer les crimes et de combattre les troubles intérieurs.

Les chefs de ce groupe — Henry C. Wright et William Lloyd Garrison — critiquèrent le rapport de Beckwith, car ils estimaient qu'il allait beaucoup trop loin dans ses concessions aux conservateurs. Sur leur proposition, il fut décidé de réunir une „ convention " l'automne de la même année. Les négociations qui y eurent lieu aboutirent à la fondation d'une ligue propre aux radicaux, The Neiv England Non-Resistance Society. Les lois de cette ligue obligeaient les membres à condamner d'une façon absolue la doctrine selon laquelle il était permis de donner la mort. Les membres ne devaient pas non plus accepter de fonctions ayant quelque rapport avec le châtiment des criminels. Ils devaient en outre refuser de faire le service militaire et combattre la doctrine selon laquelle on avait le droit de défendre sa propriété, sa liberté, sa vie, sa religion. Ils devaient s'engager à ne pas intenter de procès et à ne pas contribuer à faire jeter un criminel en prison. Par ailleurs, ils devaient obéir aux lois en vigueur, sauf dans les cas où celles-ci étaient contraires à leur conscience. Parmi les non-résistants les plus marquants, il y en avait d'ailleurs un qui tira les conséquences extrêmes de ce point de vue en essayant de jeter les bases d'une nouvelle société, à savoir Adin Ballou qui, en 1841, fonda la „HopedaleCommunity". Les règles fondamentales de cette société condamnaient la prestation de serment, l 'emploi de l 'alcool, l'esclavage, la peine de mort, la guerre et les préparatifs de guerre."

*• Ballou l'a lui-même exprimé ainsi : ,, It is a moral power antislavery society, radical and without compromise. It is a peace society on the only impregnable foundation of Christian non-resistance. It is a sound theoretical and practical woman's rights association ". Mark Halloway, Heavens on Earth, London 1951, pp. 120—121.

ÉTATS-UNIS

Le principe de „ non-résistance " fut d'ailleurs prôné par toutes les sociétés „ utopiques " fondées à cette époque. Parmi les chefs de la Peace Society, l'un, Ladd, sympathisait avec la tendance du mouvement de „ non-résistance ", mais il ne pouvait accepter ses objectifs concrets. Les quakers non plus ne pouvaient les approuver, car ils s'opposaient si manifestement à la doctrine de l'origine divine du pouvoir séculier.^'

Problèmes contemporains

Tout comme les pacifistes britanniques, les pacifistes américains étaient favorablement disposés à l'égard de la Sainte- Alliance, ce qui se reflétait dans leur conception des questions internationales de cette époque. Dans un article du «Friend of Peace» de 1817, on regrette vivement que l'Angleterre ne fasse pas partie de l'alliance. L'opinion publique a beaucoup de peine à comprendre ce qu'il y a dans la forme du traité ou dans la constitution anglaise qui puisse empêcher l'adhésion du pays. Si l'Angleterre avait ressenti les fléaux de la guerre au même titre que l'Autriche, la Prusse et la Russie, il n'est en tout cas guère douteux que des objections formelles de ce caractère n'eussent joué aucun rôle décisif. Les pacifistes américains nourrissaient le ferme espoir qu'on ne puisse invoquer des arguments analogues contre une éventuelle adhésion de la part des Etats-Unis.^^ En même temps que l'article était publiée une lettre adressée à Alexandre I et écrite par Noah Worcester au nom de la Massachusetts Peace Society. Il y était souligné que cette ligue avait été fondée exactement la même semaine que la Saiate-Alliance et qu'avec d'autres ligues de paix, elle s'était donné pour but „ to disseminate the very principles avowed in this wonderful Alliance ". Worcester se permettait d'envoyer quelques brochures pacifistes au tzar „ as a token of the vénération and esteem in which your caracter is held by the friends of peace in this country ". Alexandre I répondit qu'il approuvait entièrement les objectifs de la ligue: „ My

" W. Freeman Gaxpin, Pioneering for Peace, Syracuse, New York 1933, pp. 143—144.

" The Friend of Peace, vol. I, no. X, pp. 25—26.

LE MOUVEMENT DE PAIX

endeavours to promote peace and good will among the nations are already known ; and the power and influence which Almighty God has committed to me, shall ever be employed, I trust, in striving to secure to the nations the blessings of that peace which they now enjoy ".^^

L'année suivante — en 1818 — la ligue de paix anglaise envoya une lettre analogue et reçut la même réponse condescendante. Cela se passait l'année même de la conférence d'Aix-la-Chapelle, et Thomas Clarkson espérait, comme mentionné ci-dessus, railleries grandes puissances aux idées pacifistes grâce à une rencontre personnelle avec Alexandre I.

En même temps circulait parmi les participants à la conférence une pétition en français, élaborée par la ligue de paix anglaise. La pétition soulignait le rôle important que pourraient jouer les chefs d'Etat réunis s'ils consentaient — personnellement ou par l'intermédiaire de représentants — à servir d'organe de médiation pour tous les conflits qui surgiraient au sein de la chrétienté et ainsi favoriser le développement de la prospérité et assurer le règne du bonheur dans le monde. Dans son commentaire, la revue anglaise „The Philantropist " n'exclut pas la possibilité que cette pétition puisse avoir influé sur la rédaction de la déclaration de clôture de la conférence qui, par son caractère conciUant, représentait un encouragement pour tous les amis de la paix.^" A ce propos, la revue américaine „ The Friend of Peace " critique les libéraux qui ne cessent de jeter le discrédit sur la Sainte-Alliance. Compte tenu de l'état des choses, les accords d'Aix-la-Chapelle étaient tout à fait satisfaisants. Au lieu d'exercer une critique négative, les libéraux américains devraient contribuer à refréner la poussée de l'esprit militariste aux Etats-Unis.2^

A l'époque de la conférence d'Aix-la-Chapelle le caractère réactionnaire de la Sainte-Alliance ne s'était au fond pas encore manifesté. Aussi la revue „ The Friend of Peace " pouvait-elle commenter les révolutions en Espagne et en Italie (1820 — 1821) d'une façon optimiste même quand il s'agissait des perspectives que ces événements ouvraient à une politique pacifiste. La revue constatait simplement que „ a révolution effected by regular troops, may be designed in Providence, as a means for the

^» Ibid., p. 28.

»» The Philantropist 1819, p. 295.

« The Friend of Peace, vol. II, no. XV, pp. 30—31.

ÉTATS-UNIS

abolition of military establishments — and a conséquent abolition of the atrocious trade of public war." Et elle ajoutait: „ The soldiers of différent countries will probably leam, that there is no reason why they should shed each other's blood for alleged offences which neither of them ever committed — or in deciding quarrels which they never made, and in which they hâve no personal concern ".^^

Lorsque ces révolutions furent par la suite l'objet d'une répression sanglante, les pacifistes américains exprimèrent leur peine et leur déception. Cet événement avait en effet montré que le droit et la justice caractérisaient maintenant beaucoup plus la cause de la liberté que cela n'avait été le cas pendant la grande révolution. Et même si la Sainte- Alliance avait servi d'instrument au despotisme, elle avait eu un immense avantage: en Europe de pures guerres de conquête ne seraient plus tolérées.^

Lorsqu 'éclata plus tard la Révolution de février, on souligna que d'après l'Ecriture sainte il n'existait aucun „ droit à la révolution ". Par ailleurs, le mouvement pacifiste ne se prononçait pas sur les événements de politique intérieure dans les différents pays, sauf quand il s'agissait d'évaluer leurs conséquences pour la paix mondiale. A ce propos, on enregistrait avec satisfaction que les meilleurs hommes de France siégeaient dans le gouvernement provisoire; mais on devait en même temps se rendre compte des dangers que recelaient les principes révolutionnaires. 2^ Il ne faisait aucun doute que les chances de paix étaient bien meilleures qu'en 1792, ce qui était avant tout dû à l'im-

" Ibid., no. X, p. 37.

" „ Advocate of Peace ", 1834, pp. 77—80.

** ,, The principles on which the mob acted, are utterly subversive of ail government and must, if not abandoned and suppressed, lead first to anarchy, and finally to despotism as its only cure. " ,, Advocate of Peace," oct. à nov. 1848.

** Une philantrope américaine — Margaret Fuller — qui en 1848 travaillait dans un hôpital de Rome où on soignait les révolutionnaires, se livra à une critique sévère du point de vue des pacifistes. Elle déclarait notamment : ,, What you say about the Peace way is deeply true, if any one see clearly how to work in that way, let him in God's name. Only, if he abstain frorn fighting giant wrongs, let him be siire he is really and ardently at work undermining them, or, better still, sustaining the rights that are to supplant them. Meanwhile I am not sure that I can keep my hands free from blood." Mekle Curti, Peace and War. The American Struggle 1636—1936, New York 1936, p. 45.

LE MOUVEMENT DE PAIX

portance croissante de l'opinion publique qui avait été influencée par l'activité des mouvements pacifistes dont les résultats pouvaient être comparés à ceux obtenus par les ligues antialcooliques et les missions chrétiennes dans leurs domaines respectifs. Par la suite, l'oppression sanglante des insurrections d'indépendance — surtout en Hongrie — provoquèrent les mêmes réactions chez les pacifistes que les événements analogues qui avaient eu lieu au cours des années 1820. Il fallait à tout prix empêcher que la sympathie pour les défenseurs de la liberté n 'amenât les gouvernements de différents Etats à prendre des mesures susceptibles de déclencher des conflits armés. Ils craignaient surtout l'état d'esprit et les sentiments que Lajos Kossuth, l'exilé, avait réussi à éveiller. C'est de cette façon que les pacifistes américains évoluèrent vers l'isolationnisme lancé en son temps par Washington. L'internationalisme devint quelque chose d'effrayant qui pouvait entraîner le recours aux forces militaires et contre lequel il fallait donc mettre en garde.^^

Mais les pacifistes ne pouvaient se cantonner dans leur isolation une fois leur pays placé dans une situation de conflit, ce qui arriva bien quelques fois aux Etats-Unis au cours de la période 1815 — 1850. Ce fut notamment le cas par rapport à l'Angleterre au sujet du Canada. Le règlement de la question de la frontière canadienne après la paix de 1815 (confirmé par le traité dit de Bageot en 1817) avait toujours été cité en exemple par les pacifistes britanniques et américains qui y voyaient une illustration de la manière dont des problèmes même très délicats pouvaient être résolus pacifiquement, sans qu'aucune des parties n'y perde en prestige. La déception fut d'autant plus grande lorsque certaines questions de frontières malgré tout entraînèrent des dissensions — d'abord au cours des années 1830, plus tard et d'une façon encore plus grave en 1845, lors de l'affaire dite d'Orégon. Dans les deux cas, les pacifistes de chaque côté cherchèrent à créer une détente, soit en mettant en garde contre la guerre dans leurs discours et leurs écrits, soit — ce qui était encore plus important dans cette situation — en parant à l'agitation nationaliste par des contre-mesures efficaces. Les adresses d'amitié échangées entre des villes américaines et britanniques y jouèrent un rôle de premier plan. L'initiative en revenait à un quaker de Birmingham, Joseph Crosfield, et fut utilement appuyée aux Etats-

" Curti, The American Peace Crusade, p. 129.

ETATS-UNIS

Unis, notamment grâce à la campagne menée par Elihu Burritt. Les pacifistes estimaient qu'au moyen de ces différentes formes de propagande, ils avaient créé une sorte de „ diplomatie du peuple " qui avait écarté la menace de guerre. C'est naturellement une exagération. A cette époque, les chefs d'Etat ne se laissaient pas à un tel point guider par l'opinion publique, qu'elle fût nationaliste ou pacifiste. Bien des facteurs agissaient en faveur d'un règlement pacifique — notamment des liens économiques importants. Mais l'action des pacifistes fut sans aucun doute utile et constitue un intéressant exemple de la manière dont ils abordaient une situation critique en ne recourant pas simplement à des exhortations d'ordre général, mais en prenant des mesures concrètes capables d'exercer une action stimulante. Les pacifistes essayèrent aussi d'apaiser l'atmosphère belliqueuse caractérisant les rapports avec le Mexique et due au conflit au sujet du Texas. Mais cette fois-là leurs efforts furent vains ; on se rend compte combien il était difficile de se faire l'avocat du pacifisme dans cette affaire en constatant que deux des personnalités marquantes de la vie intellectuelle américaine — Ralph Waldo Emerson et Walt Whitman — se laissèrent entraîner par l'agitation nationaliste. Tous deux avaient antérieurement adopté une attitude pacifiste devant les événements, mais, dans ce cas, ils se laissèrent influencer par des sentiments vagues et obscurs suscités par exemple par un argument comme celui qui déclarait que le Mexique méritait d'être puni en tant que nation moins civilisée.

L'activité de Charles Sumner (1811 — 1874) seconda d'une façon extrêmement efficace les efforts des pacifistes. En tant qu'homme politique actif, il lui était plus facile qu'à la plupart des autres pacifistes de donner du poids à ses opinions. Membre de l'Executive Committee of the American Peace Society depuis 1841, il tint en 1845 à Boston un grand discours sur „ The true Grandeur of Nations " oii il attaqua violemment les activistes de l'affaire d'Orégon et ceux de la question du Texas qui évoluait vers une guerre contre le Mexique : ,,Who believes that the national honor would be promoted by a war with Mexico or a war with England? What just man would sacrifice a single human life to bring under our rule both Texas and Oregon?" Sumner reprit l'apophtegme de Benjamin Franklin qui déclarait que dans les temps modernes une paix ne pouvait être qu'honorable tandis que la guerre était en toutes

LE MOUVEMENT DE PAIX

circonstances une action infamante. Car „ l'honneur " de la nation ne consistait pas à préparer le meurtre d'êtres humains, mais à exercer la justice et la charité et à assurer et à favoriser le bonheur humain .2'

Les pacifistes ne consacraient pas seulement leurs efforts au maintien de relations amicales avec les autres pays, mais menaient aussi régulièrement campagne pour une attitude plus humaine à l'égard des Indiens.

