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CHAPITRE XIV

CONCLUSION

Durant la dernière décennie précédant 1914, l'évolution aux Etats Unis suscita des espoirs particulièrement vifs au sein du mouvement pacifiste. Le fait que des personnalités politiques marquantes cherchassent à promouvoir à la fois l'idée panaméricaine et celle d'arbitrage était considéré comme un signe prometteur d'un changement de l'orientation politique fondamentale des Etats-Unis, bien que les forces qui s'y opposaient — impérialisme, isolationnisme et traditionalisme — y fussent assez puissantes. Comme nous l'avons déjà mentionné, les efforts poursuivis sous l'administration de Roosevelt en faveur de la question de l'arbitrage allaient paradoxalement de pair avec les tentatives d'expansion impériaKstes. Les tendances panaméricaines furent fortement encouragées par l'activité du ministre des Affaires Etrangères, Elihxj Root (1845 — 1937), qui était par ailleurs un grand impérialiste, tout comme Roosevelt. Ainsi, en sa qualité de ministre de la guerre de 1899 à 1905, il avait contribué à l'élaboration de la politique impérialiste pratiquée lors du règlement intervenu après la guerre contre l'Espagne (notamment l'annexion des Philippines) et, plus tard, lors de la pression exercée sur la Colombie. A l'occasion du conflit du Panama, sa démagogie l'amena même à soutenir que les habitants du Panama possédaient cette partie de la surface du monde (la région du Canal) au même titre que l'Etat de New York était propriétaire du canal d'Erie! En même

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temps, il s'attacha cependant avec grand succès à faire disparaître la méfiance croissante que les Etats de l'Amérique Latine nourrissaient à l'égard de la politique des Etats-Unis. Ainsi, ce fut sur l'initiative de Root que le troisième congrès panaméricain se tint à Rio en 1906 et, à l'occasion du congrès, il entreprit une „ tournée de good-will" en Uruguay, en Argentine, au Chili, au Pérou, au Panama et en Colombie. Les rapports avec ce dernier pays étaient naturellement les plus compliqués, mais ils furent enfin normalisés en 1909 après de longues négociations. Un autre pays qui présentait une série de problèmes ardus, notamment à cause de l'attitude agressive des capitalistes américains, c'était le Venezuela. Mais, vers la fin de sa carrière de ministre des Affaires Etrangères (il se retira en 1909), Root réussit à établir les bases du règlement qui intervint par la suite. En outre, il régularisa les relations avec Saint Domingue, et il contribua à résoudre les controverses entre les républiques de l'Amérique Centrale. Enfin, grâce à des négociations avec les autorités japonaises concernant le problème de l'immigration et à des pourparlers avec les autorités de Californie, Root réussit à atténuer la poUtique de discrimination que cet Etat avait commencé à pratiquer.

Pendant que Root assumait les fonctions de ministre des Affaires Etrangères, de nombreux traités établissant des conventions d'arbitrage furent signés avec des pays d'Europe et d'Amérique Latine ainsi qu'avec le Japon. Le gouvernement de Roosevelt ne parvint cependant pas à vaincre le besoin de s'affirmer que le sénat manifestait dans ces questions. Cela eut pour résultat que la valeur des traités d'arbitrage fut réduite du fait de la réserve essentielle que „le compromis à conclure dans chaque cas particulier, aurait le caractère d'un traité qui serait ratifié par le président avec l'avis et le consentement du Sénat".

Le successeur de Roosevelt à la présidence, William H. Taft (1857 — 1930), essaya de prendre de nouvelles initiatives dans le domaine de l'arbitrage.^ Dans un discours en 1910, il aUa jusqu'à dire que toutes les questions devaient pouvoir être soumises à l'arbitrage, et également celles qui avaient trait à l'honneur d'une nation. Le ministre des Affaires Etrangères britannique. Sir Edward Grey, donna son entière adhésion

^ Addresses on International Subjecta, Cambridge, Mass. 1916, p. 200.

