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CHAPITRE XIII

L'INTERNATIONALISME DANS LES PAYS NORDIQUES

Lors des guerres napoléoniennes, de grands changements s'étaient opérés dans la situation des pays nordiques. La Russie avait conquis la Finlande aux dépens de la Suède en 1809, plus tard la Suède et la Russie étaient devenues alliées dans la phase finale de la lutte contre Napoléon et, par le traité de paix de Kiel en janvier 1814, elles avaient — de concert avec les autres alliés — obligé le roi de Danemark à céder la Norvège à là Suède qui, de cette façon, recevait une compensation pour la perte de la Finlande. La paix de Kiel provoqua toutefois la résistance des Norvégiens et dans l'union suédo-norvégienne conclue à l'automne 1814, la Norvège fut déclarée royaume indépendant. Au printemps de la même année, le pays s'était vu doter d'une constitution particulièrement libérale qui différait nettement de celle de la Suède et surtout du régime du Danemark qui était toujours absolutiste. Tous ces faits et circon- Btances devaient, dans une grande mesure, marquer de leur empreinte le jugement porté sur les problèmes internationaux. Au Danemark, l'adhésion à la Sainte-Alliance était très grande et fortement encouragée en haut lieu. Car, bien que le roi de Danemark s'en fût opiniâtrement tenu à l'alliance avec Napoléon, il n'en fut pas moins admis sans réserves dans le cercle des „ souverains légitimes " après la chute de Napoléon. En Suède aussi, durant les premières années, la Sainte-Alliance fut

saluée avec joie et espoir par les milieux dirigeants, alors qu'en Norvège, elle se heurtait, dès le début, à la méfiance et à l'hostilité.

Au Danemark, Schmidt — Phiseldeck, d'origine allemande, était — comme nous l'avons déjà mentionné — un avocat marquant de ceux qui considéraient la Sainte-Alliance comme le fondement même d'un règlement pacifique stable en Europe. Comme nous l'avons montré, il avait cependant en même temps une orientation foncièrement libérale et symbolisait au fond un prolongement du cosmopolitisme du 18^ siècle.

Vers cette époque commencèrent à se manifester, dans les pays nordiques, des courants romantiques qui devaient, en partie, être dirigés contre l'idéologie de la Sainte-Alliance. Au Danemark, ils s'exprimèrent surtout dans l'activité et les ouvrages historiques du théologien et de l'écrivain Nikolai Frederik Severin Grundtvig (1783 — 1872). Par l'intermédiaire de son cousin Henrik Steffens, il était entré en contact avec les nouveaux courants d'idées de l'époque, courants caractérisés par les tentatives faites pour créer une nouvelle synthèse de la religion et de la connaissance. Grundtvig fut, en outre, fortement influencé par le subjectivisme de Fichte, doctrine selon laquelle c'est l'esprit humain et non la nature environnante qui est le facteur dominant des époques historiques et qui forme le fondement des institutions sociales. Il doit aussi beaucoup à Herder qui, beaucoup plus sensible à l'influence des conditions naturelles, soulignait aussi l'importance de l'esprit national (Volksgeist), du génie spécifique inné. Soumis à ces influences, Grundtvig s'occupa surtout à souligner l'opposition entre ce qu'il appelait „ l'esprit gréco-nordique " et le „ génie romano-latin ". L'élément grec représentait la liberté, l'élément romain, la contrainte. La première de ces formes de civilisation était caractérisée par la joie de la découverte et l'activité artistique, la deuxième par la guerre et la discipline étatique. Le fait essentiel de l'histoire était, selon Grundtvig, le développement de la société bourgeoise, inspiré et guidé par deux facteurs d'importance capitale pour la formation de l'esprit, l'église et l'école : „ Eclairée par l'école et libérée par l'Eglise, cette société bourgeoise se meut aux frontières du visible et de l'invisible, du monde du travail physique et du travail de l'esprit; aussi est-elle l'objet propre de l'histoire universelle. Mais aussi est-ce seulement dans cette trinité que se trouve l'Etat véri-

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table, celui qui aura toujours la vraie église et la bonne école à ses côtés et qui sentira sans cesse leurs effets bienfaisants ".^

Les expressions „ la vraie église " et „ la bonne école " étaient intimement liées à la distinction établie par Grundtvig entre 1',, esprit gréconordique " et „ le génie romano-latin ", et n'étaient donc pas la manifestation d'une conception universelle. D'une façon générale, Grundtvig symbolisait une évolution allant de l'européen vers le national. Ainsi, dans une publication en date de 1812, il combat, d'une manière générale, les efforts tentés pour créer une culture universelle; selon lui, ils mèneraient à une véritable tour de Babel dans le domaine spirituel. ^ Cela n'empêcha cependant jamais Grundtvig de considérer la situation de son propre peuple comme élément d'un grand ensemble, — à cet égard, il avait une conception de sa „ mission " (qu'il étendait d'ailleurs volontiers à tous les peuples nordiques) analogue à celle de Mazzini en ce qui concernait l'Italie. Cultivant l'esprit national, Grundtvig soulignait l'importance de la légende et, à ce sujet, il s'abandonnait souvent à un heroworship à la Carlyle. Significative à cet égard est son admiration pour Napoléon qui, autrement, aurait plutôt été conçu comme un représentant du „ génie romano-latin ". Aux yeux de Grundtvig, il devint cependant, avant tout, „ une force génératrice de légendes ", une personnalité qui „ dominait son milieu comme un géant parmi les lilliputiens et qui parcourut en vingt ans une carrière où chaque pas, y compris les faux-pas, sont des pas de géant ".^ Se fondant sur ce jugement, il est évident que Grundtvig condamnait la Sainte -Alliance, mais ici entraient aussi fortement en jeu des considérations d'ordre éthique, ce qui apparaît clairement lorsqu'il expose ses points de vue sur la période allant de 1815 à 1830. Sa répugnance, dit-il ironiquement, n'est pas due à ce que „ cette époque manque de guerres dont il vaudrait la peine de parler; car bien qu'à cet égard également je sois loin d'être un quaker, je suis pourtant aussi loin de penser qu'une vie humaine est gaspillée lorsqu'elle n'a pas été amenée à tuer des gens ".* Depuis 1830 non plus, il n'y avait pas eu de guerres, l'essentiel était que V espoir s'était sub-

1 Edvard Lehman, Grundtvig. Kobenhavn 1929, p. 130.

* Erik Moller, Grundtvig som samtidshistoriker, Kobenhavn 1950, p. 56. ' Mands Minde. Cours faits en 1838, Kobenhavn 1877, p. 339.

* Ibid., p. 353.

stitué au désespoir, et Grundtvig estimait que le Danemark avait une situation extrêmement avantageuse, car, en général, les Danois „ ne recevaient que la queue des tempêtes qui s'amoncellent sur l'Europe " et sont „ les derniers à perndre espoir et les premiers à se remettre à espérer ".^

Par ailleurs, Grundtvig n'avait pas d'admiration générale pour les mouvements de libération. Ce qui était capital pour lui, c'est s'ils émanaient „ d'une vie humaine placée dans des chaînes qui doivent être enlevées, ou d'une vie de bête sauvage placée dans une enceinte qui doit être renforcée ".^ Dans cette question également, sa distinction entre „ l'esprit hellénique " et „le génie romain" joua un rôle important. Cela ressort nettement dans le jugement qu'il porte sur les mouvements de libération dans les pays méditerranéens durant les années 1820 : „ — lorsque je m'attarde avec plaisir sur la Grèce, alors que je m'efforce d'en finir le plus vite possible avec l'Espagne et l'Italie, ce n'est pas uniquement parce qu'à mes yeux, l'insurrection du peuple grec est quelque chose de tout autre et de beaucoup plus noble que les révoltes de soldats en Italie et en Espagne, mais c'est surtout dû à ce que la Grèce, à l'époque de sa puissance, fit honneur à l'humanité, tandis que l'Italie et l'Espagne, à l'époque de la leur, lui firent honte ". Les deux derniers pays, et surtout l'Italie, avaient en effet été, au cours de l'histoire, le foyer d'une „ tyrannie mondiale", la tyrannie étatique dans l'Antiquité, la tjTannie de l'église au Moyen Age, et la tyrannie scolaire même de nos jours.'' (Grundtvig se proposait en effet de réformer l'enseignement en déblayant les programmes pour assurer une bien plus large place à l'enseignement de la langue maternelle et de l'histoire de la patrie.) Il y avait cependant aussi un autre aspect des mouvements de libération dans ces pays qui inquiétait Grundtvig, à savoir qu'ils visaient à un rassemblement national qui provoquerait infailliblement un orgueil national à caractère agressif. Dans cet ordre d'idées, l'Allemagne faisait vraiment partie du tableau. Que Grundtvig ait souvent, à juste titre, été considéré comme un prophète s'explique nettement lorsqu'on

Ibid., p. 354.

Erik Moller, op. cit., p. 56.

Mands Minde, pp. 379—380.

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lit les considérations que voici : „ Si nous considérons de ce point de vue les nouvelles révolutions qui, toutes, visent à rassembler des forces, en vue de la guerre surtout, et au moins aussi loin que vont les frontières linguistiques, et à anéantir toutes les particularités qui s'opposent à l'installation d'une machine de guerre aussi grande et épouvantable, alors nous voyons la raison pour laquelle la Révolution française, qui fut en partie réussie, fut si dangereuse pour la paix et la liberté de l'Europe, et nous serons heureux d'apprendre l'échec complet des révolutions espagnole et italienne, et souhaiterons vivement que la révolution allemande à laquelle on peut certainement s'attendre, pût être prévenue ou bien retardée le plus possible; car un royaume qui, d'un point de vue linguistique, s'étend de la mer Baltique à la Méditerrannée et de la Vistule jusqu'au-delà du Rhin, poserait sous la conduite de son Napoléon, de son dieu de guerre, et grâce à l'intelligence, à la combativité et à l'orgueil allemands, sur le monde les chaînes les plus lourdes qu'n ait jamais portées ".^

La crainte éprouvée par Grundtvig devant le mouvement national allemand était due en partie à ce que ce mouvement, au cours des années 1830, avait commencé à se manifester sérieusement dans les duchés de Slesvig et de Holstein qui appartenaient à la couronne danoise depuis la fin du Moyen Age. Cette évolution contribua à ce que l'exaltation de Grundtvig pour ce qui était „ nordique " prît peu à peu une forme plus claire et fût dirigée vers des buts plus concrets. De cette manière, il devint une grande source d'inspiration pour le mouvement „ Scandinave ". H ne voulait toutefois pas d'une union nordique, car son respect pour le génie spécifique des différentes nations était trop grand, mais il voulait que celles-ci concluent „ une alliance permanente pour la défense commune et pour servir au mieux les intérêts mutuels ". A ce sujet, il estimait nécessaire de conclure un accord avec l'Angleterre pour assurer la liberté de la Baltique contre la puissance menaçante de la Russie. Cette idée, Grundtvig la lança avec encore plus de force lors de la guerre de Crimée."

Par ailleurs, les liens entre les pays nordiques devaient être renforcés, grâce à l'introduction du libre-échange entre eux et à la création d'une

• Ibid., p. 38L

• Erik MoUer, op. cit., p. 143.

université nordique, au lieu des quatre universités latines dont les peuples avaient jusqu'ici été „ frappés ".^°

Les idées nordiques de Grundtvig avaient donc une origine nationale très nette. Il mettait cependant fortement en garde contre la tendance qu'avait l'orgueil national à se manifester dans le domaine de la politique de puissance „ — le parti-pris naturel que tout peuple, comme tout homme, a pour ce qui lui appartient . . , ce parti-pris les peuples doivent apprendre à se le pardonner pourvu qu'il ne cherche pas à se faire valoir au moyen des armes ".^^ Le recours aux armes ne devait avoir lieu que quand l'indépendance d'un pays était menacée d'agression. Il était cependant hostile à l'idée de donner une trop large place à la préparation militaire en temps de paix, ou, comme il le disait, à „la classe guerrière en temps de paix, qui ressemble toujours aux vaches maigres du Pharaon". Il soutenait que „tout ce qu'on peut dire en faveur de la classe guerrière, ou pour en démontrer la nécessité, suppose toujours soit que le peuple ne puisse ni ne veuille se défendre lui-même, soit que les autorités veuillent opprimer le peuple à l'aide de la classe guerrière". Il va même jusqu'à dire à ce propos qu'„ il faut être soit un peu fou soit très naïf pour payer de bon gré des impôts ou des vies et du sang dans les guerres". ^^

Grundtvig voyait tout d'abord la défense nationale dans un niveau élevé de culture générale, dans une conscience sociale à racines organiques. C'était là un développement qu'il voulait promouvoir à l'aide de son „ mouvement pour les hautes écoles populaires ", mouvement qui contribua, dans une large mesure, „ à conquérir sur le front interne, ce qui était perdu sur le front extérieur " après la défaite du Danemark dans la guerre contre la Prusse et l'Autriche en 1864.

En Suède, l'iiistorien et l'écrivain Erik Gustaf Geijer (1783 — 1847) s'intéressait vivement au problème de l'internationalisme. Au commencement, il se fit l'ardent champion des idées sociales de la Révolution française, mais, par la suite, son évolution intellectuelle suivit d'autres

" Le traité „ Nordens videnskabelige Forening" 1838. Analysé d'une façon plus détaillée dans Gustav Albeck, Grundtvig og Norden, Kobenhavn 1942, pp. 73—90.

^^ Erik Moller, op. cit., p. 84.

" Ibid., p. 69—70.

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voies. Ceci était surtout dû à l'influence de Fichte et de sa doctrine sur le caractère universellement humain de „ l'esprit national ", à Schlegel qui soulignait la nécessité d'un élément religieux et moral pour un Etat viable et à Schelling qui rêvait d'une société des nations dont le christianisme serait la force inspiratrice. D'une façon générale, c'étaient ceux parmi les romantiques qui voulaient allier une prise de conscience nationale à une orientation internationale qui attiraient Geijer.

Peu d'entre eux ont défini cet objectif aussi clairement qu'Adam Millier : „ Wir fiihlen, es gibt keinen blossen Patriotismus mehr, wie ihn die Alten nàhrten; ein gewisser Kosmopolitismus geht ihm zur Seite, und mit Recht; denn es kommt auf zwei Dinge an: auf das Vaterland, und auf den Staatenbund, deren eins, abgesondert fiir sich, ohne das andere nicht mehr begehrt werden kann ".^^

Sous cette influence du romantisme allemand, la conception sociale de Geijer évolua à partir des idées générales de liberté en passant par la conviction que la liberté est réalisée du fait que le droit, l'Etat deviennent de plus en plus parfaits pour aboutir à la troisième et dernière étape, oîi „ l'universel " prédomine et où les liens organiques avec le passé sont fortement accentués. Ce sens de la continuité dans la vie étatique et sociale fut encore renforcé chez Geijer lors d'un séjour qu'il fit en Angleterre en 1809. Et même si on ne peut le démontrer directement, il y a lieu de croire qu'il a été inspiré par Edmund Burke.

En ce qui concernait les grands événements politiques de l'époque, Geijer condamnait — indirectement — la domination napoléonienne. Dans une étude de 1806 sur l'esprit social du Moyen Age, il soulignait notamment comment des phénomènes comme l'empire d'Alexandre le Grand et l'empire romain étaient des manifestations „ d'une maladie de l'humanité ". Tout comme Grundtvig, il estimait que la „ polis " grecque était un exemple de la réalisation d'un esprit social harmonieux et naturel.

Dans une étude en date de 1812, il approfondit le problème des guerres de conquête. Il y soutenait que la guerre devait être considérée comme une expression négative de la tendance vers une société universelle, elle constituait „ le processus par l'intermédiaire duquel ce qui est

" Die Elemente der Staatskunst, Berlin 1809, II, p. 296.

mauvais dans le monde se détruit lui-même". Et il ajoutait: „ On peut vraiment dire que l'Etat universel se manifeste, lorsque tout un peuple se laisse entraîner par un objectif cosmopolite et, partant, se conduit en conquérant". Geijer n'avait pas de conception bien déterminée concernant ce qu'il appelait „rEtat universel", mais il laissait entendre qu'à son niveau le plus bas, il se manifestait dans le commerce, et qu'autrement il se trouvait dans „ la société invisible et parfaite où seuls sont citoyens les savants qui veillent à la culture ... la république des sages ".^^ Il entrevoyait cependant de grandes possibilités devant permettre à une telle élite de s'imposer toujours davantage. Dans une étude en date de 1814, il soulignait à ce propos que les peuples étaient maintenant punis parce qu'ils avaient accepté sans protester la doctrine selon laquelle la politique était indépendante de la morale, ce qui avait inéluctablement transformé le droit des gens en droit du plus fort. Maintenant en revanche, il était temps de réaliser l'idée de Hugo Grotius: un Etat européen chrétien fondé sur le droit et où les petites sociétés pourraient aussi trouver une protection sûre. C'étaient ces forces spirituelles, souhgnait-il dans un discours en 1817, qui, à travers les âges, avaient contribué à assurer à l'Europe une situation dommante dans le monde. Il fallait leur insuffler une nouvelle vie, si l'Europe ne voulait pas se voir détrôner par l'Amérique avec ses grandes possibilités ou par la Russie semi-asiatique avec ses énormes forces armées. Le danger était imminent tant que l'Europe restait divisée.

