HENRI DE SUSE - SAINT.THOMAS
Saint* Thomas d'Aquin, dans sa Summa totius theologiae\ où il discute c. a. la légitimité de la guerre, exige trois conditions d'une guerre juste. Nous les retrouverons également chez d'autres auteurs p, ex. chez Bellarmino". Il faut «l'autorité du prince», «une cause justes», et «une intention droite». Thomas reprend la règle déjà for» mulée par St. Augustin d'après laquelle sont justes les guerres «qui ont pour but la vengeance d'une injure, quand il s'agit, par exemple, de châtier une nation ou une cité qui n'a pas voulu punir une mauvaise action commise par les siens, ou rendre ce qui a été ravi par les siens». D'après la manière de voir du pacifisme moderne cette formule ne résoud pas la question. Comment savoir que l'ac» tion commise a été «mauvaise», s'il n'y a pas eu provocation légiti« me p. ex. — Nous ne voyons pas d'autre issue que le recours à une institution judiciaire ou de conciliation. Même la troisième con» dition de St. Thomas «d'une intention droite», c'est*à»dire qu'il ne doit pas y avoir de perversité de l'intention en usant d'un prétexte afin de faire la guerre, ne peut enlever cette objection. Le problème reste entier. Ce n est que par le prononcé d'une autorité impartiale, invoquée par les deux parties, qu'il peut être résolu. Celui qui refuse le recours à la voie judiciaire ou amiable, est dans son tort, sa guerre est injuste, illégitime.
Il a fallu le travail intellectuel de bien des siècles avant d'arriver à cette formule. Encore est»elle loin d'être universellement acceptée. Au fond la doctrine de Théodore Roosevelt de la «righteous war», n'est autre chose que celle défendue déjà par St. Augustin et St. Thomas.
Certains des auteurs du moyen»âge considèrent la guerre comme un élément nécessaire de l'existence humaine. Tel le juriste Gio» VANNI DE Legnano (14e siècle)*. C'est Dieu qui autorise la guerre; en la provoquant il agit en médecin, «conservateur du monde, il
' Nys, 1. c, p. 104. ' Voir au chapitre VII. * Cp. Nïs, 1. c, p. 107. - L'ouvrage de Giovanni, Tractatus de Bello, de Represaliis et de Duello, a été publié par la Carnegie Institution à Washington, 1917.
CHRISTIANISME
commande la guerre pour détruire les crimes et les délits». Honoré BoNET, l'auteur de l'Arbre des Batailles, est du même avis, et bien d'autres. Nous voyons que Joseph de Maistre a des précurseurs vénérables.
Par contre il y a aussi parmi ces auteurs des pacifistes convain* eus. Ainsi on peut citer comme un précurseur des humanistes amis de la paix, le bibliophile anglais connu Richard Aungerville (1281—1345), généralement appelé Richard de Bury, évêque de Durham^". Il publia un petit ouvrage, Philobiblion, dont le septième chapitre est intitulé, «Querimonia librorum contra bella»". Ce titre aurait pu être conçu par Erasme.
L'auteur anonyme et inconnu de V Instruction d'un jeune prince, ouvrage datant du commencement du 15e siècle, est franchement pa» cifiste. Afin d'éviter la guerre il recommande les négociations diplo* matiques ou le recours aux voies judiciaires; si la guerre est inévi* table, le prince doit en tout cas chercher l'appui de son peuple, en réunissant les Etats de son royaume ; et il résume ainsi son opinion sur la guerre en général:
«Les chemins par où l'on vient en guerre sont légiers à trouver et y est on tost venu, mais les voies et issues par où il en fault saillir en sont dangereux et difficiles, et souvent plus tranchans que rasoir et pointure d'aiguille'*».
'" Richard joua un rôle politique. Il avait été le précepteur du Roi Edouard III, et celui-ci le nomma plus tard garde du sceau et chancelier; il l'employa aussi comme ambassadeur. — Richard ne fut pas lui-même un savant, mais simplement un amateur des livres. Il avait plusieurs amis à l'étranger, e. a. Pétrarque, avec qui il échangea des lettres. (Voir Dict. of Engl. Biography, VIII. 45).
" Les chapitres précédents se plaignent, au nom des livres, des prêtres et des religieux. Le chapitre contre la guerre n'apporte aucune idée originale: la guerre compromet les études; les livres se tournent vers Dieu pour qu'il prévienne les combats : «rogantes suppliciter ut Rector Olympi (sic !) ac totius mundi dispensator Àltissimus pacem firmet et bella removeat». — Philobiblion Richardi Dunelmensis sive de Amore Librorum et institutione Bibliothecae. Oxoniae 1599. — Le chap. VII se trouve pp. 26—29.
" Nys, 1. c, p. 114—15. — Il serait intéressant de voir publier ce traité qui ne se trouve qu'en manuscrit à la Bibliothèque Royale de Bruxelles.