‹ Histoire de l'internationalismeChapitre 28 sur 142 · VAUDOIS · texte numérisé non relu

VAUDOIS

également que tout homicide, même d'un criminel quelconque, est un péché mortel, disant que, comme nous ne pouvons pas donner la vie, nous ne devons pas tuer.» — Il est possible que l'Index ap< puie sur le mot criminel afin de rendre odieuse la doctrine des Vaudois, et pourtant nous avons pu constater que ce n'est là qu'une conséquence logique de l'acceptation par les Vaudois de l'Evangile comme règle supérieure de la vie.

Les doctrines des Vaudois relatives à la légitimité de la guerre obtiennent une importance historique d'autant plus grande que cette secte a été un ferment puissant de la vie spirituelle et intellectuelle du Moyen«Age. En effet, les Vaudois ont exercé dans différents pays d'Europe une influence considérable. Nous en trouvons des ramifications en Italie, en Autriche, en Hongrie, en Bohème, en Alsace, et jusque dans l'Allemagne du Nord. Dans le dernier pays l'apparition des Vaudois est caractérisée par un juge compétent" comme «eine standige Begleiterscheinung der Kolonisation des 13. u. 14. Jahr» hunderts.» Il est curieux de constater que déjà au Moyen^Age, l'émigration est une conséquence naturelle du sectarisme. Et nous retrouvons les mêmes traits, les mêmes doctrines caractéristiques chez les Vaudois et chez leurs adeptes de tous les pays: «Schwôren, Lii» gen, Kriegfiihren, Todesurteile fàllen ist Todessiinde» (Bôhmer).

En Bohème les Vaudois se sont jusqu'à un certain point assi» miles aux Hussites, au moment même où cette secte apparaît, c'est» à«dire au commencement du 15e siècle. Et les Vaudois n'ont pas abandonné leurs doctrines caractéristiques. Au contraire, sous l'in* fluence des doctrines vaudoises, un groupe particulier s'est détaché des autres Hussites, en embrassant, entre autres doctrines particulières, le dogme de l'illégitimité de la guerre. Je veux parler des Frères

1. c. II, 289: «Item omne homicidium quorumcunque maleficorum crcdunt cssc moitalc pcccatum, dicentes, sicut nos non possc vivificarc, sic nec debcrc occidcrc.» " BoHMER, dans Herzog, Rcalencyklopàdic, 1. c. - Cp. Lechier, Wiclif, I' p. 53-54.

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MoRAVES, qui sont anti^^militaristes par principe, au rrioins pendant la première partie de leur existence.

Il ne faut pas oublier non plus que les Vaudois sont les précur» seurs des Anabaptistes de l'Allemagne du Sud et de l'Autriche, chez lesquels se retrouve la même manière de voir"\ Ces deux faits peuvent être cités à l'appui de la thèse de Dôllinger, qu'il vaudrait mieux parler d'un mouvement «sectaire» unique plutôt que d'insister sur la différence entre les sectes.

Plus obscures sont les relations entre les Vaudois et le mysticisme religieux du 14e et du 15e siècle. Le mysticisme a surtout joué un rôle dans les pays des bords du Rhin; il s'est répandu dans les mêmes pays où nous avons constaté la présence des Vaudois: en Alsace, en Bohème. Il a fleuri surtout dans les Pays='Bas, chez les beghards et les béguines, habitants des «béguinages» de ces contrées, chez les «Frères de la Vie commune». — L'opinion populaire les confondait souvent avec les hérétiques*". Ce n'est pas là, cependant, une preuve de l'existence des relations, bien que la probabilité en soit grande, leurs doctrines étant souvent identiques à celles des Vaudois.

II est vrai que pour la question qui nous occupe, celle de la guerre et de la paix, nous ne trouvons pas des déclarations explicites chez les auteurs mystiques. La politique ne les intéressait pas, et c'est par erreur que Charles Sumner" croit pouvoir citer le chapitre de r«lMiTATio CnRiSTi»: «De bono pacifico homine»''* comme une expression de la doctrine pacifiste. Sans doute la pensée de l'auteur est absolument opposée à tout recours à la violence; tout le mouve* ment mystique était imbu de cet esprit. Mais l'auteur ne discute

" BôHMER, dans Herzog, Realencyklopadie, 1. c, p. 832.

" «Im XIV. Jahrh. wussle man schon nicht mehr anders, als die Begharden cben cine Art Ketzer seien. So Hnden wir es z. B. bei VCiclif.» Lechler, Wiclif, I, 158. — Cp. le mot Pikharoen employé comme sobriquet contre les Frères iMoraves,

" The War System of the Commonwealth of Nations (1849). dans «Adresses on War», Boston, 1902, p. 104.

