DISSOLUTION DE LA SOCIÉTÉ DU MOYEN.AGE
que mal l'Eglise universelle: le schisme d'abord, les hérésies ensuite la divisent. L'Europe n'a pas acquis non plus l'unité de culture matérielle et intellectuelle que vont lui donner — très imparfaitement, il est vrai — la Renaissance et l'Humanisme au début du 16e siècle. Ce mouvement domine déjà la péninsule des Appenins, mais aux 14e et 15e siècles, l'Italie forme un monde à part; sa culture est in» Animent supérieure à celle de la France, de l'Allemagne, ou de l'Angleterre, dédaignées comme barbares par les italiens. Peut»on concevoir un contraste plus frappant que celui de Pétrarque et du prince anglais le Duc de Clarence, frère du Prince«noir? Ils ont pourtant dîné à la même table, en 1368 chez Galeazzo de Visconti. Intellectuellement, il y avait bien deux siècles qui les séparaient.
La supériorité de la civilisation italienne ne pouvait qu accentuer le manque d'unité qui caractérisait l'Europe pendant cette période, et même au point de vue politique la différence entre l'Italie et le reste de l'Europe était bien frappante. — En Italie les méthodes poli* tiques et diplomatiques des temps modernes sont essayées et dévelop» pées: nous y reviendrons plus loin. D'autre part le point de vue international n'existe pas pour les italiens; ils ne regardent guère au delà des Alpes
Pour la plus grande partie de l'Europe, celle qui est au nord des Alpes, la fin du Moyen»Age, au point de vue politique, est sur* tout caractérisée par la lente éclosion des états souverains- Ces états luttent pour leur cohésion intérieure; la royauté tâche de s'im* poser comme autorité centrale, dominant les tendances féodales. Les difficultés sont énormes, et les résultats encore très incomplets. On ne peut pas encore parler d'états nationaux. Ce n'est que tard, et difficilement, que l'idéal national se fait jour et qu'il devient pour les états un but de politique consciente. La nationalité au sens mo» derne du mot est plutôt un résultat de la formation territoriale des états, que la base ou le point de départ de celle»ci. C'est la France qui a fait les français, bien plus qu'un esprit national français con« scient n'a créé la France. Le sentiment national, dans ses premières
LES PRÉCURSEURS DE L'INTERNATIONALISME MODERNE
expressions, est toujours négatif, dirigé contre l'étranger, Ihomme au delà des frontières, l'ennemi'.
La formation des états souverains est surtout le résultat et le fruit d'une politique dynastique des princes; la consolidation de leur pouvoir, l'augmentation de leur influence et l'extension de leur domaine, voilà les buts essentiels le leur politique. L'expansion à l'extérieur est parallèle à la lutte pour la consolidation du pouvoir monarchique à l'intérieur: si elle aboutit, elle augmentera l'autorité du prince en général; la victoire sur l'étranger sert à consolider le trône.
A cet égard, comme à bien d'autres, lépoque qui nous occupe n'est qu'une introduction aux temps modernes.
Les états souverains entrent en concurrence brutale; une ère s'ouvre, longue de cinq siècles, caractérisée par des guerres sans fin, qui ont teint de rouge les frontières entre les pays européens. De temps à autre des rêves impérialistes de domination universelle, in« spirent ces luttes. Des souvenirs antiques hantent encore les ambi< tions, et nous les verrons revivre de plus belle pendant la période suivante, qui ouvre les temps modernes. Ce n'est qu'à Waterloo que ce rêve s'évanouit définitivement.
A présent nous voyons clairement que les événements de 1250 et de 1302 furent décisifs, que grâce à eux l'Europe était destinée à vivre sous le régime de la division, de la coexistence d états souverains. A l'époque même très peu l'ont vu, peut»être personne; d'aucuns
' La première expression connue du nationalisme anglais date du 14e siicle. C'est l'injure «French Dog». — Voir «Sur l'internationalisme», Paris, 1906, p. 108. De la même époque les premiers symptômes connus d'un sentiment national des français : «Les bourgeois de la Rochelle déclarèrent qu'ils aimaient mieux «être taillés tous les ans de la moitié de leur chevance qu'ils fussent es mains des an< glais». — C'était après le traité de Bretigny, en 1360. — Hauser, Le principe des nationalités, Paris, 1916, p. 12. — Fait intéressant à noter, le contraste existant entre les trois nationalités Scandinaves se fait jour dans la littérature au moins un siècle plus tôt. (Récit de Snorre (f 1241) relatif aux paroles de Olav Trygvesson à la bataille de Svoldcr).