ALBERICO GENTILI
avantage, exclusivement afin d'aider autrui. Et elle se base sur ceci, que la nature a créé la parenté et l'amour et la bienveillance et le lien de la bienveillance entre les hommes, et que le droit des gens est établi dans la société du genre humain.»" Les stoïciens avaient enseigné l'unité du monde. «Le citoyen est un homme en* vers l'homme dans la plus grande société, et il est créé pour l'aide réciproque», dit Sénèque (Sen. I. De Ira, 5). Et parce que nous formons un corps, il est dans l'intérêt de tous — même dans l'intérêt de celui qui attaque — que tous les autres membres aident celui qui est attaqué : les hommes doivent aider leurs semblables, car une so« ciété ne peut se maintenir si ce n'est par l'amour et la vigilance des membres.» '''
C'est la pure doctrine moderne de l'interdépendance des peuples — ou disons plutôt: la solidarité humaine; car ici encore Gentili ne précise pas. D une part il parle de ce qui est humain et universel, partant relevant de la morale, d'autre part de ce qui est au sens propre du mot international, donc relevant du droit des gens. — Néanmoins, il aurait pu construire sur la base qu'il indique ici, toute une théorie moderne de l'organisation de la société des nations. Il n'en fait rien Après avoir cité plusieurs auteurs énonçant des principes élevés par rapport à la solidarité du genre humain, il s ar* rête brusquement: «Quaero quid iuris sit». Et il conclut un peu sèchement: «La question est de savoir si quelqu'un est tenu de par le droit de défendre un autre, lorsqu'il le peut. A quoi en général
'* Supercst 4c honcsta defensione quae citra metiim nullum pcriculi nostri, nulla indigentia nostra, nulla utilitate quaesita, tantum in gratiam aliorum suscipi< tur. Et fundamento illi innititur, quod cognationem, et amorem, atquc benevolen» tiam, et benevolentiae vinctionem (ait M. Tullius) inter homines natura constitue» rit, et quod gentium ius situm est in gcneris humani societate. 1. c, p. 63.
" «Homo homini in maiorc civitate civis est: et in adiutorium mutuum créa» tum-», ait Seneca. Atque quia unum sumus corpus, si membrum nocerc membro velit, ut alia adiuvarent laesum. quoniam singula servari, totius interest, ctiam lae< dentis: ita homines hominibus aderunt auxilio, nam adscrvari societas nisi amorc et custodia partium ncquit. 1. c, p. 65,
LA SCIENCK DE DROIT INTERNATIONAL
on répond négativement. Et la loi (le droit romain) dit quelque part que nous pouvons sans faute négliger les faits d'autrui. Toute* fois notre propre question est de savoir si quelqu'un peut, légitime» ment, défendre quelqu'un d'autre; personne ne nie la légitimité de semblable défense»'"
De nouveau donc notre auteur se dérobe. 11 fournit certains éléments d'une théorie de la société internationale et de son droit. Mais il ne procède pas à l'élaboration d'une doctrine complète. Il semble vouloir fonder le droit des gens sur la sociabilité des hom* mes, leurs besoins réciproques, leur interdépendance. Mais il n'en déduit pas toutes les conséquences qui découlent de cette conception, ni pour les relations internationales, ni pour le caractère du droit international. Encore n'est«ce qu'indirectement, en étudiant sa théo* rie de la guerre et la légitimité de la guerre, que nous pouvons arriver à déterminer si, pour Gentili, le droit des gens est un vrai Droit entre nations, ou tout simplement une branche du droit uni* versel, une sorte de dérivation du droit naturel, applicable à certains problèmes.
La définition que Gentili donne de la guerre est devenue fa« meuse: Bellum est publicorum armorum iusta contentio^^ Il faut admettre qu'elle est admirable. Retenons surtout ceci, que pour Gentili — et c'est par cela surtout qu'il se montre supérieur même à son successeur. Grotius — la guerre est une relation entre états seu» lement: publicorum armorum contentio; alors que Grotius considère même une lutte armée entre des personnes privées comme une guerre. Ce qui nous donne le droit de supposer que Gentili considère le jus gentium comme un vrai droit entre nations. Mais comfne il ne discute nulle part dans le De jure helli le concept de la souve*
'* Quaestio est si iure quis tenetur, alium defendcre quum potest. Et negarc communiter videntur. Et ait aliquando lex, nos aliéna negligere sine culpa posse. Ceterum nostra propria quaestio est si iuste quis possit sic alium defendere, in qua nemo negat iustam defensionem. 1. c, p. 66.
" 1. c, p. 10 (Cap. II, début).