" Lib. Il, cap. III.

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pas la question de l'inviolabilité de la vie humaine; le problème po» litique n'existe pas pour lui, ni le problème international. Pour lui il ne s'agit que de la paix de l'âme, de la paix intérieure. Il en est de même du chapitre intitulé «De pace acquirenda et de zelo proficiendi.»'" D'autre part, il faut retenir, par rapport à ce mouvement mysti» que, ce que nous avons dit des sectes: il y a là pour le moins des éléments précieux très accessibles pour une propagande paciBste ou anti>militariste.

JEAN WYCLIF ET LES LOLLARDS

On n'a pu constater une connexité directe entre ces mouvements sur le continent de l'Europe et l'hérésie de Jean Wycuf'". Mais la parenté des doctrines pacifistes ne peut pas faire de doute. Wyclif est anti=militariste; du reste, l'explication en est très simple: il a lu la Bible, comme l'avaient fait les Vaudois. Il suit les commandements de Jésus sans tenter de compromis avec les nécessités politiques. Sa protestation contre la guerre a eu un grand retentissement; elle pos» sède un intérêt supérieur, parce qu'elle émane de l'un des esprits les plus remarquables du Moyen^^Age.

Wyclif discute le problème de la légitimité de la guerre à plusi» eurs reprises dans ses écrits. Dans le Trialogus, écrit probablement entre 1376 et 1377, il parle de l'origine de la guerre: elle vient de la colère, comme tant d'autres crimes : la haine, le meurtre, les bri» gandages. La colère abuse des forces naturelles de l'homme, elle affaiblit et aveugle l'intelligence'". Dans un autre chapitre Wyclif se prononce même contre les procès.

" Lib. I. cap. XI.

»" Lechler, Widif, I, 214-16.

" «Et ex vitio irac fructiHcant bcllum, odium. homicidium, rapinae et ceterac injuriac infînitae, quia cum fortificata fucrit mater superbia et accensa invidia atquc ira, abutitur viribus naturalibus hominis, quousque fiât natura debilis, et in ratione .ininue excaecata.'> Joannis Widif Trialogus, éd. G. Lechler, Oxford, 1869, p. 177.

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C'est dans la partie du Triahgus qui traite des péchés mortels que Wyclif parle de la guerre. — Il développe ses idées à ce sujet, en ajoutant plusieurs illustrations et raisonnements frappants, dans un de ses ouvrages anglais, «On the seven deadly 5ins»'-.

Wyclif parle toujours de la guerre comme provenant de la colère. La vengeance appartient à Dieu; tout homme irascible blasphème contre Dieu. Wyclif discute les arguments apportés pour justifier la guerre, et d'abord ceux tirés du Vieux Testament. Il convient que pour les Israélites la guerre devait être légitime, parce qu'elle avait été commandée par Dieu; la guerre serait légitime même à présent dans les mêmes circonstances. Mais les circonstances ne sont plus analogues. «Des hommes faux provoquent les guerres à présent; car le temps est arrivé dont parle Esaïe en disant du Christ: que les peuples forgeront leurs épées en boyaux et leurs hallebardes en serpes.»"

Wyclif n'admet pas non plus qu'on puisse tirer argument en faveur de la guerre du droit de défense qu'exercent même les animaux. «Puisqu'un serpent par sa nature mord celui qui marche sur lui, pourquoi ne combattrions»nous pas nos ennemis; sinon ils nous détruiraient et mèneraient leurs âmes à la damnation étemelle. Donc par amour, il faut que nous les châtiions, comme nous enseigne la loi de Dieu. Et puisque nos ennemis désirent nous attaquer si nous ne les attaquons pas auparavant, nous sommes obligés — puisque nous nous aimons mieux nous»mêmes — de les attaquer afin de vivre en paix.»'*

"' Select English Works of John Wyclyf, Ed. from original MSS. by Thomas Arnold, Oxford. 1869-71. 111 (1871), Miscellaneous Works, pp. 119-67.

" «Bot fais men stiren now to batel; flFor tyme is comen liât Ysaie spekes of Crist, — I)at men schal welle hor swcrde into plowghschares, and [lo irnc of hor spcres into sythes or sikles», 1. c, p. 136.

