A. MONARCHIE UNIVERSELLE
§ 2. - GUILLAUME POSTEL
Le premier avocat de la Monarchie mondiale dont nous avons à parler, l'auteur français Guillaume Postel (1510—81), offre, d'après le témoignage de son biographe le plus récent,* «un singulier mélange de science et de folie». En 1539 Postel était devenu Professeur de mathématiques et de langues orientales au Collège de France, récem» ment fondé, mais il tomba en disgrâce en 1541 avec son protecteur, le chancelier Poyet. — Il passa les 18 dernières années de sa vie au monastère St. Martin des Champs à Paris. Postel avait beaucoup voyagé et posséda une science exceptionnellement variée et étendue. Il a publié un très grand nombre d'ouvrages. Ses idées furent sin» gulières. Rien d'étonnant à ce qu'elles aient choqué ses contemporains ; elles choqueraient encore de nos jours, mais peut»être pour des mo» tifs différents; il fut qualifié d'hérétique et souvent accusé. «Il pré» tendait que l'on trouve écrit dans les cieux en caractères hébreux, formés par l'arrangement des étoiles, tout ce qui est dans la nature.»^ L'Astrologie était alors une science admise, et Postel ne s'exposa pas ainsi à des poursuites. Plus dangereuses furent ses convictions fémi» nistes, qu'il développa dans plusieurs écrits, et dont l'un porte le titre séduisant: «Les très*merveilleuses Victoires des Femmes du nous veau monde (3: le monde renouvelé) et comment elles doibvent à tout le monde par raison commander et mesme à ceulx qui auront la Monarchie du monde vieil.»' Postel publia toute une série d'ou«
' Georges Weill, dans la Grande Encyclopédie (XXVII, p. 455). — Cp. aussi la monographie du même auteur «De GuUelmi Posteli vita et indole», Paris, 1892, (Thèse de doctorat), qui, d'ailleurs, ne discute guère les opinions internationa» listes de Postel.
' Biographie dans Nouv. Biogr. générale, XL (1862), pp. 879—85.
' Voir pour l'analyse des ouvrages de Postel : Le Père Desbillons, Nouveaux éclaircissements sur la vie et les ouvrages de G. P., Liège, 1773.
GUILLAUME POSTEL
vrages sur «la Mère Jeanne», une femme miraculeuse, «formée de la substance même de Jésus Christ.»
L'idée favorite de Postel en matière politique fut la conversion des Turcs à l'aide d'une traduction arabe du Nouveau Testament; ainsi on préparerait l'union de tous les hommes dans une seule reli* gion sous la monarchie universelle. Celle«ci reviendrait de droit au Roi de France. — On voit quel curieux mélange de nationalisme outré et de cosmopolitisme; des idées opposées se marient chez cet esprit exalté.
Postel développa ses idées internationales surtout en trois ou» vrages. De Orbis Tenae Concordia Libri IV parurent à Bâle en 1544. D'après le Père Desbillons, «le premier livre contient une exposition Scolastico»Rabbinique des Dogmes de la Religion Chrétienne. Dans le second, l'auteur, après quelques recherches assez curieuses sur la vie de Mahomet, examine son Alcoran et le réfute. Dans le troisiè* me, il développe les notions de la Loi Naturelle communes à tous les peuples, et les principes de Droit reçus dans toutes les Religions. Dans le quatrième enfin, il enseigne les moyens qu'il faut employer, pour amener à la Religion chrétienne les Payens, les Turcs, et les Juifs»
C'est donc sur la base de l'unité de la religion, partant celle de la morale et des principes de droit, que sera établie la concorde in» ternationale — idée tout»à»fait saine à l'âge où vivait Postel; il y a bien des personnes qui sont encore du même avis.
Il aborde la question politique dans un second ouvrage paru en 1551 : «Les raisons de la Monarchie, et quels moyens sont nécessai» res pour y parvenir, là où sont compris en brief les très admirables, et de nul jusques aujourd'huy tout ensemble considérez Privilèges et Droicts, tant divins, célestes, comme humains, de la Cent Gallique, et des Princes par icelle esleuz et approuvez.»
Ce titre expose tout un programme. Postel veut placer à côté du Pape, chef spirituel de l'humanité, réunie sous l'égide d'une seule religion, un chef temporel, le Roi de France. Le peuple français
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
(«la Gent Gallique») a le droit à la Monarchie universelle à cause de leur primogéniture : par Gomer, qui est, d'après Josephus, auteur du peuple gaulois, ils tirent leur origine de Japhet, fils aîné de Noë. — C'est un argument irréfutable!
Il suffit maintenant d'instruire les nations de leur obligation de se soumettre au droit tant divin qu'humain du Roi de France. S'y refuseraient«elles ? Alors il faudra «détruire par le glaive tous ceux qui refuseront de se soumettre, afin que sous un seul Dieu, sous un seul Roi, sous un seul Pontife, il n'y ait plus désormais qu'une foy, une loy, et ung seul commun consentement : ce que procurant, comme je doibs, suys très seur qu à la plus noble oeuvre du monde suys employé»*.
Le nationalisme de Postel se révèle non seulement dans ce pro» gramme politique; mais aussi dans son gallicanisme: il épouvante le père jésuite en rangeant les théologiens et les facultés de France au* dessus des Conciles et du Pape lui«même.
Mais ce nationaliste n'hésite pas à se nommer «Cosmopolite». Dans la Bibliothèque royale de Copenhague se trouve un troisième ouvrage: «Des histoires orientales et principalement des Turkes ou Turchiques et Schitiques ou Tartaresques et aultres qui en sont descendus. Oeuvre pour la tierce fois augmenté — — — par Guil« laume Postel, Cosmopolite, deux fois de la retourné et véritablement informé.» Paris 1575.