ALBKRICO GFN nu
raineté, il me semble impossible d'arriver à un résultat précis à ce sujet'\
Au Chap. III, Principes bellum gérant'*, il insiste longuement sur ce trait caractéristique des guerres qu'elles sont des luttes entre puissances souveraines, et il établit leur nécessité, ou plutôt leur in* évitabilité, en soulignant l'absence d'une juridiction supérieure. C'est un raisonnement tout moderne. Voici comment il s'exprime: «La guerre est introduite par nécessité, à savoir qu'il ne peut pas y avoir procès entre des princes souverains ou des peuples non soumis à une juridiction, excepté par leur libre volonté, parce qu'ils n'ont pas de juge ni de supérieur. • — — — Il n'y pas de juge pour un prince ici^bas, ou autrement dit: celui«là n'est pas prince sur qui un autre a la primauté — — — Donc entre eux le jugement par les armes est nécessaire.»-" Gentili, cependant, a hâte d'expliquer ce qu'il entend par «nécessité» sous ce rapport: «Je n'en* tends pas ici par nécessité ce qui fréquemment ne peut être néces» site. Car comme il y a deux genres de disputes, l'un par procès, l'autre par la violence, ainsi il ne faut pas recourir à la guerre, s'il est possible d'avoir recours à la première méthode. Cette nécessité justifie la guerre, lorsqu'on y a recours à la dernière extrémité!»-'
" C'est pourquoi Né/ard, Fondateurs, p. 80—81, me parait conclure plus que ne l'admettent les mots de Gentili, en disant que pour lui, «la loi internationale
est une loi naturelle qui unit entre eux les Etats indépendants et autonomes,
mais obéissant à la loi de sociabilité et dont les intérêts sont solidaires parce que ce sont des intérêts humains."
'" 1. c, pp. 13-20.
" — — — ex necessitate bellum introductum est, quae est, quoniam inter summos Principes, populosve liberos fori disceptationes esse nequeunt nisi inter vos
lentes, qui iudicem scilicet non habent et superiorem Non est Principi in
terris iudex, aut ille Princeps non est supra quem alius locum primum —
Necessarium itaque iudicium armorum inter hos fuerit. I. c, p. 14.
" Neque eam tamen hic intelligo necessitatem quae saepissime nécessitas esse non possit. Nam ut duo sunt gênera dccertandi, unum pcr disceptationem, alterum per vim: ita ad hoc confugicndum non est, si uti superiore licebit. Haec est necessit.is quae bellum iustificat quum ad bellum extremo loco confugitur, ait Baldus. 1. c. p. H.
LA SCIENCE DE DROIT INTERNATIONAL
Et Gentili étale son grand savoir historique en énumérant une lon« gue liste d'arbitrages de l'Antiquité et du MoyensAge. Il insiste sur le fait, qu'il n'y est question que d'arbitrages acceptés spontanément par les princes eux-mêmes'". Et il est encore loin de la notion mo« derne que le seul critère concluant de la justice d'une guerre serait le refus par l'une des parties d'une offre d'arbitrage ou d'une pro» position de négociations pacifiques en vue d'une médiation. Sa pré« conisation de l'arbitrage n'est qu'un conseil aux Princes, nullement une exigence absolue.
C'est ce que nous allons voir en analysant les différents critères qu'il discute pour la légitimité d'une guerre. D'abord il lui semble évident que ce n'est pas seulement la guerre défensive, proprement dite, qui est admise. Il faut pousser plus loin, au dessous des ap» parences: «On peut donc considérer comme acquis que même la guerre vindicative et offensive peut être légitime. Je vais prouver que même ces guerres sont défensives, si elles sont justes.»'*
Dans une série de chapitres Gentili examine les causes des guer= res. Pour notre objet il suffira d'insister sur un ou deux points. Il est d'abord intéressant de noter qu'en discutant la question de sa» voir si les guerres peuvent êtres justes de part et d'autre, Alberico Gentili parvient à énoncer une opinion qui se rapproche de beaucoup de la doctrine moderne sociologique ou historique sur la guerre comme étant, au fond, une conséquence de l'imperfection des hom» mes; un théologien, un quaker dirait: une conséquence du péché.
Gentili s'exprime ainsi: «Il est caractéristique que chacune des deux parties dans une guerre prétend que seule elle a embrassé la
cause de la justice C'est la conséquence de l'imperfection de
notre condition humaine, en vertu de laquelle tout reste obscurci pour nous.»-^ Aussi Gentili n'a^tsil pas l'illusion, que nous avons
" Ego de arbitris loquor, quos accipiant ipsi Principes sponte. 1. c. p. 15. *' Maneat igitur constitutum, bellum geri juste posse etiam vindicativum et offensivum. Docebo enim, et in his esse defensionem semper, si justa sunt. 1. c, p. 28. '* Haec natura bellorum, ut pars iitroque praetendat se tovere justam caus;^