GUERRES FRANÇAISES DE RELIGION
Il n'est pas surprenant que les guerres de religion aient porté des esprits français vers l'étude du problème de la guerre. Nous avons vu que déjà au Moyen Age ce sont deux français, Pierre Du* bois et Antoine Marini, qui en ont les premiers essayé une solution par la voie de la fédération ; à l'âge de la Renaissance les deux
APOLOGIE DE LA PAIX
premiers penseurs français, Rabelais et Montaigne, se sont tous les deux prononcés contre la guerre.
Le premier auteur dont nous ayons à nous occuper, est un con* temporain de Michel de Montaigne. Mais il a su garder un ano» nymat si complet, il semble même être tombé dans un oubli si pro» fond que nulle part je n'ai pu trouver des traces de son activité.
Il s'agit d'un opuscule intitulé: Apologie de la Paix, représen» tant tant les pvofficts et commodités que la Paix nous produict que les malheurs, confusions, et désordres qui naissent durant la guerre.*
L ouvrage est dédié à «Monseigneur Messire Philippes Hurault, Vicomte de Chiverny et Chancelier de France». Hurault fut le suc» cesseur de Michel de Lhospital ; partisan d'abord de Catherine Me» dicis et d'Henri III, il servit plus tard Henri IV, et dirigea les finan» ces au début du nouveau règne.* — L'auteur de notre ouvrage est évidemment un modéré; on s'imagine qu'il a appartenu au parti des apolitiques», ceux pour lesquels les questions religieuses ne primaient pas tout autre intérêt, qui avaient le souci de l'unité nationale et de la grandeur de l'Etat français.
Il fit paraître son traité en 1585, l'année de la Ligue, époque trouble, où la guerre civile et religieuse menace l'existence même de l'Etat. C'est la «guerre des trois Henri». Des pamphlets discutant la situation politique foisonnaient à cette époque, qui ne connaissait pas encore la presse périodique. II faut considérer l'ouvrage comme un plaidoyer pour le parti de la paix, contre la Ligue séditieuse. Mais l'auteur élève son regard plus haut; il ne s'arrête pas aux seuls intérêts de la France. Non seulement il combat la guerre civile; mais il s'èleve contre la guerre en général, tout en faisant la distinc» tion entre la guerre de conquête et la guerre défensive. C'est
' Paris, 1585, 159 pp. petit<in<8° (Bibliothèque royale à Copenhague, cat. 120, p. 101.) — Je n'ai pu constater si l'ouvrage se trouve à la Bibl. nationale à Paris. Le British Muséum ne le possède pas. Il n'est mentionné dans aucun des dictionnaires des anonymes que j'ai pu consulter.
' N'oir la Biographie universelle.
DÉBUTS DE LA LITTÉRATURIi PACIFISTE
ainsi que son travail devient intéressant pour l'histoire du pa» cifisme.
Et il faut bien le dire: cet opuscule oublié, jeté par le hasard sur les rayons de la Bibliothèque nationale d'un pays lointain, mérite d'être tiré de l'oubli où il est tombé. L'auteur n'est pas seulement écrivain; c'est aussi un homme instruit, qui a lu la Bible et les auteurs classiques ; il connaît les humanistes, et il sait présenter leurs arguments et les siens propres avec beaucoup de force et de logique.
La première moitié du livre est formé par l'aApologie de la paix» (pp. 9—72); la seconde par la «Response au Paradoxe de la guerre».
L'auteur veut présenter son apologie de la paix «en trois ban* des»: 1°. «de la nécessité, du profit et des commodités quelle nous apporte». 2o «En après je respondray à ce que les partisans con» traires ont accoustumé de produire à son préjudice et ternissement»; 3o «Finalement .... les malheurs de la guerre, pour après boule« verser les appuys, fondemens, et rampars sur lesquels on luy a voulu faire prendre pied».