Nous y trouvons de nouveau la preuve que l'on sait du droit des Français à la Monarchie universelle. «Sachant donc par Josephus autheur Hebrieu que l'aisné de Jaffet dit Gomer fut le père et fon» dateur des Gaulois, ou François, il n'y a doubte qu'à eux en leur prince ou droit populaire (qui est premier que le Prince ou loy) n'appartienne par droit divin l'aisnesse et jurisdiction de l'Empire du monde. Du nom de Gomerus leur autheur ils estoient appelés iadis Gomerites et depuis aiant peuplé toute l'Europe, furent nom* mes Gimri, Cimbri et Cimerii — » (pp. 6—7). Pour qui ne
* Cité par Desbillons, l c., pp. 29—30.
GUILLAUME POSTEL
serait pas convaincu par ces arguments historiccétymologiques, Pos* tel allègue encore des preuves astrologiques irréfutables. — Enfin voici la démonstration suprême : «La raison et authorité humaine rend ce que dessus plus que très certain. Il est du tout notoire que les plus grans honneurs, et loyers [o : récompenses] du monde se doivent à qui fait le plus grand bénéfice du monde à l'humaine génération
il est très certain que Prince, peuple ou puissance du monde
ne peut faire plus grandes choses que de s'employer pour l'Eglise souveraine de Jesuschrist, qui est le plus grand bien qu'on puisse faire pour la nature humaine. Mais comme ainsi soit que les Rois et Princes de Gaule aient plus aidé à la conservation de l'Eglise soit en Occident à Romme, soit en Orient à recouurer lerusalem, que n'a fait puissance du monde: il leur est deu le premier loier du monde, qui est la Monarchie, parce est à eux venu l'huile et armoi< ries du Ciel » (p. 8).
En matière de nationalisme on ne peut guère attendre davantage d'un «-Cosmopolite»!
Les idées constructives font défaut chez Guillaume Postel; abs« traction faite de son projet d'une conversion des infidèles, il n'y a pas trace d'un plan d'organisation. Mais il est intéressant de voir, à une époqu» aussi reculée de l'évolution de la puissance française vers l'hégémonie en Europe, la conviction ardente de la haute voca» tion de ce peuple. Malgré la bizarrerie de ses raisonnements, Guil» laume Postel a contribué à préparer l'âge de Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV.
§ 3. - TOMMASO CAMPANELLA
Guillaume Postel est oublié; son nom n'est connu que de quel' ques érudits ou curieux. — Le nom de Tommaso Campanell.\ figure honorablement dans toutes les histoires de la science politique ou de la philosophie. Néanmoins on pourrait lui appliquer la même ca«
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
ractéristique qu'à l'auteur français ; il avait certainement une science énorme; mais quelques grains de folie y passaient aussi. En tout cas, son rêve d'une Monarchie universelle confiée au Pape et au Roi d'Espagne ne tarda pas à être démenti par l'histoire; alors que Postel, s'il avait vécu, aurait pu invoquer l'essor de la puissance française au XVIIe siècle à l'appui de sa thèse, Campanella devait constater avant la fin de sa vie — il mourut en 1639 — que c'en était fait de la puissance espagnole. Il a subi l'illusion si souvent constatée de la survivance indéfinie d'une hégémonie politique au delà de son apogée. Son traité de la Monarchie espagnole — comme celui de Dante, «De Monarchia», conçu comme un programme, n'est devenu qu'une épitaphe.
La vie de Campanella est bien connue dans ses grandes lignes, malgré quelques points obscurs, autour desquels s'engagent encore des polémiques assez vives. Né en 1568 en Calabre, Campanella, enfant précoce et dévoré d'une soif insatiable d'instruction, devint moine dominicain à l'âge de 14 ans ; d'après sa propre confession, c'était surtout pour pouvoir satisfaire, dans la vie monacale, ce besoin impérieux, et s'adonner entièrement à ses études. Il connut et il partageait les idées de Bruno, de Galilée, mais il n'en laissa pas s'ébranler sa foi religieuse. Au contraire, il est catKolique si con* vaincu qu'il veut qu'on laisse la plus complète liberté aux recherchés et aux spéculations ; car elles ne pourront, à la fin des fins, que con* firmer les vérités éternelles de la religion.
Néanmoins il devint suspect d'hétérodoxie, et l'inquisition pro« fita de l'occasion, lorsque, en 1599, le gouvernement espagnol de Naples le fit emprisonner, en l'accusant d'avoir pris part à une con* juration dont le but serait de libérer Naples de la domination étran» gère. C'est là un point de son histoire encore mal éclairci; on ne sait pas si Campanella avait vraiment conspiré contre les autorités, ou s'il était innocent. En tout cas sa grande renommée de savant et de penseur, qui l'entoura de l'estime de ses compatriotes, le rendit dangereux aux yeux des Espagnols; quelques paroles imprudentes,
TOMMASO CAMPANELLA
par lesquelles il fit prévoir de grandes commotions imminentes dans l'année 1600 — prédictions que nous retrouverons dans ses écrits — servirent de base à l'accusation, où figurèrent en outre plusieurs chefs d'hérésie'.
En 1599 Campanella fut jeté en prison et très durement traité: il subit la torture la plus cruelle — bien qu'il ait débité à ce sujet des exagérations évidentes — et il passa des années dans un trou souterrain et malsain. Plus tard sa captivité fut adoucie; il put tra» vailler à son aise. " Sa prison ne dura pas moins de trente ans, de 1599 à 1629 ^ les années les plus fertiles de sa vie ; lorsqu'il retrouva sa liberté, il était vieux. Encore devait»il toujours redouter l'inqui» sition, qui taxa d'hérésie l'admirateur de Telesio, de Galilée et de Bruno, l'adversaire de la philosophie d'Aristote, et en 1634 il dut s'échapper de Rome, où il avait été transféré. A l'aide de l'ambas» sadeur français, le Comte de Noailles, il échappa et put aller en France, où il passa ses dernières années ; il y fit la connaissance de Gassendi, et c'est ainsi que Cyrano Bergerac a pu le connaître".