Par ailleurs, ils visaient à faire adopter des mesures qui pussent éventuellement limiter une grande guerre, au cas où elle ne se laisserait pas arrêter. Dans cet ordre d'idées, ils travaillaient à faire interdire la guerre de course et le blocus.

Dans les efforts entrepris pour apaiser les conflits internationaux et nouer des contacts avec le mouvement pacifiste dans les autres pays, Elihu Burritt (1811 — 1879) devait jouer un rôle de premier plan. Forgeron de son état, il s'était, seul, acquis tout un bagage de connaissances, surtout dans le domaine linguistique. Il avait notamment appris le grec, le latin et l'hébreu en même temps qu'il poursuivait des études de géographie et de géologie. Toutes ces études amenèrent ce „ learned blacksmith " à être frappé par l'unité et l'interdépendance qui régnaient dans la nature et les sociétés humaines, et à constater combien la guerre était absurde et contraire à la nature. En 1843, il tint son premier discours de paix à Boston, et à partir de cette date il est toujours en tournée de conférences. C'est à lui que revient entre autres choses l'initiative d'une série de réunions pacifistes dans différentes villes du Massachusetts ; ces réunions donnèrent peu à peu naissance à un mouvement se développant en dehors de l' American Peace Society, car ses membres étaient adversaires de la « ligne catholique » préconisée par Beckwith et qui avait triomphé dans la ligue ; elle approuvait notamment les champions de la guerre défensive. L'opposition — ou «groupe réformiste » — devint bientôt si forte qu'elle se vit confier la publication de la revue „ Advocate of Peace ", avec Burritt comme rédacteur (1845). Sous sa direction, la revue refléta une tendance internationale plus marquée, ce qu'exprimait bien le nouveau titre qui fut dorénavant : „ Advocate of Peace and Universal Brotherhood ". Burrit ne réussit cependant pas à assurer l'existence de la revue qui repassa bientôt aux mains de Beckwith. Une violente explication eut maintenant lieu entre

" Addresses on War, éd. by Edwin D. Mead, Boston 1902, pp. 8 — 9.

ÉTATS-UNIS

ce dernier et le « groupe réformiste » ; explication qui faisait davantage songer à une réunion contradictoire de candidats politiques qu'à une réunion pacifiste, pour reprendre les termes d'un compte rendu. Pour finir, les membres du „ groupe réformiste " se retirèrent de la Peace Society. Et même si Burritt estimait qu'on devait pouvoir se séparer en bons termes et à l'amiable, il n'en employa pas moins des expressions assez sévères pour caractériser la politique de Beckwith. Il souligna que le but de cette politique — recruter le plus grand nombre possible de partisans de la cause de la paix — avait à tel point délayé et rendu vague le programme de la ligue que, par exemple, les soldats des deux camps de la guerre mexicaine pouvaient „ subscribe to the highest articles of faith remaining in the Society 's creed, and that too, with the points of their bayonets nearly dipped in blood ".^

Le résultat de la lutte au sein du mouvement fut paradoxal: tout en assurant à Beckwith une majorité écrasante pour sa ligne d'action, la Peace Society décidait de maintenir l'amendement voté en 1837 et excluant les partisans d'une guerre défensive. La cause en était, paraît-il, un sentiment de loyalisme à l'égard de la mémoire de Ladd, tout spécialement parce qu'il était permis de douter que la ligue pût continuer à bénéficier du legs qu'il lui avait fait, si on procédait de nouveau à un amendement portant sur les principes de cette même ligue.

En 1846, Burrit partit pour l'Angleterre et ne revint aux Etats- Unis qu'en 1855. Durant ces années, il travailla à créer un mouvement qui devait, d'une part et plus qu'auparavant, obliger chacun de ses partisans à suivre une ligne d'action purement pacifiste et, d'autre part, contribuer à la diffusion de l'idée d'internationalisme au moyen d'exposés — „ Olive Leaves " — dans les journaux de nombreux pays. En se basant sur ces considérations, il fonda la „ Ligue of Universal Brotherhood ". L'engagement personnel que devaient prendre ses partisans est nettement exprimé dans le serment qu'il leur fallait prêter:

„ Believing ail war to be inconsistent with the spirit of Christianity, and destructive to the best interests of mankind, I do hereby pledge myself never to enlist or enter into any army or navy, or to yield any voluntary support or sanction to the préparation for prosecution of any war, by whomsoever, for whatsoever proposed, declared, or waged. And

" Curti, op.cit., p. 95.

LE MOUVEMENT DE PAIX

I do hereby associate myseK with ail persons, of whatever country, condition or colours who hâve signed, or shall hereafter sign this pledge, in a „ League of Universal Brotherhood " ; whose object shall be, to employ ail legitimate and moral means for the abolition of ail war, and ail spirit, and ail the manifestation of war, throughout the world ; for the abolition of ail restrictions upon international correspondence and friendly intercourse, and of whatever else tends to make enemies of nations, or prevents their fusion into one peaceful brotherhood ; for the abolition of ail institutions and customs which do not recognize the image of God, and a human brother in every man of whatever clime, colour or condition of humanity ". ^^

Comme il ressort du dernier paragraphe, Burritt associait la lutte contre l'esclavage à la lutte pour la paix. Aux Etats-Unis, une telle initiative avait suscité bien des hésitations. Il en était de même pour d'autres réformes exigées, telles que la lutte antialcoolique et l'abolition de la peine capitale, bien que la plupart des adhérents au mouvement pacifiste fussent en général d'accord pour exiger ces trois grandes réformes. Comme organe du nouveau mouvement, Burritt lança la revue „Bond of Brotherhood" éditée en Angleterre, mais distribuée également sur le continent et aux Etats-Unis. Dans sa campagne de propagande, Burritt ne se contentait pas simplement de lancer un appel de caractère religieux et moral, il cherchait aussi à entrer en rapports avec les chefs du mouvement libre-échangiste en Angleterre et en France ainsi qu'avec des gens affiliés au mouvement ouvrier britannique qui était en train de prendre forme. Le contact avec ce dernier groupe avait un triple but : premièrement influencer „ le mouvement chartiste " de façon à lui faire présenter ses revendications d'une manière ne provoquant pas de luttes brutales ; deuxièmement s'assurer l'appui de la classe ouvrière dans la lutte contre l'esclavage ; troisièmement appeler les ouvriers à participer activement à la lutte contre la guerre. C'est à ce propos que Burritt présenta un projet très radical: s'il se révélait impossible d'établir un „ Congress of Nations ", les ouvriers du monde entier feraient la grève contre la guerre. En même temps, Burritt s'intéressait vivement à une amélioration du droit international grâce avant tout à une codification des règles de droit international. Nous reviendrons ultérieurement au

" Ibid., p. 145.

ÉTATS-UNIS

travail fourni par Burritt pour organiser les congrès de paix internationaux,

La League of Universal Brotherhood exista jusqu'en 1857, après avoir dépéri peu à peu pendant les dernières années. Durant sa période d'épanouissement, elle avait cependant été à l'origine de différentes initiatives qui avaient exercé une influence stimulante sur le mouvement pacifiste : échanges d'adresses d'amitié en 1847 et 1852 au moment de la tension entre l'Angleterre et la France, insertion d' „ Olive Leaves " dans la presse du continent, encouragement à l'introduction du „ Penny Postage " comme moyen de favoriser les relations pacifiques entre les nations, aide aux émigrants, contribution à l'organisation de congrès internationaux, participation aux efforts pour internationaliser la lutte contre l'esclavage.

,,A Congress of Nations.'"

Contrairement au mouvement pacifiste britannique, le mouvement américain ne concentrait pas seulement ses efforts sur les questions d'organisation, mais déployait également une activité considérable sur le plan théorique, notamment à propos de l'idée de réaliser un „ Congress of Nations ". La première étude sur ce sujet fut publiée dans la revue „ Harbinger of Peace " en janvier-février 1831. L'auteur écrivait sous le pseudonyme „ Philantropos ". Il mentionne les projets antérieurs d'un „ congrès des nations " et soutient que la Sainte- Alliance — bien qu'elle s'intéresse davantage à la répression des mouvements révolutionnaires qu'au maintien de la paix entre les différemts pays — peut être d'une certaine utilité. Elle ne s'opposera en tout cas pas à la création d'une nouvelle organisation internationale reposant sur des bases plus larges. Les résultats négatifs de la conférence de Panama étaient décevants. L'échec des négociations s'expliquait manifestement par le fait que le pays qui en avait pris l'initiative — la Colombie — ne jouissait pas de la stabilité intérieure nécessaire. Les Etats-Unis auraient du présider aux travaux entrepris pour réaliser une alliance entre les Etats de l'hémisphère occidental.

L'auteur souhaite que la nouvelle organisation soit limitée aux pays chrétiens. Les décisions doivent être prises à l'unanimité. Il ne craint

LE MOUVEMENT DE PAIX

pas que l'alliance de ce fait soit inefficace, car, fait-il observer, les Etats acceptent déjà maintenant certains principes fondamentaux de droit international, par exemple en ce qui concerne la neutralité. Une des tâches du congrès devrait être de juger dans les conflits entre les Etats membres; le congrès devrait en outre pouvoir faire fonction d'instance d'arbitrage dans les différends opposant des Etats ne faisant pas partie de l'alliance. Il ne devrait pas se mêler des affaires intérieures des Etats, et ses décisions ne devraient pas être exécutées grâce à des moyens de contrainte physiques — mais seulement grâce à la pression exercée par l'opinion publique. En cas de nécessité, on pourrait toutefois recourir au blocus.

L'étude de „ Philantropos " était à l'origine la réponse à un sujet de concours : aucun des manuscrits reçus ne fut retenu, et ce n'est qu'après de nouveaux essais qu'on se décida en 1839 à récompenser cinq études qui furent réunies dans un même ouvrage publié en 1840.

Le premier des cinq meilleurs essais était dû à John A. BoUes, „ Member of the Bar " à Boston. Il mentionnait dans son projet la création d'un tribunal d'arbitrage — soit permanent soit périodique, composé de juges nommés par au moins trois Etats impartiaux. L'auteur partage par ailleurs l'opinion exprimée dans l'article anonyme de 1831, à savoir que le congrès ne devrait pouvoir recourir à des moyens de coercition directement militaires, mais seulement au blocus. Et même dans de tels cas, le congrès devrait se contenter de „ recommander " la mise à exécution des mesures nécessaires. L'auteur ne craint pas de réaction négative à de telles „ recommandations " ; „ But as the recommendation would be made to the several sovereignities represented in the Congress not parties to the offence, and as thèse powers would perceive that they must either act in accordance with the recommandation, or lose aU the benefits of the association there would be little doubt as to their course ".^^

En ce qui concerne les tentatives d'organisation internationale déjà réalisées, l'auteur — contrairement à beaucoup d'autres pacifistes angloaméricains — juge sévèrement la Sainte- Alliance : „ The constant violations of the most sacred promises to provide for civil liberty in Germany and Italy, the suspension of the Polish constitution and hundreds of

" Prize Essays on a Congress of Nations, Boston 1840, pp. 71 — 72.

ÉTATS-UNIS

individuals whose liberality of principles had been feared, but who were not even charged with any crime — thèse are the sum of what has been done by this Holy Alliance for the peace and welfare of mankind ".^

Dans un autre essai, publié sous le pseudonyme „ Hamilton ", on insiste sur le pouvoir judiciaire du congrès, bien qu'il dût aussi avoir une certaine compétence en matière législative. Cet auteur, lui non plus, ne recommande pas le recours aux moyens coercitifs, mais se base entièrement sur la confiance mutuelle entre les Etats : „ It is this f aith which gives treaties their effect, and without which they would be nuUities. In truth, this faith must form the grand security that Congress will not act in vain ; and not the least happy conséquence of the institution will be, that it will make ail the nations allies which enter into the pacifie compact and stand pledged to support it ".^^ Si l'Angleterre, la France et les Etats-Unis se mettaient à la tête d'un mouvement ayant pour but la création d'une organisation internationale, les autres Etats ne manqueraient pas de les suivre.

Dans un troisème essai portant la marque „ M ", on souligne que le concept „ indépendance des Etats " ne peut pas être considéré comme existant réellement, car il est déjà limité par un droit coutumier commun et des traités formels. La souveraineté des Etats sous sa forme actuelle doit également être maintenue dans une association internationale grâce à l'adoption définitive de la règle de l'unanimité. Cela n'empêchera cependant pas le développement du droit international. De nos jours, la religion et la littérature agissent favorablement dans ce sens (en ce qui concerne la littérature, on peut constater que l'apologie de la guerre s'y fait de moins en moins fréquente). Pour encourager les dispositions pacifiques chez les peuples, les Etats doivent le plus tôt possible réaliser deux choses: abolition de la peine de mort pour souligner le principe de l'inviolabilité de la vie humaine, et introduction du système de libre-échange pour favoriser d'une manière efficace le développement des relations internationales. L'établissement du libre-échange sur un plan international est aussi étudié dans un quatrième essai dû à Thomas C. Upham (1799 — 1872), professeur de philosophie au Bodwin Collège. Parmi les autres questions dont devrait s'occuper une alliance inter-

" Ibid., p. 85.

" Ibid., p. 180.

LE MOUVEMENT DE PAIX

nationale, il mentionne les droits de l'homme, la traite des noirs, la naturalisation des étrangers, l'aide internationale, le droit de guerre et de neutralité, l'interprétation des traités, le désarmement.

L'auteur du cinquième essai „ a Friend of Peace " souligne à son tour que la liberté même d'adhésion au congrès international amènera les Etats à mettre leur honneur à se conformer aux décisions de celui-ci. Le droit international sera solidement fondé sur l'opinion publique, puissant facteur qui décide des formes de gouvernement dans les différents pays et du comportement de chaque individu. L'auteur réfute avec force l'affirmation selon laquelle les nations seraient dépourvues de conscience : „ Human attributes without human conscience? withput moral volition? moral responsibility? No ! Nations hâve conscience, hâve moral volition, moral responsibility — and hâve guilt too, guilt of enormous magnitude, and of the deepest dye".^ Rarement la doctrine de la „culpabilité collective " a été exprimée de façon plus intense et plus intransigeante.