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à la déclaration de Taft dans un discours à la Chambre des Communes en mars 1911, et des négociations eurent lieu à la fois avec la Grande- Bretagne et la France en vue de la conclusion d'un nouveau et plus vaste traité d'arbitrage. Ces négociations aboutirent cependant à une limitation assez marquée de l'idée originelle de Taft. Voici, dans ses grandes lignes, la teneur de cet accord:

1) Toutes les questions litigieuses qui ne pouvaient être résolues par voie diplomatique, devaient être soumises à l'arbitrage conformément à la convention de La Haye de 1907, si les questions étaient de nature juridique („ju8ticiable in their nature by reason of being susceptible of décision by the application of the principles of law and equity"). Dans chaque affaire, les parties élaboreraient d'avance un accord concernant la procédure à suivre, et le président américain devait, dans chaque cas, demander l'approbation du sénat.

2) Avant d'être soumises à l'arbitrage, les questions Litigieuses seraient présentées à un comité d'enquête commun, et cela se ferait pour toutes les questions litigieuses. Dans le comité siégeraient trois représentants de chaque pays.

3) Si les parties n'étaient pas d'accord sur le fait de savoir si les questions litigieuses pouvaient être soumises à l'arbitrage conformément à l'article 1, le comité d'enquête serait habilité à en décider. Mais, dans ce cas, cinq représentants devaient être d'accord, au cas où l'affaire devrait être soumise à l'arbitrage.

Malgré les réserves faites, l'accord représentait une importante étape vers l'arbitrage obligatoire. Mais, comme auparavant, l'affaire échoua par suite de l'opposition du sénat qui repoussa l'article 3 et fit encore d'autres réserves concernant l'accord en en excluant des questions comme l'immigration et les affaires ayant trait à la doctrine de Monroe. Selon Taft, tout ceci vidait à tel point l'accord de son contenu qu'il préféra renoncer à la proposition.

Dans ses efforts en faveur de l'arbitrage, Taft avait été soutenu par une des personnalités marquantes du parti démocratique, William J. Beyan (1860 — 1925). Il s'intéressait surtout à l'idée d'établir des comités internationaux d'enquête qui pourraient amener une période d'apaisement en cas de conflit et par leur activité mettre au jour les facteurs matériels généra<-eurs du litige et ainsi, éventuellement, affaiblir l'affirma-

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tion selon laquelle l'affaire engageait „rhonneur national". L'idée d'une période d'apaisement avait d'ailleurs été lancée par d'autres personnes, notamment, comme nous l'avons mentionné, par Alfred Nobel, mais il était très important qu'un homme politique aussi influent que Bryan la présentât à nouveau, et surtout à la conférence de l'Union interparlementaire à Londres en 1906, conférence qui, nous l'avons vu, étudia le projet d'un „traité modèle d'arbitrage" présenté par le compatriote de Bryan, Richard Bartholdt. L'assemblée approuva l'idée de Bryan, en déclarant toutefois qu'elle considérait le choix d'un tribunal d'arbitrage pour mener l'enquête comme une solution peu heureuse. Cette tâche devait être confiée à une „ Commission internationale d'enquête" indépendante. Après que Bryan fut devenu ministre des Affaires Etrangères en 1913, il commença à réaliser ses idées en faisant inclure une clause stipulant des commissions d'enquête dans des traités d'arbitrage conclus avec une série de pays. Dans ces cas, le Sénat ne se montra pas aussi intransigeant qu'auparavant. Et pourtant ce qu'on appelait „les traités pour l'avancement de la paix" de Bryan n'aboutirent pas à de grands résultats pratiques, en partie parce qu'ils furent seulement ratifiés après qu'eut éclaté la guerre mondiale et, en partie, parce qu'après la guerre non plus, on ne tomba pas d'accord sur la composition des commissions permanentes d'enquête. Au point de vue idéologique, ces accords furent cependant une source d'encouragement et d'inspiration parce qu'ils représentaient une nouvelle étape de l'évolution menant de la décision du congrès de La Haye permettant la désignation de commissions internationales d'enquête, en passant par la tentative de Taft visant à faire inclure cette clause dans les traités d'arbitrage obligatoire, jusqu' au projet de Bryan préconisant la création de commissions permanentes prêtes à se mettre immédiatement à l'œuvre dès que surgiraient des conflits. 2