L'esprit fougueux de Campanella ne s'était pas laissé dompter
par la prison. Il y composa ties poëmes et des drames, des travaux
philosophiques et des traités politiques. — Trois de ceux»ci nous
intéressent: pendant la première année de sa captivité (1599—1600)
il écrivit «De Monarchia Hispanica Discursus»^ ; en 1602 il composa
son traité le plus célèbre, l'utopie Civitas soUs; enfin, en 1605, il
rédigea sa Monarchia Messiae. Campanella composa ses ouvrages
en italien, et les traduisit plus tard en latin, langue des savants. Des
copies manuscrites en circulèrent longtemps avant leur impression.
Quelques»uns de ses travaux ont été traduits de son vivant, en aile»
mand, en français et en anglais, et ces traductions ont parfois été
imprimées avant les originaux.
' Cp. Nys, Htudes de Droit international et de Droit politique, 2e strie.
(Bruxelles et Paris, 1901), pp. 212 ss.
" Voir plus haut, p. 367.
' Pour la chronologie de VAppendix ad Monarchiam Hispanicam, voir plus
loin, p. 387.
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
Les idées politiques de Campanella* ne forment pas un tout systématique ; on peut y relever certaines contradictions, et il est difficile d'écarter le soupçon que parfois ses déclarations aient été inspirées par un désir d'obtenir sa libération. Qui oserait lui en faire un reproche ? — On ne peut pas non plus repousser l'hypothèse que justement ses écrits politiques aient été putôt des écrits de circon* stance que des travaux tout scientifiques, exposant les doctrines théo» riques de l'auteur. Ainsi il est possible que la Civitas solis soit une esquisse de la constitution sociale et politique d'une République napolitaine qu'aurait rêvée Campanella, et non pas l'utopie qu'il fait semblant de présenter. — Ces questions ne peuvent être résolues qu'après un examen beaucoup plus minutieux de la vie et de tous les écrits de Campanella qu'on ne l'a fait jusqu'à présent.
Ici nous ferons abstraction de ces hypothèses, et nous allons considérer les doctrines présentées par Campanella comme étant l'ex« pression sincère et toute scientifique de sa pensée.
C'est la Civitas solis qu'il faut examiner en premier lieu, parce que nous y rencontrons sa théorie de la société. Il ne s'agit pas d'en faire une analyse complète: ses idées socialistes d'une commu» nauté des biens et même d'une communauté des femmes, qui feraient de l'Etat un haras à base scientifique afin de garantir une race saine et forte, ne nous retiendront pas. Ce sont ses idées sur la paix et la guerre qui nous intéressent.
Notons d'abord que Campanella est loin de repousser la guerre. Dans la Civitas solis, située sous l'équateur, et dont un navigateur génois décrit les institutions, l'organisation militaire est une fonction importante de la vie sociale et politique. Elle est traitée dans un
* Comparer pour ses idées politiques et internationalistes: Siegwart, dans les Pteussische Jahrbucher, XVIII. 1866, pp. 516-46; Nys, Etudes ... II (1901), pp. 206 — 39 (réimpression d'un article publié en premier lieu dans la Revue de Droit internat. (Bruxelles) XXI (1889), pp. 261—90) - notamment pour la Monarchia Messiae — ; Franck, Réformateurs et publicistes d'Europe, II, (Paris 1881), pp. 149-202; Schijcking, Org. der Welt, pp. 574—76; Redslob, Problem des Vôlker= rechts, pp. 116—22.
TOMMASO CAMPANELLA
chapitre spécial du l^vre^ «De re bellica» (pp. 437 ss). — Les garçons sont entraînés pour le service des armes depuis l'âge de douze ans, après avoir pratiqué auparavant des jeux athlétiques. Même les fem» mes apprennent les arts de la guerre afin de pouvoir, le cas échéant, aider les hommes.
«Quand même des guerres n'arriveraient jamais, on s'exerce à l'art militaire ainsi qu'à la chasse, afin que le peuple ne s'amolisse pas ; en outre les habitants veulent être préparés à toute éventualité.» Les voisins — il y a quatre états dans l'île — sont jaloux de la félicité des Solariens, et des guerres sont souvent commencées à cause de diEFérences religieuses". — C'est donc la peur d'une agression qui fait maintenir l'or» ganisation militaire. — Les Solariens sont toujours victorieux. — Avant d'entrer en guerre, ils tâchent toujours d'obtenir satisfaction en s'adressant au peuple ennemi; si une réponse immédiate est refusée, un délai d'une heure, ou tout au plus de trois heures, est accordé, et l'occasion de la guerre est exposée au Grand Conseil, où tous les Solariens sont admis dès l'âge de vingt ans. La guerre ayant été déclarée, ils «invoquent le Dieu vengeur, le Dieu Sabaoth pour la ruine de ceux qui défendent la cause inique»'. — On voit que le peuple solarien seul est juge de l'iniquité d'une cause et partant de la légitimité d'une guerre. Leur invocation du dieu vengeur, qui porte le nom emprunté au Vieux Testament, nous dit le caractère guerrier, j'allais dire militariste, de la société idéale de Campanella.
' Je le cite d'après une édition publiée à Frankfort en 1623, donc du vivant de l'auteur: Civitas Solis. Idea Reipublicae Philosophicae, pp. 415—64 de J. F. Thomae
Campanellae Calabri O. P. Realis Philosophiae Epilogisticae Partes Quattuor a
Thobia Adami nunc primum editae.