En même temps que furent publiés ces mémoires couronnés, William Ladd fit paraître un „ Essay on a Congress of Nations " (Boston). Son projet prévoyait l'établissement d'un congrès avec des représentants de „ tous les Etats chrétiens et civilisés ". La tâche de ce congrès serait d'arriver à un accord sur les principes du droit international au moyen d'un traité mutuel et, par ailleurs, de proposer des plans destinés à assurer la paix et à améliorer les conditions de vie des hommes. Il serait en outre créé un tribunal international, dont les membres seraient choisis parmi les meilleurs dans ce domaine, sans considération de nationalité. Ladd se servait de la constitution américaine comme modèle pour l'organisation des deux institutions. Le tribunal serait permanent — tout comme la cour suprême américaine — tandis que le congrès serait régulièrement renouvelé. On devrait établir une séparation très nette entre les deux institutions. Abordant les règles plus détaillées qui devaient les régir, Ladd exigeait — en ce qui concernait le congrès — l'application de la règle d'unanimité pour les décisions de principe. Celles-ci devaient être ratifiées par tous les Etats membres, de façon à bénéficier du même fondement juridique que les traités entre les divers Etats et avoir caractère obligatoire pour leurs relations ultérieures. Par rapport

»» Ibid., p. 494.

ÉTATS-UNIS

aux traités, la différence était cependant essentielle: la convention ne pouvait pas, dans ce cas-ci, être annulée après commun accord des deux parties, — toutes les parties devaient approuver une telle décision. Comme on le voit, Ladd lance ici la règle d'unanimité que devait appliquer plus tard la Société des Nations. Il se rend bien compte que la règle peut impliquer qu'un système de droit international deviendra de cette façon une œuvre de longue haleine, mais il ne considère pas cela comme un obstacle essentiel. Il suppose que la tradition du droit international avait déjà amené les Etats à accepter l'idée de faire consacrer certains principes comme ayant caractère absolument obligatoire. Si certaines propositions ne réussissaient pas à obtenir l'unanimité, cela ne signifiait pas forcément qu'on y renonçait une fois pour toutes, car elles feraient sans doute, au contraire, l'objet d'une discussion qui se poursuivrait, qui éclaircirait les problèmes et permettrait une décision ultérieure. Le congrès ne s'occuperait que de relations entre Etats. Les conditions intérieures de chaque pays — qu'elles fussent „ normales " ou caractérisées par l'émeute et la révolution — n'étaient de toute façon pas de son ressort.

La nomination de membres du tribunal formait l'autre tâche essentielle du congrès. Ce tribunal se saisirait d'affaires que deux parties adverses étaient d'accord pour lui soumettre — donc les mêmes fonctions qui, plus tard, furent attribuées à la Cour d'arbitrage de La Haye : „ It is to act as a high court of admiralty, but without its enforcing powers. There is no sheriff or posse to enforce its commands. It is to take cognizance only of such cases as shall be referred to it, by the free and mutual consent of both parties concemed, like a chamber of commerce; and is to hâve no more power to enforce its décisions than an ecclesiastical court in this country ".^ En revanche, le tribunal se vit attribuer un large champ d'activité pour son autorité consultative: " Ail cases submitted to the court should be judged by the true interprétation of existing treaties and by the laws enacted by the Congress and ratified by the nations represented ; and where thèse treaties and laws fail

'* An Essay on a Congress of Nations, éd. by James Brown Scott, New York 1916, p. 34.

LE MOUVEMENT DE PAIX

of establishing the point at issue, they should judge that cause by the principles of equity and justice. "^

Ladd n'escompte pas que la création d'un Congrès des Nations puisse supprimer les possibilités de guerres. Mais il suppose manifestement qu'une guerre éventuelle serait d'une étendue limitée. En tout cas, il attribue au Congrès les tâches suivantes : définition des droits mutuels des parties belligérantes, adoucissement des horreurs de la guerre, réduction de leur fréquence, et il désire que le Congrès contribue éventuellement à accélérer l'adoption d'un règlement pacifique et définisse également les droits des neutres. Au cours des efforts pour adoucir les horreurs de la guerre, on inculquerait toujours le principe que l'ennemi, dans une guerre, est „ hostis " — un ennemi national — et non pas „ inimicus " — un ennemi personnel. De plus, on interdirait des moyens de guerre particulièrement barbares comme l'empoisonnement de la nourriture et des puits ou l'emploi d'armes causant généralement des blessures inguérissables. Dans cette catégorie, Ladd range aussi les torpilles et les mines.

Analysant les possibilités de réaliser le projet d'un „ Congress of Nations ", Ladd en vient aux objections qui peuvent être soulevées. D'abord celles d'un caractère général — celles qui découlent delà routine et qui recèlent une résistance acharnée contre toute réforme. C'est là une attitude qu'un prédicateur anglais a défini de cette façon lapidaire: „ I tell you . . . that an old error is better than a new truth ". Des objections de cette nature ont certainement été soulevées lorsque les décisions d'un jury remplacèrent les décisions obtenues au cours d'un combat singulier qui, à son tour, avait remplacé la vengeance du sang et le meurtre. Y a-t-il lieu de nier qu'une telle évolution puisse également se produire dans le domaine international?

*^ Ibid., p. 35. Voici comment Georg Schwarzenberger commente cet article : ,, There may be contre versy as to the limits within which thèse principles are to be applied — whether only juris supplemendi or also adjuvandi and corrigendi causa, the essential and décisive point is the discovery and clear formulation of the criteria for the settlements of disputes such as can be solved on the basis of international law only, if on the Procrustean model we are prepared to regard an inadéquate measure as the appropriate one ". William Ladd, An Examination of an American Proposai for an International Equity Tribvmal, London 1935, pp. 21—22.

ÉTATS-UNIS

Une objection d'un caractère plus particulier est que le projet réunit trop de pouvoir dans les mains de quelques hommes. A cela Ladd réplique que ni le congrès, ni le tribunal ne se verront attribuer un droit de disposition sur les moyens de coercition physiques. Mais cela amène une nouvelle objection venant d'un tout autre côté : Comment ces institutions pourront -elles faire quoi que ce soit sans être précisément munies de ce droit de disposition? Ladd rappelle à ce propos que les règles de droit international déjà acceptées par les Etats civilisés ont été élaborées par des jurisconsultes isolés n 'ayant aucune possibilité de les réaliser à l 'aide de moyens de coercition physiques. Il n'est guère douteux qu'un groupe de jurisconsultes comme les membres du tribunal n'exerce une influence encore plus grande sur les formes qu'épouseront les relations internationales.

Une autre objection précise que, puisque les décisions du tribunal seront toujours prises à la simple majorité, on court le danger qu'elles avantageront les monarchies, celles-ci disposant constamment de la représentation la plus importante. Ladd répond en déclarant que, tout d'abord, il n'est pas du tout certain que les monarchies „ pures " soient en majorité par rapport aux monarchies constitutionnelles ou aux républiques. D'ailleurs, les Etats-Unis eux-mêmes ont, dans certains cas, accepté de soumettre à un monarque neutre les différends les opposant à un Etat étranger à gouvernement monarchique, — sans craindre une décision partiale et sans que leur confiance ait été déçue.

A ceux qui objectent que les projets de paix antérieurs n'ont pu être réalisés, Ladd répond que cela est dû à plusieurs facteurs et notamment à ce que la réalisation de la plupart d'entre eux supposait une guerre. L'échec des efforts en vue de créer une organisation internationale après les guerres napoléoniennes était également dû à des facteurs particuliers. Les objectifs internationaux primitifs de la Sainte-Alliance avaient été trahis parce que l'alliance fut utilisée pour atteindre des buts dictés par une politique de force. Le congrès de Panama ne réussit pas à réaliser ses idées internationales, en partie parce que les nouveaux Etats de l'Amérique latine n'étaient pas assez évolués d'un point de vue culturel pour pouvoir les appliquer, et, en partie, parce que Bolivar voulait les utiliser en faveur de sa politique personnelle ; ce qui ne comptait pas moins, c'était aussi que ces Etats lancèrent l'idée d'union comme une arme dans la lutte contre un autre Etat (l'Espagne).

LE MOUVEMENT DE PAIX

Ladd estime qu'un système juridique international sera l'aboutissement de l'importance croissante que revêtira peu à peu l'opinion publique. Certes, on sera encore témoin d'échecs dans la réalisation de projets analogues, mais on ne devra pas se laisser abattre par ce fait — pas plus que Robert Fulton ne se laissait décourager par l'échec de précédentes tentatives pour réaliser un bateau à vapeur.^^

En 1842 parut un essai de William Jay (1789 — 1857) sur „ War and Peace". Fils de John Jay, un des principaux promoteurs du traité d'arbitrage avec l'Angleterre en 1794, l'auteur avait hérité de son père une orientation internationale très marquée. Il avait fait ses études de droit et était un ardent champion de la justice sociale. Sa lutte contre l'esclavage lui coûta sa situation de juge.

Dans ,, War and Peace", Jay étudie les arguments pour et contre l'établissement d'un système de droit international. Parmi les arguments favorables figure l'affirmation de la nécessité de la guerre qui est due en partie à la nature commune des hommes, et, en partie, à la conception que la guerre est un moyen pour empêcher un plus grand mal. A la première partie de cette argumentation, Jay réplique que les prémisses peuvent certes être justes, mais que la conclusion est fausse. Des fléaux sociaux comme l'esclavage et l'alcoolisme ont pu, en fait, être combattus d'une manière efficace. En ce qui concerne la seconde partie de l'argumentation, il fallait tout d'abord se rendre clairement compte de ce que coûte une guerre et ensuite considérer si les maux qu'empêchait éventuellement une guerre ne peuvent être prévenus par d'autres moyens.

En examinant la question de la nécessité de la guerre, Jay étudie le concept de ,,la responsabilité de la guerre" qui, selon lui, va beaucoup plus loin que ce qu'on associe immédiatement avec des actes agressifs dans l'acception concrète du terme. Une analyse impartiale de toutes les circonstances qui ont provoqué la guerre prouvera en effet, dans bien des cas qu'aucune des parties n'a utilisé au maximum les possibilités de maintien de la paix. Aussi l'argument en faveur de la

»• An Essay — , p. 58.

ÉTATS-UNIS

guerre défensive (qui est souvent fondé sur une doctrine religieuse) apparaîtra-t-il comme assez douteux.^'

Un des arguments en faveur de la guerre, c'est qu'elle est nécessaire pour sauvegarder l'honneur de la nation. A ce propos, Jay cite une déclaration de Robert Peel, où l'homme d'Etat britannique exprime l'espoir que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ne commettront pas la folie de se déclarer la guerre. La guerre, disait Peel, ne doit avoir lieu que quand l'honneur d'une nation est en jeu. Car aucun pays n'est assuré d'être en sécurité, s'il ne sauvegarde son honneur. Mais, d'un point de vue moral, „ l'honneur " d'un pays est un terme susceptible d'interprétations très diverses. Il apparaît souvent comme une pure monstruosité. Jay cite à ce propose „ la guerre de l'opium " menée par l'Angleterre sous la conduite de Robert Peel — celui-là même qui faisait ces déclarations sur l'idée d'honneur national. Cette guerre avait des origines louches, un but condamnable, et ne concernait en rien l'existence de l'Angleterre en tant que nation.

On ne peut pas dire non plus que l'argument de la lutte pour la liberté soit absolument valable. La guerre d'indépendance américaine elle-même n'était pas due à des exigences fondées en droit et d'une teUe portée. Elle était le résultat d'un désaccord au sujet d'une question concrète — le droit d'imposition, qui aurait pu être résolu avec un peu d'esprit de conciliation réciproque et beaucoup moins de frais. De plus, il faut considérer que même si une guerre est vraiment menée pour défendre la liberté, il n'est pas pour cela dit qu'elle atteigne son but. En premier lieu, les défenseurs de la liberté peuvent risquer d'essuyer une défaite militaire. Et en second lieu, l'efficacité requise dans la conduite d'une guerre peut servir de prétexte pour remplacer la liberté du peuple par le despotisme. Jay conclut en déclarant que la guerre est un moyen qui ne peut servir à atteindre les objectifs qui sont souvent

" ,, War is at the présent day almost invariably preceded by negotiation ; and in the communications of the respective parties we seldom discover that scrupulous regard to justice and modération which the désire to avoid hostilities would prompt ". War and Peace, éd. by James Brown Scott, New York 1919, p. 14.

LE MOUVEMENT DE PAIX

cités pour la justifier.^^ Reste alors à trouver d'autres manières plus utiles et efficaces pour résoudre les conflits internationaux.

En ce qui concerne le projet de remplacer la guerre par un système de droit international, Jay n'est pas partisan de l'idée d'organiser immédiatement un congrès. Une vieille expérience montre qu'il est utUe de procéder par étapes : „ In every effort to promote the temporal or spiritual welfare of mankind, we ought to view their condition as it reaUy is, and not in our opinion as it ought to be — and we should consult expediency as far as we can do without compromising principles."^'

Jay rappelle à ce propos la lutte contre l'esclavage. Si Wilberforce et ses compagnons s'étaient laissés entraîner par une juste indignation et avaient dès le début exigé l'abolition complète de l'esclavage, ils auraient simplement obtenu la mobilisation de forces si puissantes qu'ils n'auraient abouti à rien. En concentrant leurs attaques contre la traite des noirs, ils obtinrent un résultat concret qui signifiait en même temps qu'ils avaient ouvert une brèche dans tout le système. C'est ainsi que devraient aussi procéder les pacifistes. Au lieu d'exiger la suppression immédiate de toute forme de défense, ce qui ne ferait que réveiller et renforcer les préjugés militaires au sein de la société, Us devraient attirer l'attention sur des méthodes qui soient efficaces en ne provoquant ni irritation ni excitation. Comme une première étape sur cette voie, Jay proposait que les Etats-Unis, dans leur prochain traité avec la France, fassent insérer un article stipulant que les parties s'engageaient à ne pas se faire la guerre, mais à résoudre d'éventuels différends par arbitrage. Sans doute la méthode n'a-t-elle pas été essayée souvent, mais les cantons suisses l'ont en tout cas utilisée aussi bien entre eux que dans leurs rapports avec des Etats étrangers. Lorsqu'on objecte qu'un Etat ne peut absolument pas permettre à un autre Etat de juger sa cause, il convient de rappeler que le principe selon lequel personne ne doit être juge dans sa propre cause est appliqué dans tous les pays civilisés, sans que les intérêts des particuliers en aient souffert. Le même principe doit

** ,, Surely, the facts we hâve adduced confirm the truth of Jefferson's assertion that ,,War is an instrument entirely inefficient toward redressing wrongs — it multiplies, instead of indemnifying losses ". Ibid., p. 51.

