DISSOLUTION DE LA SOCIÉTÉ DU MOYEN.AGE
ont senti vaguement dans quelle direction nouvelle s'orientait 1 cvo> lution, avec quels éléments nouveaux se posait le problème interna» tional. Ils ont vu au moins que la solution par la monarchie uni» verselle avait été condamnée par l'histoire, et ils en ont conclu que le nouveau problème était la coexistence d'états jouissant, sinon d'une influence, au moins d'une souveraineté, égale.
On ne connaît que deux projets plus ou moins complets d'or» ganisation internationale datant de l'époque qui nous occupe. L'un, dû à l'avocat normand Pierrk Dubois, date du commencement du 14e siècle, alors que l'autre, qui est connu sous le nom de projet de Georges Podiebrad, Roi de Bohème, mais qui est probablement dû à un français, Antonius Marini, appartient à la dernière moi» tié du 15e siècle. Tous les deux sont isolés; le premier est resté complètement inconnu jusqu'à nos jours; il n'y a rien qui indique que l'auteur du second projet l'ait étudié. Ce dernier, d'autre part, a eu une certaine notoriété: il a fait l'objet de négociations diploma» tiques; mais il a été vite couvert de l'oubli auquel avait été voué dès le début le projet de Pierre Dubois.
Ni l'un ni l'autre n'ont trouvé d'écho chez les contemporains. Il était réservé à notre époque de tirer de leur oubli ces premiers projets d'une organisation internationale sur des bases modernes. On ne peut donc pas qualifier leurs auteurs d'initiateurs du mouve» ment internationaliste moderne. Ils ont été purement et simplement des précurseurs. Il est toutefois intéressant d'analyser ces projets en tant que documents relatifs à l'état d'âme chez les rares esprits qui ont vu, ou qui ont senti, que la monarchie universelle n'était plus possible comme solution du problème international.
Il convient de rapprocher de ces projets, tous les deux détaillés, un document officiel, le traité de paix universelle du 2 octobre 1518, conclu entre les Rois de France et d'Angleterre, et auquel ad» héra, quelques mois plus tard, le Roi Charles d'Espagne, celui qui devint, moins d'un an après, l'Empereur Charles»Quint. Ce document est beaucoup plus sommaire que les deux projets, moins intéressant
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au point de vue juridique, mais en revanche beaucoup plus impor« tant au point de vue politique.
§ 2. PIERRE DUBOIS
Pierre Dubois fut le contemporain de Dante et de Marsile de Padoue. Mais alors que ceux-ci ont obtenu l'immortalité, et que leurs ouvrages ont eu un grand retentissement, tant de leur vivant que devant la postérité, l'auteur français est resté inconnu jusqu'à nos jours, et même aujourd'hui il n'y a que de rares spécialistes qui l'étudient. Le nom seul de Dante suffit pour donner l'immortalité à son traité; pour ce qui est du «Defensor Pacis», les défenseurs de l'Eglise catholique l'ont toujours dénoncé comme le grand «fons er« rorum» de l'anticléricalisme; il a eu l'honneur de l'Index, et des pour» suites judiciaires ont été ouvertes contre les traducteurs et les impri* meurs du livre. C'est que surtout ce dernier ouvrage avait une pors tée pratique, et que même le traité de Dante était d'une certaine ac« tualité. Les auteurs n'étaient pas trop éloignés de leurs contempo« rains; ils étaient entendus et même compris, si imparfaitement que ce soit.
Tout autre fut le cas de Pierre Dubois, Petrus de Bosco, avocat et procureur du Roi à Coutances, petite ville normande. Il est auteur de toute une série d'ouvrages, «le plus grand «idéologue» et le plus grand journaliste du Moyen»Age».' On ne peut voir que son action ou ses écrits aient exercé une influence quelconque. M. Meyer croit à son importance: «Sicher ist, dasz seine Flugschriften oft ziindend
' Langlois, dans la Revue historique, T. XLI (1889), p. 84. — Pour les détails de la vie et pour les oeuvres de Pierre Dubois, voir surtout Langlois, Introduc» tion à l'édition du «De recuperatione» (Collection de textes pour servir à l'étude et à l'enseignement de l'histoire) Paris, 1891, pp. V— XXIV, et {le même), «Histoire de France, pub. par E. Lavisse, 111. 2 (Paris, 1901), pp. 284—90. Cp. en outre E. H. Meyer, Die Staats< und vôlkerrechtlichen Ideen von Peter Dubois, Marburg, 1908, pp. 25-37.