" Etsi nunquam bella contingerent, nihilominus in arte militari exercentur, et in venatione ne forte mollescant: atque omnem in eventum ne sint imparati. Prae< terea quatuor sunt Régna in Insula, quae ipsorum fclicitati invident valde, eo quod populi cuperent vivere more horum solarium ac potius his subesse quam propriis Regibus: quapropter saepe bellum in hos movetur causando, quod conKnes usur« parint et impie vivant, propterea quod non habent Idola — — — (p. 438).
' — — — invocando Deum ultionum, Deum Sabaoth in exitium eorum qui iniquam tuentur causam. (p. 439).
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
Les deux autres traités sont plus importants pour connaître la conception internationaliste de notre philosophe.
Le «De Monarchia Hispanica Discursus»* avait été écrit en 1599—1600, pendant la première année de la captivité de Campanella. C'est l'expression primitive de sa conception politique d'une organisation unitaire du monde, conception qui se combine d'une part avec ses espérances d'une libération personnelle prochaine, d'autre part avec ses rêves fantastiques et superstitieux. Depuis longtemps il avait parlé des grandes commotions qu'il attendait: il attachait une signi» fication mystique aux centenaires, et surtout à l'année 1600, le chififre 16 étant la somme de 9 -f 7 — tous les deux chiffres sacrés. Nous savons déjà que ces propos avaient été considérés comme suspects; ils ont été pour quelque<chose dans son emprisonnement. Dans le traité présent il a peut»être essayé d'expliquer son attitude et ses déclarations. Il me paraît en effet probable que par son ouvrage, Campanella ait voulu montrer au gouvernement espagnol, dont il
" «La Monarchie espagnole» a d'abord été publiée en allemand: «Thomas Campanella, von der Spanischen Monarchy, oder Ausfiihrliches Bedenken, welcher» massen, von dem Kônig in Hispanien, zu nunmehr lang gesuchter Weltbeherrschung, sowohi ins gemein, als auff jedes Kônigreich und Land besonders, allerhand An» stalt zu machen sein mochte — — — » 1620, s. 1.
Cette traduction a été faite par le professeur de droit à Tiibingen, Christoph Besold, ami de Joh. Val. Andreae, dont il vient d'être parlé plus haut, et de ce ToBiAS Adami, qui avait édité quelques ouvrages de Campanella, e. a. la Cité du Soleil. — Besold s'est plus tard converti au catholicisme. (Voir Siegwart, 1. c, pp. 543 ss). Une deuxième édition allemande a paru deux ou trois années plus tard ; elle comporte une annexe, qui paraîtra également dans l'édition primitive en latin, «Th. Campanellae de Monarchia Hispanica Discursus», parue à Harderwijk en Hollande. (Hardervici 1640, 12"). — Voici le titre de l'annexe: «Appendix, — -- — ubi quaestio tractatur, utrum sit optandum universum orbem Christianum
ab uno solo monarcha régi ac gubernari». Cette annexe a probablement
été écrite plus tard que le corps de l'ouvrage. — D'après [Hirst], The Arbiter in Council, London 1906, l'édition publiée à Amsterdam par Elzevir en 1653 serait la première édition complète. Elle contient encore un "Epilogus et Encomium Magni Imperii Romani.» Cet épilogue est sans intérêt. — On voit qu'il y a plusieurs questions dans la vie de Campanella et dans la bibliographie de ses oeuvres qui demandent à être élucidées.
TOMMASO CAMPANELLA
était le prisonnier, quels étaient les buts extrêmes de ses efforts, et que, loin d'être dangereux pour la puissance espagnole, ils concor* daient avec les objets de la politique de celle«ci. Ainsi pourrait s'ex« pliquer la discussion minutieuse des procédés à employer afin d'ob* tenir la réduction des ennemis de l'Espagne, alors que l'auteur ne fait qu'effleurer les principes mêmes de la conception d'une organi» sation internationale. La «Monarchie espagnole» est au fond un traité purement politique ; nous n'y rencontrons guère les traces d'un vrai internationalisme, pour ne pas parler de pacifisme.
Campanella examine d'abord les causes de la puissance espagnole C'est par les armes que l'empire s'est fondé; les mêmes moyens ser* viront pour le maintenir et pour l'agrandir. L'essentiel cependant sera d'appuyer le pape: «Diesz ist gewisz — — — die Spanier den Prophezeiungen nach, die hocbste Monarchiam nicht kônnen an sich bringen als sofern sie die Kirch beschiitzen und erlôsen ausz der Babylonier, das ist ausz der Tiircken und Ketzer Hânde, vermittelst dessen, nachdem sie die Mohren uberwunden, sind sie von Gott mit
einem so weitem Reich begabt worden Und diesz sihet man in
allen weltlichen Policeyen und Regimenten, wer sich der Sachen des Pabsts annimbt, der nimbt der allgemeinen Sachen des Christentumbs an, welche an ihme hanget. So stehet auch die Entscheidung aller Sachen bey dem Pabst, zu dem auch aile Nationen ihr Zuflucht haben, v. ihme, als Gott selbstens gehorchen, und sich ihme als ihrem Beschiitzer un» derwerffen — — Dieweiln dann der Kônig in Spanien das Ampt Cyri verrichtet, und deszwegen von dem Papst, desz Catholischen Kônigs den Titul bekommen, kan er desto leichter die Monarchiam der Welt an sich bringen.» (pp. 9—11)^.