L'auteur voit bien que la paix, loin d'être seulement la négation de la guerre, en d'autres mots l'expression exclusive du désir tout passif de repos, d'absence de souffrances, est au fond la base même de la vie laborieuse et fertile: «... la Paix est la liaison, le coeur et la vie des Etats qui feraient le soubresaut à toutes heures s'ils n'estoient retenus des nerfs d'amitié qui nous entrej oignent, nourris» sent et allient la société humaine (p. 10). . . . Justice et piété fleuris» sent durant la paix ...» Et avec une allitération entassée, qui pro« voque un sourire, il s'écrie: «Bref, c'est la Paix, qui, paisible, nous fait paisiblement passer le cours de cette vie» (p. 11). Suit une peinture très vive des maux de la guerre: viols, vols, incendies (pp. 14-15).
«La paix est la nourrice des lettres, la guerre leur amortisseur.» On semble entendre une nouvelle «Querela Pacis»: «Je ne pense
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point estre plus délicat ou avoir l'aureille plus prime qu'un autre, mais dès que j'entends que la guerre est en quartier, j'ay beau ouir, discourir ou lire, mon esprit extravague, je ne me sens maistre de moy»mesme» (p. 18).
Il appuie son raisonnement par des citations «d'excellens per* sonnages», ayant recommandé la paix: St. Paul, Le Souverain au Chap. 16 du Lcvit. (!) ; Numa Pompilius et autres personnalités de l'Antiquité; des Pères de l'Eglise comme Origène et Augustin.
Mais il ne se borne pas à citer ces autorités littéraires ; il allègue des arguments d'ordre biologique: «Rapport des membres de nostre corps avec les citoyens du corps Politic»; «Harmonieuse sympathie des quatre Eléments»; «Les quatre saisons de l'année ne s'entrerompent leur cours»; «Reiglee et paisible entresuite du jour et de la nuit»; «Mariage et entrelassement de l'eau et de la terre quoy que contraires».
En discutant ensuite les «Incommoditez qu'on impose à la Paix» (pp. 36 ss), notre auteur ne se borne pas à l'argument assez dangereux, et pour le moins illogique, que «durant la paix on estudie à l'art militaire» — ce qui fait soupçonner que c'est la paix intérieure qui le préoccupe surtout — il proteste en outre contre l'assertion si habituelle que la paix «poltronise», ou qu'elle «nous rend mois, délicieux et effeminez». Il voit très bien, et il insiste sur, la valeur éducative du travail productif, dont les efforts sont morale» ment plus précieux que ceux de la guerre.
«Au contraire la guerre, qu'est»ce rien autre que la destruction des Estats esquels elle est glissée, la ruyne d'autruy, qu'un brigan* dage» (p. 47). Et cela est vrai non seulement des guerres civiles, mais de toute guerre. «La guerre rend les hommes farouches»; «Nulla fides pietasque viris qui castra sequuntur»; . . . «c'est une maxime Machiavélique que plus il y a de morts, moins il y a d'ennemis».
Comme les humanistes il dépeint la soldatesque sous les cou*
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leurs les plus vives: «. . . • aujourd'huy la guerre n'est que pour tuer, frapper et brigander, n'est donqucs merveilles, si les voleurs et les brigands y sont les bienvenus. Si on les cassoit, les compai» gnies demeureroient bien desrangées» (pp. 60—61).
Il est superflu de s'arrêter au tableau que fait l'auteur des «Fruicts de la guerre» ou de ses «efïects».
Il trouve le «Paradoxe de la guerre» dans le vieux dicton — et il faut bien admettre qu'il est paradoxal: «Paix fin de la guerre». Il en conclut avec raison: «ergo paix meilleure que guerre.»
«La guerre est engendrée par le péché», c'est la thèse même des Quakers. «La guerre est l'esgout de nostre nature, comme elle est corrompue par l'humain lignage ... Il n'y a homme, s'il ne veut se dire autre qu'homme, despouiller son humanité et se desnaturer de sa raison, lequel ne recognoisse aisément avec moy, que ce que je viens de dire est trop plus que véritable, d'où l'illation [o: la con* clusion] sera nécessaire en toutes façons qu'on la voudra prendre, \^ . que la guerre ne nous est naturelle: au moins si elle l'est que ceste
nature nous est bastarde, corrompue, et laquelle tous gens d'esprit et sur tout les Chrestiens, doivent desavouer» (pp. 82—83).