PIERRE DUBOIS
unter die Menge fielen und dem Konigthum neue Anhanger war» ben;»* mais il n'essaye pas de prouver cette affirmation, et il ajoute prudemment; «Jenes Urtheil mag richtig sein, das ein besonderer Kenner seiner Schriften und seines Lebens fâllt: «Dubois war nicht der einflussreiche Beamter, fiir den man ihn bisweilen gehalten. Seine Gedanken waren seiner Zeit zu weit vorausgeeilt, es fehlte ihm zum Staatsmann der Realismus, der sich in den Grenzen des Erreichbaren hait»».'
Tout porte à croire que c'est là la vérité même. C'est aussi l'avis de M. Langlois, qui résume ainsi son opinion: «Pierre Dubois a très souvent offert ses services, et rien n'indique qu'il ait été em» ployé; il aspirait à jouer un rôle de premier ordre, et il n'a jamais fait partie des conseils où se prenait les décisions; il est resté avocat à Coutances.»* Et si la voix de Pierre Dubois n'a pas trouvé d'écho chez ses contemporains, rien n'indique non plus que ses ouvrages aient exercé sur la postérité une influence plus considérable. Ses mémoires restèrent inconnus, enfouis dans les archives, et il n'y a que relativement peu de temps qu'ils en ont été retirés.
On a parlé dernièrement de Pierre Dubois comme s'il était r«initiateur» du mouvement pacifiste. Mais cet initiateur, nous l'avons déjà dit, n'a pas eu de successeurs; il n'a été qu'une voix dans le désert. A propos de lui, M. Langlois dit finement: «C'est le sort des grands utopistes d'être dédaignés de leur vivant, et de fournir à la postérité l'occasion (qu'elle adore) de réhabilitations éclatantes.»''
La plupart des ouvrages de Pierre Dubois ne nous intéressent pas ici. Il a été un auteur très fertile, et il y a une tendance à lui
' Meyer, 1. c, p. 26.
^ Cité d'après Wenk, dans (Sybel's) «Historischc Zeitschrift», T. 71, p. 151-55.
• Langlois, dans l'Histoire de France, T. 111. 2, p. 285. — ï*ierre Dubois fut représentant de Coutances aux Etats»Généraux de 1302 et de 1308. Langlois, In= troduction, p. IX.
' Langlois, Introduction, p. XIX.
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attribuer plusieurs traités dont les auteurs sont inconnus." Parmi ses ouvrages deux sont d'un intérêt capital pour notre sujet. D'abord «Sum« maria brevis et compendiosa doctrina felicis expeditionis et abbrevia» tionis guerrarum ac litium regni Francorum», traité écrit en 1300, et conservé dans un manuscrit unique, «mauvaise copie du XVe siècle».^
Les raisonnements essentiels de ce traité sont repris par l'auteur dans son oeuvre principale «De recuperatione Terre Sancte», dans laquelle il expose ses idées les plus originales. Ce traité est con» serve également dans un manuscrit unique qui se trouve à la biblio» thèque du Vatican, fonds de la reine Christine; l'écriture en est du 14e siècle,^ d'où on pourrait conclure qu'on n'a trouvé guère d'in» térét à cet auteur obscur. Dans 1 édition qu en a publiée M. Lang< lois (Paris, 1891), des extraits considérables de l'ouvrage antérieur «Summaria brevis» etc. sont ajoutés en note, afin qu'on puisse se faire une idée complète des théories qu'il renferme.
D'après M. Langlois, le «De recuperatione» a été écrit entre le 5 juin 1305, date de l'avènement de Clément V, et le 7 juillet 1307, date de la mort d'Edouard 1er, roi d'Angleterre».'' Dubois en ré» digea une nouvelle édition en 1308, à l'occasion de sa participation aux EtatS'Généraux de cette année; cette édition est perdue.'"
Il serait assez difficile d exposer les idées du traité de Pierre Dubois d'après le plan suivi par 1 auteur lui«méme. Son ouvrage n'a rien de systématique: les digressions et les répétitions sont fréquen» tes; les idées exposées par l'auteur semblent assez disparates et n'ont
* Meyer, 1. c, p. 26, cite Pierre Dubois comme auteur du traité «Disputatio ir»teT clericum et militera super potestate prelatis EccJesiae atque principibus terra» rum commissa». — Toutefois, il n'apporte aucune preuve, et l'affirmation parait très douteuse. Langlois. qui parle de ce traité, Histoire de France, III. 2, p. 133, le cite comme anonyme. — Le traité, qui est d'un certain intérêt au point de vue du droit public et ecclésiastique, ne nous intéresse pas ici.