»» Ibid., p. 54.

ÉTATS-UNIS

pouvoir être appliqué dans le domaine international. Il n'y a, en tout cas, aucune raison de croire que des décisions prises par exemple par des Russes ou des Suédois et concernant des différends entre les Etats- Unis et la France ne seront pas plus objectives que celles qui auraient été prises par les parties elles-mêmes. Dans beaucoup de cas, la décision juste serait de „ couper la poire en deux ". Comme un exemple hypothétique, Jay cite les problèmes concernant la navigation et qui provoquèrent la guerre entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne en 1812 : „ It is not probable that the umpires uninfluenced by passion or préjudice, would hâve sanctioned, without qualification, the claims of either party. Desirous of doing justice to each they would not unlikely hâve regarded the British claim as warranted by the maritime law of Europe, but as causing in its exercise injuries to the United States to which no European nation was exposed. They would therefore hâve endeavoured to compromise the conflicting claims by requiring Great Britain to abstain from impressing any seamen whatever from American vessels. On the other hand, as a compensation to Great Britain for relinquishing her right in defence to the security of American seamen, they might hâve called on the United States to pay to Great Britain such a sum as upon investigation might be deemed a full équivalent for the services of such of her sailors as might enter the American marine ".*"

Comme exemples concrets relativement récents de décisions d'arbitrage, Jay mentionne, en ce qui concerne les Etats-Unis, l'interprétation du traité de Gand de 1815 où le tsar russe joua le rôle d'arbitre, puis le différend avec le Canada relatif aux frontières soumis au roi des Pays-Bas, et le conflit avec le Mexique arbitré par le roi de Prusse."

Un traité d'arbitrage avec la France aurait d'ailleurs une influence positive encore plus impori^ante pour le maintien de la paix. Cela rendrait en effet d'autres puissances moins disposées à rechercher un conflit avec les Etats-Unis, la France étant éliminée comme alliée possible. Pour la Grande-Bretagne, l'exemple donné par la signature de ce traité se révélerait directement contagieux. Et cela donnerait sans aucun doute le

" Ibid., pp. 58—59.

« Ibid.

LE MOUVEMENT DE PAIX

signal d'une véritable course entre les autres Etats pour s'assurer des traités analogues.

D'une façon générale, une telle „ méthode de traités " avait l'avantage d'être fondée sur un sens objectif de la réalité tout en ayant un but de caractère idéal : „ It is a plan adapted to the existing state of civilized Society, and accomodated to the passions and préjudices by which that Society is influenced. It is, indeed, perfectly consistent with the precepts of Christianity, but it is also in accordance with the selfish dictâtes of wordly policy. It interfères with no military préparations, and it offends no préjudice of the most ultra advocate of peace principles ".^

§ 3. FRANCE

La Société des amis de la Morale Chrétienne En France, le mouvement pacifiste ne fut pas si fortement organisé qu'en Angleterre et aux Etats-Unis; il ne fut pas non plus guidé par une idéologie analogue à caractère relativement univoque. Mais, d'autre part, la France continua, à bien des points de vue, à être prépondérante dans les discussions relatives aux problèmes d'ordre plus général concernant l'internationalisme. A ces discussions participèrent les représentants de toutes les orientations idéologiques, en partant de penseurs réactionnaires comme de Maistre et Bonald pour aboutir — après avoir passé par l'opposition libérale avec des hommes politiques comme Benjamin Constant et Guizot — aux mouvements socialistes „utopiques " comme le saint-simonisme et le fouriérisme.

De cette façon, les débats qui devaient s'engager en France autour de ces problèmes reflétèrent dans une grande mesure la lutte politique et les objectifs des différents groupes de la société.

Encouragés par l'exemple des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, certains milieux français d'orientation religieuse — et qui comprenaient à la fois catholiques et protestants — s'étaient mis à l'œuvre en vue d'arriver à créer des ligues de paix. En 1820 fut nommé un „ comité provisoire " chargé d'en préparer l'organisation. Au cours de ses travaux,

" Ibid., p. 62.

FRANCE

le comité en arriva cependant à estimer qu'il ne serait ni utile, ni opportun de fonder une véritable ligue de paix. Elle serait en effet tournée en ridicule et deviendrait l'objet d'une antipathie qui dépasserait celle dont avaient été victimes des organisations analogues des pays anglo-saxons. On tomba donc d'accord pour donner à la nouvelle association le nom de „ La Société des amis de la morale Chrétienne et de la Paix ", nom qui indiquait clairement son programme : elle œuvrerait pour des réformes dans le même esprit que les sociétés bibliques, les associations pour l'humanisation des prisons, les sociétés de missions et autres, c'est-à-dire que son activité serait fondée sur une conception chrétienne, sans considération de dogmes. „ La paix sur la terre ", voilà donc tout naturellement ce qui serait l'idée directrice de son action.^

L'année suivante — le 20 décembre 1821 — l'association prit corps. A cette date, on avait abrégé le nom de l'association qui était devenu : „ La Société de la Morale Chrétienne ". Dans le „ Prospectus " distribué à l'avance, on soulignait que les contemporains avaient une bien trop grande confiance dans les sciences politiques qu'ils croyaient capables d'améliorer l'état de la société. Aucune science n'était, en fait, apte à créer l'esprit qui était la condition même d'une telle amélioration. Celle-ci ne pouvait avoir lieu que si la morale chrétienne redevenait une réalité vivante. L'article définissant les objectifs de l'association s'exprimait ainsi à ce sujet : „ Le but de la Société est d'exposer et de rappeler sans cesse à l'esprit des hommes les préceptes du christianisme dans toute leur pureté, de leur faire remarquer l'heureuse influence que ces préceptes exercent sur le bonheur du genre humain, et de contribuer ainsi à faire naître ou à ranimer de plus en plus des sentiments de charité et d'une commune bienveillance si propres à faire régner la paix sur la terre ".^

Comme président fut élu le duc de la Rochefoucauld- Liancourt, célèbre pour sa réplique historique à Louis XVI lors de l'annonce de la prise de la Bastille. „ La Société de la Morale Chrétienne " ne fut donc pas une ligue de paix dans le sens propre du terme. Elle se proposait en premier lieu de consacrer son activité à des questions telles que

» The Herald of Peace, 1820, pp. 372—373.

• Joxirnal de la Société de la Morale Chrétienne, 1822, p. 13.

LE MOUVEMENT DE PAIX

l'abolition de la peine de mort, la mise en œuvre de réformes dans les prisons, l'abolition de l'esclavage. Mais ses dirigeants se rendaient en même temps compte que le travail en faveur de la paix avait aussi sa place dans cette activité humanitaire. A la première réunion, le secrétaire, M. Wilm, précisa qu'une des tâches consistait à: : „ diminuer les causes de discorde intestine et de guerres étrangères en combattant les haines des partis et les préventions d'un patriotisme exagéré ou aveugle,,.^

Parmi les organisations étrangères apparentées avec lesquelles la société chercha à entrer en rapports se trouvaient aussi les ligues de paix. Mais „ La Société de la Morale Chrétienne " ne faisait pas directement de campagne de propagande pour la cause de la paix. A cet égard, il est significatif que parmi les six comités mentionnés en 1825, on ne trouve encore aucun comité particulier pour le travail en faveur de la paix. Lorsque la société condamnait la guerre, c'était par des formules et des tournures relativement vagues ; elle n'était d'ailleurs pas disposée à condamner toute forme de guerre.* Mais, d'autre part, eUe était intéressée à voir s'exprimer les différents points de vue relatifs au problème de la paix, et la revue de la société („ Journal de la Société de la Morale Chrétienne ") devait au cours des années publier plusieurs articles à ce sujet, ce qui témoigne bien de l'idée de tolérance sur laquelle elle se fondait.

Bien que „ La Société de la Morale Chrétienne " fût en principe apolitique, les milieux mêmes de cette société n'en furent pas moins influencés par les courants politiques de l'époque. A ses débuts, la société comptait, il est vrai, de grands noms garants d'une adhésion loyale à la dynastie régnante. (Parmi les souscripteurs aux œuvres de bienfai-

» Herald of Peace, 1822, p. 77.

♦ A une rétmion du Conseil d'Administration le 22 mai 1822, Joseph Pries avait prononcé un discours au cours duquel il recommanda à ,, la Société de la Morale Chrétienne " de travailler parallèlement avec les ligues de paix. Cela suscite les commentaires suivants de la part de la rédaction du ,, Journal de la Morale Chrétienne " : ,, Nous observerons seulement, relativement à ce qu'il peut y avoir d'absolu dans les principes des Sociétés de la Paix, que certaines pages des Ecritures autorisent à croire que la guerre est excusable dans quelques cas, mais en même temps exigent de ceux qui sont appelés, par les chefs des états, à y prendre part, des sentiments de douceur et d'humanité". Joiu-nal de la Société de la Morale Chrétienne, 1822, p. 132.

FRANCE

sance, on trouvait notamment le duc et la duchesse de Berry). La société n'eut aucune difficulté à obtenir l'autorisation nécessaire. Il était peutêtre un peu plus inquiétant pour les autorités de constater que parmi les membres figurait Philippe d'Orléans. Et comme participants actifs au travail de la société apparurent bientôt Benjamin Constant, François Guizot et Alexis Tocqueville, qui, chacun de sa façon, allaient ouvrir la voie à des idées nouvelles.^

A ce propos, il ne serait pas sans intérêt d'étudier de plus près la manière dont ces trois hommes envisageaient — ou allaient envisager — les principales questions internationales.

En ce qui concerne Benjamin Constant, nous avons déjà, dans le second volume de cet ouvrage, exposé ses considérations de principe sur le problème de la paix. Lors de ses rapports avec la „ Morale Chrétienne " durant les années 1820, il s'intéressait d'une façon toute particulière à l'aide aux Grecs. En 1823, la société avait ouvert une souscription „ en faveur des Grecs réfugiés en France ". Parmi les premiers souscripteurs se trouvait le duc Philippe d'Orléans. Guizot, lui, souHgnait dans un discours combien il était important de contribuer de cette façon à augmenter le crédit de la France en tant que facteur moral dans la vie de l'Europe.* En 1825, on procéda au renouvellement de ce „ Comité des Grecs " en lui confiant un mandat où il était dit qu' „ il s'occupera, selon ses moyens, de l'application des préceptes du christianisme aux institutions sociales de la Grèce ". Le conseil s'est peut-être rendu compte que ce Ubellé un peu vague du mandat pouvait être interprété comme un signe montrant que la société s'écartait maintenant de sa ligne d'action strictement apolitique. Pour parer à toute éventualité, il avait donc souUgné qu'en aucun cas, on ne mènerait campagne en faveur d'une aide militaire, ce qui n'empêcha pas que 1',, Appel aux nations Chrétiennes en faveur des grecs ", dont la rédaction avait été confiée à Benjamin Constant, n'eût un caractère nettement politique. Il y faisait remarquer que même si „ La Société de la Morale Chrétienne " était apolitique, ses membres ne pouvaient faire abstraction du fait que la Sainte-Alliance, par la passivité dont elle avait fait preuve en face des

* Voir Chaules H. Pgtjthas, Guizot pendant la Restauration, Paris 1923, pp. 342—349.

• Journal..., 1823, pp. 269—276.

LE MOUVEMENT DE PAIX

cruautés des Turcs, avait révélé son caractère fondamental générateur d'une inféconde politique de force. La lutte des Grecs pour leur indépendance devait infailliblement nous amener „ nous qui n'avons ni le droit ni le malheur de soumettre notre religion à des considérations politiques à lui apporter notre concours." Mais, même si on envisageait cette question du point de vue d'une politique de force, on s'apercevrait que la France avait tout avantage à miser sur l'indépendance de la Grèce. Les considérations de Constant à ce propos rappellent par bien des côtés celles de de Pradt. La Turquie n'est plus une alliée nécessaire pour tenir la Russie et l'Autriche en échec. La Turquie ne représente plus du tout un élément de puissance. Mais il n'est pas impossible qu'elle le redevienne, s'il apparaissait un souverain puissant capable de rendre efficaces le gouvernement de l'Etat et l'armée. Le danger pour l'Europe occidentale serait alors d'avoir miné sa force de résistance par une longue politique d'abandon. En cas d'agression, „les rois songeraient à se mettre en sûreté, les généraux à prolonger la défense, autant qu'il le faudrait pour l'honneur, les ministres à stipuler les intérêts matériels de la Cité, et surtout les leurs, les habitans à sauver leurs monumens, leurs banques, leurs magasins, et l'on capitulerait avec les Barbares, et les autorités bien disciplinées iraient les complimenter ". En face de cette putréfaction menaçante, le soulèvement des Grecs apparaît comme un élément purificateur : „ La Providence, qui ne veut pas que le christianisme succombe, a suscité un peuple qui a les deux qualités que l'Europe policée n'a plus, celle de croire et celle de mourir ". La France doit s'allier le plus rapidement possible à l'Angleterre pour soutenir la Grèce.'

La révolution de Juillet provoqua la joie des dirigeants de la Société, et, le 1^^ septembre, son comité exécutif fut reçu en audience par le roi Louis-Philippe. Ce fut d'ailleurs sous ce „ roi bourgeois " que François GuizoT (1787 — 1874) eut l'occasion d'appliquer ses idées sur la guerre et la paix en politique pratique.