On ne peut désirer une affirmation plus énergique de la foi '\^ pacifiste. L'auteur, cependant, admet la légitimité d'une guerre de / défense : «Je ne suis pas si difficile que je ne scache tres^bien que l'on peut guerroyer l'estranger, mais c'est lors et quand il nous vient assaillir, qu'il veut nous faire effort, qu'il tasche à nous ravir ce qui nous appartient, bref quand il nous tient tort. Et s'il faut, que cela soit drachme avec une si juste balance que l'excez ou le mes<us ne nous porte dommage.» (pp. 92—93). La vengeance, toutefois, est «mes* séante à un Chrestien et un coeur généreux» — ce qui est prouvé par des exemples historiques. Et notre auteur conclut: «C'est une maxime de nature, qu'il nous est loisible de repousser la force par la force, qu'un vermisseau, si on le marche, se revirera, et pour ce n'est merveilles, si naturellement nous sommes enclins à vanger les injures qu'on nous fait.
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C'est" instinct naturel fait voye à la guerre contre l'estranger: . . . Alors je recognostray, s'il n'y a moyen de prévenir la levée de guerriers, que l'on peut courir sus l'estrangier qui voudra excéder. Mais de dire, qu'il soit loisible de rechercher la guerre contre l'estran» gier, c'est resveiller le chat qui dort, mettre Testât en proye et vouloir le métamorphoser en un vray brigandage . . .» (pp. 95—97).
Traduite en language moderne, la doctrine de l'auteur admet, à regret, la guerre préventive, alors que la pure guerre de conquête est repoussée.
Citons encore quelques thèses caractéristiques : «La guerre mal propre pour dégourdir les sujets». — «La guerre contre l'estranger mal fondée sur ce qu'elle deliurera nostre pays de guerre» — prin* cipe généralement accepté à l'époque et fort employé par les polé» mistes, comme nous allons le voir.' Notre auteur, tout pacifiste qu'il est, y trouve un avilissement de la guerre: «On fait tort à la guerre de la faire le balay de l'Estat, pour le nettoyer des garnements».
Et l'auteur établit ainsi le bilan de la guerre: «Qu'on dresse
donc estât de ces aduantages, honneurs et prééminences, dont on a
recogneu les guerriers à ceux qui prendront plaisir de partiser pour
la guerre: car si la guerre est cause de tant de maux que nous
avons déduit cydessus, c'est folie d'advantager les guerriers de tels
passe-droits. Nous sommes hommes: nous voulons garder Ihumanité,
nous hayssons les meurtres, les concussions, les brigandages, les vo*
leries, nous détestons les excez qui se perpètrent en la guerre, et
on nous viendra faire plaid des couronnes triomphantes et autres
guirlandes guerrières, on nous voudra faire tirer hors ligne, approu<
ver et vérifier les privilèges qui ont esté octroyés aux guerriers: on
nous fera volontiers prendre envie d'estre bouschiers, afin que nous
jouissions de ces belles prérogatives et immunitez. Qii'on retranche
les inhumanitez familières aux guerriers, qu'ils n'ayent plus les mains
ensanglantées, qu'ils ne ruinent, dissipent et désolent plus l'Estat,
me voilà des leurs I . . .» (pp. 111—12).
' Faute d'impression pour Cest.
* Cet argument joue aussi un rôle important dans les raisonnements de La
NouK et de Sully.
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En vérité, voilà encore une déclaration de foi pacifiste bien nette.
Les guerriers sont comparés à des chiens de chasse auxquels il faut jeter la curée. Un «certain personnage» est cité comme ayant donné les «contre qualitez des guerriers» — énumération qui rappelle celle d'AcRiPPA von Nettesheim/
L'auteur désespère d'une amélioration des relations entre états, tant que sera maintenue leur préparation guerrière. On dirait une ébauche d'argument pour la réduction des armements!
«C'est donc hors de propos, qu'on veut avigourer [abolir?] la Guerre, parce que, quelque paix qu'il y ait entre les Princes, Sei« gneurs et Estats, quelque alliance qu'on ait jurée, on ne fait que vivre en perpétuelle deffiance les uns des autres. Les Estats du monde ne seront donc autre chose qu'une forest, où plusieurs bri» gands et voleurs font leur retraite, s'entre«pillent, s'entre4uent et se volent les uns les autres. On nous veut machiaveliser tous nos Estats, on y veut introduire une deffiance. On ostera la foy et loyauté du milieu de nous : on nous voudra faire gehenner et martyrer par nostre propre meffiance : si ainsi estoit, ce seroit pour le mieux de ne parler jamais de Paix, attendu que cela n'est que faire barbe de fouerre à [o: se moquer de] la vérité, à la loyauté et à la Paix.» (pp. 128-29).