Foncièrement traditionaliste, Geijer était naturellement partisan de la Sainte-Alliance. Cela se révéla clairement dans un discours qu'il tint dans la cathédrale d'Uppsala en 1817 à l'occasion du jubilé de la réforme luthérienne. Ce discours avait une tendance nettement œcuménique, car il soulignait le développement de la tolérance religieuse comme étant le plus beau résultat de la Réforme. Cette tendance à la réconciliation entre les différentes confessions chrétiennes avait, selon Geijer, été fortement encouragée par la création de la Sainte -Alliance. „ N'avons-nous pas vécu l'époque même où presque toutes les puissances d'Europe s'unissent dans une sainte alliance pour le maintien des vrais préceptes

" Reproduit par Erik Granstedt, Geijer och den Heliga AUiansen, Historisk Tidskrift, Stockholm, 1938, p. 360.

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éternels du christianisme, sans distinction de confessions ni de formes? — une grande pensée, le premier rayon transperçant la nuit pour annoncer une politique plus noble entrant de nouveau en alliance avec la religion ". Et à propos d'Alexandre I^^, il déclarait : „ Je bénirais, même au milieu des rires dissimulés des infidèles, la grande âme à laquelle elle se révéla d'abord ".i^

L'adhésion de Geijer à la Sainte- Alliance était due non seulement à des influences idéologiques, mais aussi à son admiration pour Cari Jehan (Charles- Jean). Celui-ci avait, en 1812, conclu une alliance avec Alexandre I, et Geijer ne faisait ipas partie de ceux qui estimaient que cela représentait une abdication nationale parce que cela impliquait qu'on acceptait la perte de la Finlande. Et lorsque la Suède, en avril 1817, adhéra à la Sainte- Alliance, il partagea entièrement la satisfaction officielle que reflétait la presse. Il ne semblait pas gêné par le fait que cette attitude concordait peu avec ses propres avertissements, où il mettait en garde contre une influence russe croissante en Europe.

L'enthousiasme pour la Sainte-Alliance ne devait cependant pas être de très longue durée. Cela tenait aussi au fond à certains événements en politique étrangère suédoise. Cari Johan fut en effet, à plusieurs occasions, soumis à une forte pression de la part des grandes puissances de la Sainte-Alliance, notamment lors du règlement de la dette de la Norvège au Danemark, question qui fut discutée à la conférence des grandes puissances en 1818 et qui résulta dans une démarche assez sérieuse et pressante auprès de Cari Johan. Celui-ci répondit en soulignant le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, principe qui, à son avis, était entièrement conforme aux conceptions fondamentales de la Sainte- Alliance. Lorsque ceci se révéla très vite ne pas être le cas, et qu'au contraire le principe d'intervention était une des idées maîtresses de l'alliance, il y eut un changement d'attitude aussi bien chez Cari Johan que chez Geijer. Dès 1819, ce dernier souligne combien il est dangereux et fatal que le respect des hommes pour le sacré soit exploité pour atteindre des objectifs dictés par une mesquine politique de puissance, et il s'écrie : „ Malheur donc à ceux qui l'utilisent (la religion) à des fins profanes, qui s'en servent comme d'un instrument politique dans un but quol-

" Ibid., p. 368.

conque! .... Laissez-la donc dans sa paix éternelle — ô hommes d'Etat — et en dehors de vos calculs intéressés ".^^

La répression des mouvements de libération en Allemagne et en Italie augmenta la répugnance de Geijer, de même que l'indulgence témoignée par les grandes puissances à l'égard de la Turquie, même longtemps après qu'eut éclaté l'insurrection grecque. D'une façon générale, Geijer évolua de plus en plus vers le libéralisme, jusqu'à ce qu'il adhéra au parti libéral en 1838. Ce changement d'orientation politique ne peut pas être qualifié de volte-face. Même à l'époque où il sympathisait avec la Sainte-Alliance, il avait condamné les tendances absolutistes à fondement métaphj^sique telles qu'elles étaient exprimées par de Maistre et Bonald. Sans doute sa conception fondamentale était-elle par bien des côtés patriarcale, mais non vraiment autoritaire à proprement parler. Une liberté définie et réglée par la loi, voilà l'idéal dont il rêve aussi bien dans la vie de chaque Etat que dans les rapports entre nations.

Le théologien et le poète Esaias Tegnér (1782 — 1846) est une personnalité marquante parmi ceux qui, dès le début, se montrèrent nettement hostiles à la Sainte-Aliance.^' Son opposition à l'alliance est d'ailleurs due — tout comme celle de Grundtvig — à une admiration de caractère esthétique pour Napoléon. Le grand conquérant ne pouvait être jugé d'après les normes morales habituelles, pas plus que les roishéros de Suède Gustaf II Adolf et Cari XII. Aux yeux de Tegnér, même des personnages légendaires, comme Hercule par exemple, devenaient réahté vivante, car l'idée même qu'on s'en faisait contribuait à élever les hommes au-dessus du niveau des choses banales et ordinaires. Mais c'est précisément parce que l'exercice du pouvoir peut avoir des conséquences aussi positives, qu'il devient de caractère purement destructif s'il a lieu par l'intermédiaire de nullités. Alors le pouvoir revêt une allure à la fois détestable et comique, la liste des personnages marquants de la Sainte-Alliance était au fond une illustration suffisante du phénomène.

Tegnér avait très tôt percé le véritable caractère de la Sainte-Alliance, et il réagit violemment lorsque l'organe du gouvernement suédois, en

" Ibid., p. 378.

" Voir GÔTE Jansson, Tegnér och politiken 1815 — 1840, Uppsala 1948 pp. 68—93.

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mars 1816, publia un manifeste d'Alexandre I^^" au peuple russe, où le tzar condamnait les abus et les massacres de la Révolution française qui avait abouti à Napoléon, „un étranger de la plus basse extraction" et soulignait en outre comment Dieu avait désigné le peuple russe pour libérer les autres nations européennes du joug de la Tyrarmie.

Même si Tegnér certes condamnait ce qu'il appelait 1',, utilisme " et le culte de la raison au 18^ siècle ainsi que les excès de la Révolution française, les idées mêmes de la révolution constituaient quand même un élément essentiel de sa conception politique et sociale. La grande influence que les doctrines esthétiques et philosophiques du romantisme exercèrent sans aucun doute sur l'écrivain en lui, ne joua pas dans ce domaine. On s'en rend spécialement compte en lisant le discours que Tegnér prononça dans la cathédrale de Lund lors du jubilé de la Réforme en 1817, discours qui, sur des points essentiels, différait de celui de Geijer. Alors que Geijer avait souligné les traits communs aux confessions chrétiennes (Tegnér disait ironiquement de l'orateur qu'il avait été „ inspiré par l'eau bénite"), Tegnér avait insisté sur l'œuvre de libération de la Réforme, œuvre qui — quelles que fussent les objections — avait été continuée par les pliilosophes du siècle des lumières et les hommes de la Révolution française.

Guidés dans la bonne voie, ces courants devaient rapprocher les hommes de cet état de liberté définie réglée par la loi que Geijer, lui aussi, avait entrevu comme étant le but de l'évolution sociale.

Tegnér s'intéressait tout naturellement beaucoup aux mouvements de libération en Europe, — le jugement qu'il portait sur eux était d'aiUeurs, dans une certaine mesure, influencé par des considérations d'ordre esthétique analogues à celles qui avaient dicté son attitude à l'égard de Napoléon, Aussi était-il déprimé à cause des insurrections en Italie et en Espagne, non seulement parce qu'elles furent réprimées, mais parce que les chefs du mouvement avaient fait preuve d'un manque effrayant d'héroïsme et de volonté d'action. Ce n'est que lors de l'insurrection grecque et du philhellénisme qu'elle suscita que Tegnér put chanter à pleine voix, aussi bien pour célébrer le peuple grec que pour condamner „ l'alliance mahométane " et l'hésitante Angleterre — „ la boutique d'Albion avec la liberté . . . sur son enseigne ".^^

" Ibid., p. 93.

Le penseur nordique qui étudia de la façon la plus approfondie le problème de la paix, dans la véritable acception du terme, fut le Norvégien NiELS Treschow (1751 — 1833). Contrairement à Grundtvig, à Geijer et aussi, en partie, à Tegnér, Treschow était peu influencé par le romantisme. Il était toujours fortement enraciné dans le siècle des lumières et avait été très inspiré par les naturalistes de l'époque, notamment Buffon. S 'opposant aux philosophes du romantisme qui ne reconnaissaient aucune évolution dans le vrai sens du mot — pour eux l'Eternel s'était manifesté une fois pour toutes sous des formes indéfiniment variées — , Treschow montrait un vif intérêt pour les théories très avancées sur l'évolution dans la nature ; sans doute comme le premier dans la littérature mondiale, il essaya, dans sa „philosophie de l'histoire", d'intégrer ces théories dans une vue d'ensemble sur l'évolution de l 'humanité. 1^

Ce point de vue ne tirait cependant pas son origine d'une conception fondamentalement matérialiste. L'évolution que tout dans la nature a subie — et l'homme aussi (ce que démontre clairement l'évolution du fœtus) — n'implique pas qu'une espèce puisse se transformer en une autre : „ Toute espèce a son évolution déterminée par la nature ; leurs voies ne sont ni parallèles, ni ne se trouvent sur le même plan, mais, comme les planètes, elles se croisent ". 2° D'un autre côté, l'homme n'a aucune raison d'avoir honte de „rhomme animal" à partir duquel il a évolué durant des périodes indéfinies, car „ partout tout ce qui est vivant a la même racine, notre origine est divine, notre destinée éternelle et sans limites ".^^

La conception que Treschow se faisait de l'individu et de la société reposait sur ce principe divin. Il ne pouvait donc partager la foi que les philosophes du siècle des lumières avaient dans le progrès automatique. Il craignait que les progrès techniques („ l'Art ") au lieu d'assurer „ un vol plus élevé " à l'esprit humain n'en vinssent à „ attacher des poids de plomb à nos ailes ",

Le philosophe qui exerça la plus grande influence sur Treschow fut Kant. Les ouvrages de ce dernier l'amenèrent à étudier le problème de

" A. H. WiNSNES, Niels Treschow, Oslo 1927, p. 93.

" Ibid., pp. 94—95.

" Historiens Philosophie, Kobenhavn 1811, p. 83.

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la paix, et, dans plusieurs publications, il exposa ses réflexions sur ce BU jet.

Dans une étude en date de 1807, il examina la possibilité d'une paix éternelle et se demanda si elle était souhaitable. Comme le penseur de formation scientifique qu'il était, il prit comme point de départ de ses réflexions tous les antagonismes dans la nature qui confirmaient apparemment l'assertion selon laquelle la guerre était une manifestation de l'ordre naturel et ne pouvait donc jamais être éliminée. Selon Treschow, ce raisonnement se fondait toutefois sur une interprétation erronée du concept de paix. La paix signifiait tout simplement le contraire de la guerre, — non pas une entente ou un accord parfaits entre hommes ou entre d'autres choses. Le résultat de la paix, c'était de libérer les hommes d'un état „ oii les liens du droit, de la bienveillance et des avantages alternatifs qui habituellement rattachent les familles, les nations et les Etats les uns aux autres, sont dénoués, de sorte qu'après ils travaillent manifestement de toutes leurs forces à leur destruction et à leur anéantissement mutuels ".^^

Les antagonismes et la lutte qui se manifestent dans le monde de la nature — et même dans l'organisme humain — avaient, en revanche, pour résultat une harmonie inspirante et tendue. Sans ces antagonismes, la vie ne pourrait être poursuivie. D'autre part: si un groupe de forces devenait le vainqueur absolu dans cette lutte, l'anéantissement universel en serait, dans ce cas, aussi le résultat inévitable.

De même que la tendance fondamentale de la nature est d'établir l'équilibre entre des forces qui se combattent, de même les différents Etats, riches d'une amère expérience et sans cesse plus enclins à des jugements raisonnables, devront reconnaître que la dépendance mutuelle est une réalité qu'on ne peut nier.

Examinant la question de savoir si une paix durable était désirable, Treschow s'attaqua tout d'abord à l'argument selon lequel un tel état mènerait à la mollesse et à la décadence morale. C'était au contraire la guerre qui permettait à de telles forces destructives de s'épanouir : „ Ensuite la société humaine et les Etats bien administrés ont été à

** Article sur le problème de la paix dans Det skandinaviske Litteraturgelskaba Skrifter 1807, I, p. 414.

l'origine de bien des commodités et des plaisirs de la vie; mais des excès de toutes sortes qui corrompent l 'âme et le corps sont pourtant bien plus grands et bien plus habituels à l'état barbare ou sauvage, bien qu'y fassent défaut les instruments de la volupté. Ces dérèglements ne se produisent-ils pas surtout lors des guerres les plus destructives, où l'intempérance aussi bien que la misère la plus accablante ouvrent aux vainqueurs et aux vaincus des tombes par trop prématurées? ".^

Lorsqu'on étudiait l'idée d'une coexistence harmonieuse entre les Etats, il fallait prendre en considération le génie propre de chaque nation. On devait toutefois se garder de faire du national une grandeur absolue; ici, comme partout ailleurs, l'individu primait tout aux yeux de Treschow : „ Bien que les nations en tant que telles et comparées à chacun de leurs membres puissent être tenues pour immortelles, ce sont en fait seuls ces derniers qui sont destinés à une vie éternelle, non pas les premières, dont l'éternité n'est que périodique, n'existe que dans l'imagination et n'est donc en soi rien. Il n'y a donc en conséquence rien d'aussi grand que des individus ne puissent et ne doivent atteindre ; les nations, en revanche, doivent se contenter de beaucoup moins ".^

Une plus grande harmonie dans les relations internationales devait donc être le résultat de cet instinct de perfectibilité inhérent à tout individu. Mais si l'on avait reconnu la valeur limitée de l'idée de nationahté, celle-ci pourrait aussi devenir une force génératrice de paix.

Pour Treschow, il n'y avait pas de raccourci menant à la paix. Nous avons déjà mentionné le scepticisme dont il faisait preuve à l'égard de la foi simpliste dans le progrès; et les liens matériels noués entre les pays grâce au commerce ne représentaient pas non plus en soi des chances accrues pour une paix durable. Treschow estimait au contraire que les forces qui dominaient la production et la distribution — „ l'esprit mercantile " — étaient l'un des facteurs essentiels entraînant conflits et guerre. Cette forme moderne de barbarie qui, en dernier ressort, faisait de la monnaie l'élément dominant dans le jugement des hommes, constituait une menace grave contre la civilisation de l'Europe, qui, nécessairement, devait toujours se fonder sur des valeurs spirituelles. S'il

» Ibid., p. 431—432.

** Moral for Folk og Stat, Kobenhavn 1811, I, p. 68.

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y en avait plusieurs qui, dans cet ordre d'idées, voyaient dans les progrès techniques une garantie contre l'invasion du vieux continent par des peuplades barbares, Treschow leur objectait qu'ils semblaient ignorer que ces peuples primitifs et avides de conquêtes pouvaient facilement apprendre les finesses techniques des Européens et les utiliser contre leurs inventeurs. Pour que la vie économique devînt un facteur susceptible d'accroître le bien-être de l'humanité, elle devait être subordonnée à une autorité étatique puissante qui devait d'ailleurs elle-même être tout imprégnée de l'esprit d'humanité et non pas, comme jusqu'ici, intéressée aux finances et à l'armée.

L'aversion que Treschow éprouvait pour „ l'esprit mercantile " devait, dans une large mesure, influencer sa conception de la situation internationale de l'époque. C'est ainsi qu'il considérait notamment avec beaucoup d'antipathie la politique britannique. Il faisait remarquer que dans la concurrence au sujet des débouchés, la Grande-Bretagne avait toujours joué le rôle le plus agressif, sans le moindre aspect idéaliste qui s'était souvent manifesté en France et qui était notamment apparu dans le projet de paix de Sully. Cet antagonisme, soutenait Treschow, apparaissait avec particulièrement de netteté en son propre temps. La Grande-Bretagne, déclarait Treschow, était „ l'ennemi secret et, par suite de ses tendances mercantiles, nécessaire de tous ". Il était facile de voir quels événements de l'époque avaient provoqué ces considérations de la part de Treschow. Les Britanniques avaient en effet bombardé Copenhague en 1807 et s'étaient emparés de la flotte dano-norvégienne, ce qui avait amené la double monarchie à s'allier à Napoléon. Même si Treschow n'exprimait pas directement son admiration pour l'empereur français, il ressort clairement de la façon dont il parle des exploits des grands conquérants qu'il voulait atteindre ceux qui cherchaient à réduire les conquérants en faveur des coryphées „ pacifiques " du commerce. Sans aucun doute les faits et gestes des conquérants avaient-ils été la cause de bien des malheurs et de bien des souffrances, mais c'étaient malgré tout de petits dommages si on les comparait à l'exploitation de leurs semblables que pratiquaient les nations commerciales en laissant les masses „ passer la plus misérable des vies " dans „ des ateliers insalubres ".^

" Winsnes, op. cit., p. 12L

En ce qui concernait la situation de son propre pays, Treschow déclara en 1807 qu'on devrait établir une union entre les trois pays nordiques. Lorsque plus tard, durant l'automne 1814, une union suédonorvégienne fut d'actualité, Treschow jugea la question du point de vue d'une politique générale de paix. Ici comme partout ailleurs, des considérations dictées par la raison devaient l'emporter sur les passions nationales et les préjugés. (A ce propos, Treschow avait exprimé des doutes lorsqu'on avançait qu'une démocratisation de la société équivalait à une garantie de paix. Le résultat pouvait peut-être se révéler être tout le contraire: une intensification des passions et des préjugés.)