Un autre fait qui contribua à créer aux Etats-Unis un climat d'optimisme autour de l'œuvre en faveur de la paix, c'était que les hommes politiques qui se faisaient les avocats de l'idée d'arbitrage se tenaient en contact étroit avec de nouvelles organisations qui, sur des bases

* Sur l'œuvre accomplie par Taft et Bryan en. faveur de l'arbitrage, voir Ragnvald Moe, op. cit., pp. 179 — 188.

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scientifiques, se proposaient les mêmes objectifs que l'American Society of International Law, fondée en 1906 par les milieux formés autour des conférences de „Lake Mohonk" et l'American Society for Judicial Settlement of International Disputes, créée en 1910. Et l'important appui financier dont bénéficia la mouvement pacifiste grâce aux donations d'Edwin Ginn et d'Andrew Carnegie contribua à convaincre l'opinion que les idées pacifistes commençaient à s'imposer réellement dans la jeune société américaine si riche en contrastes et en antagonismes.

Alors que le mouvement pacifiste aux Etats-Unis pouvait, en gros, consacrer son activité aux questions de principe — et notamment à celle de l'arbitrage — , le même mouvement en Europe devait de plus en plus se prononcer sur les grands conflits politiques de l'heure. Cela se manifesta nettement lors des congrès internationaux oîi on dut, sous la pression des événements, renoncer à l'ancien principe déclarant qu'on ne devait pas aborder les problèmes politiques. Après la guerre des Boers et la guerre russo -japonaise survinrent le conflit marocain, la guerre italo-turque et les guerres des Balkans, A cela il fallait ajouter l'oppression de groupes ethniques, notamment de Polonais et de Juifs en Russie et d'Arméniens en Turquie. Sans doute certains mettaient-ils en garde contre la discussion de questions de cette nature, — de nouveaux groupes ethniques pouvaient ainsi être mis à l'ordre du jour, et alors on ne savait pas où cela pourrait finir. A propos de la Crète, on souligna par exemple, en 1910, que si on appliquait avec trop d'intransigeance le principe des nationalités, cela pourrait aboutir à ce qu'on fasse valoir d'autres revendications vis-à-vis de la Turquie, ce qui, à son tour, pourrait déclencher une guerre. Lors de l'examen de ces questions, il fallait avant tout se rappeler qu'il n'y avait pas seulement des Etats nationaux mais des Etats mixtes.^

On devrait donc continuer à considérer ces questions comme étant de nature interne et, en partant de ce fait, mener chacun au sein de son pays, une lutte pour l'améhoration de cet état de choses. Dans certains cas, ces questions pouvaient en outre faire l'objet d'une initiative diplomatique, comme lorsqu'il s'agissait des Arméniens: par le

« Intervention d'Otto Umfrid au congrès de Stockholm en 1910, Compte rendu, p. 182.

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traité de Berlin en 1878, ceux-ci s'étaient vu garantir un statut international.*

Dans les congrès, la majorité trouvait cependant que c'était là une manière par trop facile de résoudre les problèmes, et elle adopta plusieurs résolutions condamnant l'oppression nationale, dont une relative à l'oppression de la Finlande par les Russes. Lors de la discussion soulevée à propos de cette question, on se déclara particulièrement déçu par le fait que cette oppression était pratiquée par un gouvernement russe constitutionnel . ^