C'est du vrai Hobbes avant HobbesI Aucun écrivain encore n'a donné une peinture aussi vigoureuse, aussi véridique de l'anarchie internationale! Et alors que Hobbes — nous allons le constater — abdique devant cet état des choses, pour ainsi dire sans protestation, notre auteur ne peut retenir son indignation, il éclate!
Ensuite les arguments en faveur de la guerre tirés du Vieux Testament sont examinés.
«St. Augustin au vingt»unieme chapitre du premier livre de sa Cité de Dieu leur respond très pertinemment, et monstre qu'il est permis d'occir ou par ce que la Loy est donnée, ou qu'il y a ex*
' Voir plus haut, Chap. VI, § 5, p. 198.
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près commandemant donné à certaines personnes pour un temps, soit pour l'exécution de la Justice soit pour acquit de voeu. Mais qui voudroit tirer cecy à une permission indéfinie, les voleries et bri» gandages des plus diffamez garnements du monde auroient leur cou» verture . . . Toutes choses ont leur temps et ce qui est accordé à un homme ne l'est pas à tous les autres» (p. 136).
Et l'auteur conclut:
«Pour la deffense je demeureray tousiours d accord, et desia cy dessus ie l'ay touché, que les armes ne sont interdictes: Le droict naturel nous enseigne et commande de maintenir et garder nostre vie et liberté contre toute iniure et violence .... A cela faut con* iondre le droict des Gens, lequel distingue les possessions et seig* neuries, plante les bornes, marque les coings, lesquels chacun est tenu de défendre contre tout homme qui les veut envahir. Nous sommes tenus à la défense du pays, de nos vies et de nos biens.» (p. 139).
C'est donc dans l'invasion directe du pays, dans la violation des frontières, que l'auteur veut voir le critère de la guerre de conquête. Semblable invasion rend légitime la défense par les armes. C'est la doctrine généralement reconnue à cette époque, et même une doctrine beaucoup plus modérée que celle admise par la plupart des auteurs qui vont jusqu'à considérer comme légitime la guerre de revanche. Notre auteur est beaucoup moins dépendant que ses prédécesseurs et ses contemporains des théories de St. Augustin, qui dominent encore les esprits.
L'Apologie de la Paix mérite une place à part dans l'histoire littéraire du pacifisme. C'est un traité sérieux, bien étudié et bien écrit. L'auteur ne propose pas de solution. Il se contente — comme Erasme et comme tant d'autres — d'une peinture des maux de la guerre et des avantages de la paix, et il insiste surtout, ce qui est son mérite principal, sur la criminalité de la guerre et des guerriers et sur les conséquences tragiques du système armé pour les relations entre les états.
DÉBUTS DE LA LITTÉRATURE PACIFISTE
Il est étonnant qu'un tel ouvrage ait pu rester tout^à^fait in» aperçu, et il serait intéressant de voir les spécialistes du XVI^ siècle français, historiens et philologues, essayer de dévoiler l'anonymat dont a su se couvrir l'auteur jusqu'à aujourd'hui.
Le second auteur dont nous aurons à parler, est bien connu. C'est le huguenot François de la Noue, nommé aBras«de«fer». Ce guerrier, célèbre par sa bravoure et par sa malchance constante en guerre, passa cinq ans aux Pays<Bas comme prisonnier des Espa* gnols. Il en profita pour écrire ses «Discours politiques et mili» taires», et ce chevalier sans reproche, «grand homme de bien», d'après ses contemporains, se révéla un des premiers prosateurs de ce seizième siècle, qui, pourtant, en avait connu de très grands. Son livre parut en 1587 à Bâle, et eut ensuite plusieurs rééditions. La Noue, né en 1531, mourut en 1591, après avoir vu Henri IV, dont il avait été le conseiller, monter sur le trône de France.