" Je cite la première édition allemande (de 1620). — Voici le texte latin de ce passage d'après l'édition de Harderwijk, 1640: «Hoc tamen dico illos, secundum fatum, Heri rerum Dominos non posse, nisi inquantum fiant liberatores Ecclesiae, eripientes eam e manibus Babyloniae, id est Turcarum et Haerettcorum. Sub tali
auspicio Mauros vicerunt, Deo illos tanto imperio munerante Ille igitur
qui licclesiam hisce malis liberavit, evadet universalis Monarcha quia fungetur officio Cyri Christiani quam suscitabit Deus, sicut Esaias dicit, ad subjugandum
25 — Publ. de llnst. Nobel norvégien. IV. 385
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
Dans le chapitre suivant Campanella renvoie à un ouvrage in« connu, «Monarchia wider Dantem»'", dans lequel il avait démontré que le pape doit avoir un pouvoir temporel. Mais il n'approfondit pas cette idée, qui ne joue ici qu'un rôle secondaire ; l'essentiel est d'augmenter la puissance espagnole. Même la conciliation internatio* nale, le développement de l'interdépendance des peuples ne sont que des moyens servant le but de consolider l'empire espagnol. «Die politische Vereinigung belangend, solle der Kônig sich befleissen, seine Land und Kônigreich, mit andern Nationen zu vereinbaren vermittelst der besten Religion, deren Instrument seind die Prediger — — — Und damit seine Lander und Kônigreich desto vereinigter sein : solle er die Sach also anstellen dasz immerzu ein Land desz andern bediirftig sey: Unter seinen Feinden soll er das contrarium observiren » (p. 90)".
Après avoir examiné successivement tous les pays de l'ancien monde, leurs ressources et leur importance pour le système espagnol, l'auteur termine son exposé par un chapitre sur la navigation et sur l'utilité de l'instruction et de la science. «Dann die Erfahrung der Welt ist der halbe Theil seines Reichs. Und darumb hat Gott Spa« nien die Monarchiam verliehen, dieweil dise Cron eine Begird ge«
totum mundum, restaurandam Hierosolymam, solvendam captivitatem, et aedifican: dum templum Deo coeli et terrae — — — Quippe qui jus Papae propugnat, pro« pugnat jus universale totius Christianismi qui a Papa dependet. Tum quoque Papa rerum omnium est arbiter ad quem concurrunt populi ad obediendum ei tanquam Deo et liberatori suo — — — Igitur officium Cyri spectat ad regem Hispaniarum, qui postquam jam a Papa rex Catholicus appellatus est, facile ad princi» patum mundi poterit iniri.» (pp. 21 — 24).
'" Serait-ce une première esquisse de la «Monarchia Messiae»? Comp. plus loin, p. 393
" Quantum ad politicam unionem attinet, danda est Régi opéra, ut suam nationem cum aliis conjungat, religione scilicet, quod est arctissimum copulandi vinculum, beneficio Concionatorum theologicorum — — — Itaque omnia modère» tur, ut semper unum regnum alterius opéra et auxilio opus habeat, ut maneant hoc modo quasi convincta moveatque omnem lapidem, ut iriimici illius e contrario dis» juncti maneant.» (p. 182).
TOMMASO CAMPANFLLA
habt hat ihn zu erkennen. Columbo hat er mit Ehr und Land be* gabt » (pp. 161-62)'^
Ainsi Campanella prédit la grande destinée qui, d'après lui, at< tend l'Espagne. — C'est à tort que cet écrit a été considéré comme un plaidoyer internationaliste; l'auteur ne veut que l'hégémonie espag* noie dans le monde entier. Même là où Campanella traite de l'Em» pire turc et de la grande puissance qu'il faut courber, il ne se place pas à un point de vue général ou européen ; c'est exclusivement pour le compte de l'Espagne qu'il envisage cette question comme tous les autres problèmes internationaux.
Il vient d'être dit que Campanella a rédigé une annexe à son Discours sur la Monarchie espagnole; il y discute la question de savoir: Utrum sit optandum universum orbem Christianum ah uno solo Capite ac Monarcha régi ac gubernari? Cette annexe ne se trouve pas dans la première édition allemande de 1620; elle a été ajoutée à la seconde, et une édition latine se trouve comprise dans l'édition de Harderwijk de 1640". A quelle époque Campanella a»t» il composé cet ouvrage ? Aucun des auteurs ayant étudié Campanella au point de vue politique ne s'en est occupé. Des raisons d'ordre intérieur semblent militer en faveur d'une époque postérieure à celle à laquelle il a écrit la Monarchia Messiae. Il discute le problème beaucoup plus tranquillement que dans aucun de ses autres ouvrages ; sa conception est plus large; son point de vue plus élevé.
Il débute par un exposé historique sur la base de la conception traditionnelle des «quatre Empires»; la naissance du Sauveur au sein de l'Empire romain peut être acceptée comme une sorte de consécra» tion divine de celui»ci. Aussi faut^il constater une décadence gêné» raie après la chute de cet empire'^.
" «Nam perfecta mundi cognitio est medietatis illius quasi possessio. Deus> que ipse Hispanis mundum possidendum dédit, quia ferventiori desiderio hujus cognoscendi tenentur atque Columbum honoribus dignitatibus decoravit —■» (p. 327).
" pp. 138 (faute d'impression pour 338) à 415. -- Je cite cette édition.
'^ «Unde etiam oriuntur quotidie bella et interneciones, sanguisque humanus
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
L'auteur insiste sur les avantages d'appartenir à un grand empire: la liberté individuelle lui paraît y être plus grande ; la sécurité envers les ennemis étrangers y est mieux assurée.