La conception que Guizot se faisait des relations internationales fut nettement exprimée dans le discours qu 'il tint à la Chambre des Députés, le 20 septembre 1831. Il y reproche à l'opposition de soutenir sans

' L'appel a été publié dans Journal. .., 1826, pp. 4 — 14.

FRANCE

aucun esprit critique tout soulèvement ayant lieu en Europe. En Espagne, elle excitait les éléments révolutionnaires au lieu d'appuyer le gouvernement français dans ses efforts pour amener le gouvernement espagnol à adoucir son régime. En Italie, elle encourageait les milieux qui y attaquaient tous les gouvernements, politique qui ruinerait l'influence française. L'influence française en Italie était en effet due à ce que la France soutenait la Sardaigne et l'Etat pontifical. En Pologne, l'opposition avait soutenu les extrémistes et par ailleurs encouragé le peuple polonais à l'aide de belles paroles comme: „ La Pologne ne périra pas ". L'histoire nous apprend cependant que beaucoup de nations ont été rayées du nombre des Etats indépendants de manière tout à fait illégale.® Ceux qui assument la responsabilité de la politique étrangère d'un pays doivent en tout temps prendre en considération ce qui est possible. Reprocher à un homme d'Etat de manquer de courage, c'est montrer qu'on n'a pas le sens de la réalité.

Dans ses mémoires, Guizot fit par la suite un tour d'horizon de la politique étrangère dont il s'était fait l'avocat. Il y souligne comment lui et les autres „ doctrinaires " avaient réussi à maintenir la paix en se fondant sur les principes qu'il appelle le droit public européen. Ce droit a pour base quatre principes fondamentaux:

1) La paix est l'état normal des nations et des gouvernements La guerre est un fait exceptionnel et qui doit avoir un motif légitime.

2) Les Etats divers sont entièrement indépendants les uns des autres quant à leurs affaires intérieures ; chacun d'eux se constitue et se gouverne selon les principes et dans les formes qui lui conviennent.

3) Tant que les Etats vivent, leurs gouvernements sont tenus de ne rien faire qui puisse troubler mutuellement leur ordre intérieur.

4) Nul Etat n'a droit d'intervenir dare la situation et le gouvernement intérieur d'un autre Etat qu'autant que l'intérêt de sa propre sûreté lui rend cette intervention indispensable. *

Cette politique pacifique méthodique et suivie n'implique cependant pas pour Guizot ou pour ses partisans l'obligation de se conformer, en toutes circonstances, à un tel programme. Même une guerre offensive peut

* Discours prononcé par M. Guizot à la chambre des députés, 20 septembre

• Mémoires, Tome IV, p. 5.

LE MOUVEMENT DE PAIX

quelquefois être justifiée. Guizot cite à ce propos l'occupation de l'Algérie par Charles X qui avait été poursuivie et étendue sous la monarchie de Juillet. En revanche, il faut éviter les guerres susceptibles de menacer la sécurité de l'Europe. L'„ interdépendance „ des pays était devenue bien plus grande qu'à l'époque de Charles-Quint ou de Louis XIV. Guizot se rallie donc aux conceptions de Constant qui considérait les guerres de la Révolution et de Napoléon comme des phénomènes à caractère uniquement négatif.^"

L'œuvre du congrès de Vienne ne représentait pas non plus une garantie durable de paix, car eller était fondée sur la domination des grandes puissances et un ordre intérieur statique dans les différents Etats. Le grand mérite de la monarchie de JuUlet avait été d'assurer le maintien de la paix en même temps qu'elle supprimait les conditions autrefois si lourdes dont dépendait cette paix même. Aux bienfaits de la paix elle avait su joindre l'indépendance des peuples et l'expansion de la liberté. La politique étrangère modérée, mais ferme, du gouvernement avait un tel effet que même les chefs révolutionnaires de 1848 étaient obligés de la suivre.

L'opposition niait toutefois que Louis-Philippe et Guizot eussent trouvé une solution hamonieuse au problème de la paix et de la liberté. Elle soutenait que la politique de la monarchie de Juillet était dictée en fait par de mesquins intérêts de groupes qui se souciaient peu des mouvements d'indépendance dans les autres Etats et s'opposaient directement à l'expansion de la démocratie dans leur propre pays.

En ce qui concerne ce dernier point, Alexis de Tocqueville (1805 — 1859), troisième théoricien politique remarquable appartenant au milieu qui s'était formé autour de „ la Société de la Morale Chrétienne ", représentait un élément dynamique. Ses idées sur les problèmes de la guerre et de la paix telles qu'elles sont exprimées dans son ouvrage „ De la démocratie en Amérique " (1835) sont caractérisées par une conception de l'évolution de la société qui est plus exempte de préjugés que celle de Guizot. Contrairement à celui-ci, Tocqueville ne craignait nullement une expansion de la démocratie politique. Il soutenait en effet

1» Ibid., pp. 10—11.

" Ibid., Tome VIII, pp. 598—599.

FRANCE

qu'aucune forme de gouvernement n'est aussi conservatrice que la démocratie. L'aversion contre de profonds bouleversements de l'ordre existant détermine aussi l'attitude de la démocratie vis-à-vis de la guerre. Le nivellement des classes de la société et des nations y joue également un rôle de facteur positif. Il n'en est plus de même que pendant l'antiquité oii l'idée d'humanité ne s'appliquait qu'aux citoyens du pays lui-même, à l'exclusion des autres. ^^

Mais au sein d'une démocratie apparaissent aussi des tendances opposées : si ses aspirations, d'une façon générale, supposent la paix, les aspirations militaires, toutes particulières — le désir de gloire et d'avancement — continueront à tendre vers la guerre. ^^ Et une fois la démocratie engagée dans une guerre, les conséquences sociales de celle-ci seront encore plus fatales que sous les autres régimes. Elle tendra inéluctablement à devenir totale : „ Lorsque la guerre en se prolongeant, a enfin arraché tous les citoyens à leurs travaux paisibles, il arrive que les mêmes passions qui leur faisaient attacher tant de prix à la paix tournent vers les armes. La guerre, après avoir détruit toutes les industries, devient elle-même la grande et unique industrie, et c'est vers elle seule que se dirigent alors de toutes parts les ardents et ambitieux désirs que l'égalité a fait naître ".^*

Au point de vue politique, la guerre n'amènera pas toujours les peuples démocratiques à être soumis à un régime militaire. Mais, de toute façon, elle conférera au gouvernement civil un pouvoir et une influence accrus. Ainsi la guerre ne conduit pas au despotisme par l'emploi brutal de la violence, mais tout doucement par la force de l'habitude.15

La description que Tocqueville donne de ce phénomène rappelle étrangement ce que l'opposition en Angleterre faisait valoir à l 'encontre de William Pitt le jeune sous les guerres de la Révolution et de Napoléon : le danger ne résidait pas dans un despotisme manifeste, mais dans „ the spirit of despotism ".^^

" De la démocratie en Amérique, Ed. 1888, Tome II, pp. 280—281.

1» Ibid., Tome III, p. 448.

" Ibid., pp. 466—467.

» Ibid., p. 452.

" Histoire de l'Internationalisme, II, p. 422.

LE MOUVEMENT DE PAIX

Dans le Journal de la Société de la Morale Chrétienne, on peut, au cours des années 1830, observer une certaine ambivalence en ce qui concerne le problème de la paix: d'une part, une vive sympathie pour les tentatives de libération de certaines nations, d'autre part, une attitude prudente dictée par le désir de paix. Le même enthousiasme qui s'était manifesté pour les Grecs durant les années 1820 apparaît clairement à l'égard des Polonais après 1830. Leur défaite fut présentée non seulement comme un „ événement affligeant " pour les amis de la liberté et de l'humanité, mais aussi comme un sérieux avertissement aux peuples et aux souverains à qui une Pologne restaurée aurait pu servir de bouclier et de rempart contre la Russie.^'

Mais l'année suivante fut publié un article reflétant une tendance tout à fait différente. On y louait la Prusse pour son rôle important de médiateur : d'une part, cet Etat empêchait la France de commencer une guerre à cause de la Pologne, d'autre part, il évitait que la Russie ne se jetât sur la France. Ce jugement bienveillant porté sur le rôle de la Prusse contenait également un appel où la France était invitée à désarmer. Il était honteux que la France eût un soldat pour 77 habitants tandis que la Prusse, dont la situation était beaucoup plus exposée, se contentait tout comme l'Autriche d'un soldat pour 115 habitants. De plus, c'était sous-estimer sans raison ses propres forces que d'attacher tant d'importance à l'édification de forteresses en temps de paix.^^ Le même point de vue fut soutenu avec force plus tard lors des discussions au sujet de la fortification de Paris.^*

On peut aussi observer qu'autour de 1840, l'intérêt de la société pour la cause de la paix augmente d'une façon marquée, ce qui est dû en grande partie à des impulsions venues de l'extérieur. Une manifestation intéressante de la tradition des idées internationalistes de la grande révolution fut un legs de 1000 francs (en 1837) fait par l'abbé Grégoire, ancien évêque de Blois et membre de la Convention Nationale. ^° La somme devait servir à doter un concours, et le sujet proposé est indiqué dans ce passage de son testament :

" Journal. .., 1832, p. 101.

" Ibid., 1833, pp. 97 et 100.

1» Ibid., 1840, pp. 260—61.

"" Sur l'abbé Grégoire, voir Histoire de l'Internationalisme, II, pp. 382 — 385.

FRANCE

„ Des Sociétés respectables en Europe et en Amérique s'occupent du projet d'empêcher à jamais la guerre, et d'extirper ce fléau. A leurs vœux je joins les miens, quoi que l'espérance des succès n'égale pas l'étendue des désirs. Parmi les moyens préparatoires à la réussite, on pourrait avoir, ce me semble, un bon ouvrage sur le sujet suivant mis au concours :

,,Les militaires, assouplis par l'obéissance passive, par l'emploi de la force physique, ayant une tendance à négliger ou fouler aux pieds les devoirs de citoyens, quels seraient les moyens d'empêcher qu'ils ne les oublient, et de les porter à les accomplir? ".^^

Le concours fut commenté par Lazare Carnot le jeune dans la Société de la Morale Chrétiemie. Dans son exposé, il soutint que son père, le célèbre Carnot, avait été convaincu que la guerre défensive était la seule forme de guerre qui se laissât justifier. Il n'était pas non plus partisan de grandes armées permanentes en temps de paix. Puisque la France pouvait disposer de 300 000 soldats, le tiers suffisait pour les forces de paix, et les soldats devaient toujours être remplacés. Ce système formerait une sorte d'école militaire avec un an ou un an et demi de „ présence ". D'un point de vue purement militaire, une réduction du temps de service était également à recommander.^^

Réduction du service militaire, suppression du système du tirage au sort et du remplacement, voilà où était la solution; pour obtenir une plus grande efficacité, on pourrait peut-être transférer dans les écoles quelques cours d'exercices militaires préparatoires. A l'occasion de ces considérations militaires d'ordre technique, Carnot fait quelques réflexions optimistes sur les possibilités d'une paix durable: „ La paix doit être le résultat du triple progrès qui s'accomplit dans les mœurs, dans les intelligences et dans la législation ; dans les mœurs, où chaque jour s'éteignent les haines nationales ; dans les intelligences qui chaque jour compreiment mieux que la science et l'industrie vivent de relations amicales et que les intérêts des peuples sont intimement solidaires ; dans la législation où sous le double rapport du droit international et des constitutions intérieures, se développe invinciblement l'élément démo-

" Journal. .., 1837, pp. 2—4.

" Ibid., 1838, pp. 75—110.

LE MOUVEMENT DE PAIX

cratique ". Le patriotisme n'est pas un obstacle à cette évolution. Bien au contraire : „ Le patriotisme, c'est l'anneau qui relie la famille à l'humanité car la patrie est la mère de toutes les familles, comme Dieu est le père de toutes les nations. "'^^

D'autre part, la Société se rendait compte combien la notion d'„ honneur national " pouvait être dangereuse pour la paix, pour la liberté et la prospérité des nations. Lamartine le souligna dans un discours prononcé à l'occasion du transfert des cendres de Napoléon en France. Le désir de „ gloire " qui animait la politique coloniale française fut également l'objet d'une sévère réprobation. Tout d'abord, la guerre d'Algérie était à la fois injuste, coûteuse et inutile.^* A la réunion du 11 janvier 1841 participa un délégué de la ligue pacifiste anglaise, M. Rigaud, descendant d'une famille de huguenots français. Il annonça que la ligue pacifiste anglaise avait donné un montant de 1250 francs destiné à un prix qui serait décerné pour le sujet suivant : „ Traité sur les moyens d'avancer et d'obtenir le bienfait d'une paix universelle et permanente ". Le président en fonction — Villenave — exprima la gratitude de la Société pour cette offre qui était un honneur pour elle. Il souligna l'étroit apparentement des deux sociétés: „ La Société des Amis de la Paix est donc une Société chrétienne, et la Société de la Morale Chrétienne est pareillement une Société des amis de la Paix ". Villenave profita de l'occasion pour recommander une entente francobritannique, ce qui revenait à réprouver d'une manière manifeste une politique française activiste dans la question d'Orient.^^

Pour juger les mémoires qui seraient éventuellement reçus à l'occasion du concours, on nomma un „ Comité de la Paix ". Parmi les membres figuraient le duc de la Rochefoucauld-Liancourt jeune, Villenave, Lamartine, Carnot, Charles Coquerel et Rigaud en qualité de représentant de la ligue pacifiste anglaise. Le règlement adopté par le comité était essentiellement inspiré par les idées de progrès chères au 18^ siècle : une idée qui annonçait une morale plus élevée que celle

« Ibid., pp. 104—105.

" Ibid., 1845, pp. 275—277.

** Dans un commentaire ultérieur on trouve notamment la formule suivante: ,, Lorsque le Ministère du F"^ mars poussait à la guerre sans la faire, et conservait la paix sans la vouloir ". Journal. .., 1841, p. 142.