" «Sith a nedder by her kynde stynges a mon l)at tredes on her, why schulde wc not feght ageynes oure enmyes? for elles \>ei wolden destrye us, and dampne hor owne soûles. And {)us for luf we chastisen hom, as Gods lawe techis us. And so, sith oure enmyes wolden assayle us, bot it we sayliden hom byfore, sith we lovcn better oure^self, we schulden first assayle hom, and pus we schal haf pees.» Ibd., p. 137.

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Ce raisonnement éveille l'indignation de Wyclif. «Ici il me semble que le diable trompe beaucoup d'hommes par la perfidie de ses raisonnements et par ses principes faux. Car quel homme ayant sa raison ne peut voir cette fausseté? ... Je sais bien que les anges ont résisté aux diables, et que bien des hommes, de par la loi, ont résisté à leurs ennemis. Mais ils ne les tuèrent pas, ni ne luttèrent coutre eux. Et les hommes sages du monde réservent leur force, et ainsi ils vainquent leurs ennemis sans coup férir; et les hommes de l'Evangile vainquent par patience, et ils gagnent le repos et la paix en subissant la mort. Ainsi nous devons faire, si nous sommes cha» ritables; ... ce sont là les conseils du Christ.»"

Wyclif ne se laisse pas décourager par l'objection que de par ces principes les royaumes seraient détruits, et que bien des hommes perdraient leurs richesses. «Quelle serait la perte, puisque dans l'état d'innocence tous les hommes seraient dans toute richesse?»

Encore moins faut<il admettre les autres arguments en faveur de la guerre. Le diable dit que par les hauts faits guerriers on gagne de la gloire. Wyclif répond : «Bien des hommes sont loués pour les oeuvres du diable, et l'honneur et la déférence que le monde leur accorde sont généralement obtenus par des vices et non par des ver» tus ... . Seigneur, quel honneur obtient le chevalier en tuant un grand nombre d'hommes? Je sais bien que les bourreaux en tuent davantage, et à plus juste titre, donc vertueusement. Ils devraient être loués plus que de tels chevaliers.»'". «Il vaudrait mieux être bou* cher d'animaux que boucher de ses frères.»

" «Wil I wot |)at aungels ageynstonden fendes, and mony men by strenght of lawe ageynstonden hor enmyes; and yitte I>ei killen hom not, ne fegliten not with hom. And wise men of po worlde holden hor strenghtes, and |)us vencuschen hor enmyes wit>outen any strok; and men of |io gospel vencuschen by pacience, and comen to reste and to pees by suffryng of deth. Right so may wc do if we kepen charité .... tese ben {)o counseils of Crist.» 1. c, p. 137—38.

"° «Ffor mony men ben preysid now for fendes werkes, and honour and worschip lut |io worlde gyves hom is comynly for vicis and not for virtues . . . l.ord. what honour faites to a knight, for he killes mony men ? Wil I wot that

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On ne peut pas demander un anti^militarisme plus explicite.

Le chapitre suivant discute le problème de la légitimité d'une croisade, problème sur lequel Wyclif revient, et plus longuement, dans son traité «Cruciata, seu contra bella dericorum»''.

Le pape Urbain VI avait prêché la croisade contre son rival d'Avignon, et l'évêque Spenseï de Norwich s'embarqua pour la Flandre au mois de mai 1383. Après une brève campagne il fut vaincu et forcé de retourner en Angleterre.

C'est à propos de cette guerre que la «Cruciata« a été écrite.

Les doctrines de ce traité pèchent parfois par des contradictions. Wyclif paraît vouloir condamner toute effusion de sang, comme il l'avait condamnée dans «The seven deadly Sins»: «Comme les paci* fîques sont enfants de Dieu, d'après l'Evangile selon Mathieu, ainsi les guerriers sont fils de Bélial, Roi de l'orgueil.»"* Par des citations répétées de l'Evangile Wyclif démontre que l'effusion du sang hu« main est contraire à la loi du Christ. C'est dans le même ordre d'idées qu'il discute la parole de Luc. 22.26 : «Nunc qui habet sac» culum, tollat similiter et peram, et qui non habet, vendat tunicam et emat gladium.» Il en donne une interprétation au figuré; d'après lui il s'agit du «glaive de la parole». Quant aux deux glaives, dont parle plus tard le Seigneur, Wyclif soutient que si vraiment il y a deux — Wyclif paraît en douter — le glaive matériel doit être cédé au pouvoir séculier'^ L'anti«militarisme de Wyclif, dont nous venons de citer les expressions les plus catégoriques, ne semble plus aussi intransigeant. C'est que la «Cruciata» est avant

honge^men killen mony moo, and by more just titel, and so by vertue, ançl so schulden pei be preysed more lien soche knygtis.» 1. c, p. 139.