Mais d'autre part Campanella n'oublie pas que semblable système politique peut être combattu par des arguments très puissants: les conditions géographiques semblent indiquer comme la volonté de Dieu qu'il doit y avoir des états différents ; la différence des langues, des moeurs et des coutumes en est un autre motif'. Campanella développe ici, avec beaucoup de logique et de force, le fond même du principe des nationalités — attitude assez piquante chez l'apôtre de la Monarchie universelle. Même le témoignage de l'histoire est invoqué contre les grandes monarchies, qui toutes ont été tyranni» ques, et Campanella cite le mot de Saint«Augustin sur les guerres: (imagna latrocinia^.
Aussi les grandes empires ont«ils été d'assez courte durée; à leur apogée même ils ont été surpris par le destin, ce qui semble prouver leur faiblesse inhérente. Les auteurs politiques ont été una« nimes à estimer qu'il n'y aurait pas d'avantage pour un petit Etat à être réuni à une grande Puissance: il cite les exemples du Portugal, de la Norvège (sur la condition malheureuse de laquelle il insiste longuement), et de l'Ecosse.
Sa conclusion semble assez nette: «Il est donc vraisemblable que de nos jours, à cause de la diversité des religions, les choses sont
instar aquae immundae profunditur: unde fides et charitas undiquaque exulant; atque odia ac discordiae régnant.» (p. 363).
'* Le passage est intéressant: «Quodque omnes aut plures saltem populi non unius dominio subjecti, sed diversi esse debeant, verisimiliter inde apparet, quod illi non solum montibus, vallibus, fluminibus, silvis et mari, humido et arido; sed etiam linguis diversissime atque longissime a se invicem distincti ac dirempti sunt, imo etiam mores, gestus, et cogitationes diversas habent: quibus omnibus natura videtur aperte intimare voluisse, dorainia etiam debere esse distincta. Absur» dum quippe et incongruum videtur, gentes natura diversas unitate Imperii ad si» militudinem morum et naturarum corapellere, aut ut una gens alteram sibi advers sissimam regat.» (pp. 372—73).
TOMMASO CAMPANELLA
arrivées à un tel point que ni une monarchie universelle, ni aucun maître d'un Etat particulier ne peuvent être absolus.»'*
Mais de nouveau Campanella se dérobe: il n'a eu l'intention que d'envisager la question sous toutes ses faces, et après tout il est trop téméraire de discuter ces problèmes: les empires sont fondés au ciel; il est en outre évident que la fin du monde est proche, et Campa» nella révèle son inquiétude devant l'agitation des esprits: l'apparition des Rosc'Croix, surtout, l'alarme. Il sait, toutefois, que leurs écrits ne sont que des jeux d'esprits poussés à l'excès"; il paraît avoir de< viné qu'on se trouvait devant une mystification. Il finit en mettant en garde ses lecteurs contre la tendance à prédire l'avenir, en appli' quant les paroles de l'Ecriture aux faits de leur époque, et contre la confiance si facilement accordée aux prophéties astrologiques.
Le scepticisme dont fait preuve Campanella dans cet opuscule à l'égard des avantages d'un régime unitaire même pour le monde chré» tien, et ses critiques assez acerbes de la politique des Grandes Puis» sances, forment un contraste frappant avec les raisonnements qu'il avait développés dans le corps de l'ouvrage. Sa «versatilité», si nous pouvons employer cet euphémisme, est étonnante. J'ai déjà dit que l'on ne peut s'empêcher de penser que ces écrits politiques ont été des ouvrages de circonstance, ou, tout simplement, des plaidoyers destinés à adoucir sa condition personnelle.
Dans le troisième de ses ouvrages, Campanella se place à un point de vue différent à la fois de celui où il s'est placé dans la Monarchie espagnole, et de celui que nous venons de signaler dans l'Annexe à ce dernier ouvrage. Pour qui ne connaît pas l'Appendix il est possible de dire avec Ernest Nys'* que c'est dans la Monar>
" «Verisimilc est, hodie diversitate religionum rem eo esse perductam, ut ncque universalis monarchia, neque ullus particularis regni dominus absolutus cssc qucat.» (p. 388).
" «merum lusum ingenii nimium lascivientis». — Sur les Rose>Croix, comp. plus haut, pp. 347—48.
" Origines du Droit international, p. 1S5.
LE PROBLÈME DUNE ORGANISATION INTERNATIONALE
chia Messiae que l'auteur «expose complètement sa pensée». Car à un certain point de vue, ses nouveaux raisonnements semblent être les déductions et les développements de ceux qu'il avait indiqués dans la Monarchia hispanica. Les idées de YAppendix sont opposées aux uns comme aux autres.
Tant que des recherches biographiques n'auront pas fixé la chro=' nologie des écrits politiques de notre auteur, il serait prématuré de vouloir prononcer à ce sujet un jugement définitif.
Nous allons maintenant étudier les idées de la Monarchia Messiae^^ sans préjuger des résultats éventuels de semblables re» cherches.
Dans la Monarchia hispanica l'Espagne, forte de l'assistance et de l'autorité du Pape, devait arriver à l'hégémonie du monde, à la domination politique des autres Etats, sans qu'un système vraiment international soit établi ; dans la Monarchia Messiae, c'est à la Papauté elle-même qu'appartient le pouvoir suprême dans les choses tempos relies, comme dans les affaires spirituelles ; tous les peuples, organisés dans un système unitaire, sont directement soumis à l'autorité du Saint»Siège, institué comme pouvoir suprême du monde entier par le Christ lui-même*".
La conception politique de Campanella se révèle ici comme franchement unitaire. Il est d'après lui «plus conforme à la nature que les hommes soient régis par un seul que par plusieurs»: d'abord
" Ce traité est excessivement rare. Un exemplaire s'en trouve au British
Muséum. Voici le titre de l'ouvrage: Thomae Campanellae Monarchia Mes'
siae, Aesii. — — — 1633. D. D. Superiorum permissu. 91 pp. in 4°. — Ni SiEGWART, ni Franck n'ont connu la Monarchia Messiae. Schijcking et Redslob s'en rapportent à un résumé malheureusement assez sommaire donné par Nys,
Etudes de Droit international 2e série, pp. 230-36. — Il me semble que
ces deux auteurs ne soulignent pas suffisamment la différence du point de vue de l'auteur dans les deux «Monarchies».