Ses «Discours» sont fréquemment mentionnés comme document pacifiste. Leur célébrité littéraire en fournit une explication suf« fisante; en outre le projet de La Noue d'une guerre contre les Turcs a attiré sur son livre l'attention de ceux qui ont étudié ce chapitre spécial de l'histoire." •
Plusieurs des Discours du vaillant capitaine discutent le problème de la guerre. Il l'avait vue de près, et il la connaissait trop pour la considérer comme un bien. Le 6e Discours développe la thèse de savoir «que la Lecture des liures d'Amadis n'est moins pernicieuse aux jeunes gens que celle des liures de Machiavel aux vieux». Mais c'est surtout vers la fin de son livre qu'il serre de plus près la question pacifiste.
Le 19e Discours est intitulé': «Que la Continuation des mes»
" Voir e. a. Schucking, Organisation der Welt, p. 577. Djuvara, Cent pro» jets de partage de la Turquie (Paris, 1914), pp. 120 ss.; Redslob, Das Problem des Vôlkerrechts (Leipzig, 1917), pp. 142 ss. - Melamed, Friedensidee, pp. 147-8.
' Je cite l'édition de B.île de 15S7, in=8°.
FRANÇOIS DE LA NOUE
chantes procédures des guerres de maintenant fait estimer iniuste une cause iuste» (pp. 408—20).
II rappelle un récit de Philippe de Commines sur une conversa* tion entre le Duc de Guienne, frère de Louis XI, et le Duc Charles de Bourgogne («le Téméraire»). Charles se serait moqué du jeune prince «qui aportoit pitié et compassion sur les théâtres de Mars, ou rigueur et vengeance ont leur souverain empire.» Et La Noue commente ainsi cette anecdote: «Auiourd'hui nous oyons encore quasi de pareilles responses que quelques vns font à tant et tant de gens qui vont maudissant nos tempestes ciuiles: car ils leur disent, c'est la guerre, et pensent que ceste parole ouïe ils doyvent hausser les espaules à l'Italienne, et se préparer à soufrir encore pis. Mais il me semble que telle raison est un peu suspecte: d'autant qu'elle vient de ceux qui ne se plaisans et repaissans qu'à rauager autrui, voudroyent qu'on estimast la guerre, comme un mal nécessaire, à fin qu'on ne fust restif de lui donner la pasture qu'elle demande. Cer<= tes il ne faut pas du tout croire à ceux«ci, de peur de confondre ce qui est inhumain et inique auecques l'équité et l'humanité, et faire d'vn accident extraordinaire vne coustume ordinaire.» (pp. 408—9).
Le guerrier ne croit pas à l'abolition des guerres, mais il les considère comme les tragédies qu'elles sont, et il ne sait que trop bien qu'on aurait pu en éviter beaucoup.
Suit un tableau pris au vif «des misères des guerres, notamment des civiles»; La Noue s'y révèle comme un laudator temporis acti invétéré: la guerre entre les français et les espagnols au Piémont passerait maintenant pour, une idylle. «Quand on leur raconteroit cela, ils l'estimeroyent comme une fable, pour ce que les coustumes présentes sont toutes diverses» (p. 419).
Dans son 20e Discours l'auteur va plus au fond de la question:
«Qu'un Roi de France est assez grand, sans convoiter ni pour» chasser autre grandeur que celle qui est dedans son Royaume.» On voit que c'est contre l'esprit de conquête que se tourne La Noue.
22 — PuM. Jt riiist, .N'obel norvégien. IV. 337
DÉBUTS DE LA LITTÉRATURE PACIFISTE
Il n'est pas intransigeant, toutefois: «le n'enten pas pourtant qu'vn Prince doyve mettre les armes sous les pieds, et les desdaigner: car ce seroit se donner en proye. Seulement qu'il s'en serve pour se garder d'estre endommagé: et non pour endommager autrui sans raison.» (p. 425).
En d'autres mots, il recommande une politique de paix et de bonne entente avec les voisins, tout en voulant garder un armement suffisant pour assurer le pays contre une agression.
