HUMANITARISME § 3. - IDÉES HUMANITAIRES ET INTERNATIONALISTES
Pour les nations de l'Antiquité la guerre était un phénomène pour ainsi dire de tous les jours. Cet état guerrier continuel ne pouvait manquer de provoquer le besoin de la paix, mais puisque les conditions existantes ne permettaient guère de prévoir une réalisa» tion prochaine des espérances, les esprits s'attachèrent au rêve d'un millénium sans guerre. C'est la loi des oppositions qui s'affirme: plus triste, plus sanguinaire est la réalité, et plus on imagine un état idéal du monde futur. Ces protestations contre la guerre, contre le règne de la violence ont toutes un caractère d'aspirations vagues et sentimentales; elles appartiennent à la religion plutôt qu'à la philoso» phie ou à la morale. On en trouve l'expression chez les prophètes Israélites', chez les poètes de Grèce et de Rome. — Un exposé de ces rêves et un relevé des expressions qu'ils ont reçues dans la litté* rature, dépasseraient le cadre de cet ouvrage.
Il est plus important de rechercher les origines de 1' humanita' risme. Les légendes et les mythes de toutes les nations se basent sur la conviction de l'unité fondamentale du genre humain. L'exi» stencc de cette idée est un fait d'une grande importance: au fond, d'après elle, tous les hommes sont parents, sont frères. La fraternité des peuples ne devient qu'une application, dans le domaine politique, d'un précepte enseigné par la religion. Et sur la base de cette idée fondamentale, la guerre devient fratricide, criminelle. Ce ne sont que les esprits d'élite qui peuvent s'élever à ces hauteurs. Mais chez eux
à l'esprit pacifique dont il est le symptôme, est intéressant. — Il va sans dire que le discours chc: Thucydide est une composition; le passage peut donc tout au plus être considéré comme la preuve d'une opinion qui avait cours en Grèce, ou plutôt à Athènes.
' Voir c. a. Esaïe, II, 4, et XI, 6-9; Micha, IV, 3 4. - Pour le développement de ces idées chez les Israélites comp. Th. Reinach dans <iLibres entretiens, I. Sur l'internationalisme» (Paris, 1906), p. 203 ss); en outre Jahns, «Ueber Kriep. Frieden und Kultur* (Berlin, 1893), p. 100; Laurent, Histoire du Droit des Gens (Htudes sur l'histoire de l'humanité), I, (Gand=Paris, 1S55), p. 3S3-S9.
ANTIQUITÉ
on trouve des idées humanitaires, voire même des tendances franche» ment anti»guerrières. Platon' critique la guerre: «Nous pouvons donc affirmer que la guerre provient des causes qui sont aussi les causes de tous les maux des Sociétés, maux privés aussi bien que maux publics.»
Ce sont avant tout, cependant, les cyniques et les stoïciens qui ont développé la doctrine d'un humanitarisme, j'allais dire d'un cos» mopolitisme conscient.
Zenon (ca. 345—265), fondateur de l'école des stoïciens, avait vu dans sa jeunesse la création de T Empire d'Alexandre, l'effacement des frontières nationales, la grande tentative d une fusion des difïé« rents peuples et de leurs cultures nationales: cette impression ne s'effaça ni chez Zenon, ni chez ses élèves^ On sait le rôle joué par l'école stoïcienne pendant le dernier siècle de la République romaine et sous l'Empire. Des idées franchement humanitaires sont exprimées par des penseurs latins, qui plus ou moins accusent l'influence de la Stoa.
Ainsi CicÉRON (106—43), dont l'esprit éclectique s'est épris de tant d'opinions diverses, s'exprime comme suit au sujet des stoïciens: «Ils pensent que le monde est pour ainsi dire une ville et cité com» mune aux dieux et aux hommes, et que chacun de nous est une partie de ce monde; il s'ensuit que nous devons préférer ce qui est utile à tous, à ce qui est utile à nous.»*
Tel n'est pas au fond l'avis personnel de Cicéron ; son humanita* risme à lui a des bornes : «S'il y a opposition et comparaison laquelle des deux sociétés nous impose les devoirs les plus impérieux, la patrie et la famille doivent être placées au premier rang.»'*
' PoUteia, II. 373.
" Cp. ScHUCKiNG, 1. c, p. 542—44.
* Definibus bonorum et malorum, III. 19 (Ed. Madvig, Kbh. 1876, p. 455-56).
«Mundum censent esse quasi communem urbem et civitatem homi<
num et deorum, et unumquemque nostrum eius mundi esse partem, ex quo illud natura consequi, ut communem utilitatem nostrae anteponamus.»