•'' Wïcur's Latin Polemiwl Works, éd. by R. Buddensieg, II, 577 ss. (Wydifs Works, éd. by the Wyclif Society. 1882ss).

'* «Sicut enim pacifici sunt filii Dei ex evangelio Matth. 5., sic bellanteshujuss modi sunt filii Belial vel régis superbie.» 1. c, p. 608.

*'' «Supposito ergo quod erant duo gladii, sicut evangelium dicit ad literam dicitur communiter quod figurant duos gladios, qui sunt satis in ecclesia, scilicet gladium materinlem deputandum bracliio seculario, ut dicit apostolus, Rom. 13.» 1. c, p. 631.

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tout dirigée contre la guerre du clergé, et sur ce point au moins Wydif ne reconnaît pas de transaction. Qu'on ne vienne pas dire à l'appui de la croisade qu'elle est prêchée par le pape. «Il est évi» dent que la vie du Christ fut de beaucoup meilleure que n'est la sienne (3: celle du Pape), et lorsque le Christ, «summc sapiens», a retenu Pierre voulant lutter pour la défense d'une vie si bonne, comment peutson dire qu'un tel vicaire suit le Christ, lui qui excite tant d'hommes à guerroyer, non pas en défense de la vie, mais pour la papauté césarienne.»^"

L'une des déclarations de Wyclif semble même indiquer qu'il approuve l'idée de diriger la croisade contre les deux papes à la fois. Son anti«militarisme paraît moins fort que son anti»papalisme*'. C'est que la «Cruciata» est un ouvrage de polémique prononcée, et on conçoit donc que, d'une part, Wyclif peut convenir que la légiti< mité d'une guerre entre séculiers est au moins discutable, et que d'autre part, il tâche de gagner des adhérents par une attitude qui ne soit pas trop intransigeante.

La prédication de Wyclif a eu, cependant, à n'en pas douter, un caractère nettement anti«militariste. C'est ce qui est prouvé par les doctrines de ses adhérents, les Loli.ards.

En 1395 deux gentilshommes lollards, Sir Philip Latimer et Sir William Stury, présentèrent un mémoire au Parlement au nom de leurs coreligionnaires demandant une réforme lollarde de l'Eglise^".

Le mémoire était rédigé en douze thèses. La dixième était ainsi

*" «Patet quidem ex Kde quod Cristi vita fuit longe melior quam est sua (se. papae), et cum Cristus summe sapiens prohibuit Petrum volentem pugnare pro defensione vite tani lione. quomodo ergo sequitur vicarius talis Cristum, qui non pro delensione vite, sed pro pap.itu cesareo excitât tôt homines ad pugnandum.» 1. c, p. 613.

■" «Unde dicunt aliqui quod laborantes in ista crucis ereccione contra ambos istos papas suas vias dirigèrent, et pro isto fine ex amore Cristi prudencius labo» rarent.» 1. c, p. 592.

■" Voir FsscicuU Zizani'orum magistri Joannis Wyclif, éd. W. W. Siiirley, 185S. Cp. Herzog, Realencykiopadie. 3. AuH. XI (1902) p. 619 (Par R. Buddensieg); l.ixm.ER. Wiclif, II. 22. ss.

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conçue: «que l'homicide par la guerre ou par une prétendue loi de justice, sans révélation spirituelle, est expressément contraire au Nouveau Testament, lequel est la loi de la grâce, pleine de miséricorde»^'.

Il y a même eu un lollard, William Whyte, pour soutenir que c'est un crime de faire la guerre pour la patrie. William Whyte tut examiné par l'évêque de Norwich, le 13 septembre 1428. Il dit d'abord que c'était contre la loi du Christ de mettre à mort qui que ce soit, même les larrons et les malfaiteurs**. Puis il déclara .... «qu'il n'est permis à personne de lutter pour son héritage ou pour la patrie; car celui qui lutte perd la charité avec laquelle il doit aimer son prochain, et étant ainsi en péché mortel, il perd tout pouvoir de sa possession temporelle; car il n'est pas le servant de Dieu, mais du péché»".

C'est la pure doctrine quakerienne ou tolstoïenne que soutient ici William Whyte: inviolabilité absolue de la vie humaine, illégiti» mité de toute résistance par la violence, même au mal et même aux malfaiteurs.

Nous verrons plus loin que ces doctrines survivront en Angleterre.

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