Le chemin qui conduisait à une union entre les Etats passait justement par un tel processus d'ennoblissement dont la source naturelle était la sympathie mutuelle entre les hommes. Il louait „ l'école socratique, surtout les cyniques " parce qu'ils apprenaient „ à considérer le monde comme leur patrie, et tous les hommes comme concitoyens ". Plus tard, le christianisme avait encouragé la tendance à l'universel, sans toutefois pouvoir triompher de l'ignorance ni des préjugés. Mais Treschow estimait maintenant pouvoir constater des progrès marqués, surtout en ce qui concernait l'apparition d'une orientation cosmopolite. Voici comment il exprime le résultat auquel aboutirent ses considérations : „ Bien que membres d'un certain Etat, nous n'en sommes pas moins des citoyens du monde ; les devoirs qui en découlent sont à la fois plus nobles et plus importants que ceux exigés par l'appartenance à une certaine société ... les devoirs envers le tout .... les citoyens du monde et de l'Etat, bien que réunis en une personne, tout comme l'homme pensant et physique, peuvent sembler partagés et, dans ce cas, le premier doit l'emporter sans le moindre doute ".^^

Parmi ceux qui furent profondément influencés par la philosophie de Treschow, il faut citer Henrik Wergeland (1808 — 1845), le plus grand poète de la Norvège. Il est sans aucun doute celui des écrivains nordiques qui, sous l'influence universelle du romantisme, continua avec le plus de force et de sincérité les traditions du siècle des lumières. Toute sa conception religieuse fondamentale et tout son monde poétique, notamment tel qu'on le découvre dans son œuvre principale: „ La

" Moral for Folk og Stat, III, p. 192.

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Création, l'Homme et le Messie " (1830) sont caractérisés par la foi en la perfectibilité de la nature humaine, stimulée par les lumières de la raison, conviction qui ne l'empêchait cependant pas de juger à sa valeur l'importance des sentiments dans la vie humaine. Dans son introduction à „La Création" il déclare même: „Tu trouveras la vérité dans ton cœur avant de la trouver sous ton front ". Il ne voulait toutefois pas reconnaître qu'il y eût d'autre antagonisme entre la raison et le sentiment, la pensée et la foi, que celui qui avait été créé par l'oppression et des conceptions erronées, fausses et déformées de Dieu et des hommes.

Wergeland avait d'ailleurs hérité son orientation rationaliste de son père qui était pasteur protestant et avait pris une part importante à l'Assemblée Nationale d'Eidsvoll en 1814 où fut rédigée la constitution norvégienne. La tradition de liberté qui y fut créée se maintint vivante durant tout le siècle. Dans aucun pays d'Europe, les idées de la Sainte- Alliance ne se heurtèrent sans doute à tant de résistance. Pour Wergeland, le concept de liberté était partie intégrante de sa religion. Il se révoltait en voyant qu'on pouvait abuser du christianisme en s'en servant comme d'un fondement idéologique pour des régimes despotiques. Une telle interprétation reposait manifestement sur le dualisme négatif créé par une foi dogmatique autoritaire et qui s'exprimait dans la doctrine du bien absolu et du mal absolu, soutenue à son tour par la doctrine d'un enfer éternel et d'un diable personnifié. Pour Wergeland, le „ mal " était l'expression de quelque chose d'imparfait dans l 'existence et n'avait aucun caractère éternel. Aussi salua-t-il avec joie une étude de Niels Treschow en 1828 sur „ l'esprit du christianisme ", oii celui-ci condamnait clairement la croyance au diable. Fait significatif, le nom de Treschow figurait en tête de la liste de ceux à qui il dédiait son œuvre maîtresse: „ La Création, l'Homme et le Messie ".

Il était naturel que le jugement de Wergeland sur la situation internationale de l'époque fût influencé par les apports de la Révolution française.^'' Comme tant de ses compatriotes, il considérait la constitution norvégienne de 1814 comme étant avant tout le fruit des idées qui avaient donné naissance à la constitution française en 1791. Tout comme

" Sur la conception de Wergeland en ce qui concerne les idées de l'internationalisme, voir sixrtout Paitlus Svendsen, Wergeland Bom koamopolitt, dans „Edda", 1945, pp. 1—25.

Grundtvig et Tegnér, il était enthousiasmé par Napoléon, mais contrairement à ceux-ci, il n'avait pas lui-même vécu l'époque napoléonienne alors qu'il était homme mûr. Sa sympathie était donc encore davantage inspirée par la légende napoléonienne née des déceptions causées par les résultats de „ la guerre de libération ". C'était cette époque où l'humanité, pour reprendre les termes de Wergeland, „ telle une sentinelle morte de froid près du tertre funéraire de Napoléon", montait la garde tandis que les peuples se laissaient égarer par la Sainte-Alliance que le poète comparaît à „ un noceur de réveillon ivre qui titube, hébété, tenant dans ses mams gourdes la chandelle des Rois Mages ".

Par son irrésistible aspiration à la liberté, Wergeland s'apparente à Byron, Shelley, Hugo et Heine. Il traduisit plusieurs de leurs poèmes ainsi que des publications de Tegnér et de Mickievitch. D'une façon générale, peu d'écrivains nordiques ont participé autant aux courants d'idées de leur époque. La valeur de l'apport de Wergeland dans ce domaine ne résidait pas tant dans l'originalité de ses idées que dans la façon dont il exprimait ses réactions, ou plutôt la manière dont il vivait véritablement les événements de son époque. Il s'enthousiasmait autant pour les insurrections des peuples étrangers que pour l'œuvre de liberté accomplie en son propre pays. Et, à l'instar de Treschow, il ne voyait aucune opposition entre le national et l'universel. Au contraire, il s'établissait dans ce domaine un échange fécond. Mais pour que celui-ci puisse se réaliser, il fallait que régnât la liberté politique. Cette conviction ne permettait pas à Wergeland d'accepter l'idée d'un caractère populaire statique, en ce sens que certaines nations étaient „ bonnes " et d'autres „ mauvaises ". Tout comme Rousseau, il croyait que les masses étaient bonnes dans toutes les nations. La servilité et la barbarie étaient à ses yeux une conséquence de l'oppression politique, sociale et religieuse.^^ Ce n'est que lors de la suppression de ces barrières factices, que le „ national " pourra s'épanouir librement. Le „ national ", c'était l'expansion, le développement sous le signe de la liberté. Cette conception caractérisait la façon dont Wergeland considérait les nations étrangères. Aussi son admiration ne lui faisait-elle pas perdre son sens critique, pas plus que l'antipathie n'excluait chez lui la compréhension. Son

** Harald Beyeb, Henrik Wergeland, Oslo 1946, p. 406.

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enthousiasme pour l'Angleterre ne l'empêchait pas de condamner l'oppression de l'Irlande et des Indes. Et d'un autre côté: son adhésion totale à la guerre d'indépendance des Grecs ne le rendait pas aveugle aux qualités des Turcs en tant que peuple. L'oppression, les confhts et la guerre ont leurs sources dans les projets des souverains et non pas dans l'âme des peuples.

Wergeland s'intéressait également beaucoup aux événements ayant lieu hors d'Europe; il plaçait de grands espoirs dans la république nordaméricaine, mais il se montra surtout enthousiaste pour Bolivar qu'il présenta à ses compatriotes en traduisant un article que l'abbé de Pradt avait écrit sur lui. Comme beaucoup de penseurs de son époque, Wergeland s'intéressait vivement aux perspectives d'avenir du continent américain et de l'immense empire russe encore si inconnu. Dans un article en date de 1835, il nous donne cette vision des „ superpuissances " de l'avenir: „ Ha — je vois l'ombre de la grandeur de l'Amérique, — rencontrant en Allemagne au cœur de l'Europe — l'ombre de la pyramide de la Russie ".^^

En ce qui concernait la situation en Europe, Wergeland voyait dans la Révolution de juillet l'introduction à une nouvelle époque caractérisée par la liberté politique, nationale et intellectuelle et la justice sociale : „ Le fracas des trônes nous annonce les heures qui coulent " s'écrie-t-il enthousiasmé dans un poème sur „ L'Europe libérée ". A cette époque, on peut avec certitude montrer l'influence de Saint-Simon. Un exemple qui montre bien combien il s'intéressait vivement à ces idées, c'est que, lors d'un voyage en France en 1831, il emporta avec lui quelques exemplaires de son poème „ La Création " pour les remettre personnellement à Lafayette et aux dirigeants saint -simoniens (Il ne réussit d'ailleurs pas à en rencontrer un seul). La révolution manquée puisqu' incomplète, en France, et la répression du mouvement d'indépendance dans les autres pays, notamment en Pologne, amena Wergeland à procéder à une révision de ses conceptions optimistes. Dès l'été 1831, il déclara que la victoire universelle de la liberté devait être reportée dans l'avenir. La plaquette portait un titre caractéristique: „ Pourquoi l'humanité progresse-t-eUe si lentement ?" La cause du malheur se trouvait, selon

*' Cité par Sigmxjnd Skabd dans Amerikanske problem, Oslo 1949, p. 1.

Wergeland, dans le fait que le mouvement d'indépendance, qui s'était traduit par des constitutions libres en plusieurs endroits du monde, n'avait pas été accompagné d'une véritable réforme religieuse éliminant toutes les conceptions „ mystiques " qui formaient le noyau même de la religion et de la morale officielles. Cela avait entraîné une fission fatale de la vie „ pratique " et de la „ vie intellectuelle ". Les conséquences en étaient apparues dans le fait que les progrès techniques étaient toujours utilisés à des fins destructrices, et notamment pour la guerre. Ce n'était que sporadiquement (comme au siècle des lumières) qu'on avait essayé de transformer les concepts religieux et moraux en une source d'inspiration pour toute activité humaine: „ De même que le génie de l'époque auquel nous comparons le nôtre, fit surtout de la quintessence même de toute connaissance: la religion et la morale — seule connaissance exerçant une influence directe sur l'Etat — l'objet de son analyse et la fit descendre dans le cerveau de l'homme, après qu'elle eut plané dans des sphères élevées au-dessus de toute réflexion humaine et n'eut été captée que par les brouillards du rêve, de même nous voyons notre époque laisser avec indifférence la religion remonter dans les sphères élevées et la morale descendre dans les tombes des vénérables ancêtres, mais faire descendre à peu près toute connaissance du cerveau à la main. Toutes sortes de sciences économiques et mécaniques, les sciences statistiques, mystiques et la science de la guerre (car la guerre a été mise en système et on en a fait un gagne-pain) s'en portent fort bien. Cependant le tout est de savoir si l'utilité des progrès des sciences et arts mentionnés en premier lieu peut compenser la perte causée par cette dernière. Car combien de mains la perfection croissante de la science de guerre n'enlève-t-elle précisément pas à des occupations manuelles et intellectuelles plus utiles? Combien d'armées ne met-elle pas sur pied pour chasser la paix? à combien de caprices princiers ne permet-elle pas de se réaliser? combien de costumes de fous et de livrées royales ne laisse-t-elle pas les peuples revêtir? combien de projets ne contraint-elle pas les nations incertaines à réaliser? combien d'or ne transforme-t-elle pas en pierre, combien de gouttes de sueur et de larmes en ciment pour bâtir ses forteresses? "^

" Samlede Skrifter, Christiania (Oslo) 1853, VII, pp. 424—425.

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La réforme religieuse sur laquelle comptait Wergeland libérerait toutefois le christianisme de tous les détritus dont l'avaient encombré le dogmatisme et le sectarisme. Alors, le Christ se présenterait à nouveau tel qu'il était à l'origine, sa raison souveraine et son amour universel uniraient l'humanité, de sorte que non seulement les communautés chrétiennes, mais aussi les fidèles des religions non-chrétiennes réaliseraient une synthèse supérieure: „ Libérez la pensée et la foi! Le Christ apparaît et expose sa religion ; la raison de chacun doit à la fois la reconnaître et s'y soumettre ... il insiste sur la morale et fait des prêtres les éducateurs du peuple et les maîtres du peuple. Alors nous verrions tous les Musulmans, Chinois, Hindous et Juifs cultivés se convertir et apporter la civilisation européenne à leurs peuples . . . Alors nous verrions un terme aux guerres ".^^ Malgré son orientation universelle, Wergeland n'omet donc pas d'insister sur la primauté culturelle de l'Europe. Il établit un parallèle entre le rôle des Européens dans le monde et celui du clergé dans l'Europe du Moyen Age. Dans les deux cas, c'est „ la supériorité intellectuelle de l'éducation " qui est la vraie source de leur influence. Parmi les Européens, les Britanniques sont, à leur tour, au premier rang, car, en Angleterre, les masses ont plus que partout ailleurs reçu „ une connaissance pratique " des découvertes et des inventions des génies. (L'idée que Wergeland se fait des Britanniques diffère donc beaucoup de celle de Treschow). L'Angleterre, dit-il, est en tête lorsqu'il s'agit de „ l'éducation des masses", ce qui, ces derniers temps seulement, a été reconnu comme étant l'objectif essentiel de l'activité culturelle. ^^

Wergeland soutenait que lorsqu'il s'agissait de juger du rôle de la guerre dans l'histoire, il fallait distinguer entre les guerres menées pour un prmcipe (sous-entendu: pour la cause du progrès) et celles qui ne devaient que servir une décision royale, une intention personnelle : „ Les exploits glorieux de Turenne et du grand Condé ont peu d'importance comparés à ceux de Ziska de Bohème (le chef des Hussites) ou de l'Anglais Fairfax qui, à la tête de paysans et de petits bourgeois, défendaient avec un fanatisme macchabéen la liberté de religion et celle du peuple ".^

" Ibid., p. 432.

^* Paulus Svendsen, art. cit., p. 19.

«» Samlede Skrifter, VII, p. 555.

Toutefois la guerre n'était en aucun cas un phénomène permanent. Au cours du grand bouleversement religieux et moral à venir, elle disparaîtrait d'elle-même. Wergeland avait une foi inébranable dans la faculté immanente de renouvellement et de diffusion que possédait la culture : „A chaque décadence la base de la culture s'élargissait toujours. Les ruines de quelques frontons de ses temples, détruits çà et là, ne restaient pas abandonnées, mais on les éleva de nouveau sous forme de monuments encore plus magnifiques à la gloire de l'infatigable génie humain. La Grèce hérita de la civilisation orientale, Rome de celle de la Grèce entre les ruines d'Athènes et de Corinthe, l'Europe de celle de Rome et l'univers acquerra une fois celle de l'Europe ".^

Mais Wergeland avait appris à s'adapter aux objectifs lointains. Contrairement à ceux qui estimaient que l'humanité civilisée en était au stade de la vieillesse, il soutenait que l'évolution avait à peine commencé. Comme il le chantait dans un poème: „Le monde doit encore être jeune, la longue histoire de la légende familiale n'est encore que sa berceuse et les contes de son enfance". Aussi pouvait-il, lors de la révision de son ouvrage „ La Création " (achevée en 1844 — un an avant sa mort), continuer à soutenir que le monde deviendrait une fois une unité, influencée par le message universel du Christ, une union de républiques hbres et autonomes à une époque où les frontières entre les pays seraient marquées par des haies de roses et où „ la science de la guerre aura disparu comme une fumée ".

§ 2. LE SCANDLNAVISME

Les premières tentatives pour établir des contacts plus étroits entre les pays nordiques furent faites au 18^ siècle, lorsque ces pays, après s'être mutuellement combattus au cours de plusieurs guerres, entrèrent à partir de 1720 dans une longue période de paix. L'amélioration de leurs relations mutuelles se traduisit d'une façon très claire par la conclusion d'accords visant à établir une poHtique commune de neutralité, lorsque d'autres Etats en Europe étaient en guerre. Déjà, lors des guerres de Louis XIV à la fin du 17^ siècle, une alliance de neutralité armée

** Ibid., p. 642.

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avait d'ailleurs été conclue entre le Danemark, la Norvège et la Suède. Lorsqu 'éclata la guerre de Sept ans en Prusse, une alliance analogue fut conclue (1756). Il en fut de même lors de la guerre d'indépendance nordaméricaine, lorsque le gouvernement danois engagea aussi la Russie à participer à une alliance de neutralité, fondée sur les principes de la liberté des mers, „ navires libres, marchandises libres ", sur un accord avec les belligérants concernant la définition du terme contrebande de guerre, et sur la limitation du droit de blocus aux ports dont les chenaux seraient efficacement bloqués. Sur ces bases fut établie une nouvelle alliance de neutralité en 1780, à laquelle participa aussi la Russie (plus tard les Pays-Bas et la Prusse). Pendant les guerres de la Révolution, une alliance de neutralité nordique (1794) fut de nouveau actuelle après que l'Angleterre se fut mêlée à la guerre en 1793, mais cette fois-ci l'union eut beaucoup plus de mal à faire respecter les règles de neutralité. Le point de vue britannique était en effet que l'Angleterre ne pouvait être tenue à respecter les accords des années 1780, car cette fois la guerre avait bien davantage trait aux intérêts vitaux du royaume insulaire, tandis que les neutres, de leur côté, soutenaient que l'existence même d'un droit international supposait que celui-ci eût une valeur constante, et que ses fondements ne pussent changer au gré des circonstances. En 1800, la Russie adhéra de nouveau à l'alliance, mais dès l'année suivante, l'Angleterre réussit à la disloquer en attaquant Copenhague.

