SÉNÈQUE
On ne peut pas dire que Sénèque ait été anti^militariste. Certes, il professe le dédain de la bravoure guerrière: «Combien je préfère célébrer les oeuvres des dieux plutôt que les brigandages de Philippe, d'Alexandre ou d'autres, qui, fameux par la ruine des peuples, ont été pour le genre humain des malheurs aussi grands qu'une inonda» tion par laquelle toute une plaine est submergée, ou qu'une con» flagration par laquelle succombent bien des êtres vivants.»" D'autre part, il sait bien apprécier l'énergie et la valeur des guerriers indivi» duels; il rend hommage à leur persévérance personnelle: «Ceux qui, s'en allant par ci et par là, dans des entreprises pénibles et dures, se soumettent à des expéditions périlleuses, sont des hommes braves, les premiers des armées ; d'autre part, ceux qui sont retenus par le repos dégoûtant, alors que les autres travaillent, sont comme des tourterelles, en sécurité honteuse.»'" Prises ensemble ces deux déclara» tions démontrent que Sénèque distingue entre l'influence pernicieuse des grands capitaines, ceux qui acquièrent leur renommée par les exploits des autres, et les hautes qualités morales qui distinguent souvent les soldats, et qui s'affirment dans la dure école de la guerre.
" «Quanto potius deorum opéra celebrare quam Philippi aut Alexandri latrocinia ceterorutnque, qui exitio gentium clari non minores fuere pestes mortalium quam inundatio qua planum omne perfusum est, quam contlagratio, qua pars magna animantium exaruit.» Quaest. nat. III, Praefalio (Sénèque parle de ce qui l'intéresse particulièrement et de ses occupations personnelles).
" Epist. XCVI (Ed. Haase, III, 313). «Itaque hi qui iactantur et per operosa atque ardua sursum et deorsum eunt et expeditiones periculosissimas obeunt. tortc:> viri sunt primoresque castroruni: isti quos putida quies aliis laborantibus molliter habet, turturillae sunt, tuti contumeliae causa». — Je ne vois pas comment Laurent, 1. c. III, p. 442, puisse citer cette lettre comme une preuve de l'antismilitarisme de Sénèque. A ce point de vue la lettre est sans importance ; elle ne fait que discuter l'influence morale de la condition d'un guerrier. — Il ne m'a pas été possible de vérifier la citation suivante donnée par Laurent (III, 442) d'après Sénèque: «N'est=il pas honteux que les hommes dont le naturel a été créé si doux, se plaisent à verser le sang les uns des autres, tandis que les animaux vivent en paix, quoique sauvages et privés de raison.» — Si la citation est correcte, elle présente un certain intérêt comme la première apparition d'une idée que l'on rencontre fréquemment chez les auteurs pacifistes, p. ex. chez I'!rasme.
ANTIQUITÉ
Chez Epictète (env. 100 après J. C.) l'humanitarisme est in» déniable; mais son cosmopolitisme a perdu tout ce qui lui reste de caractère politique: il devient purement sentimental et moral. Pour Epictète le développement intérieur résume le sens de la vie, et la guerre — phénomène social, donc extérieur — le laisse tout<à«fait indif» férent. Le problème ne l'émeut pas. «La paix qu'il recherche, c'est la tranquillité de l'âme.»''
L'humanitarisme dont il est pénétré, ressort clairement du passage suivant: «Celui, donc, qui a embrassé dans son âme et par son in« telligence l'administration de ce monde, celui qui a compris que la plus grande, la plus vaste, et même de beaucoup la plus importante de toutes les sociétés, c'est celle qui se compose des hommes et de Dieu ; que de celui«ci des semences sont tombées non seulement dans mon père ou dans mon grand»père, mais dans tout ce qui est engendré ou né sur la terre, avant tout chez ceux qui sont munis de raison (car ceux-là seulement sont nés pour la communauté et pour les relations avec les dieux): pourquoi un tel ne s'apellerait»il pas cosmopolite (x6o|iaoç)? — pourquoi pas fils de Dieu? pourquoi craindrait«il quoi que ce soit de ce qui se fait parmi les hommes.»'*
Et cette autre parole: «Car qu'est-ce que l'homme? Une partie d'une cité, d'abord de celle qui est composée des dieux et des hom» mes, puis de celle qui est appelée plus proche, parce qu'elle est un petit simulacre de la grande universelle, dont je viens de parler.»'''
Marc^Aurèle, l'empereur philosophe, avait vu la guerre de près ; il l'avait faite personnellement et par devoir, parce que le hasard l'avait placé sur le trône des Césars. Il ne pouvait pas regarder la guerre avec indifférence: il la regardait comme une bien vilaine
" Laurent, 1. c, III. 465.
'* Diss., Lib. I, Cap. IX. 4 ss. (Ed. Schweighxuser, Lpz. 1799, I, p. 51-52). On sait qu'Epictète n'a pas laissé d'écrits, mais que ses entretiens ont été conser= vés par Arrian.
" Ibd. II. 5, 26—27. — Pour ce qui est de l'indifférence d'EpiCTÈTE par rap» port à la guerre, voir les citations chez I.ai'rent, lli, 464.
EPICTÈTE - MAROAURÈLE
chose, il en professe même le dédain: «L'araignée est fière d'avoir pris une mouche; le chasseur lorsqu'il a tué une lièvre; le pêcheur lorsqu'il a pris une sardine dans ses filets ; celui>ci lorsqu'il a tué un sanglier, un autre lorsqu'il a tué un ours, celui-là lorsqu'il a fait pri» sonniers des Sarmates. Si l'on regarde les principes, est»ce que tous ne sont pas des brigands?»'"
Le cosmopolitisme de MaroAurèle ressort clairement du passage suivant : «Ce qui est conforme à la nature d'un homme, voilà qui est bon et utile pour lui. Ma nature est essentiellement raisonnable et disposée pour la vie sociale. Pour moi comme Antonin, Rome est ma ville et ma patrie, comme humain j'ai le monde pour patrie. Ce qui est bon pour ces deux sociétés peut seul être bon pour moi.»'' Il ne discute pas la question de la possibilité d'un conflit entre les devoirs envers ces deux sociétés. C'est ce conflit qu'on relève si souvent dans les temps modernes, conflit parfois doulou* reux, et qui pour un jugement superficiel paraît maintes fois inso» lubie. S'il est permis de tirer des conclusions des observations plu» tôt occasionnelles de MarcAurèle, il serait arrivé au point de vue des internationalistes de nos temps qui, au fond, nient l'existence d'un conflit: les vrais intérêts de la patrie sont servis par le déve<= loppement de l'organisation mondiale, le véritable internationalisme est celui qui, loin de vouloir détruire les nationalités, en désire le libre développement et l'indépendance, parce que la diversité des nations enrichira le patrimoine commun de l'humanité.
C'est dans cet esprit, évidemment, que MarcAurèle peut com» parer les Etats individuels dans leur rapport à l'humanité aux mai» sons particulières d'une ville.'* Et cependant ce serait une erreur singulière d'assimiler MarcAurèle aux internationalistes modernes. Au fond ni lui, ni aucun des stoïciens, ni l'Antiquité tout entière, ne connaît de problème international politique. Pour lui comme
'• Méditations. X, 10. Comp. aussi VIII. 3.
" Ibd. VI. 44.
" Cité par Schucking, 1. c. p. 545.