Parmi les grands conflits politiques, la guerre italo-turque souleva des problèmes particulièrement difficiles parce qu'elle engendra certaines dissensions au sein du mouvement pacifiste, la majorité de l'Unione Lombarda soutenant l'attitude nationaliste de Moneta. Cette réaction causa la déception d'autres pays, et on ne manqua pas de la comparer à l'attitude ordinaire des pacifistes dans des cas analogues: celle des pacifistes américains (guerre contre l'Espagne), britanniques (guerre des Boers), français et allemands (conflit marocain), hongrois et autrichiens (annexion de la Bosnie et Herzégovine).^

Dans le rapport annuel présenté par Albert Gobât au congrès de Genève en 1912 (le congrès projeté à Rome en 1911 avait été annulé par suite de la guerre), la conduite de l'Italie faisait l'objet d'une condamnation fiévère. Même si l'action, dans une grande mesure, était le résultat de la politique de puissance menée par d'autres pays en Afrique du Nord et qui avait provoqué la crise marocaine, elle devait être condamnée comme étant un abus de force. En outre, la guerre avait été menée avec beaucoup de brutalité, sans déclaration de guerre préalable et avec recours à des avions de bombardement dont les bombes n'avaient pas épargné la population civile.'

Le conseil d'administration de l'Unione Lombarda protesta énergiquement contre le rapport de Gobât, et l'association ne se fit pas représenter au congrès de Genève. Elle approuvait entièrement le raisonne-

* Intervention de Ludwig Quidde, loc. cit., pp. 80 — 81. ^ Intervention de Théodore Ruyssens loc. cit., p. 152.

* Die Friedenswarte, 1911, pp. 280 — 281. Pour commentaires supplémentaires voir pp. 316—323 et 1912 pp. 56—57.

' Congrès universel de la paix à Genève 1912, Compte rendu, pp. 175 — 176.

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ment de Moneta déclarant que l'Italie avait été obligée d'intervenir avant qu'une autre puissance ne s'emparât de la Tripolitaine et se déclarait d'accord sur la définition que le premier ministre Giolitti avait donnée de la guerre quand il la caractérisait comme „une fatalité historique". A ceux qui faisaient remarquer que les pacifistes des autres pays avaient montré une attitude plus ferme dans des situations analogues, la lettre du conseil d'administration réservait ces considérations ironiques:,, Il est peut-être plus facile de se montrer pacifistes acharnés et intransigeants dans des pays comme l'Angleterre, qui a le plus grand empire colonial du monde, ou comme la France, qui grève son budget des plus lourdes dépenses militaires, ou comme l'Allemagne, dont le prestige et la force tranquille ne font que s'accroître".^

Au congrès de La Haye en 1913, les guerres des Balkans étaient à l'ordre du jour. Dans la résolution qui fut adoptée, on soulignait que les Etats balkaniques avaient sans doute des revendications à faire valoir vis-à-vis de la Turquie, mais qu'ils auraient pu obtenir satisfaction sans avoir recours à la guerre. D'ailleurs, les grandes puissances assumaient une lourde responsabilité en ce qui concernait l'évolution des dernières années : „Si grands que soient les torts de la Turquie à l'égard de ses sujets, le Congrès est obligé de faire remonter la responsabilité première de la guerre des Balcans aux grandes puissances qui, après avoir garanti l'intégrité de l'Empire Ottoman, ont spontanément porté atteinte à cette intégrité; l'Autriche-Hongrie en Bosnie-Herzégovine, l'Italie en Tripolitaine, et aux quatre autres qui ont toléré ou sanctionné ces violations: Allemagne, France, Grande-Bretagne, Russie".^

Au cours des débats, on déclara que les guerres des Balkans illustraient bien à quel point il était important d'apporter, en temps de paix, une solution équitable aux questions de nationalités, et combien il était fatal de les considérer comme des problèmes intérieurs, en marge du champ d'action du mouvement pacifiste international. La guerre des Balkans aurait en effet pu, n'importe quand, évoluer vers une grande guerre européenne.^"

» Ibid., p. 189.

» Congrès universel de la paix à La Haye 1913, Compte rendu, p. 130.