La détente dans les relations entre les pays nordiques, qui avait alors duré pendant quatre-vingts ans, avait contribué à beaucoup affaiblir l'antipathie et la méfiance réciproques qui avaient régné dans les groupes sociaux restreints représentant à cette époque „ l'opinion publique ". Au cours de la seconde moitié du 18^ siècle, nous remarquons en outre les premières tentatives pour créer un meilleur contact entre les peuples, les débuts de ce mouvement qui a été appelé „ le scandinavisme ". Ainsi un historien danois lançait l'idée d'une collaboration entre la Suède et le Danemark pour créer une langue écrite commune. (La Norvège n'est pas mentionnée dans cet ordre d'idées, la langue officielle en Norvège étant à ce moment-là le danois). Un tel système équivaudrait à „ une amitié fondée sur des avantages communs " et créerait un équilibre avec les autres grandes communautés linguistiques en Europe.^

* JuLTOS Clausen, Skandinavismen, Kebenhavn 1900, p. 2.

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Un contact plus étroit dans le domaine de la vie intellectuelle fut établi lorsque l'Académie des sciences de Suède nomma des membres danois, et, en 1792, l'historien danois Frederik Sneedorf lança un programme nordique, dans une conférence intitulée „ De l'importance de l'union des trois royaumes. "(Contrairement aux autres écrivains danois et suédois de cette époque, Sneedorf citait la Norvège comme un pays distinct). La tâche de ces associations serait „ de répandre l'amour général de la patrie et du Nord, où nous autres Suédois, Norvégiens et Danois unis, nous considérons comme appartenant à une patrie — la Scandinavie ". Ces tentatives dispersées pour créer un fondement intellectuel de solidarité Scandinave furent brutalement interrompues du fait que les pays nordiques, en 1807, furent entraînés chacun de leur côté dans la grande guerre européenne. La guerre et le traité de paix de 1814 contribuèrent à créer une nouvelle amertume dans les rapports mutuels. Ce climat triste et funèbre ne dura cependant pas longtemps. Nous avons déjà vu comment un penseur comme Treschow, dès 1814, soutenait que la Norvège devait entrer sans répugnance dans une union avec la Suède, car la voix de la raison recommandait des unions d'Etats de cette nature — en faveur de la paix générale. Et en ce qui concernait les relations entre le Danemark et la Suède, le „ couronnement " du poète danois Oehlenschlâger par Tegnér dans la cathédrale de Lund (1829) fut considéré comme le signe d'une solidarité croissante entre les peuples nordiques. A partir des années 1830, la collaboration scientifique eut lieu dans des formes organisées, car les naturalistes se réunirent en congrès. Les tendances scandinavistes qui s'étaient manifestées jusqu'ici étaient surtout de caractère culturel et tout empreintes de l'orientation cosmopolite du siècle des lumières. A partir de 1840, un nouveau courant s'impose toutefois avec une intensité sans cesse accrue, à savoir un scandinavisme à racines et à objectifs nationaux. Le père spirituel de ce courant était Grundtvig qui, inspiré par l'histoire de son propre pays, soutenait que les hommes de son époque devaient puiser de nouvelles forces dans „ le nordique primitif ", et dont les projets de collaboration dans le domaine intellectuel se fondaient précisément sur le génie spécifique national aux dépens du „ génie latin " artificiel. Rien d'étonnant à ce que ce scandinavisme à caractère national fût sévèrement critiqué par un des plus grands latinistes de l'époque, Johan Nicolai Madviq

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(1804 — 1886). Dans une polémique directe avec Grundtvig, il soutenait que le scandinavisme n'était pas un renouveau de quelques différentes qualités „ nordiques primitives ", mais qu'il était dû à des circonstances historiques particulières. Sans doute les peuples nordiques devaient-ils — comme d'autres nations — travailler à développer leur génie spécifique, mais ils devaient le faire en songeant à enrichir la culture européenne commune, et non pas à se cantonner dans un isolement hautain. (Comme nous l'avons déjà mentionné, Grundtvig n'était d'ailleurs pas lui-même un isolationniste culturel). Car, déclarait Madvig, „ le Scandinave est homme avant d'être Scandinave, et l'histoire qui lui expliquera la totalité de la vie, qui le rendra conscient de l'universalité de l'éducation et de la culture, c'est toute l'histoire de l'éducation et de la culture humaines",^

Le scandinavisme dans sa nouvelle forme fut cependant caractérisé par un „ esprit nordique " étriqué, et l'élément national en fut encore plus accentué lorsqu'on en fit le stimulant idéologique d'un mouvement pohtique. Celui-ci avait d'ailleurs à l'origine une orientation européenne assez large, puisqu'il était au fond une manifestation du hbéralisme de l'époque. Cela se vit très nettement lors de la „toquade" Scandinave de Wergeland, lorsqu'il proclama, sous l'impression de la Révolution de juillet, l'union politique des pays nordiques en présupposant la libéralisation de la constitution en Suède et la chute de l'absolutisme au Danemark.^

De leur côté, les libéraux suédois attaquèrent le régime personnel de Cari Johan; et comme la politique étrangère suédoise après 1814 était caractérisée par une certaine suprématie russe, il fut tout naturel pour l'opposition de lier ses revendications de réformes poUtiques au désir d'une pohtique étrangère plus indépendante, dont un élément serait l'idée d'un retour de la Finlande sous protectorat suédois. Pour qu'une telle politique fût possible, il fallait établir une soUdarité nordique qui, de nouveau, pourrait faire de ces pays un véritable facteur de puissance en Europe. De cette façon, les dirigeants de l'opposition en Suède devinrent d'ardents champions du scandinavisme, tandis que le roi Cari Johan et

* Ibid., pp. 81-83.

' Harald Beyer, op. cit., pp. 394 — 395.

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ses conseillers considéraient le mouvement avec d'autant plus de scepticisme. En 1837, le roi jugea opportun de mettre les diplomates suédois en garde contre les idées scandinavistes lancées à partir du Danemark et contre les dangers qu'impliquaient les projets d'une union nordique.

Les libéraux danois partageaient la crainte qu 'éprouvaient les libéraux suédois en face de la Russie, et plusieurs d'entre eux entrevoyaient, grâce au mouvement national-libéral allemand, la possibilité d 'une „ collaboration nordique " encore plus large. En Norvège, au contraire, le scandinavisme ne trouva guère d'écho dans les milieux libéraux : ces milieux étaient en effet par trop hostiles à la communauté unionnelle avec la Suède et à la tradition culturelle danoise.

Le scandinavisme à caractère politique impliquait donc, dans sa première phase, une tendance anti-russe. A partir des environs de 1840, il fut toutefois de plus en plus dirigé contre l'Allemagne, Cela était dû à l'évolution dans les duchés du Slesvig et du Holstein, réunis à la couronne danoise depuis la fin du Moyen Age. Inspiré par le mouvement national-libéral en Allemagne même, apparut dans les duchés, au cours des années 1830, un mouvement qui demandait leur Ubération du protectorat danois et leur rattachement à la Confédération germanique. Au p oint de vue nationalité, le Holstein était tout à fait germanophone et la plus grande partie des habitants du Slesvig parlait aussi allemand; mais, dans le nord, il y avait un important groupe danophone et, d'une façon générale, la population du Slesvig avait des contacts étroits avec la culture et la civilisation danoises. Le but du parti national-libéral danois fut maintenant tout d'abord de remplacer l'absolutisme par une constitution Ubre, ensuite de rattacher le Slesvig directement au Danemark, tandis que le Holstein pouvait adhérer à la Confédération germanique. Pour atteindre leurs objectifs en ce qui concernait les relations avec les duchés (la poUtique des libéraux dans ce domaine est volontiers appelée „ la ligne de l'Eider " d'après le fleuve frontière entre le Slesvig et le Holstein), les nationaux-libéraux s'efforçaient de se procurer des appuis dans les autres pays nordiques. Leur politique à l'égard de l'Allemagne allait devenir la politique de tous les pays nordiques. Comme leurs partisans suédois, les libéraux danois formèrent également une opposition très vive contre le pouvoir royal, aussi bien à cause de leur programme de réformes intérieures qu'à cause de leur objectif de poli-

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tique étrangère, contraire à l'objectif officiel qui visait encore à maintenir „ l'Etat entier", c'est-à-dire le Slesvig et le Holstein réunis et en union avec le Danemark.

Le scandinavisme à orientation politique recruta surtout ses adhérents parmi les étudiants. En 1843, on organisa une rencontre danosuédoise d'étudiants à Uppsala, et, en 1845, une nouvelle rencontre eut lieu à Copenhague. Lors de celle-ci, un des dirigeants du parti nationallibéral danois fit prêter serment aux participants qui jmèrent être prêts, si nécessaire, à faire le sacrifice de leur vie, de leur sang pour la patrie commune, „Le grand Nord Scandinave". Ce „ scandinavisme estudiantin " ne devint cependant jamais un facteur d'importance dans la politique des Etats. Fait au fond plus important : Oscar I, le nouveau roi de Suède à partir de 1844, pratiquait une politique qui, par bien des côtés, pouvait promouvoir les idées scandinavistes. Mais les motifs du roi différaient essentiellement de ceux des nationaux-libéraux. En soutenant les idées scandinavistes, il comptait que le mouvement se consacrerait surtout à réaliser des objectifs nationaux, tandis que l'activité en faveur de réformes politiques se ralentirait. En outre, son intervention dans la guerre de 1848 entre le Danemark et le Slesvig-Holstein, soutenu par la Prusse, intervention au cours de laquelle il avait envoyé un corps expéditionnaire suédo -norvégien à Fyn, avait été dictée par des motifs purement défensifs : il voulait empêcher que le Danemark ne tombât sous la coupe de la Prusse, et que la Prusse, de cette façon, ne devînt la grande puissance de la mer Baltique. Sa politique fut soutenue par la Russie qui ne souhaitait cependant pas procéder à une intervention militaire contre la Prusse et se contenta d'exercer une pression diplomatique. Ceci — et les représentations de l'Angleterre et de la France amenèrent la Prusse à cesser la guerre et à retirer ses troupes des duchés. Lors d'une conférence des grandes puissances à Londres, le statu quo fut rétabli („ Protocole de Londres " du 8 mai 1852). On y régla aussi le droit de succession au trône du Danemark. Comme le roi régnant, Frederik VII, n'avait pas d'enfants, le prince Christian de Glucksburg fut désigné comme l'héritier du trône. Ce règlement fut garanti par l'Angleterre, la Russie, la France, l'Autriche et la Prusse. Les représentants du royaume de Suède-Norvège signèrent aussi le protocole de Londres. Ceci suscita une profonde émotion chez les scandinavistes qui avaient espéré

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que Frederik VII aurait pu adopter Oscar I ou bien son fils Cari et ainsi assurer une union dynastique des trois royaumes. Oscar l" s'était jusqu'ici montré très prudent dans cette question, et après la signature du protocole de Londres, il était pratiquement exclu que le roi de Suède- Norvège pût prendre quelque initiative. Seule une rupture de la solidarité des grandes puissances, teUe qu'elle était exprimée dans le protocole, pouvait ouvrir de nouvelles perspectives pour une solution Scandinave de la question de la succession au trône. De telles perspectives s'ouvrirent lors de la guerre de Crimée. Oscar I y vit d'abord une chance de se libérer de la tutelle russe qui marquait la politique étrangère suédoise de son empreinte depuis 1814. Cela apparut déjà dans la déclaration de neutralité que le royaume de Suède-Norvège publia le 15 décembre 1853. EUe accordait les plus grands avantages à la plus forte puissance navale belligérante; à ce point de vue, elle allait plus loin que la déclaration danoise publiée en même temps. Lorsque la Grande- Bretagne et la France se mêlèrent à la guerre en avril 1854, elles pouvaient donc compter sur des conditions avantageuses en territoire neutre, lors des opérations navales dans la Baltique. En 1855, Oscar I alla jusqu'à conclure avec les puissances occidentales un traité nettement dirigé contre la Russie. (Ce „ traité de Novembre " garantissait l'intégrité du territoire suédo-norvégien en face de l'expansion russe qui, estimait-on, visait le Finmark, la région la plus septentrionale de la Norvège).

La politique d'Oscar I avait cependant des perspectives encore plus vastes. Il voulait que la Suède et la Norvège intervinssent d'une façon active dans la guerre et aux côtés des puissances occidentales, afin de reconquérir, si possible, la Finlande. Il chercha à atteindre ses objectifs par une propagande d'inspiration royale dans la presse suédoise, française et britannique. Mais le traité de paix entre les puissances occidentales et la Russie en 1856 mirent brutalement fin aux projets activistes du roi.

Cependant Oscar I continua à mener une politique antirusse également après la paix, et un moyen de promouvoir cette politique, c'était d'utiliser les courants scandinavistes. Voici comment il formula les enseignements tirés de la guerre de Crimée : „ Il faut établir une nouvelle base pour l'avenir politique des Royaumes unis, frayer une nouvelle voie au développement de leurs forces matérielles et spirituelles. La re-

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naissance de la grande tribu Scandinave grâce à une évolution intellectuelle, commerciale et finalement politique plus intime, voUà l'unique salut du Nord. Si cette grande idée peut être réalisée, alors poindra l'aurore d'une nouvelle ère de prospérité, de liberté et d'honneur; si les intrigues de la Russie, soutenues par l'aveuglement de la diplomatie européenne et l'envie et l'indifférence humaines, réussissent à étouffer ce demie** effort du Scandinavisme, si les peuples Scandinaves se divisent par sotte mesquinerie, alors, tôt ou tard, la Suède et la Norvège seront peu à peu absorbées par la Russie, le Danemark par l'Allemagne. " *

La nouvelle orientation de la politique étrangère du roi de Suède et de Norvège depuis l'époque de Cari Johan était totale, ce qu'on put constater clairement lors de la rencontre Scandinave d'étudiants à Uppsala en 1856. Cette réunion ne fut plus considérée — comme en 1843 — avec méfiance et animosité par les autorités. Au contraire — elle eut pour ainsi dire lieu avec programmation officielle. Les participants norvégiens et danois furent transportés sur les bâtiments de la marine, à Stockholm, ils furent reçus par la famille royale dans la cour du château et à leur retour d'Uppsala, ils furent invités à souper au palais de Drottningholm. Un des chefs des nationaux -libéraux danois — Cari Ploug — se fit dans ses discours l'avocat convaincu d'une union politique entre les trois royaumes, et il laissa assez clairement entendre que cette union devrait avoir une dynastie royale commune.

Pour des raisons facUes à comprendre. Oscar I s'exprima avec plus de prudence, mais on ne pouvait guère douter que ce programme parût sympathique au roi. Lui aussi partageait l'opinion des nationaux-libéraux danois qui voulaient que la question du Slesvig-Holstein fût résolue d'après „ la ligne de l'Eider " : la séparation du Holstein et l'annexion du Slesvig au Danemark qui, à son tour, s'unirait au royaume de Suède- Norvège sous la dynastie des Bernadette. Il fit part de ces idées au prince Napoléon — cousin de Napoléon III — lors d'un voyage „ scientifique " que celui-ci fit en Scandinavie durant l'été 1856. Un émigrant polonais qui servait de porte-parole au prince dans „ La Presse " l'accompagnait et lança plus tard un projet aux termes duquel le Holstein,

* Den svenska utrikespolitikens historié, Stockholm, III, 3, 1844 — 1872 par Al,lan Jansson, pp. 119 — 120,

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le Lauenburg et une partie du Slesvig devaient être transformés en une principauté indépendante. Le prince Christian de Gliicksburg la recevrait comme compensation pour la perte de la couronne danoise, tandis que le reste du Slesvig irait à la monarchie danoise qui serait ensuite rattachée dynastiquement au royaume de Suède-Norvège.^ (Comme on le voit, le journaliste franco-polonais a assez fortement modéré „le programme d'Eider ".)

Oscar I avait compté sur une initiative danoise en ce qui concernait la question de la succession au trône du Danemark ; cette initiative se faisant attendre, il en prit une lui-même sous forme d'une offre d'alliance défensive entre la Suède et le Danemark (27 mars 1857). Aux termes de cette offre, un corps d'armée suédois de 18 000 hommes serait mis à la disposition du roi de Danemark, si le Danemark et le duché du Slesvig étaient menacés par l'invasion. L'accord ne comprendrait ni le Holstein, ni le Lauenburg, mais le roi de Suède promettait aussi son soutien moral dans ce cas, si le roi de Danemark le demandait.