FRANCE

en cours ne manquerait pas de triompher à la longue. A cette catégorie d'idées appartenait l'idée de la paix qui pouvait toujours être caractérisée comme le „ rêve des hommes de bien ". L'intention du comité était de participer activement à faire connaître le caractère inutile et destructif de la guerre, de concert avec les ligues de paix en Angleterre, en Suisse et aux Etats-Unis.^

En 1842, on proposa deux sujets de concours. L'un — sur les devoirs civiques des militaires — fut traité dans deux Mémoires, tous deux couronnés. L'auteur de l'un était Constantin Pecqueur, l'autre mémoire avait pour auteur P. Bazan (de la Manche). Ils se partagèrent aussi le prix réservé à l'autre sujet — „ sur la paix étemelle ".

En amionçant le sujet du concours de l'année précédente, M. Rigaud avait précisé que les pacifistes anglais avaient confié à une société française le soin d'organiser ce concours parce qu'elles plaçaient les plus grands espoirs dans les dons logiques des Français quand il s'agissait d'argumenter en faveur de la cause de la paix.

Pour pouvoir donner une appréciation d'ensemble des réponses couronnées, il est nécessaire d'étudier de plus près les différents courants au sein de l'idéologie pacifiste française qui s'était développée depuis les années 1820, en dehors des milieux qui s'étaient créés autour de La Société de la Morale Chrétienne.

Saint- Simonisme. — Fouriérisme

Saint-Simon (1760 — ■1825) joua un rôle de premier plan dans le développement des idées internationalistes en France. Nous avons déjà étudié les projets qu'il présenta dans son ouvrage „ De la réorganisation de la Société Européenne " paru en 1814 et avons vu qu'ils avaient leur origine dans sa tentative de créer une nouvelle synthèse comme norme de la vie sociale. 2'

La solution des problèmes de l'époque ne devait pas être recherchée dans un retour aux idéaux éthiques et religieux des temps anciens, „ mais dans l'introduction d'une nouvelle norme organique à caractère obligatoire ". Cette nouvelle norme était inspirée par l'idée de „ la Fra-

» Journal..., 1841, pp. 204—206.

*' Histoire de l'Internationalisme, II, pp. 462 — 466.

LE MOUVEMENT DE PAIX

ternité humaine " ; sur le plan politique, eller donna une impulsion à l'introduction de constructions libres.

Auguste Comte (1798 — 1857) fut d'abord un élève de Saint-Simon, mais se libéra relativement tôt de l'influence du maître. Sa philosophie sociale se présente en quelque sorte comme une synthèse des idées de Saint-Simon et de Condorcet. Le progrès était une idée centrale de cette philosophie, mais elle était guidée par le principe de l'Ordre qui devait aussi conduire à l'unité morale et religieuse de l'humanité.^ Dans cette conception unitaire, l'idée de la paix avait tout naturellement sa place, et Comte analyse les possibilités de sa réalisation en se fondant sur sa doctrine des trois états dans l'évolution de l'humanité : à l'état théologique correspond l'état militaire, c'est-à-dire que la régularité et la discipline sont nécessaires à l'organisation politique. A cet état, seule la force extérieure pouvait assurer le maintien de la société qui ne pouvait grandir que par la guerre. La guerre entraînait nécessairement l'esclavage — qui devait permettre aux guerriers de disposer librement de leur force physique. A l'état suivant — l'état métaphysique — où. les juristes dirigent la société, l'organisation militaire défensive se substitue à l'organisation offensive. En même temps ont lieu l'apparition et le développement de la classe moyenne. Le troisième état — l'état positif — voit la domination des classes industrielles ; les questions politiques y cèdent le pas aux questions sociales. A cet état, la guerre entre les nations disparaît pour laisser place à des divergences au sein de la société; celles-ci sont cependant peu à peu éliminées grâce à la norme positive oii les devoirs priment les droits. ^^ Comte estimait que l'humanité était maintenant parvenue au troisième état, et que la guerre serait bientôt une notion périmée. Mais il fallait se rendre compte qu'il y aurait encore danger de rechute : „ Le repos fondamental du monde sera enfin assuré, quoique l'harmonie européenne doive fréquemment sembler compromise, en conséquence du défaut provisoire de toute organisation systématique des relations internationales ".^^ Le régime napoléonien représentait une telle rechute dans „ un état préindustriel " Ce déploiement sans frein de force militaire avait ses causes profondes dans le fait que les chefs

»8 Ragnvald Moe, Le Prix Nobel de la paix, Oslo, 1932, p. 222. " Haeald Hôffding, Filosofiens historié, II, pp. 319 — 320. *" Cours de philosophie positive, Paris 1869, IV, p. 505.

FRANCE

de la Révolution française n'avaient pas de doctrine politique bien fondée qui pût vraiment s'imposer :

„ Il faut y voir aussi, en sens inverse, l'immédiate condamnation philosophique de la déplorable aberration qui, d'après l'absence actuelle de toute véritable doctrine politique, a depuis entraîné souvent l'école révolutionnaire, malgré d'insuffisantes intentions, progressives dans le seul intérêt de ses passions fugitives, à préconiser et même à solliciter l'état de guerre, qui constitue cependant l'unique chance sérieuse, quoique éphémère, qui pût rester désormais aux tendances rétrogrades ".^^

Le fondement d'une vie harmonieuse entre individus et nations sera posé au fur et à mesure que la philosophie positive s'imposera comme norme obligatoire et engagera la „ sociabilité " des hommes. L'erreur de la doctrine chrétienne, c'est qu'elle „ détourne vers Dieu un amour dont l'humanité est dès lors privée, et, en même temps, elle fixe trop la pensée des hommes sur l'idée du salut individuel ".^^ L'esprit positif transformera également les conditions des différents Etats. Les Etats sont en effet devenus trop grands. La patrie — lien organique entre la famille et l'humanité — n'a plus une force d'appel moral suffisante. Les Etats de l'avenir (Comte les appelle toujours républiques) auront des territoires beaucoup plus limités. Comte voit dans la libération des colonies de l'Amérique un présage très clair de cette évolution.^ Celle-ci amènera même des Etats nationaux européens, riches en traditions, à se diviser: l'Irlande se séparera de la Grande-Bretagne, l'Ecosse et le Pays de Galles ne feront plus partie de l'Angleterre. „ Alors le sentiment national devient un véritable intermédiaire entre l'affection domestique et l'amour universel ".** Les unités familiales des différentes „sociocraties " seraient liées entre elles grâce à une idéologie commune — la foi dans „ Le Grand-Etre " : „ Dans chaque sociocratie, les familles sont directement subordonnées au Grand-Etre par la religion, et la Patrie ne se fait assez sentir que d'après la coopération pratique ".^ Comte

=»i Ibid., VI, pp. 320—321.

** J. DE RoMANET, La Communauté terrestre et la marche vers l'unité selon Auguste Comte, dans les ,, Cahiers du Monde Nouveau ", 1946, p. 1040. ** Catéchisme positiviste, deuxième édition, Paris 1874, p. 301. " Ibid., p. 302.

** Appel aiix Conservateurs, Paris 1853, pp. 52 — 53.

LE MOUVEMENT DE PAIX

était d'ailleurs certain que „ la Patrie " ne manquerait pas d'être transformée en „ Matrie " par suite du „ civisme féminin ".^*

Comte opère en tout avec 60 républiques au sein de ce qu'il appelle „ la grande République occidentale ". Celles-ci devaient — tout comme les unités familiales — être liées ensemble grâce à une idéologie commune, se traduisant par un enseignement uniforme, des us et coutumes uniformes, des jours de fête et des souvenirs communs. „ En un mot, leur union sera religieuse, et non politique ". Les divergences qui pourraient éventuellement surgir — soit entre les républiques, soit (ce qui semblerait plus probable) entre les classes industrielles, seraient aplanies grâce à l'intervention du Grand-Prêtre de l'Humanité qui, encore plus que le pape au Moyen Age, deviendrait le chef du monde occidental. Cette confiance illimitée en une nouvelle autorité spirituelle amena Comte à ne pas trop se préoccuper de garanties juridiques et encore moins de garanties militaires pour la nouvelle collectivité, même s'il suggère, il est vrai, la possibilité d'une „ marine internationale ".^'

Comte estimait par ailleurs que la nouvelle doctrine politique devait être solidement fondée avant qu'on ne passe aux travaux d'organisation. Il n'était donc pas aussi intéressé par des projets d'alliances actuels que Saint-Simon et ceux de ses partisans qui formaient la véritable secte saint-simonienne. Celle-ci eut à partir de 1831 sa propre revue „ Le Globe", fondée en 1827 par Pierre Leroux (1797 — 1871). Dans un article daté de 1827, ce dernier avait analysé le problème de la paix d'un point de vue philosophique.^^ Si la réalisation de l'idée d'une paix durable semblait si utopique, c'était parce qu' elle avait été lancée — comme tant d'autres — par des penseurs dont les idées dépassaient leur siècle. Chez ces penseurs, la qualité dominante était „ l'intuition" — ils n'appartenaient pas forcément à ceux qu'on nomme volontiers „ les esprits les plus remarquables ". Selon Leroux, Thomas More, Fénelon, Saint-Pierre sont des exemples de ces „ idéologues de paix ". Il leur oppose Machiavel, Francis Bacon, Bodin et Hobbes — tous, sans aucun doute, penseurs plus remarquables, mais dont la doctrine portant sur

" Ibid.

" Catéchieme positiviste, pp. 318 — 320.

^^ Philosophie de l'histoire de l'union européenne, Le Globe, 24 novembre

FRANCE

la nécessité de la violence pure et simple a une valeur extrêmement temporaire. Tout semble indiquer que les sociétés civilisées se trouvent dans une fiévreuse période de transition, et que les prédictions des „ utopistes " se confirmeront, lorsque les sociétés retrouveront, sous une nouvelle forme, leur tranquillité — même s'il est vrai que cette évolution ne s'achèvera pas en un temps relativement bref: „ Mais rien ne se fait que graduellement et à force de siècles; il faut être sorti de ces âges de transition où la société ressemble à l'insecte qui se métamorphose ; il ne rampe déjà plus sur terre, mais il n'a pas encore d'ailes pour s'élever ". L'étroit contact existant entre les différents individus et l'humanité garantissait, selon Leroux, une évolution dans le sens d'une paix durable: „ L'humanité, donc, est un être idéal composé d'une multitude d'êtres réels qui sont eux-mêmes l'humanité en germe, l'humanité à l'état virtuel. Et réciproquement l'homme est un être réel dans lequel vit, à l'état virtuel, l'être idéal, appelé l'humanité ".^^ Ces rapports seraient renforcés et stimulés par la nouvelle doctrine de la „ solidarité ", capable de créer la synthèse de l'amour d'autrui et de l'ego ïsme que le christianisme n'avait pas réussi à réaliser à l'aide de son message de „ charité". Ainsi, on enlèverait aux institutions sociales ce caractère oppressif qu'elles ont encore : au sein de la famille, l'autorité du père sur les enfants ; en ce qui concerne le droit de propriété, le pouvoir des riches sur les pauvres, et, dans la patrie, le désir de domination par rapport aux autres Etats.*" L'évolution dans le sens d'une paix durable se ferait par une libération du commerce et une décentralisation des grands Etats (donc la même idée que celle lancée par Comte) : „ Si la liberté du commerce doit s'établir dans toute l'Europe, les grandes nations n'auront, sous le rapport de richesses, aucun avantage sur les petites. L'économie politique se prépare une monarchie universelle plus durable que celle que Charles- Quint et Napoléon voulurent inutilement fonder sur la violence. Décentraliser les empires, établir dans chaque province, dans chaque ville, une activité propre, et en même temps faire tomber les barrières qui séparent les nations, voilà à quoi tendent la liberté, la science et l'industrie, en sorte que si leur triomphe

^* De l'humanité, Paris 1840, I, p. 197 et suivantes.

** Loms Reynaud, Etudes sur les réformateurs ou socialistes modernes, Paris 1843, II, pp. 292—293.

LE MOUVEMENT DE PAIX

était complet, on pourrait dire de la société des hommes ce que Pascal disait de l'Univers: centre partout, circonférence nulle part ".*i

Leroux adopta toujours une attitude indépendante vis-à-vis de la doctrine saint-simonienne et après qu'Enfantin fut devenu le chef de l'école, U rompit avec le mouvement. Lorsque Le Globe, en 1831, devint la revue du saint-simonisme, Michel Chevalier (1806 — 1879) en assuma la rédaction. Après la Révolution de juillet, le mouvement saint-simonien prit un caractère militant très marqué. Il condamnait sévèrement la passivité du gouvernement en matière de politique étrangère, et nombreux étaient ceux qui soutenaient que la France se devait d'intervenir en faveur de la liberté des autres peuples. Car l'histoire de l'humanité — il en était ainsi — était l'histoire de l'intervention continuelle des nations avancées dans les affaires des peuples arriérés. Dans l'antiquité, Rome avait joué ce rôle prépondérant qui était ensuite passé à la France, laquelle, sous Charlemagne, avait créé une nouvelle Europe et, sous Napoléon, liquidé une Europe qui s'était survécu. Maintenant le temps était arrivé où la France devait se placer à la tête de ceux qui luttaient pour la libération des peuples et proclamer „ l'association universelle ".^^

En termes violents, on accuse le gouvernement d'avoir trahi la cause de l'Italie, de la Pologne et de la Belgique — ce pays voisin et ami qui n'aspirait qu'à se jeter dans les bras de la France.*'

Cependant, dans Le Globe, on trouve également des exposés qui attachent plus d'importance aux idéaux pacifistes de Saint-Simon et qui font observer que toute guerre, de nos jours, est nécessairement une guerre intestine. Certains vont même jusqu'à tirer des conclusions extrêmes et recommandent à la France de montrer la voie aux autres peuples en étant la première à désarmer.**

Quant à Michel Chevalier lui-même, il s'associait entièrement aux critiques adressées au gouvernement dont la politique de paix n'avait pour seul objectif que le maintien du statu quo. Il mettait d'autre part fortement en garde contre une politique étrangère agressive fondée

" Œuvres complètes. Paris 1851, I, p. 305.