' De officiis, I, 17 (Ed. Mueller, Leipzig, 1890, p. 21). «Si contentio quaedam et comparatio fiatquibus plurimum tribuendum sitofficii, principessint patria et parentes. •
LA STOA - CICÉRON
Cicéron critique la guerre, comme Platon l'avait fait, et il appro< fondit davantage le sujet: il faut d'après lui distinguer entre les différentes guerres. Il considère la guerre comme injuste en principe; toutefois, il y a des exceptions : «En dehors des guerres de revanche ou des guerres faites pour chasser l'ennemi au delà des frontières, aucune guerre juste ne peut être faite.»* Cicéron n'est donc pas pacifiste ; il admet non seulement la guerre défensive comme légitime ; encore la soif d'une revanche est considérée par lui comme motif légitime d'une guerre.
Sknèque (4—65) appartient déjà aux jeunes générations de l'Empire universel, qui par sa seule existence a exercé une grande influence sur les esprits. Les efforts conscients des Empereurs afin d'égaUser les conditions des différentes provinces, d'en faire un vé» ritable Empire mondial, ont fortement impressionné l'élite intellectu* elle. Les penseurs ont conçu la grandeur de l'idée de l'humanité. Il est donc tout naturel que l'humanitarisme de Sénèque soit beaucoup plus prononcé que celui de Cicéron. Sénèque parle de l'universalité de l'esprit humain en paroles éloquentes et d'une grande élévation: «L'esprit humain est quelque«chose de grand et d'auguste. — — — Sa patrie est tout ce qui embrasse de son cercle ce qui est le plus haut et le plus large: cette convexité universelle dans laquelle se trouvent les mers avec les terres; dans laquelle l'air en même temps sépare et unit les choses humaines et divines; dans laquelle tant de grandes lumières sont placées et se meuvent dans leurs sphères.»'
Comme Cicéron, Sénèque constate que les hommes appartiennent à deux sociétés: «Nous embrassons deux républiques de notre esprit, l'une grande et vraiment publique, qui renferme les dieux et les
" De republica. III. 23 (Ed. Mueller, Leipzig, 1890, p. 345). «Extra ulciscenUi aut propulsandoriim hostium causam bellum geri iustum nullum potest.»
' Epist. 102, 21 (Ed. Haase, Leipzig, 1853, Vol. III, 335). «Magna etgenerosa
tes est humanus animus patria est ilH quodcumque suprema et uni versa
circuitu suo cingit, hoc omne convexum intra quod iacent maria cum terris, intra quod aer humanis divina secernens etiam coniungit. infr.i quod disposita tôt lumina in actus suos excubant.
ANTIQUITÉ
hommes, dans laquelle nous ne regardons pas dans ce coinsci ou dans ce coin*là, mais au contraire mesurons les limites de notre cité par le soleil; l'autre à laquelle notre naissance nous a assignés.»* Mais contrairement à Cicéron, Sénèque n'hésite pas à dire que le devoir envers la Société universelle est l'obligation supérieure: «Le devoir que j'ai à l'égard du genre humain est plus grand et plus impérieux pour moi que celui que j'ai à l'égard d'un seul homme.» — «Voilà ce que j'exige d'un homme: qu'il soit utile, s'il lui est possible, à beaucoup d'hommes; s'il peut moins, à peu d'hommes; si moins encore, à ses parents; si moins encore, à lui>=même.»* La valeur d'un homme se mesure donc par l'étendue du domaine dans lequel il peut exercer son utilité.
Pourtant Sénèque établit une distinction capitale: la société universelle, le genre humain, doit être servi par la contemplation, par la philosophie. La vie active est entièrement réservée à l'Etat auquel on appartient par la condition de sa naissance. Ainsi il dit dans sa lettre à Sérénus, citée plus haut: «La nature nous a créés à la fois pour la contemplation et pour l'action.»'** Ces paroles nous montrent combien l'humanitarisme de l'Antiquité est exlusivement litté* raire et moral, ce qui, du reste, n'est que tfès naturel. L'idée de travailler pour l'organisation de la société universelle et cosmopolite n'entre pas dans les esprits. Le monde était déjà organisé dans l'Empire romain; il était superflu de travailler pour l'établissement de la société universelle politique, puisque cette société existait déjà.
' Ad Serenum de Otto, cap. 31 [fragment]. (Kd. Haase, Leipzig, 1862, I. 166). «Duas respublicas animo complectamur, alteram magnam et vere publicam, qua dii atque homines continentur, in qua non ad hune angulum respicimus aut aU illum, sed termines civitatis nostrac cum sole metimur; alteram eut nos adscrip^ sit conditio nascendi.»
" De Beneficiis, Vil. 19: «Prior mihi ac potior eius officii ratio est quod Iiumano generi quam quod uni homini debco.» — De Otio sapientis, cap. XXX: «Hoc nempe ab bomine exigitur, ut prosit hominibus, si Keri potest, multis; si minus, paucis; si minus, proximis; si minus, sibi.»
'" Ad Serenum, De Otio, cap. XXXI : «Natura nos ad utrumque genuif, et contemplationi rcrum et actioni.»