Sur le conseil de son ministre des Affaires Etrangères, Frederik Vil déclina l'offre en déclarant qu'elle ne valait pas pour l'ensemble du territoire de la monarchie. Le ministre des Affaires Etrangères en question, partisan convaincu de „ l'Etat entier ", avait d'ailleurs quelques mois auparavant adressé aux légations danoises à l'étranger, une circulaire où il mettait en garde contre le scandinavisme, „ cette idée si poétique ", qui, cependant, devenait dangereuse du moment qu'elle pouvait semer le doute à l'étranger en ce qui concernait la volonté du roi de Danemark de maintenir à son programme l'intégrité de la monarchie.^ (Parallèle d'ailleurs frappant avec la note circulaire à caractère antiscandinaviste que fit envoyer Cari Johan).

L'offre d'alliance de mars 1857 représente la dernière tentative de politique personnelle de la part d'Oscar 1. Peu de temps après, il fut atteint d'une maladie incurable, et ses fonctions furent assumées par son fils, le prince Cari. La politique du roi Oscar était fondée sur des suppositions qui se révélèrent fausses. En 1855, il avait cru que les puissances occidentales — et surtout Napoléon III — partageaient son

* JiiLrcrs Clausen, op. cit., p. 135.

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opinion sur la Russie, voyaient en elle un danger constant pour la paix de l'Europe et profiteraient de la guerre de Crimée pour mettre un terme définitif à l'expansion russe. En même temps, il était persuadé que les chefs d'Etat occidentaux — surtout Napoléon III — avaient une sympathie active pour le scandinavisme. La réalité était cependant quelque peu différente, Napoléon III cherchant secrètement à nouer avec la Russie et la Prusse pour contrebalancer l'Autriche, tandis que le scandinavisme suscitait certes quelque sympathie en Angleterre, sympathie de peu de poids cependant du moment que les milieux gouvernementaux estimaient que l'Allemagne pourrait utilement contrebalancer la France.' Sur le front intérieur non plus, le scandinavisme ne trouva pas un très grand écho. Le cadre magnifique dans lequel se déroulèrent les rencontres nordiques d'étudiants ne pouvait dissimuler que le mouvement était en train de perdre sa force. Les événements de 1848 avaient montré que les pays nordiques avaient peu de chances de pouvoir jouer un rôle indépendant dans la politique européenne, même s'ils agissaient de concert. En Suède et en Norvège, les hésitations se faisaient de plus en plus grandes à mesure que l'expérience montrait que par le scandinavisme on risquait d'être engagé dans des aspirations danoises purement nationales. En même temps, le „ scandinavisme royal " d'Oscar 1 ne plaisait pas aux milieux libéraux suédois qui, auparavant, avaient été le meilleur appui du mouvement. Dans une publication en date de 1849, on soulignait à ce propos que la seule possibilité d'union entre les pays nordiques, c'était une république fédérative, car seul le régime républicain était susceptible de susciter l'enthousiasme nécessaire pour réaliser l'idée d'union. En même temps, l'auteur insistait sur le fait qu'on pouvait très bien être à la fois „ Scandinave " et „ cosmopolite " et allier en soi „ l'universalité" et la „ nationalité ". Dans d'autres publications, les auteurs proposaient des objectifs plus vastes au scandinavisme à partir d'une alliance avec l'Allemagne, ce qui supposait naturellement qu'on renonçât à soutenir sans réserve la politique danoise dans la question du Slesvig-Holstein. Certains rêvaient même d'une union entre les souverains nordiques et allemands et qui serait soutenue par la Grande-Bretagne et la France.

' Ibid., p. 235.

LE SCANDINAVISME

Le fils et le successeur d'Oscar 1, le prince Cari — à partir de 1859 roi sous le nom de Cari XV — ne poursuivit pas directement la politique étrangère personnelle de son père. Il souhaitait une collaboration harmonieuse avec son gouvernement qui — • de même que la majorité du Riksdag (Parlement) — était plutôt d'orientation antiscandinave. Ainsi, lorsque le roi de Danemark, Frederik VII, sur l'invitation de son gouvernement national-libéral, envoya une offre d'alliance en novembre 1857, Cari suivit (sans doute avec quelque hésitation) le conseil de son gouvernement et déclina l'offre. Cependant, après qu'il fut entré en conflit avec ce dernier en 1859 au sujet des relations avec la Norvège, il commença à mener une politique étrangère personnelle avec l'assistance du ministre des Affaires Etrangères. Dès janvier 1858, il avait d'ailleurs clairement exprimé ses sympathies Scandinaves dans une lettre adressée à Napoléon III. Il affirmait qu'à ce point de vue, la politique de son père avait été populaire en Suède et que séparer le Holstein et le Lauenburg du Danemark pour les rattacher à la Confédération germanique, c'était assurer la paix non seulement dans les pays nordiques, mais aussi dans l'Europe entière. Lors d'un voyage en France et en Angleterre entrepris durant l'été 1861 avec son frère le prince Oscar, il exposa — d'après ce que raconte Palmerston dans une lettre adressée à la reine Victoria — de vastes plans relatifs à un nouveau règlement européen fondé sur le principe des nationalités: la Pologne deviendrait libre, la Finlande serait rendue à la Suède, le Slesvig rattaché au Danemark, et le Danemark, à son tour, au royaume de Suède-Norvège. Il est plus que probable qu'il soumit également ces questions à Napoléon III. Il est en tout cas certain qu'au cours de l'année 1862, il adressa deux appels pressants à l'empereur français pour le convaincre que l'annexion du Slesvig au Danemark était la seule solution possible de la question slesvico-holsteinoise. Malgré que Cari XV ne reçût aucune réponse positive ni à cette époque, ni en 1858 — Napoléon III avait au contraire souligné que le Slesvig-Holstein devrait jouir de l'autonomie — ■ il ne renonça pas à l'idée de voir la France soutenir fidèlement la politique Scandinave. Tout comme Oscar I, Cari XV utilisait aussi des agents privés, et l'un deux, qui avait des relations étroites avec les milieux d'émigrants à Paris, pouvait rapporter que Napoléon III sympathisait avec ces milieux et était capable de fomenter des révolutions en Pologne,

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en Hongrie et en Allemagne. Cela pourrait engager les forces hostiles à une politique Scandinave. Ces rapports un peu trop débordants d'imagination contribuèrent certainement à ce que l'insurrection polonaise en 1863 augmentât la confiance de Cari XV dans la possibilité de réaliser ses projets. Il espérait que les puissances occidentales donneraient leur appui à la Pologne et que la Prusse, par sa politique bienveillante à l'égard de la Russie, se serait trop fortement engagée pour pouvoir créer des difficultés. Le gouvernement national-libéral danois profita bientôt de la situation pour séparer le Holstein du Slesvig („ Patente de Mars " en 1863). Cari donna son entier appui à cette politique du Danemark, et lors d'une entrevue avec Frederik VII en juillet, il lui promit une aide militaire considérable aussi bien sur terre que sur mer, au cas où les Allemands franchiraient la frontière de l'Eider. Mais, cette fois-ci, le roi était allé trop loin dans la voie des engagements, car l'accord fut rejeté par le gouvernement suédois. Certes, cela ne voulait pas dire que le gouvernement repoussât l'idée même d'une alliance, mais il fit plusieurs réserves, en exigeant notamment que l'alliance dépendît de l'attitude de l'Angleterre et de la France en cas d'une éventuelle guerre germanodanoise. Il en résulta que lorsque la Prusse et l'Autriche, après la résolution danoise de 1863 relative à l'annexion du Slesvig, ouvrirent les hostilités en janvier 1864, le Danemark n'avait aucune alliance défensive ferme avec le royaume de Suède-Norvège. Il ne fut pas soutenu non plus ni par la France, ni par l'Angleterre. Le Danemark dut supporter, seul, le poids de la guerre, et la défaite fut inévitable.

La défaite du Danemark et la perte du Slesvig-Holstein, c'était un coup mortel porté au scandinavisme politique. Sans doute Cari XV essaya-t-il encore de le ranimer en tentant d'influencer les grandes puissances pour que le Danemark pût au moins garder la partie danophone du Slesvig, comme il avait été stipulé dans la paix de Prague entre l'Autriche et la Prusse le 23 août 1866. L'idée d'une union nordique n'était pas non plus entièrement abandonnée. Au printemps de 1864 — donc en pleine guerre — on avait fondé à Christiania une „ Société Scandinave " dont le programme laissait entrevoir la continuation d'une collaboration nordique sur le plan politique également; le but de 1',, Association nationale nordique " fondée à Stockholm en mars était „ de réunir et de rapprocher dans luie collaboration plus intime les conci-

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toyens qui estiment qu'il est important de préparer, à l'aide de tous les moyens légaux, la réunion des trois royaumes nordiques en un Etat fédéral constitutionnel ayant une défense nationale et une direction des Affaires Etrangères communes, mais où chaque royaume conserverait son indépendance intérieure."^

Ces associations avaient cependant une influence limitée et peu d'adhérents. En même temps, les efforts sur le plan diplomatique pour modérer les décisions concernant les frontières se soldèrent par un échec. La guerre franco -allemande de 1870 suscita certes dans quelques milieux danois l'espoir de reconquérir les territoires perdus, mais les défaites françaises eurent tôt fait d'éteindre cette flambée activiste. Le Danemark devait s'accommoder des nouvelles constellations de puissances, et sa politique étrangère devait tout d'abord tenir compte de son puissant voisin au sud. En Suède aussi, on changea d'orientation, passant du scandinavisme qui espérait l'appui de la France, à une neutralité officielle avec axe de gravitation centré sur l'Allemagne.

Le rôle du scandinavisme politique était terminé une fois pour toutes. Au cours de ses trente années d'existence, il avait d'ailleurs souffert de faiblesses manifestes. Tout d'abord ses idées avaient été utilisées à tour de rôle dans l'intérêt du Danemark et de la Suède. C'est ainsi que les libéraux danois, au cours des années 1840, sollicitèrent de leurs voisins nordiques l'appui sans réserve de leur politique dans la question slesvico-holsteinoise, tandis que le roi de Suède essaya au cours des années 1850 d'utiliser le scandinavisme comme un instrument au service de sa politique personnelle. Vint enfin en 1863 — 64 la phase finale si dramatique au cours de laquelle les nationaux-libéraux danois demandèrent en vain à être aidés après qu'ils eurent réalisé leur audacieux projet d'annexer le Slesvig. En ce qui concerne la Norvège, les relations quelque peu tendues avec la Suède rendirent difficile la création d'un chmat vraiment Scandinave. La plus grande partie de la sympathie et de la bonne volonté mobilisées alla certainement au Danemark.^

Au point de vue social, l'influence du scandinavisme ne dépassa guère les milieux universitaires. Les hommes d'affaires considéraient le mouve-

* John Danstrup, Den politiske Skandinavisme, Scandia 1944, pp. 280 — 285.

• Sur la Norvège et sa conception du scandinavisme, voir John Sannicss, Patrioter, intelligens og skandinaver, Oslo 1959.

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ment avec beaucoup de scepticisme. Plusieurs d'entre eux ne voulaient guère perdre la sympathie dont ils jouissaient sur le marché allemand et, d'ailleurs, le courant libre-échangiste était hostile à toutes les idées représentant un risque d'engagement dans une guerre. Les paysans — en tout cas en Suède et en Norvège — ne témoignaient aucune compréhension pour le programme du mouvement auquel ils restaient tout à fait étrangers. Le scandinavisme politique contribua très peu au développement des idées internationalistes, mais représente une intéressante manifestation des réactions nordiques aux mouvements unitaires nationaux du continent européen. La campagne menée par les scandinavistes se fondait sur la conviction que l'Europe allait être dominée par de grandes unités politiques caractérisées par une communauté nationale et linguistique et un gouvernement fort. Les scandinavistes estimaient que dans ces conditions, les pays nordiques, pris séparément seraient trop petits et trop faibles, mais qu'unis, ils pourraient s'affirmer, notamment lorsqu'il s'agirait de choisir en toute indépendance de puissants alliés.

Après que ce scandinavisme politique eut fait faillite, on en revint au programme plus limité du 18^ siècle : créer de plus grands contacts dans le domaine culturel et pratique. Les premiers résultats des efforts Scandinaves en ce sens furent l'union postale en 1866 et l'union monétaire en 1873.

Danemark

La nouvelle orientation de la politique étrangère danoise, résultat de la défaite de 1864, représentait par bien des côtés des possibihtés accrues en ce qui concernait la réalisation d'idées pacifistes générales. Le créateur d'un mouvement de paix organisé au Danemark fut Feedrik Bajer (1837 — 1922). Sa propre évolution illustre d'une façon frappante le passage général de l'amour-propre national — appuyé par la force armée et de puissants alliés — aux efforts pour trouver d'autres manières d'assurer la liberté et l'indépendance du pays. Bajer avait en effet reçu une formation d'officier et avait participé à la guerre de 1864. L'année suivante, il reçut son congé par suite des restrictions que dut alors

subir l'armée. Il se mit à étudier les langues et gagna sa vie comme professeur dans une haute école populaire et comme traducteur. Il a lui-même déclaré que ce fut l'étude des langues qui le rendit pacifiste. En outre, l'étude des langues suédoise et norvégienne lui avait inspiré l'idée de fonder un mouvement „scandinaviste" d'une forme nouvelle. Les buts de ce nouveau mouvement furent nettement définis dans un article publié en 1866 par une revue suédoise et oii il proposait que, dans les pays nordiques, les armées permanentes fussent remplacées par une mUice populaire. Au point de vue politique, Bajer évolua vers la gauche, il fut l'un des fondateurs de la première association libérale à Copenhague, et pendant plusieurs années il fut un républicain actif. Cela devait aussi influencer son attitude à l'égard d'une collaboration nordique. C'est ainsi qu'en 1870, il fonda un groupe „la Société des Etats libres du Nord" ayant pour but „d'œuvrer en faveur de la réunion des peuples nordiques séparés sous forme d'Etats libres", programme qu'il approfondit dans un livre de 1879 intitulé „le Nord comme république". Dans cette fusion des trois Etats, chacun des Etats conserverait son indépendance, mais autrement ils coordonneraient leur politique qui, sous une constitution républicaine, serait caractérisée par une communauté sans cesse plus étendue. (Comme on le voit, Bajer se fait ici l'avocat d'idées lancées par les Suédois aux environs de 1850 déjà). Bajer se rendait cependant compte que c'était là un programme à très longue échéance et souHgnait les possibihtés de communauté dans les efforts pour la paix qui étaient déjà présentes sous les formes constitutionnelles existantes. C'est ainsi qu'il déclara, en 1875, que les pays nordiques devaient s'efforcer d'obtenir une neutralité fermement garantie. Aussi bien lors de réunions populaires qu'au parlement, Bajer insistait toujours sur l'importance qu'il y avait à obtenir un tel statut, notamment pour l'indépendance des pays nordiques. Leur situation stratégique en faisait un objectif tentant, si les grandes puissances étaient engagées dans une guerre où la mer Baltique jouait un rôle essentiel. Il était en effet évident que les pays nordiques ne pouvaient repousser l'attaque d'une grande puissance, et alors ce serait sans doute la grande puissance qui arriverait la première qui l'emporterait. Une neutralisation devrait éventuellement comprendre le Grand et le Petit Belt et les passes du Sund. Il s'agissait en effet de la voie de mer jusqu'à la

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mer Baltique et, pour maintenir la neutralité, il était absolument nécessaire que le passage dans ces eaux fût libre. A ce sujet, Bajer souligne qu'une garantie internationale de la neutralité permanente des pays nordiques impliquerait autre chose que ce qui valait pour la Belgique et la Suisse. Alors que pour ces derniers pays, il s'agissait éventuellement d'empêcher le passage de forces armées étrangères, il incombait aux pays nordiques de veiller à ce que le passage fût ouvert à tous les bateaux sans distinction de nationalité. La navigation toujours croissante à travers les passes du Sund devait sans aucun doute constituer un argument convaincant pour les grandes puissances aussi, car il devait être de l'intérêt de toutes les parties que le Sund fût gardé ouvert. Le passage des navires de guerre pouvait avoir lieu sous certaines conditions à travers le Grand Belt. Au cours de sa campagne, Bajer soulignait que la question d'une neutralisation du Danemark avait déjà été soulevée lors des négociations de paix à Vienne en novembre 1864; cela avait en effet été mentionné dans les instructions dont furent munis les négociateurs danois. Il se plaignait donc toujours parce que le gouvernement en fonction ne reprenait pas cette initiative, mais, au lieu de cela, rejetait cette revendication en déclarant que cela priverait le pays de sa liberté d'action.^

Pour faire progresser cette cause, Bajer fonda en 1882 la première ligue pacifiste danoise, qui, fait caractéristique, se vit baptiser „Association pour la neutralisation du Danemark". Pratiquement tous les membres de l'association étaient, lors de sa fondation, représentants au parlement danois. Pour que l'idée pût être réalisée, il était toutefois nécessaire de s'assurer des appuis au sein du peuple et chez les puissances étrangères. Pour ce qui est de ces dernières, Bajer, notamment

^ Parmi les études de Bajer sur le problème de la neutralité, citons: Forespôrgsel i Folketinget angaaende Danmarks Neutralisering, Aarhus 1885.

Idéen til Nordens, saerlig Danmarks vedvarende Neutralitet. En français sur le même sujet : Le système Scandinave de neutralité pendant la guerre de Crimée, la Revue d'histoire diplomatique, Paris 1900, pp. 259 — 288.

Neutralité fédérative, la Revue de droit international et de législation comparée, Bruxelles 1902, pp. 127—139.