" „ Prédicateur " Barrant dans Le Globe, 31 janvier 1831.

*» „ Prédicateur " Lavirent dans Le Globe, 28 mars 1831.

*« Le Globe, 10 avril 1831 et 10 janvier 1832.

sur des considérations idéologiques. De cette façon, on ne pourrait jamais assurer de paix durable — pas plus que d'autres idéologies intransigeantes ne pourraient le faire: „ L'état normal que concevait la catholicité avait pour condition l'anéantissement des hérétiques et l'extermination des infidèles. Napoléon ajournait la pacification du monde jusqu'à la ruine de l'Angleterre. Aujourd'hui, suivant les légitimistes, pour rétablir l'harmonie en Europe, il faudrait l'écrasement de l'hydre révolutionnaire et de la cupide Albion; au gré des républicains, c'est l'Autriche, la Prusse et la Russie que, dans le but d'assurer le bonheur du monde, il serait urgent de fouler aux pieds". Ce sont là des idées réactiormaires condamnées à l'échec. La France ne doit pas essayer d'imposer à d'autres pays des principes révolutionnaires; elle a souffert assez elle-même pendant la grande révolution. „La France a bu le calice révolutionnaire, elle l'a avalé d'un trait; la France est montée sur la croix; la France a été le Christ des nations. Le génie des révolutions n'a plus à visiter les peuples ".*^

Chevalier constate avec joie le développement de l'industrie et des finances qui apporte un contrepoids aux idéologies agressives. Il regarde les crédits accordés par Rotschild au roi Léopold de Belgique comme une garantie beaucoup plus sûre de l'indépendance du pays et de la paix que les accords conclus dans le protocole de Londres.*^

Mais il estimait en même temps que la France devrait prendre certaines mesures pour garantir la cause du progrès en Europe. Tout comme Saint-Simon, il soutenait que la meilleure façon de le faire était de conclure une alliance avec l'Angleterre, Cette alliance était naturelle parce que ces deux pays étaient les plus avancés et les plus riches d'Europe. De plus, ils étaient voisins. A ce propos. Chevalier condamne la thèse diplomatique selon laquelle un Etat doit s'allier avec un autre Etat éloigné pour tenir l'Etat voisin en échec. Il serait par exemple absurde pour la France de s'allier avec une Russie arriérée au point de vue politique et social pour tenir l'Allemagne en échec. Au contraire, la France devrait veiller à ce que l'Allemagne participe à l'alliance avec l'Angleterre. Ces Etats formaient une trinité d'importance décisive :

Ibid., 10 janvier 1832.

Ibid.

l'Angleterre représentait les liens matériels entre les hommes, l'Allemagne les liens scientifiques ou rationnels, la France les liens moraux et religieux.*' A ceux qui objectaient que l'hégémonie maritime exercée par l'Angleterre était dictée par des considérations purement égoïstes. Chevalier répliquait que cela était dû à ce que l'Angleterre, jusqu'ici, avait été dominée par une aristocratie aux vues étroites; mais tout semble indiquer que l'influence de celle-ci tire à sa fin et qu'une nouvelle politique, aux vues plus larges, va maintenant être amorcée.*^ En ce qui concernait l'Allemagne, c'était à la Prusse que songeaient Chevalier et la plupart des autres saint-simoniens. Ils espéraient que la Prusse rassemblerait les autres Etats allemands en une unité organique, ce qui hâterait l'union de l'Europe. Ils ignoraient le militarisme et le désir d'expansion prussiens et furent désagréablement surpris quand Emst Moritz Arndt dans une brochure de l'époque exigea que la Prusse reprenne l'Alsace, Metz et Lille( !). Seul, le chef du mouvement — Enfantin — avait plus de confiance dans la collaboration avec l'Autriche.'*®

Analysant les rapports avec la Russie, Chevalier soutenait qu'une alliance entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne devrait canaliser le désir d'expansion russe, et non pas l'endiguer d'une façon absolue. Cela avait été un élément essentiel de la „ politique d'équilibre " des puissances occidentales durant les 50 dernières années. L'expérience historique montrait toutefois que l'équilibre européen ne pouvait être maintenu dans sa forme première: — dans les rapports entre Etats, le système représente „ une transaction entre les intérêts rétrogrades et les intérêts de l'avenir ".^°.

La politique à l'égard de la Russie devrait maintenant consister à accepter l'expansion russe en Orient, à condition que la Russie renonce à sa domination en Pologne. Un tel arrangement assurerait la paix et favoriserait le développement de la civilisation: „ Dans l'intérêt de tous, mieux vaut cent fois l'aigle russe à Stamboul qu'à Varsovie; à

" Le Globe, 3 juin 183L " Ibid., 18 juin 183L

*' J. L. PuECH, La tradition socialiste en France et la Société des Nations, Paris 1921, p. 62.

s» Le Globe, 18 juin 1831.

Varsovie, il est oppressif, il est rétrograde; aux Dardanelles, en place du croissant, il est civilisateur ".^^

De toute façon, les dirigeants de la politique française doivent toujours pouvoir présenter une alternative positive pour la solution des grandes questions donnant matière à conflit dans la politique internationale. Chevalier voyait donc d'un très mauvais œil la politique téméraire menée dans la question d'Orient en 1840, et il considérait la fortification de Paris comme une mesure négative et inutile ; une ville millionnaire ne pouvait pas être transformée en forteresse. Si la France souhaitait accroître son influence en Europe, elle pouvait le faire d'une manière beaucoup plus efficace en investissant dans des entreprises qui, tant au point de vue économique qu'au point de vue moral, étaient conformes à l'esprit de progrès, par exemple dans la colonisation. Un autre partisan du saint-simonisme — Gustave d'EiCHTAL — faisait observer à ce propos qu'il serait possible de résoudre la „ crise orientale " en faisant de la S3a-ie un Protectorat européen.^^ Les saint-simoniens plaçaient à ce sujet de grands espoirs dans l'expansion de l'industrie et des finances ainsi que dans le développement des nouveaux moyens de transport. La mission civilisatrice, assumée autrefois par les Etats avancés au moyen de la force militaire, devait maintenant être exécutée à l'aide d'efforts dans le domaine industriel. Dans l'avenir, on verrait des soldats franchir les Pyrénées, non pour assiéger Saragosse, mais pour bâtir une ligne de chemin de fer de Cadix à Saint-Pétersbourg.

Les saint-simoniens projetèrent eux-mêmes une activité intense et très étendue dans la région méditerranéenne. Enfantin fit un voyage en Egypte pour préparer la réalisation de son projet de canal à travers l'isthme de Suez, et devint plus tard membre d'une commission pour la colonisation de l'Algérie.

Les saint-simoniens étaient, d'une façon générale, fermement convaincus que leur mouvement représenterait un facteur décisif dans la nouvelle „ plénitude des temps " à laquelle on était maintenant arrivé. Ils représentaient provisoirement un petit groupe, mais cela n'avait pas d'importance, c'était en effet aussi le cas des premiers chrétiens. Le saint-simonisme grandirait d'ailleurs plus vite et s'étendrait plus loin

" Ibid., 4 juin 1831.

" De l'unité européenne, Paris 1840.

LE MOUVEMENT DE PAIX

que le christianisme, car il ne réprimait pas les passions humaines, mais les utilisait au profit d'une fraternité universelle.

Les idées de Charles Fourier (1772 — 1837) sont à l'origine d'un autre mouvement de l'idéologie pacifiste française. Dans un article publié en 1803 et intitulé „ Triumvirat continental et paix perpétuelle sous trente ans ", il avait soutenu que les grandes guerres de l'époque aboutiraient à l'avènement d'un royaume universel. Après une lutte finale entre la France et la Russie, le vainqueur serait à même de dominer sans difficulté l'Angleterre et d'être en conséquence le maître du monde. Plus tard, il devait également soutenir à ce sujet la nécessité d'un fort pouvoir central, point de vue qu'il maintint aussi après avoir lancé sa théorie sur les phalanstères qui, nécessairement, conféreraient aussi à une organisation internationale un caractère foncièrement décentralisé. Il parlait à ce propos d'un „ maître du monde " — un „ omniarque " qui, assisté d'un „ congrès d'unité sphérique", siégerait à Constantinople.^^

Le principal disciple de Fourier, Victor Considérant (1808 — 1893), traita le problème d'un point de vue plus actuel. Dans une publication en date de 1840, „ De la politique générale et du rôle de la France en Europe ", il souligna la manière dont la Russie et l'Angleterre poursuivent une politique bien précise en Europe : la Russie vise à soumettre des territoires étrangers à sa domination, l'Angleterre à les exploiter. Quant à la politique pacifique de la France sous la monarchie de Juillet, Considérant l'approuvait au fond, mais critiquait son caractère trop passif. Une idée directrice avait fait défaut à la politique étrangère. Si la France consacrait ses efforts à une union de l'Europe, elle aurait de nouveau un objetif capable de l'inspirer. Sur ce point. Considérant est donc d'accord avec les saint-simoniens, mais, par ailleurs, il ne les suit pas dans leurs considérations politiques. Tout d'abord, il se montre sceptique en ce qui concerne une alliance avec l'Angleterre. Tant que les puissances continentales ne seraient pas unies, il fallait s'attendre à ce que l'Angleterre ne veuille pas se lier à un règlement durable. Nombreux étaient ceux qui soulignaient la ressemblance entre les régimes parlementaires en France et en Angleterre, mais cette ressemblance n'était qu'apparente. En fait, la France était le plus démocratique des pays

" tER Meulen, II, 1, p. 215.

civilisés d'Europe, l'Angleterre, en revanche, était le plus aristocratique, voire le plus féodal. Au lieu de s'allier avec l'Angleterre, la France devrait commencer à collaborer avec l'Allemagne et l'Autriche, A cause de cette collaboration. Considérant ne pouvait approuver la générosité des saint-simoniens à l'égard de la Russie. Les Dardanelles aux mains des Russes signifieraient notamment un contrôle russe de l'embouchure du Danube, ce qui, à son tour, accroîtrait l'influence de la Russie sur l'Autriche et l'Allemagne. La véritable solution des problèmes inhérents à ces régions consisterait en une internationalisation de Constantinople. Un tel règlement neutraliserait à la fois les aspirations russes vers le Bosphore et les aspirations anglaises vers Suez.

L'un des deux lauréats du concours organisé en 1842 par la Société de la Morale Chrétienne, Constantin Pecqueur (1801 — 1887), avait d'abord été influencé par le saint-simonisme, puis par le fouriérisme. En 1839, il avait, dans son livre „ Economie sociale", analysé d'un point de vue économique les chances d'une communauté des peuples. Dans son mémoire couronné, il insiste — conformément au sujet du concours — davantage sur les facteurs moraux. Dans son argumentation contre la guerre, Pecqueur souligne cependant combien est impossible un point de vue purement pacifiste: „ Il ne s'agit pas, il ne s'agira jamais de régler la société sur l'hypothèse absolue qu'il n'y aurait plus de guerre ou de violence; il s'agit d'organiser une justice internationale qui force les injustes, les individus, corps ou nations, à respecter les lois de la raison, de la morale, de l'équité ".^

Mais un règlement international suppose naturellement l'existence d'une volonté de paix qui gagne toujours en étendue de façon à devenir peu à peu une force. Car „ ce sont les hommes qui créent le milieu ; ce n'est pas le miUeu qui crée les hommes. Ce sont les mœurs qui font les lois ; non les lois qui font les mœurs ".^^ On ne doit pas se laisser abattre par toutes les violences dont l'histoire nous fournit des exemples, car „ l'histoire raconte le passé; elle ne peut enchaîner l'avenir".** Nombreux étaient les efforts entrepris pour assurer à l'idée de paix un

" De la Paix, de son principe et de sa réalisation Paris 1842, p. 32. »* Ibid., p. 157.

•• Ibid., p. 432.

terrain favorable à son épanouissement. Contrairement aux saint-simoniens et aux fouriéristes, Pecqueur place ses espoirs non pas dans quelque confession de foi nouvelle, mais dans une prédication chrétienne à teneur internationale plus marquée, teneur qui devrait également caractériser l'enseignement et la presse. Pecqueur fait aussi observer combien il serait bon d'avoir une orientation internationale plus large : „ Jusqu'ici les congrès scientifiques ont eu généralement le caractère local et national. Il importe avant tout d'en faire une institution cosmopolite, un lieu international, en subordonnant les congrès de province ou de nation aux congrès universels. Ils doivent être dans l'ordre de liberté, de tolérance, d'égalité et de progrès, ce que furent les conciles œcuméniques dans l'ordre d'immobilité, de contrainte et d'infaillibilité du moyen âge catholique "." Comme un exemple encourageant, il cite une conférence au sujet du Svalbard (Spitzberg) en 1838 où „ des savants danois, norvégiens et suédois, se trouvaient réunis à des Français pour l'exploration du Spitzberg et de la Laponie ".^^

En ce qui concerne les facteurs économiques, Pecqueur est d'accord pour déclarer que la libre concurrence en tant que principe favorise dans une certaine mesure la paix, mais la condition même d'une évolution favorable est malgré tout que l'activité économique soit soumise à une coordination internationale : „ Ainsi, la concurrence libre qui, relativement aux monopoles et aux entraves du passé, et dans certaines limites, est bonne en soi, a besoin d'une condition capitale pour passer de la théorie à la pratique utile, équitable et libérale. Cette condition, c'est l'existence préalable d'un pouvoir commun, d'un impôt, d'un budget communs, d'une prévoyance et d'une pondération communes, qui partent d'un centre souverain, d'une volonté bien renseignée, forte et juste ".^"

Dans son projet de paix constructif, Pecqueur prévoit la création d'un parlement, d'un tribunal et d'une force de police internationaux. Son idée d'exploiter en commun les ressources des différents pays et des colonies est particulièrement intéressante et sans aucun doute influencée par le saint-simonisme. Les travailleurs des différents pays doivent y participer avec leur potentiel de travail, et les capitalistes avec leurs

" Ibid., p. 173.