" Ibid., p. 133.

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A côté des questions de nationalités, la course aux armements fut un des sujets les plus discutés. Les deux conférences de La Haye n'avaient vraiment pas changé l'état des choses, pas plus que les initiatives diplomatiques qu'on avait tentées, la dernière étant celle de lord Haldane au cours de sa mission à Berlin en 1912. Il fallait maintenant débattre le problème du désarmement, dans toute son ampleur et sur base internationale. Citons Alfred Fried parmi ceux qui estimaient que, malgré tout, il y avait lieu de considérer l'évolution avec optimisme. Ainsi, à la conférence de Stockholm en 1910, il affirmait qu'un „désarmement interne" avait lieu sur le plan militaire. Il motivait cette assertion en déclarant que les progrès techniques avaient amené un décalage dans le rapport : armes — guerres.

Auparavant les armes avaient été un outil dans les mains du guerrier, aujourd'hui, en revanche, ce dernier était devenu „un mécanicien de la guerre". Cela exigeait davantage d'intelligence de la part du simple soldat, ce qui résulterait infailliblement en une démocratisation de l'armée et rendrait impossible l'idée d'une guerre de conquête. L'armée revêtirait de plus en plus le caractère d'une mUice à objectifs purement défensifs.

Au raisonnement de Fried on objectait qu'il y avait sans doute une démocratisation dans l'armée en ce qui concernait les soldats, mais les officiers, au contraire, devenaient de plus en plus des spécialistes par suite de l'évolution dans le domaine de la technique des armes, et leurs points de vue les rendaient sans doute de plus en plus étrangers à ce qui intéressait d'ordinaire le commun des mortels.^^ (A ce propos, le rôle fatal joué par les militaires lors des deux conférences de La Haye était cité comme un exemple effrayant). Il fallait en outre faire entrer en ligne de compte les intérêts liés à l'industrie des armements et qui n'étaient nullement aptes à promouvoir un „désarmement interne". Autre fait vraiment regrettable: pour faire sensationnel, une certaine partie de la presse est intéressée à exagérer les divergences et les antagonismes entre nations et contribue de ce fait à accélérer la course aux armements. Aussi le mouvement pacifiste devait-il intensifier son activité en ce qui concernait la lutte contre le militarisme, démasquer l'industrie

" Congrès universel de la paix à Stockholm 19.1.0, Compte rendu, p. 170.

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des armements et mener une campagne d'information capable de neutraliser „rexcitation à la guerre". Il était également important de présenter des projets de désarmement d'un caractère sérieux et si objectif qu'ils ne pouvaient être repoussés par les hommes politiques respons- Sables. Un tel projet fut présenté par Ludvig Quidde au congrès de La Haye en 1913. Il reposait sur l'idée fondamentale déjà formulée lors du premier congrès de paix en 1899, à savoir que, pour commencer, il fallait viser à stabiliser les armements à l'aide d'accords interdisant l'augmentation des budgets militaires. Ce qui était nouveau dans la proposition de Quidde, c'était l'introduction d'un système de contrôle sous forme d'un tribunal d'arbitrage, divisé en trois sections ou „sénat8". Le premier sénat jugerait des questions ayant trait au budget de l'armée, le deuxième s'occuperait du budget de la marine, tandis que le troisième se chargerait des „affaires mixtes" et des questions coloniales. Les huit grandes puissances nommeraient chacune 3 membres du tribunal (un pour chacun des sénats), les autres puissances signataires un membre chacun. En échange, les petits Etats auraient le droit de désigner le président et le vice-président de chacun des sénats, conformément au règlement suivant: la Belgique et la Suède en ce qui concernait le premier sénat, les Pays-Bas et la Norvège le deuxième, le Danemark et la Suisse le troisième.^^

Cette dernière section se verrait peut-être confier les tâches les plus compliquées, car, comme beaucoup d'autres, Quidde soulignait qu'une des grandes difficultés inhérentes à un désarmement réalisé au moyen d'une réduction du budget militaire, c'était que les dépenses d'armements pouvaient être camouflées et portées sur d'autres budgets.^^