Un nouvel organe de pacigérance, Revue de droit international et de législation comparée, 1906, pp. 57 — 63.

grâce à ses connaissances linguistiques, avait de fortes chances d'obtenir des résultats positifs. Dès 1867, lorsque Frédéric Passy fonda sa ligue pacifiste, Bajer avait offert son aide pour la distribution de brochures dans les pays nordiques. Et la ligue pacifiste qu'il créa lui-même en 1882 s'inspirait dans une grande mesure de l'activité de Hodgson Pratt. Bajer entretenait en outre des rapports très étroits avec Charles Lemonnier qui, à une réunion de La Ligue de la Paix et de la Liberté en septembre 1883, fit adopter une résolution relative à une neutralité nordique sous garantie internationale, La même résolution fut présentée par Bajer lui-même à la réunion internationale de l'Arbitration League à Berne en août 1884 et y fut adoptée avec certains amendements. La résolution fut également adoptée lors de la première réunion pacifiste nordique à Gôteborg en 1885, et le premier congrès mondial de la paix à Paris en 1889 lui apporta son adhésion de principe.

L'idée de neutralisation avait un complément tout naturel: le travail en faveiu" de l'arbitrage. Bajer l'avait souligné à plusieurs occasions avant qu'il ne proposât en 1884 à la chambre des députés danoise de faire introduire une clause d'arbitrage dans les accords commerciaux avec d'autres pays. L'année suivante, il proposa une convention d'arbitrage avec la Suède et la Norvège et lança à ce propos une campagne de signatures. Après avoir fait recueillir les signatures, il fit adopter une résolution aux termes de laquelle la chambre des députés donnait son adhésion, à condition que les autres institutions étatiques déclarent leur accord.

Bajer réussit aussi, lors d'occasions ultérieures, à obtenir la majorité pour ses propositions d'arbitrage, mais leur mise en œuvre venait chaque fois se heurter à la résistance du gouverment conservateur. Celui-ci considérait avec une antipathie marquée l'initiative de Bajer parce qu'il avait été l'un de ceux qui s'étaient surtout distingués dans la lutte contre la pohtique de défense nationale du gouvernement. L'idée directrice de celle-ci était que le pays devait être mis en état de pouvoir résister à un agresseur, jusqu'au moment où il pourrait recevoir l'aide d'autres puissances. Pour devenir tout à fait efficace, la défense devait être concentrée et le centre même, le pivot de cette défense, serait un Copenhague très sérieusement fortifié. Contre ce projet, que le gouvernement réussit à faire adopter, Bajer affirmait qu'une capitale si soKdement

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fortifiée augmenterait précisément le danger d'une attaque-surprise, car l'attaquant pourrait alors concentrer tout le gros de ses forces contre un point bien déterminé. Même les fortifications les plus solides ne pourraient guère résister à une telle attaque. Du point de vue de la neutralité (soutenue par toutes les parties) également, la concentration représentait un grave danger. Une condition préalable pour pouvoir s'affirmer neutre était en effet d'avoir des forces militaires placées de telle façon qu'elles pussent à tout instant constater si les règles de la neutralité étaient respectées. Bajer ne se faisait aucune illusion sur la possibilité pour le Danemark de défendre, au sens propre du terme, sa neutralité. Aussi ne devait-on pas trop miser sur les forces militaires qui pouvaient facilement devenir „le sabre du géant dans la main du nain". D'autre part, elles devaient être assez puissantes pour qu'on coure un certain risque en violant la neutralité du pays.

Dans la lutte pour la réalisation de l'idée de neutralité permanente, Bajer et „Dansk Fredsforening" (Société pacifiste danoise) firent, au cours des années 1890, quelques modifications concernant son expression pratique. A la formule „neutralité garantie", on substitua „neutralité reconnue et respectée" en partant du point de vue que „neutralité garantie" pouvait amener une pression extérieure pour obtenir des mesures de défense plus étendues. Une résolution fondée sur ce raisonnement fut adoptée par la chambre des députés danoise et par la troisième réunion pacifiste nordique à Stockholm en 1895, où furent précisés en outre les projets d'une ligue nordique de neutralité et d'arbitrage. Il fut décidé qu'une telle ligue resterait également ouverte à d'autres puissances aussi, si elles étaient unanimement acceptées. Les membres s'engageraient à avoir recours à l'arbitrage dans toutes les questions ne portant pas atteinte à leur autonomie interne et à leur indépendance extérieure. On maintiendrait la neutralité la plus stricte lors de guerre entre des Etats étrangers à la ligue, et on essayerait au fur et à mesure de faire reconnaître sa neutralité d'une façon durable par tous les Etats civilisés. Une ligue nordique d'arbitrage et de neutralité ne se proposerait pas — comme les ligues de neutralité antérieures — d'assurer la neutralité à l'aide d'accords obhgatoires sur le recours à des forces militaires. EUe devait uniquement exercer son influence à l'aide de sa force morale: on estimait que la communauté de buts et de moyens

qu'elle exprimait, constituerait nécessairement un facteur important dans les efforts poursuivis pour établir un ordre juridique international. A ce sujet, l'idée de Descamps relative à une forme plus active de neutralité, „le pacigérat", constituait aussi pour les pays nordiques une forte impulsion dans leur activité en faveur de la cause de la paix. Elle contribuait en outre à maintenir l'intérêt pour la neutralité nordique aussi bien dans les congrès de paix internationaux que dans les conférences interparlementaires. Bajer ne laissait jamais échapper une occasion de discuter la question devant un auditoire international, et l'estime dont il jouissait, notamment parce qu'il avait pris l'initiative du Bureau de paix, lui assurait toujours l'audience des assemblées.

Au Danemark, la formation d'un gouvernement libéral en 1901 assura un puissant essor aux idées de neutralité et d'arbitrage. Nous avons déjà mentionné le traité d'arbitrage inconditionnel que le Danemark signa avec les Pays-Bas en 1904.

Au sein même de la ligue pacifiste, Bajer se heurta néanmoins à une résistance grandissante. Cela était dû à l'influence croissante de l'aile condamnant toute forme de défense nationale et dont les porteparole soutenaient que la tâche de „constater la neutralité" devait être confiée à une garde militaire de caractère plutôt symbolique. Bajer estimait que ce point de vue ne tenait pas compte des réalités et que, par sa nature même, il était contraire à la décision selon laquelle la ligue devait observer la neutralité politique. Bajer fut toutefois le seul de cet avis dans le comité de direction et, à l'assemblée générale de 1902, on vota l'adresse d'une pétition au gouvernement et au parlement demandant que fût proclamée la neutralité permanente du pays et que l'armée fût réorganisée conformément à la proposition de la „gauche radicale".^ En se fondant sur cette conception, on rejeta l'idée d'une ligue nordique de neutralité, et on supprima le passage qui avait figuré au programme antérieurement, à savoir qu'on devait chercher à s'assurer une reconnaissance européenne de la neutralité. La majorité de la ligue pacifiste chanta victoire lorsque la gauche radicale fit figurer ces postes à son programme de 1905: „Le Danemark se déclare tou-

* Sur la discussion au sujet de la question militaire, voir Bajek, Hvad dansk Fredsforening bôr og ikke bôr, Kôbenhavn 1903, et Niels Petersen og Ingvabd NiBiiSEN, Halvtreds Aars Fredsarbejde, Kôbenhavn 1932, pp. 50 — 55.

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jours neutre . . . Les tâches essentielles de l'armée et de la marine sont d'assumer les obligations de neutralité du pays en tant que gardefrontières et corps de police. Les dépenses militaires sont réduites à ce qui est nécessaire pour ces buts, Copenhague est déclarée ville ouverte. La forteresse existante ne sera plus utilisée".

En 1910, la gauche radicale forma le gouvernement et réalisa en gros les directives militaires et politiques ébauchées ici. De cette façon, le gouvernement danois en vint, comme le seul en Europe, à réaliser, sur le plan de la politique pratique, certaines idées antimilitaristes.

Suède

En Suède, la première ligue de paix fut fondée peu de temps après la danoise. Dans cette œuvre, Kt.as Pontus Arnoldson (1844 — 1916) fut l'élément dynamique. Comme tant de pionniers du mouvement pacifiste, c'était un autodidacte. Employé aux chemins de fer suédois, il utUisait tous ses loisirs à travailler en faveur des'idées libérales. Plus tard, il donna sa démission pour pouvoir se consacrer entièrement au travail en faveur de l'instruction populaire et à l'activité politique. Son intérêt pour la cause de la paix fut suscité au cours de sa lutte pour une libération religieuse grâce à l'introduction d'un „christianisme pratique" fondé sur l'amour d'autrui. Il voulait éliminer la foi dogmatique et les représentations de l'enfer qui n'avaient servi qu'à gâcher l'Evangile au moyen du fanatisme et de la critique intolérante et incessante. Dans le „christianisme pratique", l'idée pacifiste se vit attribuer la place qui lui revenait de droit, et la guerre germano- danoise de 1864 et encore davantage la guerre franco- allemande en 1870 — ^71 intensifièrent l'aversion qu'Arnoldson éprouvait pour toute guerre. Cela ne signifiait toutefois pas qu'il se contentait de condamner d'une façon générale la guerre en tant que phénomène. Il considérait comme un devoir de juger les événements contemporains, non pas seulement d'un point de vue pacifiste, mais aussi en se fondant sur une appréciation faite en toute équité, ce qui d'ailleurs, selon lui, était une condition absolue pour une paix durable. Aussi n'hésita-t-il pas non plus à prendre parti dans les guerres qui eurent lieu à son époque. Sa volonté de porter des jugements équitables apparaît bien lors de la guerre franco-allemande

OÙ, pour commencer, il „prit parti" contre la France, car, par sa politique téméraire, Napoléon III avait rendu impossible une solution pacifique, mais où, par la suite, il soutint la république française après la défaite de Sedan, car U devenait maintenant manifeste que l'Allemagne poursuivait des buts dictés par une très dure politique de puissance. Fait significatif aussi: lors de sa campagne de presse pendant ces deux „mitemps", il se heurta à une violente opposition de la part de gens qui, l'expérience le montre, savent se rallier à la partie qui, dans le moment même, semble être la plus forte. Tout comme Bajer, Amoldson tira des événements de la grande politique européenne la conclusion que les pays nordiques ne pouvaient affirmer leur indépendance qu'au moyen d'une neutralité garantie; grâce à une union politique, ils pourraient aussi contribuer à promouvoir la cause de la paix.^

Après qu'Arnoldson, en 1881, eut été élu comme membre du parlement suédois (il devait en grande partie son élection à sa propagande pour la cause de la paix), il présenta devant la deuxième chambre suédoise une proposition invitant la Suède à chercher à obtenir une neutraUté permanente. Dans son argumentation, il fit observer combien l'idée des possibilités de défense de petites nations courageuses était devenue utopique par suite de la concentration accrue des différents Etats et de l'efficacité des moyens de guerre. La guerre menée par r Allemagne contre le Danemark en 1864 et l'occupation de l'Egypte par l'Angleterre en 1882 montraient clairement que la défaite d'un petit Etat dépendait simplement du nombre de troupes que la grande puissance en question jugeait opportun de lancer dans l'expédition. Pour un petit pays, le moyen de résoudre son problème de sécurité, c'était d'obtenir une neutralité garantie. Comme sa condition préalable était que des grandes puissances potentiellement antagonistes eussent un intérêt commun à la respecter, cette idée pourrait facilement se réaliser. Qu'il y eût un tel intérêt commun en ce qui concernait les pays nordiques, Amoldson cherchait à le prouver en utilisant à peu près les mêmes arguments que ceux auxquels Bajer avait eu recours. Dans

' Parmi les publications d'Arnoldson, citons : Neutralitetafrâgan, Stockholm 1883 et un ouvrage plus considérable sur l'histoire du mouvement pacifiste : Seklemas hopp, Stockholm 1901. Un exposé plus bref sur le même sujet se trouve en anglais sous le titre : Pax mundi, London 1892.

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la discussion qui suivit, il analysa toutefois plus en détail les objections présentées. A ceux qui estimaient que même si une telle neutralité garantie devenait réalité, rien ne protégeait contre une violation de traité, Arnoldson répliquait qu'un certain élément de risque était toujours inévitable dans les rapports humains. L'expérience prouvait sans conteste que des lois justes n'étaient pas respectées, mais personne n'oserait quand même affirmer qu'elles étaient en conséquence inutiles. De même que la force de la loi pouvait entraîner une réduction des forces de police, de même les traités de neutralité rendaient possible la réduction des forces armées. A ceux qui faisaient valoir qu'une neutralité garantie limiterait l'indépendance du pays sans alléger ses dépenses militaires, Arnoldson objectait que le droit international en vigueur n'autorisait sous aucun prétexte l'immixtion d'autres puissances dans les affaires intérieures d'un pays neutralisé, et partant pas non plus dans des questions ayant trait à sa défense. Sans doute, lors de la neutralisation du Luxembourg en 1867 fut-il décidé de ne plus utiliser la forteresse centrale, mais cette décision fut prise dans des circonstances tout à fait particulières; on n'avait pas, d'autre part, d'exemple du contraire, à savoir qu'un Etat neutralisé se vît imposer certaines mesures de défense pour la sauvegarde de sa neutralité. Ainsi les forteresses des Belges autour d'Anvers n'étaient-eUes pas dues à une pression exercée de la part des puissances garantes. La proposition d' Arnoldson fut adoptée par la deuxième chambre suédoise, avec d'importants amendements il est vrai, tandis que la première chambre, où un officier s'en était fait l'avocat, ne la jugea même pas digne d'être soumise à l'étude d'un comité.

Peu de temps après qu'Arnoldson eut présenté sa proposition, fut fondée la „Société de paix et d'arbitrage de Suède". A l'origine, elle était encore plus parlementaire que la société danoise, car tous ses menbres faisaient partie du parlement suédois. En s 'appuyant sur cette société, Arnoldson continua sa campagne en faveur de l'arbitrage et de la neutralité. Une question dont lui et ses amis pacifistes s'occupèrent spécialement, ce fut celle des relations avec la Norvège. Comme nous l'avons déjà mentionné, l'union entre la Suède et la Norvège avait subi bien des avatars, et bien des dissensions et des antagonismes s'y étaient révélés. La situation s'aggrava encore dans la première moitié

des années 1880, lorsque la démocratie politique prit vraiment son essor en Norvège et que ceux qui revendiquaient une égalité entière au sein de l'union se firent de plus en plus nombreux. Pour les pacifistes suédois, la question ne posait pas de problèmes : l'égalité entière au sein de l'union était à la fois une revendication d'équité et une garantie de paix. Fait qui caractérise bien le loyalisme d'Arnoldson dans cette affaire : sa proposition de neutralisation n'incluait pas la Norvège, car il estimait que c'était là une question qui était du ressort du parlement norvégien. Aussi envoya-t-il également sa proposition au chef du parti libéral norvégien. Et lorsque, plus tard, il s'intéressa, tout comme Bajer, à la question de l'arbitrage, il ne négligea pas de faire de la propagande pour elle en Norvège aussi. En fait, ce furent les relations nouées par Amoldson avec des hommes politiques norvégiens qui amenèrent le parlement norvégien à adopter, en 1890, une résolution en faveur de l'arbitrage.

Lorsque l'union entra, en 1895, dans une grave période de crise, Arnoldson fut de ceux qui soutenaient que la décision norvégienne relative à la question d'une représentation consulaire proprement norvégienne devait être entérinée, et qu'au cas où un accord n'interviendrait pas, il fallait dissoudre l'union.* En aucune circonstance, la Suède ne devait recourir aux armes pour la maintenir. Arnoldson eut la même attitude lors de la dernière phase du conflit unionnel en 1905. Défendre de tels points de vue exigeait du courage. Les pacifistes suédois travaillaient, d'une façon générale, dans des conditions plus difficiles que leurs partisans et camarades dans les autres pays nordiques, et cela parce que, d'une part, le militarisme suédois avait une position plus forte et que, d'autre part, leur point de vue dans le confUt unionnel était apparemment contraire aux intérêts de leur propre pays. Ils reçurent toutefois un appui de grande valeur, celui du jeune mouvement ouvrier suédois et de son grand leader Hjalmar Branting (1860 — 1925). Lors des crises unionnelles de 1895 et de 1905, il souligna avec force que les revendications norvégiennes avaient la sympathie des ouvriers suédois, et il mit le gouvernement en garde contre le recours à la force. Cependant, il déclara en même temps son désaccord avec

* Fred med Norge. — Unionen. ma bàra eller brista, Stockholm 1895.

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l'aile activiste norvégienne qui, en 1905, ne voulait accepter aucune condition pour la dissolution de l'union. Les Norvégiens devraient — disait-il — dans leur propre intérêt aussi, satisfaire à la demande de plébiscite et de suppression des forteresses le long de la frontière. Ce fut d'ailleurs cette ligne de conduite qui fut suivie.