' Bibl. nat. (Paris), lat. 6222c. Voir Langlois, Introduction, p. Mil.
' Langlois, Introduction, p. XXII.
" Langlois, Introduction, p. X,
'" ibd., p. XII-XIII.
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guère de relations avec le sujet principal: il disserte sur l'éducation des femmes, et sur l'organisation militaire de la France, sur la ré» forme des couvents de religieuses, et sur l'utilité d'apprendre les langues, sur les mariages mixtes entre sarrasins et chrétiennes, et sur les moyens d'abréger les procès. Ce dernier sujet lui tient notam» ment à coeur, il le considère comme étroitement lié à celui de «l'a» bréviation des guerres»; c'est à ces deux objets qu'il a consacré le travail spécial mentionné plus haut.
Il nous semble préférable, au lieu de suivre pas à pas l'exposé de l'auteur, de réunir sous certains points de vue généraux les diffé» rentes idées et propositions émises par lui, en tant qu'elles intéres* sent notre sujet; nous obtiendrons ainsi un aperçu général de ses opinions.
Son traité principal «De recupevatione Terre Sancte» se com« pose de deux parties de longueur inégale: la première, qui est la plus importante, est rédigée en forme de circulaire adressée aux princes de la Chrétienté, en premier lieu au Roi d'Angleterre, Edouard 1er, alors que la seconde se présente comme une lettre à Philippe le Bel, qui est prié de transmettre l'ouvrage aux autres princes. Il ne faut pas s'étonner du rôle attribué au Roi d'Angleterre: Edouard était, en 1306, le seul prince vivant qui avait entrepris une croisade à la Terre Sainte, et il était bien connu qu'il s'intéressait toujours à des projets analogues.
D'une manière générale l'idée d une croisade était encore vivante à cette époque. On sait que le projet de libérer les lieux saints de la domination des infidèles a hanté les esprits jusqu'à une époque de beaucoup postérieure à celle de l'avocat de Coutances. C'est au service de la même idée que Georges Podiebrad a formulé un pro= jet de ligue chrétienne contre les Turcs, que les initiateurs des gran» des découvertes, les Henri le Navigateur et les Christophe Colomb, ont organisé leurs expéditions.
C'est donc sous un idéal des plus élevés du Moyen<Age que Pierre Dubois présente les projets mûris dans son esprit fertile. Il a
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cru que sous ce patronage ils seraient accueillis avec une attention respectueuse et avec un vif intérêt. Surtout pour un français l'idée d'une croisade devait être chère: la Terre Sainte avait été un pays français, et la France, toujours dévouée aux idées généreuses, avait fourni plus de croisés qu'aucun autre pays européen.
Il ne faut pas oublier non plus que pour un «idéologue» dans le genre de notre auteur, la Terre Sainte devrait offrir une occasion unique de réaliser ses conceptions dans plusieurs ordres d'idées : co» Ionisation et organisation politique, défense militaire et institutions hospitalières; cette terre vierge semblait toute faite pour un utopiste.
Ainsi des motifs d'ordre pratique ont pu amener Pierre Dubois à se servir de l'idée d'une croisade afin de rendre aussi acceptables que possible ses projets favoris. Faut^il en conclure qu'il n'aurait pas été sincère? que l'hypothèse d'une croisade n'aurait été qu'un prétexte? Aucunement: il n'y a rien qui l'indique. Au contraire, cette idée d'une conquête de la Palestine joue un rôle trop considérable dans l'économie de son projet international, pour qu'elle puisse n'avoir été qu'un artifice. Nous reviendrons plus loin à cet aspect de son ouvrage.
Nous passons maintenant à l'exposé des idées internationalistes proprement dites de notre auteur. Comment envisage«t*il la guerre? d'après lui, est^elle légitime ou non? Comment veut^il régler les relations entre nations? Vise»t«il une organisation internationale? et quelle en serait la forme? serait»elle unitaire ou fédérative? Comment veut*il, enfin, que les litiges entre nations soient tranchés? et pré» voitsil des sanctions pour le règlement de ces litiges?
Dubois fournit une réponse à toutes ces questions. Aussi- son traité doit^il être considéré comme la première dissertation connue sur la science de la paix internationale.
Théorie de la guerre et de la paix. Pour Pierre Dubois comme pour Dante et Marsile, comme du reste pour la plupart des auteurs qui se sont intéressés aux problèmes politiques, la paix est le summum bonum, avant tout la paix entre nations (ce qui, pour