" «Christus super omnes Reges terrae Pastorem posuit Petrum Apostolorum
Principem — ad tutelam Principum praepotentium et imbecillium sub com»
muni Pâtre.» (p. 1).
TOMMASO CAMPANELLA
les hommes sont mieux unis en un seul; ensuite l'on trouve plus facilement un homme de mérite que plusieurs" ; enfin, un seul hom« me décide et agit plus rapidement qu'un certain nombre d'hommes. Et Campanella constate, à l'appui de sa thèse, que les républiques se réfugient dans la dictature.
Mais Campanella ne veut pas seulement un gouvernement uni< taire et absolu. Il veut encore la fusion du pouvoir temporel avec le pouvoir spirituel. «Il est utile — dit«il — que le prince ait la puissance spirituelle et la puissance temporelle; la religion est l'âme de la république — — — A l'origine, la paternité, le principat, le sacerdoce se trouvaient réunis en une même personne; aujourd'hui il convient que la royauté et le sacerdoce soient également concentrés sur une même tête.» (p. 10; cp. Nys, 1. c, pp. 233—34). Ce régime
unitaire ramènerait le siècle d'or «c'est ce qui fut au commen»
cément du monde, et ce qui doit être sous le règne du Messie»**.
On voit comment Campanella est pénétré des idées du Moyen» Age. C'est le millénarisme, ce sont les rêves de Joachim de Floris que nous retrouvons chez cet élève des philosophes et des savants de la Renaissance, lui-même l'un des esprits les plus indépendants de son âge. Quel curieux mélange que cette indépendance dans la science, dans la pensée, et l'admiration de la docilité et de la sou» mission dans la religion et la politique !
Campanella est convaincu que tous les maux qui attristent le globe disparaîtraient si l'unité du règne et l'unité de la foi étaient établies : «Il n'y aurait plus de schisme ; il n'y aurait plus d'hérésie ; il n'y aurait plus de guerre ; il n'y aurait plus de famine». A l'ap» pui de cette dernière prophétie il parle de l'interdépendance des na»
" «Naturalius est hominibus régi ab uno quam a multis (quia in uno uni» untur magis et facilius inuenitur unus bonus quam multi boni).» (p. 9). Cp. Nys, 1. c, p. 233.
" Le 3e chapitre porte le titre suivant: «Foelicitatem Saeculi aurei existere, si totius mundi unus sit modo Princeps Sacerdotalis, absque Superiori: et unica Rcligio vera erga unum Deum: Sicut fuit ab initie, et sub Messia esse débet, con> tra opinantes», (p. 14).
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
tions et des contrées*^ — Comme si l'échange des produits dépendait exclusivement d'un régime unitaire 1 II suffit de citer l'exemple de la Russie, où la famine a si souvent sévi dans certaines provinces, mal» gré l'abondance des récoltes dans d'autres, pour réfuter la thèse de Campanella.
Et ce n'est pas seulement au point de vue matériel que Cam« panella prévoit les bienfaits d'un régime unitaire : les pestes cesse» raient, parce que le Prince ordonnerait des migrations dans des ré» gions plus salubres; les sciences fleuriraient, parce que ce que l'un ignore est connu par d'autres. La séparation actuelle entre les hom» mes est l'oeuvre du diable". L'ignorance mutuelle ainsi créée est intensifiée par la peur constante des guerres et de la mort.
A ce sujet Campanella est amené à développer une philosophie de la guerre, qui ne manque pas d'originalité. La guerre, comme la famine et la peste, est un moyen d'éducation au service de Dieu: il les permet afin de nous obliger à voyager et à acquérir des connais» sances en contemplant le monde et les oeuvres de Dieu afin de re» chercher des remèdes contre les maux qui nous assiègent. Ainsi le genre humain devient plus généreux, tout comme les châtaigniers greffés sont meilleurs que ceux qui sont francs^^. C'est la même philosophie que nous avons constatée chez Fullonius, et que rious
" «Item famés cessaret, quoniam non potest in omnibus climafibus simul esse sterilitas, sed deficientibus aliis, aliae abundant regiones. Itaque si omnes sub ejuss dem principis cura essent, ordinaret transferri victum ex his, quae abundant, ad iU
las. — Nec contingeret mortalitas neque bellum, victus quaerendi gratia.»
(p. 15; cp. Nys, 1. c, p. 234).
'* sDiabolus inuidens nobis tantum bonum, vellet, ut omnes maneiemus ins tra terminos quilibet regionis suae, sicut vermes intra caseum, ut nos reddat igno» rantes et decipiat.« (p, 15).
" Deus permictit bella, famés, pestes, quibus nos, qui nimirum
omisimus studium diuinarum rerum et mirabilium effectuum eius, iis flagellis cogère^ mur ad peregrinandum, et querendum scientias, et contemplandum mundum, et par» tes eius, et opéra Dei; quaerentis remédia malis nostris, et rogantes Deum, qui opem
ferat Unde generosior fîat humana proies, sicut castaneae insertae meliores
sunt non insertis, (p. 15).
TOiMMASO CAMPANELLA
rencontrerons au début du XIXe siècle chez de Maistre. Campanella — la Civitas solis nous l'avait appris déjà — est loin d'être pacifiste.