Au sein de la ligue pacifiste suédoise avait eu lieu une évolution qui, de bien des manières, avait modifié son caractère. D'abord la représentation parlementaire y avait beaucoup diminué, elle était devenue une organisation ayant davantage le caractère populaire habituel.^ En outre, une nouvelle idéologie commença à s'imposer au cours des années 1890. Alors qu'Arnoldson se fondait sur une religiosité libre de tout dogme et que son activité pacifiste se concentrait sur des problèmes politiques concrets, le porte-parole de la nouvelle tendance, Carl Sund- BLAD, était influencé par des idées à caractère mystique sur „le millénium", idées engendrant une conception pacifiste fondamentale de nature inconditionnelle. L'attitude favorable qu'il adopta à l'égard de la Norvège ne s'expliquait pas tant par le fait qu'il y avait là une juste revendication que par celui que les relations unionnelles existantes représentaient manifestement une menace contre la paix. La façon dont Sundblad envisageait les relations entre la Finlande et la Russie se fondait aussi sur cette conception de base. Ainsi, lorsque commença en 1899 la russification de la Finlande, il y vit un signe annonçant l'évolution vers „un seul monde". Voici ses commentaires à ce propos: „De même que dans notre pays, les anciennes petites provinces aux coutumes si diverses et aux lois régionales si différentes devaient disparaître et s'intégrer dans une unité sociale plus grande et plus homogène, l'entière patrie commune la Suède, de même la Finlande, la Suède, la Norvège, le Danemark et tous les autres petits Etats devront à leur tour, l'un après l'autre, s'intégrer dans des organisations étatiques plus vastes jusqu'à ce que tous les peuples de la terre ne constituent qu'un seul royaume qui soit, d'une manière absolue et littérale, mondial et qui n'ait qu'une langue unique et commmie."^

L'attitude adoptée par Sundblad dans cette question provoqua de graves dissensions au sein de la société, et, d'une façon générale, son

* Voir Carl Sxtndblad, Svenska Fredsrôrelsens historia, I — II, Stockholm 1903.

• jjFredsfanan", 15. mars 1899.

orientation sectaire l'empêcha d'exercer quelque influence en dehors de oelle-ci. En 1911 fut en outre créée une nouvelle organisation, „la Société pacifiste suédoise". Elle ne maintint aucun pacifisme dogmatique, mais se proposa d'exercer une activité d'information objective et d'oeuvrer en faveur de tout ce qui était susceptible de promouvoir le développement d'un ordre juridique international, c'est-à-dire en somme de réaliser ce qui, à l'origine, avait été les grands objectifs de la „Société de paix et d'arbitrage".

En Suède, un homme étranger aux milieux proprement pacifistes, Alfred Nobel (1833 — 1896), apporta une contribution importante et particulière à l'œuvre en faveur des idées de l'internationalisme.'

Par ses grands dons testamentaires avec création des cinq „prix Nobel", il contribua à augmenter les possibilités d'une compréhension internationale accrue que représentaient la science et la littérature. Et rappelons, en dernier lieu, ce qui n'est pas le moins important: Nobel avait aussi songé à la cause de la paix en étabUssant son testament.® La décision concernant le prix de la paix suscita d'ailleurs de nombreux commentaires ironiques: qu'un homme dont toute la vie s'était passée à faire des inventions dans le domaine des matières explosives et à des fins militaires aussi, maintenant témoignât de son amour pour la paix de cette manière, ne pouvait signifier qu'une chose: il cherchait à tranquilliser sa mauvaise conscience. Mais la chose n'était pas aussi simple. Peu de personnalités du 19® siècle ont été autant qu'Alfred Nobel conscientes du problème essentiel de la civilisation moderne : l'opposition fatale entre les progrès techniques et le développement moral. Dans son esprit, cela créa un conflit entre les impulsions de l'inventeur échappant à tout jugement de valeur et l'appréciation de la personnaUté éthique fondée précisément sur ces mêmes jugements de valeur. De cette manière, Nobel devint un curieux mélange de réaliste et de rêveur, de misanthrope et de philanthrope, de cynique et de romantique. En tant qu'inventeur et industriel international, il devint extrê-

' Voir Nobel, The Man and his Prizes. Ed. by the Nobel Foundation, Amsterdam 1962.

* Sur le prix Nobel de la paix voir: Ragnvald Moe, op. cit., Oscab Falnes, Norway and the Nobel Prize, New York 1938, et la contribution d'AuGUST SCHOU à Nobel, The Man and his Prizes, pp. 527 — 637.

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mement cosmopolite, mais son cosmopolitisme avait des racines plus profondes que chez la plupart des autres gens, car, grâce à son immense intérêt pour les sciences et la littérature, il s'était acquis un très grand nombre d'éléments fondamentaux de la culture européenne. Dès sa jeunesse, sa nature très sensible lui avait fait aimer les grands poètes, surtout Shelley, et il ne devait jamais renoncer à ce contact spirituel. Cela explique certainement dans une grande mesure pourquoi il était si ouvert aux nouvelles idées scientifiques et philosophiques et également l'intérêt qu'il porta à la cause de la paix durant ses dernières années. A cet égard, ses relations avec Bertha von Suttner jouèrent un rôle important. Sans doute ne se rencontrèrent-ils que de rares fois, mais ils échangèrent plusieurs lettres qui, à partir de 1890 environ, se concentrèrent sur le problème de la paix. Après l'invention de la poudre peu fumigène ou ballistite en 1887, Nobel s'était consacré sérieusement à l'étude de problèmes techniques d'ordre militaire et, en 1894, il acheta l'entreprise suédoise Bofors. L'opposition manifeste entre ses investissements dans l'industrie des armements et son intérêt pour la cause de la paix, il chercha à la résoudre en soulignant que l'efficacité accrue des moyens de guerre augmenterait les chances d'une paix durable. Voici comment il s'exprima une fois à ce sujet à Bertha von Suttner: „Mes usines parviendront peut-être avant vos congrès à mettre fin à la guerre. Le jour où deux corps d'armée pourront s'anéantir en une seconde, toutes les nations reculeront sans doute devant la guerre et renverront leurs troupes à la maison".

Il n'était d'ailleurs pas le seul à avoir cette idée, et nous avons vu notamment comment Bertha von Suttner l'avait aussi mentionnée. Cela amena celle-ci à s'attendre à beaucoup de choses de la part de Nobel pour cette raison aussi, même si elle est en même temps très préoccupée par les relations de Nobel dans les milieux de l'industrie des armements. C'est ainsi qu'en 1894, elle écrit dans une lettre: „Je veux bien vous croire que votre intention n'était pas de me blesser; mais avouez que pour une fanatique de la Paix, qui, en ouvrant la lettre d'un ami qu'elle avait prié de lui dire quelque chose de consolant et de fortifiant, n'y trouve que la constatation du mérite d'un Turpin — le plus horrible chenapan de guerre qu'il y ait: avouez que cela a l'air d'une amère ironie. Vous, si vous inventez pareille machine, je sais bien que ce serait

dans l'unique but de rendre la guerre impossible, et alors ce sera la plus noble de toutes les inventions; — mais Turpin et ses amis: ils n'y songeaient pas, ils voulaient se servir de leur mécanique infernale pour en tirer „patriotiquement" ou (selon les circonstances) traîtreusement profit. Béni soit le sort qu'ils n'aient pas réussi. Et je fais des vœux pour que vous réussissiez — mais alors en vous proclamant hautement des nôtres, en travaillant énergiquement avec nous.

Point n'est besoin de „volapuk" pour arriver à notre but si nous avons l'exterminateur de toutes les forteresses et de toutes les flottes. Seulement, il faut préparer en même temps l'opinion publique — non pas „préparer" — cette opinion contre la guerre, elle existe déjà; il faut seulement aider à la faire éclater. Nous avons cinq ans devant nous; l'avènement du siècle nouveau, la grande exposition; si jusque là le mouvement continue dans la même accélération que dans les dernières années, alors le Régime de la Paix internationale en Europe pourra être inauguré à la date solennelle de 1900 — ".^

Nobel et Bertha von Suttner discutèrent aussi des projets concrets visant à assurer une paix durable. Pour sa part, Nobel ne pouvait accepter l'idée d'un désarmement général ou d'un arbitrage obligatoire. n fallait avancer par degrés et à pas comptés. Dans une lettre en date de 1891, il esquissa une proposition aux termes de laquelle les différents gouvernements devaient conclure des accords relatifs au règlement pacifique des litiges; la validité de ces accords serait limitée à un an. Même des hommes d'Etat très cyniques n'hésiteraient guère, selon Nobel, à s'engager pour un délai aussi bref; et si on réussissait à „démarrer", il était probable que cette manière de procéder pourrait peu à peu devenir une sorte de système. L'année suivante, il présenta, dans une lettre, un projet de sécurité collective, fondé sur la reconnaissance des frontières existantes : „ — la paix, assurée par la force des armes collectives imposant respect au perturbateur, amènerait bientôt une détente et, d'année en année, on verrait diminuer timidement, mais sûrement, l'effectif des diverses armées — ".^^

Un désarmement immédiat était toutefois aux yeux de Nobel une idée impossible. Peut-être ce désarmement n'était-il même pas souhait-

' Archives de la Fondation Nobel à Stockholm. " Ibid.

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able, car il était possible que cela pût provoquer une révolution sociale: ,, — une tyrannie nouvelle — celle des bas-fonds — s'agite dans les ténèbres, et on croit entendre son grondement lointain".

Bertha von Suttner tenait toujours Nobel au courant de l'activité du mouvement pacifiste, et il lui arrivait de recevoir une aide pécuniaire destinée à soutenir cette activité. Cette aide n'était pas toujours accordée d'une main bénévole, comme le prouve une lettre du 18 mars 1896, où Nobel, tout en envoyant de l'argent, commente quelque peu ironiquement ce qu'elle lui a révélé, à savoir que la ligue pacifiste de Vienne — contrairement à la ligue locale de Budapest — est très pauvre : ^^ — au fond, j'aurais mieux aimé disposer de la somme en faveur de la Société filiale de Pesth. Pourquoi? parce qu'elle est riche, car cela prouve qu'il y a en Hongrie plus d'initiative et plus d'entendement pour les intérêts de l'humanité et que la bière de Pilsen ne monopolise pas l'attention de tout le monde". ^^

L'idée de récompenser une contribution particulièrement remarquable à l'activité en faveur de la cause de la paix, il la soumit d'ailleurs à Bertha von Suttner dans une lettre en date du 7 janvier 1893. Il y faisait la déclaration que par testament il voudrait disposer d'une partie de sa fortune pour en faire „un prix à distribuer tous les cinq ans (disons six fois en tout, car si dans trente ans on n'a pas réussi à réformer le système actuel, il faudra retourner carrément à la barbarie) à celui ou à celle qui aurait fait faire le plus grand pas d'avancement à la pacification de l'Europe''.^^

Dans cet ordre d'idées, Nobel songeait particulièrement à ceux qui pourraient réaliser ses idées sur la médiation et la sécurité collective. C'est ainsi que dans le testament qu'il dressa peu de temps après, il fit allusion à une récompense pour „les personnes qui par écrit ou par action, ont réussi à combattre les étranges préjugés nourris encore de notre temps par les nations ou les gouvernements, contre l'institution d'un Tribunal européen de la Paix".^^ En même temps, la ligue de paix autrichienne s'était toutefois vu doter d'un montant. Et, dans le testament final en date du 27 septembre 1895, le passage relatif au prix

» Ibid.

" Moe, op. cit., p. 25.

^' Archives de la Fondation Nobel.

de la paix était très fortement inspiré par les idées du mouvement pacifiste. Il y était en effet précisé que le prix de la paix serait décerné „à celui qui aura fait le plus ou le mieux pour l'œuvre de la fraternité des peuples, pour la suppression ou la réduction des armées permanentes ainsi que pour la formation et pour la propagation de congrès de la paix". Alors que le choix des lauréats des prix de physique, de chimie, de médecine et de littérature était confié à des institutions suédoises, ce fut „une commission de cinq membres élus par le Storting (parlement) norvégien" qui se vit confier le soin de décerner le prix de la paix.

Norvège.

Encore plus qu'au Danemark et en Suède, le mouvement pacifiste devait y fusionner avec les mouvements politiques radicaux. Entre 1870 et 1885, la démocratie politique eut son véritable essor, le parlementarisme s'imposa après une lutte sévère avec la monarchie et le gouvernement conservateur. Au sein du parti libéral, la cause de la paix fut considérée comme une des grandes causes de la démocratie, et l'on était convaincu que les chances d'une paix durable augmentaient au rythme même du recul de l'influence conservatrice, fondée comme elle l'était sur la monarchie, la bureaucratie et l'appareil militaire. Aussi, lorsque K.P. Amoldson, à l'occasion de la proposition de neutralité qu'il présenta au parlement suédois en 1883, en envoya une copie au leader du parti libéral norvégien, gagna-t-il une adhésion immédiate. Et, en 1885, l'un des membres du parti fonda la première société pacifiste norvégienne. H y avait été inspiré par ses entretiens avec Fredrik Bajer lors de la réunion de l'organisation Hodgson Pratt l'année précédente à Berne. Que le mouvement pacifiste fût rattaché au parti politique vainqueur lui ouvrait apparemment de nombreuses possibihtés, surtout en ce qui concernait la limitation des exercices militaires. Mais cette force se révéla être en même temps une faiblesse. En effet, lorsque peu de temps après éclata un violent conflit entre une tendance modérée et une tendance radicale au sein du parti libéral, la ligue de paix qu'on venait de fonder dépérit et disparut bientôt. Dix ans devaient s'écouler avant que ne fût fondée une nouvelle ligue de paix. Cela ne signifiait cepen-

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dant pas que l'activité pacifiste cessât. Au contraire, ce fut pendant ces années que l'idée d'arbitrage prit vraiment son essor. Elle fut très bien accueillie au parlement norvégien qui, en 1890, à une grande majorité, vota une adresse au roi dans laquelle celui-ci était invité à «conclure avec les puissances étrangères des traités concernant la solution par voie d'arbitrage des conflits qui pourront surgir entre la Norvège et les dites puissances".^*

Comme nous l'avons mentionné, c'était Arnoldson qui avait amené les parlementaires norvégiens à soulever la question. Dans leur argumentation, ils rappelaient que l'idée d'arbitrage se répandait en Europe et comment cet arbitrage, dans quelques cas, avait empêché la guerre.

Les milieux conservateurs niaient cela. En outre, on affirma que les forces d'agression des temps modernes étaient latentes dans les grands mouvements populaires, aussi ne servait-il pas à grand-chose d'en appeler aux chefs d'Etat et aux membres du gouvernement. Le chef du gouvernement conservateur en fonction considérait en outre avec scepticisme les conventions générales d'arbitrage et faisait remarquer à ce sujet que Gladstone lui-même avait exprimé quelques doutes lorsqu' Henry Richard, en son temps, avait présenté une proposition analogue à la Chambre des Communes. Malgré ces interventions, il y eut quand même beaucoup de conservateurs pour voter l'adresse relative à l'arbitrage. Il n'en résulta pourtant rien de concret, car, à cette époque, la Norvège et la Suède avaient un ministère des Affaires Etrangères commun, et l'idée d'arbitrage avait déjà été re jetée par la première chambre du parlement suédois. Ce fut d'ailleurs précisément durant ces années que le parti libéral norvégien revendiqua une plus grande indépendance dans le domaine des Affaires Etrangères propre à la Norvège, ce qui provoqua une phase critique dans les relations entre les deux pays en 1895. Cette revendication reçut aussi l'appui entier des pacifistes organisés, mais la manière dont on devait obtenir satisfaction plaça plusieurs d'entre eux en face d'un grave confUt intérieur. Alors qu'auparavant ils avaient été nettement hostiles à tout appareil militaire, beaucoup d'entre eux commencèrent maintenant à se demander s'il ne pouvait devenir nécessaire d'avoir recours à la force militaire pour soutenir la revendication d'indépendance. De cette manière,

" Stortingsforhandlinger 1890, 7, 1, Tidende S., pp. 219—236.

le mouvement pacifiste fut divisé en un groupe absolument pacifiste et en un autre qui reconnaissait la nécessité d'une défense nationale dans les conjonctures existantes.^^ La discussion autour de ce problème fut également menée avec des gens résidant à l'étranger, notamment entre le leader du groupe pacifiste et Fredrik Bajer.^La lutte au sein du mouvement pacifiste organisé réduisit nécessairement son influence. Mais certaines des questions qu'il souleva, notamment la demande de neutralisation de la Norvège, furent approuvées par une grande majorité, ce qu'illustra une vaste campagne de pétitions en 1899. Le parlement norvégien se montra très favorable à l'idée, en adoptant en 1902 à l'unanimité une proposition dans ce sens. A cette époque, les rapports avec la Suède étaient de nouveau si tendus qu'il fut impossible de mettre l'idée en œuvre.

Dans l'activité déployée pour promouvoir les idées pacifistes, le grand écrivain Bjobnstjerne Bjornson (1832 — 1910) occupe une place centrale. En tant qu'écrivain et orateur — pour ne pas dire prédicateur — politique, il rappelait par bien des côtés Wergeland. Chez tous les deux, la lutte pour la liberté et la démocratie était un élément fondamental de leur attitude nationale. Mais dans leur orientation vis-à-vis du monde extérieur, il y avait une différence marquée. Chez Wergeland, le nationalisme s'alliait directement à un sentiment de solidarité universelle. Pour Bjornson, le „national" resta longtemps une valeur souveraine ; son orientation internationale ne se développa que peu à peu.^' La première phase de cette évolution fut marquée par son adhésion au scandinavisme ; comme pour tant d'autres, ce mouvement représentait également pour Bjornson une extension organique du sentiment national. Grâce à ses relations avec les partisans de Grundtvig au Danemark, sa foi dans la „mission" des pays nordiques fut confirmée. Il ressentit la défaite du Danemark en 1864 comme un coup dirigé contre son propre pays, et lors de la guerre franco-allemande en 1870, il fut de ceux qui espéraient que la guerre offrirait au Danemark la chance de reconquérir

^* Halvdan Koht, Histoire du mouvement de la paix en Norvège, Kristiania 1900, pp. 18—19.