" Ibid., p. 179.

" Ibid., p. 205.

investissements. L'évolution en Algérie semble suivre cette voie ; le but doit toutefois être de ne laisser les colonies appartenir à aucun pays déterminé, mais de les faire ressortir à la communauté européenne : „ L'Europe collectivement serait leur mère-patrie ".'"

Ni par la profondeur de pensée, ni par le style, l'autre lauréat du concours, P. Bazan (de la Manche), ne peut se mesurer à Pecqueur. Il est vraiment étrange qu'il ait pu être distingué. Il ressasse de vieux raisonnements et opère avec des pensées qui ne sont ni neuves, ni originales. Il reprend par exemple l'idée d'un Napoléon instrument de la Providence chargé de faire régner la paix sur terre et loue les forces militaires françaises parce qu'elles ont apporté les bienfaits de la civilisation et du christianisme en Algérie.

On trouve, au fond, des idées plus constructives dans la publication du médecin P. R. Marchand intitulée „ Nouveau Traité de paix " qui parut à Paris la même année. Contrairement à Pecqueur et à Bazan, Marchand pose „ un remaniement de l'Europe " comme condition d'une organisation internationale. Ce „remaniement" serait d'ailleurs réalisé d'une façon pacifique et dans un esprit de conciliation. Il impliquerait notamment que la Pologne redevienne un royaume autonome et que l'Italie soit un Etat fédéral indépendant. (Dans cet ordre d'idées, il propose la création d'un Etat du Vatican particulier sur la rive droite du Tibre, car Rome doit naturellement devenir la capitale d'un futur Etat fédéral italien). Dans le domaine économique. Marchand mettait en garde contre une réalisation sommaire des principes du libre-échange. Il fallait toujours examiner la question d'un point de vue d'ensemble, car les conditions étaient très différentes d'un pays à l'autre. Par ailleurs. Marchand se prononçait d'une façon très nette en faveur de l'abolition des droits de douane dans le Sund (contre dédommagement du Danemark) et d'une collaboration européenne pour la construction de canaux à travers les isthmes de Suez et de Panama. Marchand se fait aussi l'avocat d'une collaboration dans le domaine de l'émigration. On devra s'accorder sur certains principes fondamentaux et, en premier lieu, sur la liberté de quitter un pays pour un autre. (L'auteur exclut ici la Russie, car jusqu'à nouvel ordre il faut y respecter le servage). En même temps,

•• Ibid., p. 238.

il faut cependant aussi élaborer un plan d'ensemble pour l'émigration, notamment vers les Etats-Unis, de façon à éviter que beaucoup d'émigrants ne „ trouvent la mort à la place de la richesse ".^^

En ce qui concerne les relations entre les pays. Marchand est très soucieux d'arriver à faire régner une „ coexistence pacifique ". A cet égard, il met en garde contre trop de propagande en faveur d'idées constitutionnelles déterminées, car cela peut représenter une menace contre la collaboration européenne. D'ailleurs, il peut être bon de ne pas être trop assuré que les idées qu'on nourrit personnellement sont les seules à être justes : „ La fortune est trompeuse, l'opinion changeante, la science de la politique est loin d'être fixée ".'^ A ce propos, l'auteur en vient à examiner la situation et la responsabilité de la presse : „ Le domaine de la presse ne sera point restreint, au contraire, mais elle devra répondre devant un tribunal européen de certains abus auxquels elle se serait abandonnée. "

1848, Année des révolutions

Si nous comparons les écrits pacifistes français aux publications anglo-saxonnes, les différences sautent aux yeux. Nous constatons d'abord qu'ils sont beaucoup moins influencés par des conceptions religieuses et à plus forte raison chrétiennes. Cela a pour conséquence — pourrait-on peut-être avancer — que le pacifisme absolu n'y apparaît pratiquement pas.

En ce qui concerne les considérations relatives à l'économie politique la plus apte à favoriser la cause de la paix, nous avons cité des exemples montrant que plusieurs auteurs étaient sceptiques quant à l'approbation inconditionnée des principes du libre -échange. En outre, en France l'élément socialiste, dû à l'influence du saint-simonisme et du fouriérisme, est beaucoup plus important dans l'idéologie pacifiste que ce n'est le cas en Angleterre et aux Etats-Unis. Une publication du capitaine Ferdinand Durand parue en 1841 et intitulée : „ Des tendances pacifiques de la société européenne " nous en fournit un exemple caractéristique. L'auteur y avait posé la régulation de la vie économique

•^ Nouveau traité de paix, p. 117.

" Ibid., p. 131.

comme une des conditions essentielles d'une paix durable : „ Nous voudrions que le gouvernement gouvernât réellement cette machine immense et donnât une tête à ces mille bras qui s'agitent, se heurtent et se blessent, faute d'un moteur qui régularise leurs mouvements ".*^ Un trait qui distingue aussi les écrits pacifistes français des publications anglo-saxonnes correspondantes, c'est la ferme conviction de la „ mission" de leur propre pays quand il s'agit d'établir un nouvel ordre international. Dans la publication de Durand mentionnée ci-dessus, l'auteur exprime cette pensée d'une façon particulièrement concise: Les peuples devaient se détacher de „ la rtationalité haineuse ", et se soumettre de plein gré à la suprématie de la France, afin de réussir à faire fonder une fédération pacifique : „ Avec la suprématie française, l'Europe formerait une pacifique fédération des peuples, oîi chacun d'eux, conservant son individualité, ne serait lié aux autres que par un échange continuel de sentiments moraux, de faits ou de découvertes scientifiques, et de produits industriels ".^

Cette idée d'une „ mission " de la France fut naturellement solidement étayée par la révolution de 1848. Dans la proclamation sur la Colonne de la Bastille, le 28 février, il était notamment dit : „ Le peuple de Paris a ouvert une ère nouvelle. La République française fait reprendre à notre patrie le cours glorieux de ses destinées. Elle lui rend l'initiative du progrès ; elle vient enfin au secours du temps et des idées qui préparent peu à peu les Etats-Unis de l'ancien continent ". C'est sans doute la première fois que l'idée des Etats-Unis d'Europe apparaît dans un document officiel.*^

La politique du gouvernement provisoire empêcha cependant que cette idée de la „ mission " de la république française ne se manifestât d'une manière aussi offensive que pendant la grande révolution. Les directives de la politique étrangère furent clairement indiquées par Lamartine dans son „ Manifeste à l'Europe " du 6 mars (publié plus tard sous le titre de „ Circulaire de Lamartine aux puissances étrangères ") où il affirmait que la France n'aurait recours qu'à des moyens paci-

" Des tendances pacifiques, deuxième édition, Paris 1844, p. 45. «« Ibid., p. 182.

" Paul Bastid, La révolution de 1848 et le droit international, Académie de droit international. Recueil des Cours, 1948, 1, p. 269.

fiques pour faire modifier les traités de 1815, en même temps qu'il soulignait que V idéologie de la république ne représentait pas non plus de danger de guerre. Sans doute cette idéologie encouragera-t-elle nécessairement les courants d'indépendance et de liberté dans les autres pays, mais la république „ ne fera point de propagande sourde ou incendiaire chez ses voisins. Elle sait qu'il n'y a de libertés durables que celles qui naissent d'elles-mêmes sur leur propre sol, — mais elle exercera par le spectacle d'ordre et de paix qu'elle espère donner au monde, le seul et honnête prosélytisme de l'estime et de la sympathie. "^^

Pour les amis du progrès, les soulèvements spontanés qui eurent lieu en Europe représentaient de nouvelles possibilités de réaliser une union européenne. Dans un article paru en mars 1848, le socialiste chrétien, H. Fegueray, souligne les tendances annonçant une Europe unie : „ L'Europe entière va donc se trouver unie, nous ne disons pas dans la république (peut-être cet avenir est-il encore éloigné)); mais du moins dans la liberté politique, dans le principe commun de la souveraineté nationale et dans le grand travail de fusion et de l'égalisation des classes diverses, qui, jusqu'ici, ont vécu à part comme si elles n'avaient pas le même Dieu et la même patrie "."^ D'une façon générale, Fegueray attache beaucoup d'importance à l'aspect social des efforts d'union. A cet égard, il est intéressant de noter qu'il ne propose pas seulement la suppression des frontières douanières, la coordination des transports, des relations postales et des systèmes monétaires, mais aussi la conclusion d'accords internationaux relatifs aux conditions de travail : „ Toutes les questions industrielles doivent également devenir des questions essentiellement fédérales. Qu'on le remarque bien : l'organisation du travail, ce redoutable problème qu'il faut résoudre, dépend en grande partie de là. Comment pourrait-on régler les conditions de travail dans un pays, si elles n'étaient pas également réglées dans les pays voisins? "^

Tout comme l'abbé Grégoire et d'autres auteurs l'avaient fait pendant la grande révolution, il y eut certaines personnes à essayer d'appliquer les idées internationalistes en politique pratique. Le 8 janvier 1849, un membre de l'assemblée nationale, Francisque Bouvet, (qui

" Circulaire de Lamartine —, Paris 1848, p. 7. *' Revue nationale, 23 mars 1848.

" Ibid.

avait d'ailleurs antérieurement publié une brochure sur le problème de la paix) remit au comité des affaires étrangères une proposition demandant que l'assemblée nationale adopte une déclaration en faveur d'un congrès européen pour réaliser le désarmement général et la juridiction arbitrale. Le comité des affaires étrangères n'était toutefois pas disposé à soumettre cette proposition à l'assemblée nationale.

En 1849, au fur et à mesure que le climat politique se faisait plus dur et plus rude et que les mouvements de libération sociale et nationale se retranchèrent sur la défensive, on se demande également si les mouvements nationaux pourront, au fond, favoriser la collaboration entre Etats et s'ils ne compliqueront pas au contraire encore davantage les problèmes internationaux. C'est là un point de vue soutenu par un ancien diplomate français, le baron Paul de Bourgoing, dans un ouvrage intitulé „ Les guerres d'idiome et de nationalité ", où il souligne que la communauté linguistique est une nouvelle et absurde cause de guerre: „ Il appartenait à l'année 1848 de voir surgir tout à coup entre les nations européennes une cause imprévue et bizarre de ruine, d'incendie et de carnage; de voir s'élever un sujet de querelle plus subtil que les dogmes religieux qui ont produit la guerre de trente ans, plus abstrait que les doctrines politiques qui ont lancé l'une contre l'autre, pendant vingttrois ans, les armées de la liberté et celle de la contre-révolution. Toutes les nations, en effet, qui se combattent en Danemark ou en Lombardie, au bord du Danube ou au pied de l'Etna, ne se sont guère avisées que, depuis dix ans à peu près, de regarder la différence du langage ou même ainsi que nous voyons en Sicile, la nuance entre deux patois, comme une cause légitime d'implacable inimitié ". (pp. 8 — 9)

Il fallait vraiment considérer comme un bonheur pour l'Europe que ces conflits n'aient pas encore suscité de divergences entre les grandes puissances, comme l'avaient fait la religion au 17^ siècle et les principes politiques pendant la grande révolution française. Sans doute la France est-elle intervenue dans l'Etat pontifical et la Russie en Hongrie, mais, dans les deux cas, ce fut sur invitation des chefs d'Etat respectifs et pour atteindre des objectifs limités. L'intervention russe en Hongrie est regrettable, mais l'auteur est certain du retrait des troupes russes, dès qu'elles auront rempli leur tâche, à savoir rétablir l'ordre et le calme. Un auteur polonais, Edmond Choiecki, soutient vis-à-vis de Bourgoing

que les mouvements de nationalités sont un élément organique de l'immense mouvement de libération qui déferle sur l'Europe. La France est appelée à prendre la tête de ce mouvement. Tout en déclarant son respect pour l'expérience de Bourgoing, Choiecki affirme qu'on remarque nettement qu'il est un diplomate de l'Ancien Régime. Il n'a pas compris les nouveaux objectifs de la politique française: „ La nationalité de la France, c'est en quelque sorte sa solidarité avec toutes les nationalités du monde " et „ si la Révolution française ne devient profondément nationale et par conséquent humanitaire, elle faillira également sur le terrain politique et social ".^^

Même en 1850, après que les soulèvements avaient été réprimés dans la plus grande partie de l'Europe, nous trouvons des appels demandant à la France d'intervenir pour soutenir la cause de la liberté. Ce fut notamment Victor Considérant qui se fit l'avocat de cette tendance. Il invitait la bourgeoisie française à se rallier à cette ligne d'action, elle devait elle-même être intéressée à participer de cette façon à la lutte contre les classes féodales dominantes. La politique de la France pourrait alors de nouveau bénéficier d'une inspiration féconde, au lieu d'être marquée par de mesquines et honteuses considérations de politique de force.'"

Enfin et surtout, une intervention française pourrait assurer les conditions d'une paix durable: „ Le but immédiat de la Démocratie, le fait magnifique qui jaillira du sein des peuples de l'ancien monde, sous l'inspiration du Socialisme, après le prochain ébranlement, c'est la constitution harmonique de l'Europe, l'Unité par la Liberté, la libre confédération de toutes les nationalités affranchies, petites ou grandes, et conséquemment l'inauguration de la Paix perpétuelle ".'^

•• La paix et la guerre — lettre à M. Paul de Bourgoing, Paris 1849, pp. 37 et 4L

'" A ce sujet, Considérant reproche à Lamartine aussi d'avoir voulu marchander avec les principes démocratiques. Alors qu'il était encore membre du gouvernement, il avait suggéré, dans une conversation avec Considérant, le plan suivant : la France recevrait la Savoie et Nice et offrirait en même temps la Lombardie au royaume de Sardaigne, tandis que la Vénétie serait rendue à l'Autriche. Considérant commente ainsi ce plan : ,, L'avenir brillait dans les dithyrambes du poète, le passé gouvernait les pensées et les tendances de l'homme politique ". Ainsi Lamartine s'assit entre deux chaises et disparut de la politique.

La dernière guerre et la paix définitive en Europe, Paris 1850, p. 4.

Page 1