Dans les discussions sur le problème du désarmement durant les années immédiatement antérieures à 1914, la question de l'aviation constituait un point particulier. A ce sujet également, certains faisaient valoir un point de vue optimiste en déclarant que les progrès de la technique de guerre pouvaient représenter une garantie de paix. Ainsi, une guerre aérienne avec bombardement derrière le front ferait que bien plus de gens deviendraient victimes des actes de guerre, ce qui créerait

" Congrès universel de la paix à La Haye, 1913, Compte rendu, p. 286. — " Union interparlementaire. Conférence à Genève 1912, Compterendu, p. 250.

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nécessairement une résistance massive contre la guerre, A cela d'autres objectaient que l'expérience prouvait que les nations cherchaient d'une façon tout à fait automatique à se procurer les plus grandes quantités possibles des plus récents types d'armes, compte non tenu de ce que la technique de l'aviation ne rendrait guère „les armes conventionnelles" superflues. Enfin, il ne fallait pas oublier que „ce qu'une invention rend difficile ou impossible, une autre invention le rendra possible à nouveau, en neutralisant l'efficacité de la première. "^^

Par ailleurs, tous étaient d'accord sur le fait que toute forme de guerre aérienne devait être interdite. Ainsi, on adopta la résolution suivante au congrès de Genève en 1912: „Le congrès déclare qu'à son avis le domaine de l'air doit échapper entièrement aux opérations militaires aéronautiques de quelque nature qu'elles soient, et invite les amis de la paix dans les divers pays à faire dans ce sens une propagande énergique ".^^

A l'Union interparlementaire, on discutait également les perspectives de la guerre aérienne. Certains — dont d'Estournelles de Constant — trouvaient peu pratique d'interdire une catégorie d'armements. Cela retarderait le développement de la technique de l'aviation et empêcherait les Etats moins riches de compenser leur infériorité en bâtiments de guerre par le développement d'une aviation. A cela le délégué belge Goblet d'Alviella répUqua que l'aviation de guerre se distinguait essentiellement des autres armes, car elle atteignait les non-combattants; en outre, on retarderait encore davantage le désarmement général si un armement aérien, commencé par la France, venait s'ajouter à la course aux armements navals entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne.

Envisagé purement d'un point de vue de principe, le désarmement ne pouvait devenir vraiment efficace que par la création d'une organisation internationale, cela la majorité des membres du mouvement pacifiste s'en rendait compte. Mais, d'autre part, on ne voulait pas suivre ceux qui soutenaient qu'une telle organisation devait être entièrement mise

^* Sur la discussion de cette question, voir Charles Richet dans Almanaoh de la paix pour 1909 et Théodore Ruyssen dans La paix par le droit 1908, pp. 457—463.

" Conférence à Genève, 1912, Compte rendu, p. 146.

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au point avant qu'on ne pût commencer le désarmement. De cette façon serait perdu un temps par trop précieux.

Pour assurer la paix, G. Moch lança, toujours en vain, son idée tendant à faire définir une „guerre d'agression" en liant le principe d'arbitrage à des alliances défensives. L'idée de la création d'une force de police internationale se heurta aussi à la fois à la résistance des pacifistes britanniques parce qu'ils condamnaient par principe le recours à la force, et à celle des partisans d'une défense nationale comme G. Moch parce qu'une telle institution impliquait un risque de grande guerre si une grande puissance s'opposait à une sentence d'arbitrage. (Moch rappelait à ce propos la guerre de Sécession comme un exemple montrant comment la défense de la légalité pouvait, même au sein d'une union, entraîner de telles conséquences).