La primauté du Pape sur l'Empereur et sur les monarques tem» porels en général ne peut faire de doute pour Campanella*". Mais il est intéressant de noter que pour l'Empereur, Campanella invoque l'histoire et les faits; il ne se contente pas d'un raisonnement abstrait. L'Empereur, dit<il, n'a de puissance qu'en tant qu'il est le bras prin» cipal du corps de Messie, mais comme ses forces ont diminué, tout prince a le pouvoir de l'Empereur en tant qu'il est autorisé par l'E* glise, et c'est ainsi que le Roi d'Espagne, bras du Messie, occupe le nouveau monde sur lequel aucun homme n'a de droit à moins qu'il ne soit un défenseur de la foi. C'est comme juges, en effet, non en arbitres, que les papes ont partagé la terre, et le droit de l'Espagne sur l'Amérique repose uniquement sur le Saint»Siége^'.
Ce passage est intéressant à un autre point de vue aussi. Nous ne trouvons plus de trace d'une situation particulière et privilégiée de l'Espagne comme déléguée spéciale de la Papauté, excepté pour le nouveau monde. Dans cet ouvrage, où Campanella semble vouloir nous dévoiler toute sa pensée politique, la Monarchie espa» gnole est devenue un Etat comme les autres: plus d'hégémonie en Europe, seulement une situation spéciale par rapport au nouveau
" Dans le 6e chapitre C. développe à ce sujet une polémique vigoureuse contre Dante. Il est possible — comme nous l'avons indique plus haut — que cette polémique a formé le corps d'une première ébauche de la Monarchia Messiae- '" [Imperator] solum in quantum est defensor Ecclesiae, potest universalitcr tanquam brachium principale corporis Messiae. Sed cum iam Imperator sit viribus diminutus, habet potestatem eius Princeps omnis, ubi> et in quo est ab Ecclesia auc» torizatus, ut docet S. Thom. in opus 20.
Ergo Rex Hyspanorum, ut Brachium Messiae occupât nouum orbem; in quem nullum possidet ius, nisi quatenus est fidei Euangelicac, et dilatator Euangelii Dei, sicut ex Frophetis in cap. scq. patebit, ubi et Papam. non ut arbitrum, sed ut iu» dicem et dominum, diuidisse terram videbimus, quia dominatur ut Vicarius Messiae
a mari usque ad mare, et possessionem accepit termines terrae — (p. 74; cp.
Nys, 1. c, p. 236).
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
monde^*. — N'est»il donc pas permis de croire que le Discours sur la Monarchie espagnole est un ouvrage tendancieux, qu'il avait eu une mission spéciale dans l'intérêt d'un prisonnier malheureux?
Dernière constatation : Campanella a suffisamment de sens réaliste pour ne pas vouloir détruire, sous l'unité du principat papal, les différents états. Cette unité «les confirme — dit»il — elles les rend meilleurs, puisqu'elle les unit; ce fut là le rôle du Christ qui a uni tous les états sous un prince apostolique. Ceux»ci forment une ré< publique dont le pape est le chef; ils sont ainsi devenus invincibles devant l'ennemi et pacifiques entre eux. L'idée même de sujétion et de soumission doit être écartée; les princes ne sont point feudataires du pape, si ce n'est ceux qui ont accepté de lui leur royaume, mais ils sont devant lui comme des fils soumis devant un père, ils sont comme des disciples devant un maître, ils sont comme des agneaux vis«à«vis de leur pasteur.» (Nys, 1. c, pp. 235—6).
Ici Campanella se rencontre avec Dante, qu'il combat ailleurs. Au fond tout son traité sur la Monarchie du Messie est une polémi* que contre la thèse du grand Florentin^^ Mais tout comme Dante, Campanella a été assez perspicace pour voir que les royaumes et les républiques nationaux étaient trop fortement établis, trop profondé* ment motivés par des besoins politiques, sociaux et intellectuels pour qu'ils puissent être absorbés par un régime unitaire. Ni Dante, ni Campanella ont osé sacrifier à un tel point la réalité à leurs utopies.
Car il faut bien le dire: les conceptions de Campanella sont franchement utopiques. Il est peut=être permis de voir dans les rêves de la Monarchie espagnole l'expression des espérances éveillées par
" Campanella revient sur cette conception dans un dernier chapitre du livre «Appendix ad Messiae Monarchiam: Sermo de luribus Régis Catholici super nouum Haemispherium». (pp. 84—91).
" Comp. la référence dans la Mon hisp. à une Monarchia contra Dantem, plus haut, p. 386 et 393.
TOMMASO CAMPANELLA
le semblant d'un retour de la puissance espagnole sous Philippe III. La réalité ne tarda pas à avoir raison de ces espérances. — Dans la Monarchie du Messie Campanella vise plus haut. Il embrasse d'un regard le monde tout entier, et il formule — je cite les paroles si justes de Schucking'" — «les buts suprêmes de la Contre«réforme» : domination du pape, non seulement sur la vie spirituelle, mais, par ses délégués les princes, sur la vie sociale et politique de toutes les nations ; unité de la foi : répression de l'hérésie, expulsion des in« fidèles, conversion des païens du nouveau monde.
Campanella a dû se rendre compte avant sa mort que ces spé» culations ne devaient rester que des rêves irréalisables. Il a connu personnellement à Paris l'homme d'état qui, par sa participation à la Guerre de trente ans, a assuré aux hérétiques l'égalité des droits politiques ; qui par la continuation de l'alliance avec le Sultan, à con* tribué à maintenir les Turcs à Constantinople, et qui, enfin, par sa guerre contre l'Espagne, a réduit à un rang secondaire la principale puissance catholique.
Et cet homme d'état fut un cardinal de l'Eglise I Aussi Campanella est«il resté le dernier avocat de la Monarchie universelle à base ecclésiastique. Dans sa politique il a l'air d'un contemporain de Thomas d'Aquin, égaré dans l'âge moderne.