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ORIGINE DE LA GUERRE

Toutefois le groupement social de l'homme ne pouvait avoir lieu que par étapes, partiellement: les différents groupes se sont trouvés en face l'un de l'autre, et la guerre humaine apparaît ainsi comme une fonction de l'existence de ces groupes opposés d'êtres humains. Elle est l'expression suprême de la concurrence entre les groupes, soit autour des moyens de subsistance, soit autour d'autres biens convoités par l'un ou l'autre des groupes".

Tout groupe social tend à exagérer sa propre importance, à con^ sidérer sa propre organisation comme la forme plus ou moins défi» nitivc de l'existence humaine. Cette exagération est une expression de la conscience du groupe, de sa volonté d'être. L'opposition entre les groupes, qui, poussée à l'excès, se traduit dans cette lutte orga» nisée qu'est la guerre, n'est que l'expression extérieure et pour ainsi dire négative du sentiment de solidarité qui unit les membres du groupe social, et qu'il s'agit de rendre aussi intense que possible, même par l'accentuation de l'antagonisme à l'égard des «étrangers». L'intensité de ce sentiment d'antagonisme parait une garantie pour la force de résistance du groupe, et ainsi pour sa survivance. Il est caractéristique que presque toutes peuplades primitives considèrent le meurtre d'un étranger comme tout»à»fait légitime moralement, alors que le même acte commis à l'égard d'un membre de la tribu est qualifié de crime et souvent vengé'; la vengeance n'est pas toujours exercée contre le meurtrier lui«mêrae, mais très souvent contre une autre personnalité, plus importante, de sa tribu: la «vendetta» n'est que la forme organisée de ce principe de l'éthique sociale.

Afin de pouvoir apprécier le bien»fondé de la thèse militariste, il s'agit ainsi d'examiner si cette existence de groupes sociaux oppo» ses est nécessaire et bienfaisante pour le développement du genre humain. Si cette opposition est irréductible, elle provoque logique* ment la guerre, expression physique de l'antinomie entre les groupes

• Cp. Tarde, L'opposition universelle (Paris, 1897), pp. 585ss. ' Cp. Westermarck, Origin and Development of the Moral Idcas (London. 1906) 1 pp ^31ss.

INTRODUCTIOM

sociaux. La philosophie militariste de nos jours est convaincue de la nécessité et du caractère bienfaisant de cette opposition entre les Etats. Elle semble oublier que l'Etat n'est que l'une des formes sous lesquelles se révèle l'instinct social de l'homme. L'ethnographie en connaît des antécédents: la horde, la tribu; l'histoire nous apprend l'existence du groupe social isolé sous la féodalité — le fief, l'exi» stence de la commune, de la ville, du canton etc.

Rien ne nous autorise à supposer que l'Etat, tel que le connaît notre époque, est le terme définitif de l'évolution du groupe social. Au contraire, nous pouvons constater de nombreux symptômes qui an^ noncent l'évolution de l'Etat vers d'autres formes de groupement social: non seulement il y a les fédérations politiques, englobant des territoires et des races multiples et diverses, et dont les plus repré» sentatives sont les Etats»Unis d'Amérique et l'Empire britannique; mais en outre il y a — ce qui est plus caractéristique encore — les innombrables associations entre Etats pour des objets déterminés: postes, télégraphes et transports, hygiène et police des moeurs, assi* stance des indigents, soins aux blessés et service de santé en temps de guerre, législation et justice internationales, pour n'en citer que quelquessuns*. Il est évident à qui veut voir que l'Etat isolé, s'ob* stinant dans une opposition farouche contre tout autre Etat, est en train de se transformer; que l'Etat est une forme d'organisation so^ ciale qui pendant une certaine époque a servi des fins utiles, et qui, comme tout autre organe de l'évolution est destiné à évoluer lui» même: s'il n'est pas adapté aux nouveaux besoins, il deviendra nu'u sible et dangereux.

D'autre part un examen, au point de vue ethnographique et his» torique, des oppositions entre les groupes sociaux nous apprend que ces oppositions ne sont nullement constantes. Elles s'accentuent ou

' Sur l'importance de cette organisation progressive vers une Société des Etats ou des Nations, voir les ouvrages de A. H. Fried, notamment «Die Grundlagen des ursachlichen Pazifismus, 2. Aufl., Zurich, 1916.

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