Les deux derniers Discours nous montrent que La Noue estime que cette paix et cette bonne entente doit s'étendre à tous les prin» ces chrétiens, sans distinction de confession; et que d'autre part il désire ardemment une alliance entre les chrétiens contre «les Mahu» metistes». Le 22^ Discours, qui expose son projet d'une guerre com« mune de la Chrétienté contre les Turcs, est le plus important de son livre (pp. 456—545, 89 pages à lui seul, alors que les vingt premiers en ont en moyenne 21). On voit que c'est son idée favorite.
L'attitude de La Noue n'est pas sans courage ; car elle va à rencontre de la politique traditionnelle de la France. Dans leurs longues luttes avec les Habsbourg, François I", Henri II, le roi même de la Noue, Henri IV, ont tous cherché un appui auprès des Sul» tans. Le 21e Discours, «Que les Alliances faites par les princes Chrétiens avec les Mahumetistes, ennemis capitaux du nom de Christ, leur ont tousiours esté malheureuses, et qu'on ne se doit point allier estroitement avec eux» (pp. 435—55), se tourne donc di< rectement contre la politique française. C'est l'argument religieux qui est surtout mis en avant contre l'alliance turque: «Il nous semble qu'il est bien maltaise de s'en servir qu'on n'offense pas la piété. Anciennement Dieu défendit expressément aux Juifs de faire alli* ance avec les Cananéens et amorreens, peuples qu'il avoit en exécra* tion, à cause de leurs impietez et abominables vices. La comparai» son ne sera pas impertinente si nous mettons les Turcs au rang des uns et nous au rang des autres: dont s'ensuiura que la mesme de^^
FRANÇOIS DE LA NOUÉ
fense nous seruira aussi de loy pour nous retenir, à fin que n'allions nous polluer en leurs abominations» (pp. 451—2).
A qui reprocherait au bon La Noue son étroitesse de vue, il faudrait répondre que le seizième siècle traduisait dans le domaine re» ligieux ce que, de notre temps, nous exprimons par les mots de «civilisation» et d'«esprit de progrès».
Et d'autre part il ne faut pas oublier que si La Noue veut ex« dure le Turc de la société européenne, il préconise en revanche une union d'autant plus cordiale entre les princes chrétiens. C'est dans son 22e Discours qu'il développe ce projet : «Que les Princes Chré< tiens estans bien unis ensemble, peuvent en quatre ans chasser les Turcs de l'Europe.»
Déjà ce titre nous dit l'optimisme touchant de l'auteur, mais d'autre part il faut bien lui concéder que les Princes Chrétiens n'ont guère été «bien unis ensemble», ni pour cet objet, ni pour un autre.
La Noue part de l'idée que l'expulsion des Turcs est un intérêt commun pour l'Europe. «Si nous y regardons un peu de près, nous verrons qu'il y a bien peu de païs qui en soyent exempts» (p. 465). — Déjà cette préoccupation place notre capitaine dans le rang des internationalistes. — D'autres seraient peut»être plus compétents que lui pour donner des conseils; mais ils se taisent, et c'est pourquoi il prend la parole. «. . . . le parlerai d'autant plus volontiers que ie l'estime estre très iuste et nécessaire pour le bien universel de toute la Chrestienté» (p. 457). Cet hérétique est donc un Européen et — nous allons le voir — un adversaire de toute querelle confessionnelle.
Certains auteurs ont considéré ce projet comme un document intéressant l'histoire de l'idée d'une organisation internationale." Il me semble que c'est exagérer considérablement la portée des propositions du Sieur de La Noue. Il est vrai qu'il propose une
" Schiicking, 1. c. p. 577: « ist auch eine dauernde Verbindung aller
Christlichen Staaten gegen die Tiirkei vorgeschlagen, aile gemeinsamen Angelcgen> heiten sollen diirch einc grosse Vertammlung an einem bestimmtcn Ort georJnet, aile Streitigkeiten durch dieselbe geschlichtet »
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assemblée générale à Augsbourg sous la présidence de lEmpereur («moyennant que le pape eust jalousie»). Mais le but en est très modeste: «Ayant basti une telle confédération, il conviendrait en* cores passer outre et trouver des bons expediens pour la continuer au moins l'espace de quatre années» (p. 478). Il n'esquisse même pas l'organisation intérieure de la «confédération».