On décida néanmoins (1913) que la question d'une force de police internationale serait toujours à l'ordre du jour du congrès. Beaucoup de pacifistes avaient également des scrupules en ce qui concernait le recours à des sanctions pacifiques, tels par exemple la rupture des relations diplomatiques et le boycott économique, notamment parce que le recours à l'arbitrage dans les conditions existantes avait une valeur très limitée. Voici comment s'exprimait Evans Darby : „ — It is not a positive force at ail. It bas to deal with difficulties that hâve arisen. Its area is confined. But there is another part of the political machinery of peace. Our American friends understand it thouroughly; we dot not understand it in this continent so clearly. It is not foreign to us. I mean agreement, fédération, union, and you must hâve your international authority, your international government, before you can hâve any kind of administration which involve sanctions".^^ La majorité confirma toutefois les recommandations de sanctions pacifiques qui avaient été données antérieurement aux congrès de Budapest en 1896, de Paris en 1900, et de Milan en 1905.

Si nous examinons les relations entre le mouvement pacifiste et les courants d'idées dominant l'époque, nous pouvons constater que ceux-ci, durant la dernière décennie précédant 1914, s'éloignaient de bien des manières de l'optimisme évolutionniste à fondement scientifique qui

" Le Congrès de la Haye 1913, Compte rendu, p. 146. 86 545

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avait été une telle source d'inspiration pour les pacifistes. Outre l'idéologie impérialiste déjà mentionnée, de nouvelles idées se font jour dans le domaine de la connaissance théorique, ainsi que des jugements qui rompent nettement avec l'élaboration philosophique de l'évolutionnisme, telle qu'elle avait été réalisée par Herbert Spencer. Ces nouvelles tendances se manifestèrent le plus nettement chez Henri Bergson, dont la doctrine insistait sur l'importance fondamentale de l'intuition, de l'instinct, de «l'Elan Vital", et chez William James avec son système «pragmatique". Même si ces penseurs ne se font pas valoir sur le plan «externe" et, c'est le cas pour James, manifestent même des sympathies pour le pacifisme, leurs idées fondamentales formeront le point de départ de doctrines anti-intellectuelles et anti-humanitaires, exprimées d'une façon particulièrement brutale dans l'apologie du principe de la violence. La même tendance anti-humanitaire se manifestait chez ceux qui, autrement, étaient à l'opposé de la conception sjmdicaliste de Sorel, à savoir les nationalistes extrémistes. A ce propos, l'évolution de Maurice Barrés était particulièrement caractéristique, par son passage très marqué d'un individualisme à outrance à un nationalisme doctrinaire enseignant que le groupe existe avant l'individu et que la morale qui s'ensuit commande aux individus d'éliminer les scories étrangères contenues dans l'esprit et de maintenir une isolation hygiénique vis-à-vis des «barbares". Charles Maurras et r,,Action Française" allèrent encore plus loin dans leur nationalisme exclusif; dans leur traditionalisme, ils rejettent la république et n'hésitent pas, par ailleurs, à prôner le principe de la violence pour ce qui était de renverser la constitution existante et introduire la monarchie, ou pour ce qui était de satisfaire aux aspirations nationales, — donc à avoir éventuellement recours à la guerre.

Chez les autres grandes puissances, c'est l'idéologie impérialiste à caractère raciste qui l'emporte sur «le nationalisme classique" du siècle précédent, avec son aspect démocratique et ses aspirations à une comnunauté européenne à fondement national-libéral. Mais en même temps se manifestait une opposition, notamment en France, oii un grand nombre d'intellectuels engagèrent la lutte contre le nationalisme croissant et la renaissance de l'idée de revanche.

Dans un livre paru au printemps de 1914 et portant le titre significatif «La paix armée et le problème d'Alsace" un groupe de ces intelleo-

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tuels s'attaqua à la politique étrangère officielle de la France qui s'était laissée influencer par des courants nationalistes et était, de ce fait, devenue stérile. Les responsables du Quai d'Orsay s'étaient laissée complètement hypnotiser par l'idée que l'Alsace-Lorraine pourrait certainement redevenir française un beau jour, si seulement on adoptait en toute circonstance une attitude négative à l'égard de l'Allemagne. Mais la seule solution réaliste de cette question, c'était une collaboration franco-allemande empreinte de confiance mutuelle, dans le but d'assurer à l'Alsace-Lorraine un statut plus libre et ainsi rendre possible un accord sur le désarmement.

