Histoire de l'internationalisme
Lors de mes fonctions de secrétaire du Comité Nobel du Slorting norvégien, il doit y avoir maintenant près de quinze ans, j'ai formé le projet d'écrire une histoire du Mouvement organisé de la Paix au XIX' siècle. La lecture des écrits pacifistes m'avait appris combien peu est connue cette histoire; les brochures de propagande et les livres de vulgarisation fourmillent d'erreurs historiques et même d'appréciations fantaisistes à ce sujet. J'ai réuni pendant quelques années des éléments assez importants pour semblable étude, à l'Institut Nobel lui»même, où la création d'une bibliothèque spéciale sur les problèmes de la paix et de la guerre a facilité mes recherches, et à l'étranger, notam» ment à Londres et à Paris.
Toutefois, lorsque j'allais procéder à la rédaction de l'ouvrage projeté, j'ai dû constater que pour écrire l'histoire du mouvement pacifiste organisé depuis 1815, il fallait d'abord pour ainsi dire reconstituer l'atmosphère internationaliste au moment où les tendances vers la paix, jusque»là exclusivement d'ordre littéraire, entrent le domaine de l'action sous forme d'une propagande organisée. J'ai essayé de le faire par une introduction à louvrage ébauché. Mais j'ai bientôt dû constater qu'une introduction serait insuffisante; là encore il y avait une lacune dans la littérature qu'il serait intéressant de tâcher de combler. C'est que les auteurs qui avaient traité la matière, s'étaient, ou bien bornés à l'étude des projets d'organisation internationale; c'étaient en général des juris» ^consultes, et l'aspect juridique des problèmes les retenaient presque
exclusivement; ou bien ils n'avaient étudié que les quelques auteurs célèbres parmi les pacifistes, sans essayer de dégager la suite et l'évolu» tion des idées.
C'est ainsi que j'ai été amené à entreprendre le travail dont le premier volume est maintenant donné au public.
On peut concevoir de deux manières différentes le problème histori» que dont il s'agit. On peut l'envisager comme une histoire de la pacification progressive des sociétés politiques occidentales, pacification d'abord dans les domaines restreints des cantons et des provinces, puis dans ceux des états et des empires, enfin dans le domaine mondial et international. Ce serait là une histoire de la Paix au point de vue de l'histoire générale; elle étudierait les trêves de Dieu, l'établissement des paix publiques et des Landesfrieden, la fondation et l'organisation des états et des empires; en dernier lieu elle envisagerait les efforts de plus en plus conscients pour une pacification entre nations et entre états. On dirait un essai sur l'importance de cet élément de l'évolution sociale qu'est le mobile de la paix dans le développement de la civili» sation occidentale.
Ou bien on peut envisager exclusivement le problème international proprement dit. Ce serait là une histoire de l'Internationalisme.
C'est à ce dernier point de vue que je me suis placé. Toutefois, je n'ai pas voulu me borner à l'aspect constructif et organique, à Tinter» nationalisme proprement dit; j'ai envisagé en même temps l'élément moral de ces tendances, le pacifisme, mais seulement en tant qu'il porte sur les relations entre nations et entre états.
La doctrine pacifiste et internationaliste, de laquelle j'ai essayé de dégager dans une brève Introduction les éléments essentiels, formé un tout, et il constitue un ferment intéressant de la civilisation occidentale. Je crois pouvoir démontrer que ce ferment n'est jamais tout=à»fait absent de l'évolution, bien qu'aux différentes époques l'un ou l'autre de ses éléments soient très inégalement accentués. Je crois pouvoir prouver aussi qu'il existe une continuité entre les manifestations de ces idées, quoique faible, souvent presque inconsciente. J'ai tâché de montrer
comment cet élément de civilisation qu'est la doctrine pacifiste et inter* nationaliste, est déterminé par les conditions générales qui l'entourent, et je me suis efforcé de mettre en relief les personnalités qui sont les porte»paroIes de ces idées. C'est une histoire des idées que j'ai voulu écrire, au moins dans ce premier volume, pas une histoire des insti» tutions, qui dans le domaine international sont encore de nos jours à peine créées.
Malheureusement mes devoirs professionnels ne m'ont laissé que rarement les loisirs qu'il faut pour pouvoir à tête reposée rédiger un travail de cette envergure ; je crains que je n'aie pas toujours réussi à éliminer les traces d'une élaboration qui s'est étendue sur une dizaine d'années. J'espère que le second volume, qui étudiera l'évolution des mêmes idées entre 1648 et 1815, ne se fera pas si longtemps attendre; l'histoire du mouvement organisé de la paix, qui se confond, depuis 1815, avec celle des idées et des productions littéraires, formera la suite et la fin de l'ouvrage.
Je désire remercier ici tout particulièrement mon ami, M. Halvdan KoHT, professeur à l'Université de Kristiania, qui m'a communiqué plusieurs renseignements et observations utiles. J'avais eu la témérité de rédiger le texte en français, bien qu'étranger. M. Jean Lf.scoffier, professeur au Lycée Michelet à Paris, a bien voulu se charger d'en éliminer les solécismes les plus choquants. M. Ragnvald Moe, secrétaire du Comité Nobel, a eu l'amabilité de lire l'une des épreuves. Je leur suis à tous les deux bien reconnaissant.
Vinderen, Aker, le 25 juillet 1919,
Chr. L. Lange.