Il s'efforce surtout pour convaincre «les ministres du Roy» (de France) de l'utilité de semblable politique. Il est vrai que la France perdrait son allié le Turc ; aussi faudrait^il trouver des garanties pour empêcher que, ayant rompu son alliance avec la Turquie, la France ne se trouve sans d'autres appuis. — Les arguments de La Noue n'auront pas paru très concluants, probablement, aux hommes d'état français. Il le sent lui»même: «De quoy je ne diray rien, pour ce que ce seroit peu au regard de ce que tant de sages testes qu'il y a en Espagne et en Italie, pourroyent dire, et ne doute point aussi que les Princes n'accordassent de bonnes seuretez au Roy Très Chre» stien, pour le faire entrer en ceste confédération» (p. 471).
Son argument principal et sa préoccupation dominante, c'est, ce* pendant, le repos de l'Europe. Au fond, la guerre contre le Turc est pour lui une sorte de dérivatif des humeurs belliqueuses du corps politique européen. «Mais tout cela (3: les meilleurs arguments) seroit encores vain, et de nul fruict, si par mesme moyen, on ne donnoit ordre d'assopir toutes guerres présentes, et prévoir pour cel< les qui seroyent pour naistre tant entre les Princes l'un contre l'autre, que entr'eux et leurs suiets . . ; . pour parler en homme Chrestien, on ne doit point désirer que si puissans Monarques (p: les rois d'Espagne et de France) s'entr'attaquent. Car après il font entrer en danse leurs alliez, et d'une guerre particulière s'en fait une gène» raie .... Quelqu'un adioustera que les petits Potentats sont bien aises que les grands s'entre*mangent. Ils auroyent très bonne raison si les grands les vouloyent dévorer. Mais quand on les void en volonté d'entreprendre ce qui profite à tous : aussi tous doyvent de* sirer leur bien, et les aider en cela. Le vray moyen pour oster la
FRANÇOIS DE LA NOUE
crainte aux uns, et la cupidité aux autres, c'est de s'employer con» jointement en ces hautes entreprises» (pp. 471—2).
En résumé, La Noue, profondément ému par les dissensions européennes par «les misères des guerres, notamment les civiles», sincèrement convaincu, d'autre part, du danger que faisait courir à l'Europe la puissance ottomane, a prêché l'union des chrétiens et de leurs princes. Mais ce serait forcer le sens de ses paroles que de le représenter comme l'un des précurseurs de l'internationalisme con* structif moderne. C'est un pacifiste et un internationaliste européen, si vous voulez. Mais c'est tout.
Les considérations d'ordre tactique et stratégique tiennent une large place dans le 22e Discours ; elles ne nous intéressent pas. Je me bornerai à citer la sage réserve de La Noue quant au partage de la peau de l'ours:
«Mais il me semble qu'il vaut mieux attendre a départir le gasteau quand nous l'aurons en main qu'en discourir en vain à pre* sent» (p. 543). On serait tenté d'exprimer le désir de voir toujours autant de sagesse dans les conseils politiques des alliances et des coalitions !
Et La Noue termine ainsi ses développements : «C'est en somme ce qui me semble de l'issue de ceste tant iuste et nécessaire entre* prise. Et si les Princes chrestiens eussent eu moins de dissensions entr'eux, et plus de compassions des misères des peuples qui re* clament le nom de Jésus Christ, il y a longtemps qu'eussions brisé la moitié des fléaux qui maintenant nous frappent. En telle guerre on n'auroit la conscience agitée d'aucun remord, et n'y verroit»on les maux et confusions dont les nostres sont pleines : ainsi tout se conduiroit suyuant les reigles militaires .... Je sçay bien qu'il y a entre nous des disputes sur le fait de la Religion. Pour cela les Catholiques et Evangeliques ne laissent pas d'estre frères . . . Mais ces prophanes Mahumetistes qui révèrent un Dieu imaginaire, lequel (suyuant le dire de l'Escriture) est plustost un Diable et qui souil* lent l'honnesteté et saccagent le monde, quelle conjonction et société pouvons»nous avoir avec eux? C'est contre tels ennemis qui sont ravisseurs de nos biens, les bourreaux de nos corps et empoison*