Parmi les socialistes, Marcel Sembat (1862 — 1922) se fit l'avocat particulièrement ardent d'une entente franco-allemande. Selon lui, les royalistes avaient raison lorsqu'ils déclaraient que pour faire naître un amour-propre nationaliste, il fallait que le pays redevînt une monarchie, mais une telle forme d'amour-propre ne pouvait se réaliser qu'au moyen d'ime guerre destructrice. Aussi Sembat lança-t-il la formule: „ Faites un Roi, sinon faites la Paix" comme titre d'un livre paru en 1913; ce livre fut réédité dès 1916, fait qui montre bien quelle importance les idées pacifistes avaient toujours en France. Sembat soutenait que la France devait miser gros pour obtenir une détente dans les relations franco -allemandes. Elle devait renoncer à l'idée de revanche, faire bénéficier l'Allemagne d'une grande partie de son excédent de crédits et ouvrir ses vastes territoires coloniaux à l'esprit d'initiative et d'entreprise des Allemands. En même temps, Sembat ne cachait pas que son propre pays ne pouvait s'attendre à des concessions analogues du côté allemand. Malgré tout, ce règlement serait avantageux pour la France: „Le seul fruit de l'entente franco -allemande doit être pour la France de fonder définitivement la paix européenne et de s'assurer pour l'avenir, dans l'Europe occidentale consolidée, les conditions de son libre développement et de sa légitime influence".^''

Les partisans d'une entente franco -allemande considéraient comme un signe heureux le fait qu'un groupe de parlementaires français et allemands se réunît annuellement depuis 1911. Une telle réunion eut même lieu aussi tard qu'en mai 1914, — à Bâle. Des observateurs

" Faites un roi ... . p. 213.

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critiques remarquèrent cependant que le nombre des parlementaires allemands était régulièrement inférieur à la moitié des représentants français. Les pacifistes allemands ne réussirent pas à donner une explication satisfaisante de ce fait. La véritable raison en était sans doute la suivante : alors qu'en France le nationalisme ne faisait très certainement que croître durant les années précédant immédiatement 1914, bien des Français, notamment parmi les intellectuels, restaient fidèles à l'idée que, dans toutes les relations humaines, les questions litigieuses devaient pouvoir se résoudre sur des bases raisonnables et dans un esprit de bonne volonté. En Allemagne, l'opinion était bien davantage guidée par une classe dirigeante à orientation nationaliste. C'était notamment le cas pour les intellectuels qui, en maintes occasions, faisaient figure de champions du pangermanisme. Lors de la crise de juillet 1914, les milieux pacifistes des deux pays assistèrent cependant assez impuissants au déferlement de la vague nationaliste provoquée par les engagements contractés dans les différentes alliances. C'est dans les pays qui, en second lieu, furent engagés dans la guerre, à savoir la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, que les idées pacifistes eurent le plus de chances de survivre. Sans doute les actions dispersées contre la participation à la guerre n'aboutirent-elles pas, mais, en revanche, les idées concernant une organisation internationale, idées dont nous avons essayé de décrire l'origine et le développement dans cet ouvrage, furent l'objet de nouvelles études et analyses fondées sur des bases concrètes. C'est cette œuvre que Woodrow Wilson fit élaborer en un programme politique dont le résultat fut le pacte de la Société des Nations de 1919.

OUVRAGES CITES

A coté des ouvrages sous-nommés, nous avons puisé dans les rapports faits par les directeurs et les conseils de l'Institut Nobel de l'époque sur les candidats pour le prix Nobel de la Paix des années 1901 — 1914. Les chiffres renvoient à la page où le titre de l'ouvrage est complètement cité.

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