" Publiée dans la brochure : Intet eller Alt, Flekkefjord.

" Sur Bjornson et le mouvement pacifiste, voir : Astrid Finsland, Bjomstjeme Bjornson og fredssaken inntil 1900, Oslo 1948.

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le Slesvig. Cet espoir ayant été déçu, Bjornson changea très vite de point de vue. Puisque le Danemark ne pouvait reconquérir par la guerre son territoire perdu, il fallait que cela eût lieu dans la paix ; la condition était donc une tout autre attitude à l'égard du peuple allemand. Le sentiment d'amertume et les demandes de réparation devaient céder la place à la confiance et à un appel au sentiment de fraternité. Dans cet ordre d'idées, Bjornson se fit le porte-parole du pangermanisme." Le régime autoritaire de l'Allemagne ne devait pas empêcher le développement d'un sentiment de communauté entre les peuples germaniques. En 1874, il élargit ses projets en proposant un „ tribunal de paix" pour tous les peuples germaniques, oti figuraient également la Grande- Bretagne et les Etats-Unis. Les idées de Bi0m8on se heurtèrent à une violente opposition au Danemark, et, peu à peu, ses idées pangermanistes cédèrent la place à une conception internationale plus large. Ce changement est avant tout dû à la crise religieuse qu'il subit dans la deuxième moitié des années 1870 et qui aboutit à sa rupture avec le christianisme traditionnel et à son adhésion à l'évolutionnisme. En même temps qu'il se libérait de la foi dogmatique, il se débarrassait aussi des idéologies à moitié raciales qui avaient dicté son attitude vis-à-vis du scandinavisme et du pangermanisme. Désormais, U envisagera les problèmes sous un angle plus universel, et l'influence de l'évolutionnisme se manifestera dans une conception plus claire du problème de la paix en tant que tel. Inspiré notamment par Herbert Spencer, il soutenait maintenant qu'une évolution avait également lieu au sein de la société humaine, évolution qui donnerait naissance à une morale plus élevée qui, à son tour, abolirait la guerre. Bjornson soutenait toujours qu'il fallait éliminer la morale de guerre qui, dans tous les domaines, se manifeste comme l'abus de pouvoir du fort vis-à-vis du faible et l'oppression systématique de la femme au moyen du système d'éducation et des institutions politiques d'une société faite par et pour les hommes. En ce qui concernait les institutions politiques, BJ0rnson attaqua violemment la monarchie parce que l'éducation des personnes royales avait lieu dans un cadre militaire. Un séjour à Paris en 1878 consolida son républicanisme ; il fut surtout enthousiasmé par Victor Hugo et l'appel vibrant et humain que contenaient son œuvre littéraire et ses messages politiques. " BiBGER Kntjdsen, Signalfeiden, dans Bjomsonstudier, Kristiania 19 H.

Lors d'un séjour aux Etats-Unis durant l'hiver 1880 — 1881, Bjomson mentionna dans ses discours la possibilité d'une union entre l'Amérique républicaine et „trois républiques nordiques", rniion à laquelle adhérerait sans aucun doute le reste de l'Europe, de sorte que „les armées seraient supprimées et la paix régnerait sur la terre entière". L'activité de Bjernson au sein du mouvement de paix organisé commença en 1890. Il était alors entré en relations avec K. P. Arnoldson et avait préfacé une édition norvégienne d'une de ses brochures. Dans cette préface, il attaquait avec force la campagne d'armement qui avait été lancée et qui, dans une large mesure, cherchait à exploiter la crainte des Russes qui était si répandue.

Comme d'habitude, Bjornson alla droit au but. Il écrivit: „ — Mais si au lieu de cela, nous vouHons bien croire que les idées pacifistes sont parvenues ou vont parvenir à de nobles hommes et femmes en Russie! Et si nous nous adressions nous-mêmes à la Russie autrement qu'avec des armes et demandions tout de suite maintenant „ qu'est-ce que tu nous veux?" Supposez que nous fussions assez courageux pour penser que la Russie nous répondrait honnêtement? Quoi alors? Nous avons entendu dire que la Russie souhaite chez nous un port libre de glaces pour ses marchandises de transit et un chemin de fer menant à ce port. Y a-t-n là quelque chose de répréhensible? Le port, le chemin de fer, et l'administration des deux seraient en effet norvégiens". ^^

Plus tard au cours de la même année, Bjornson fit une conférence devant les membres de la Société pacifiste danoise. Il avait alors été longtemps en relations épistolaires avec Fredrik Bajer dont il soutenait les idées concernant une union de républiques nordiques pour le développement de la neutralité et de l'arbitrage. Au Danemark, BJ0mson fera plus tard aussi plusieurs conférences en faveur de la paix, et ses appels selant une source d'mspiration et un puissant soutien pour le mouvement pacifiste danois. En ce qui concernait les relations aveo la Suède, Bjomson défendit le droit absolu de la Norvège de régler ses propres affaires, et donc aussi celles qui avaient trait aux relations avec l'étranger. Mais il soulignait en même temps que les litiges ne pouvaient être résolus que par voie de négociations; lors de l'année

^' Préface de l'édition norvégienne de l'ouvrage de K. P. Aknoldson, Lov, ikke krig mellem foUcene, Kj-istiania 1890, p. 8.

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critique 1895, il ne recula pas devant l'idée de soumettre toute la question du conflit unionnel à l'arbitrage. A ceux qui soutenaient qu'on ne pouvait laisser son droit être décidé par une tierce partie, il déclara que si cela était vrai, toute forme de décision judiciaire serait impossible: „0u bien la décision d'autres gens concernant notre litige avec un semblable est en soi un acte inconvenant, ou bien elle est justifiée aussi bien au point de vue de la société qu'au nôtre — et alors eUe doit vraiment l'être, lorsque aussi bien l'intérêt de la société que le nôtre sont très grands et partant notre jugement d'autant plus exposé à être partial. Il n'y a aucune différence à ce point de vue entre un particulier et un peuple". **• BJ0rnson lui-même était convaincu qu'une sentence d'arbitrage favoriserait la Norvège. Son droit à disposer d'elle-même était évident, et même si l'on ne tenait pas compte de considérations d'ordre juridicoconstitutionnel, la cause de la Norvège était bonne d'un point de vue moral, car le parlement norvégien avait clairement montré par son adresse en faveur de l'arbitrage et par les crédits votés pour couvrir les frais de déplacement des représentants à l'Union interparlementaire que le pays était décidé à mener une politique absolument pacifiste. Que l'adresse en faveur de l'arbitrage n'ait pas eu de résultats à cause de la communauté unionnelle dans le domaine des Affaires Etrangères ne faisait que souligner cet état de choses. En même temps qu'il s'intéressait à l'idée d'arbitrage, Bjomson continuait à s'occuper de l'idée d'une union de petits Etats neutres. Il l'expose notamment dans sa correspondance avec un journal russe, dans une conversation avec William Stead, lors du séjour de ce dernier à Rome au cours de sa „Peace Crusade" à l'occasion du manifeste de Nicolas II ainsi que dans un discours prononcé au congrès interparlementaire d'Oslo en 1899. L'idée qu'il appartenait aux petits Etats de faire œuvre de pionniers lorsqu'il s'agissait de créer une solidarité internationale guida toute l'activité de Bj0mson, même au cours de 1905, année décisive oii culmine la crise unionnelle. Voici comment il exprime son point de vue dans une lettre adressée le 15 mars à un ami danois : „Le principal, c'est que nous restions amis, les Suédois et nous. Sans cela nous ne pourrons pas espérer non plus que les Danois se joignent à nous. Et nous autres 9 millions, nous devons

" Voldgift 1895, pp. 5-6.

être solidaires. Nous ne pouvons pas non plus compter être admis dans une grande alliance quelconque, si nous ne sommes pas si nombreux. Et le vingtième, c'est le siècle des alliances, tu le verras!

Il y a toutefois deux manières de sortir de l'union, l'une sans le consentement des Suédois, l'autre avec leur consentement. Les Norvégiens, le peuple de la paix, guidé par son parlement qui a accepté l'héritage de Nobel, va choisir la première! Je reste là avec la deuxième solution; car j'ai dû changer souvent de tactique, mais jamais la conviction qui me guide. Elle n'a cessé de s'affermir, elle a changé de costume, mais elle n'a jamais pu changer elle-même, car elle est la vie de ma vie. Je me suis intégré aussi naturellement à l'idée de paix que je me suis désintégré des dogmes ecclésiastiques".'^

Lorsque la rupture avec la Suède eut lieu le 7 juin, BJ0mson s'inclina devant le fait; mais lorsque la dissolution même de l'union devint plus tard réalité après un plébiscite et des négociations entre la Suède et la Norvège, cela s'accordait tout à fait avec son point de vue. Conformément à ce qu'il avait fait valoir pour son propre pays, Bjomson estimait que le respect du droit des nations à disposer d'elles-mêmes devait être la condition préalable absolue d'une paix durable. Il défendit cette conception avec une ardeur qui ne se démentit jamais. Dès sa période scandinaviste, il l'avait prouvé en exigeant que le Danemark accorde une situation plus libre à l'Islande. Par la suite, il lutta contre l'oppression par les Allemands de la population danophone du Slesvig du Nord et contre les abus des Russes vis-à-vis de la Finlande. Toute tentative pour se rapprocher des Etats qui ignoraient les droits des nationalités était caractérisée par Bjornson d'„hypocrisie pacifiste". A cet égard, il adoptait la même attitude que les dirigeants de La Ligue de la Paix et de la Liberté.^

" Bjomstjeme Bjomsons Breweksling med Danske 1875 — 1910, Oslo og Kobenhavn 1953, III, pp. 148—149.

*" A quel point Bjornson se conformait à ce principe ressort clairement d'une lettre à Fredrik Bajer (5.10.1892) où il se plaint que ses discours publiés en allemand aient été "privés de leur virilité", car Bertha von Suttner avait notamment supprimé un passage sur l'Alsace-Lorraine au moment de publier le texte en question dans "Die Waffen nieder". (Archives Bjomson à la Bibliothèque de l'Université à Oslo).

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En 1907, il fit valoir ces idées avec une force toute particulière; les lettres et les articles qu'il écrivit au cours de cette année furent de bien des manières son testament spirituel en ce qui concerne la cause de la paix. C'est ainsi que comme réponse à une invitation oh. il était prié de se laisser nommer membre de la „présidence d'honneur" du congrès international de la paix, il déclara ne pas vouloir figurer avec des gens qui, à l'étranger, parlaient de la réconciliation des peuples, alors qu'ils pratiquaient l'oppression dans leur propre pays. Il visait surtout le comte Appony — comme nous l'avons vu, une des personnalités marquantes de l'Union interparlementaire — • parce que celui-ci, en tant que ministre de l'éducation nationale, était un des grands responsables de l'oppression que les Magyars faisaient subir aux Slovaques et à d'autres nationalités.^

A ceux qui soutenaient que la tâche primordiale du mouvement pacifiste devait être d'oeuvrer en faveur de l'objection de conscience, BJ0rnson répUqait que cela équivalait à commencer l'action dans la périphérie. La racine du mal était toujours la morale de guerre, les différentes formes d'oppression. En outre, l'objection de conscience était une enfreinte à la loi, et „la légalité et la paix sont sœurs tout comme l'illégalité et la guerre". L'objection de conscience réalisée à une grande écheUe était par ailleurs une si grave violation de la loi qu'elle amènerait infailliblement une révolution, et l'expérience montrait clairement qu'une révolution était suivie d'une réaction. La tache primordiale devait donc être de gagner l'opinion de son propre pays à l'équité et à la compréhension, et, en dehors des frontières, d'œuvrer en faveur d'une union entre les Etats. A ce propos, Bjornson reprit son idée d'une alliance de peuples germaniques. Dans son esprit se dessine aussi une alliance analogue des peuples slaves: „La puissante jeune Russie en aura sans doute fini avec ses révolutions d'ici dix à vingt ans, et alors nous aurons un groupement de communautés slaves qui pourrait s'étendre jusqu'à la frontière occidentale de la Bohême. Il écrasera peut-être aussi tout ce qui se trouve entre". 2*

Cette dernière éventualité pourrait toutefois être évitée, si les Allemands, les Autrichiens et les Magyars pratiquaient une politique intelli-

" Tkygvi! Tonstad, Bjernstjerno Bjomson og slovakene, Oslo 1938. ** Artikler og taler, Kristiania og Kobenhavn 1913, p. 546.

gente apte à créer une atmosphère de compréhension mutuelle entre les peuples. Les grandes communautés de nations, voilà la seule chose susceptible de sauver les petits Etats et d'assurer la paix. Les petits Etats avaient un intérêt particulier à travailler pour un tel système : „L'initiative appartient aux petites nations, car leur existence est en danger".

Bien que Bjornson ne participât activement à aucune organisation pacifiste, il était quand même une personnalité dominante du mouvement pacifiste norvégien, voire même — par bien des côtés — nordique. Aussi était-il naturel qu'il fût désigné en 1897 comme l'un des cinq membres du comité du prix Nobel de la Paix. Et même — pour autant qu'on a pu le comprendre, c'était l'admiration qu'AKred Nobel éprouvait pour Bjomson qui, en premier lieu, avait dicté sa décision que le comité du prix de la paix serait nommé par une institution norvégienne. Nombreux sont ceux qui, à ce sujet, ont souligné l'importance du travail du parlement norvégien en faveur de l'arbitrage. Le parlement norvégien ne s'occupe que de désigner les membres du comité, en dehors de cela, il rien à faire directement avec la remise du prix de la paix. Le comité Nobel norvégien est — contrairement aux comités suédois — tout à fait souverain dans ses décisions, et ses membres ne sont pas nécessairement obligés d'être des parlementaires.

Après des négociations avec les membres de la famUle Nobel et l'élaboration de statuts, les cinq comités Nobel purent commencer leurs travaux à l'automne 1900, et en 1901 eurent lieu les premières remises de prix.

Pour la remise du prix Nobel de la paix, les règles suivantes furent établies :

Pour pouvoir être prises en considération, les présentations de candidatures doivent être faites avant le 1®^ février de l'année où a lieu la distribution du prix.

Sont qualifiés pour proposer des candidats:

Les membres actuels et anciens du Comité Nobel du Parlement norvégien et les conseils attachés à l'Institut Nobel norvégien: les membres des assemblées législatives et des gouvernements des divers Etats, ainsi que les membres de l'Union interparlementaire; les membres de la Cour permanente d'arbitrage à La Haye, de la Commission

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du Bureau international permanent de la Paix et de l'Institut de Droit international ; les professeurs de droit et de sciences politiques, d'histoire et de philosophie dans les universités ainsi que les personnes qui ont reçu le prix Nobel de la Paix.

Pour pouvoir juger quelles candidatures sont dignes d'être étudiées de plus près, le comité se fondait durant les premères années sur les rapports élaborés par son secrétaire. A partir de 1904, cette activité fut organisée d'une manière plus stable lorsque furent créés l'Institut Nobel Norvégien et trois postes de conseils, à savoir en droit international, histoire politique et économie politique et sociale. De concert avec ces trois conseils, le secrétaire (qui depuis 1928 porte le titre de Directeur de l'Institut Nobel) élabore les rapports annuels. Les auteurs de ces rapports trouvent essentiellement leur documentation dans la bibliothèque de l'Institut.

Avant 1914 le prix Nobel de la paix fut décerné chaque année. Il fut en tout remis à 17 personnes (à plusieurs occasions, le prix fut en effet partagé entre deux personnes) et deux institutions: l'Institut de Droit international et le Bureau International de la Paix. Parmi les lauréats nous trouvons tout d'abord ceux qu'on peut appeler „les organisateurs de l'idée de paix": Henri Dunant, Frédéric Passy, Sir Randal Oemer, Bertha von Suttner, Moneta, Arnoldson, Bajer, Ducommim, Gobât. Un autre groupe comprend ceux qui s'étaient particuUèrement distingués par leur action en faveur du développement du droit international: Renault, Beemaert, Asser, La Fontaine, Estoumelles de Constant. Enfin nous avons deux lauréats dont l'activité se rattache à la médiation pacifique et à la politique d'arbitrage: Théodore Roosevelt pour sa médiation en 1905 lors de la guerre russo-japonaise. (Cette attribution du prix fut d'aiUeurs critiquée de plusieurs côtés à cause de l'impérialisme bien connu du président américain), et Elihu Root pour son activité panaméricaine. De cette manière, le comité Nobel voulait récompenser les efforts faits dans les trois principaux secteurs d'activités visant à assurer ime paix durable : action sur l'opinion pour la gagner à l'idée de compréhension internationale, élaboration de projets pour établir un ordre juridique international, activité pour mettre ces projets en œuvre dans le domaine de la politique pratique.

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