GEORGES PODIEBRAD ET ANTONIUS MARINI
ambitieux: il briguait même la couronne impériale; la condition de succès à cet égard était également des connexions puissantes.
C'est probablement pendant l'année même de son avènement au trône que Georges a fait la connaissance d'ANTONius Marini, in» venteur, grand industriel, qui avait fondé des entreprises de tuilerie et de chaufournerie en Styrie et en Salzburg.^ Antoine déployait depuis 1456 une grande activité dans plusieurs des pays allemands, probablement aussi en Bohème; dans une de ses lettres de créance le Roi appelle Antoine carbonista, charbonnier. On doit supposer que c'est cet esprit aventureux, riche en ressources, qui a suggéré à Georges l'idée de faire introduire ses projets d'alliances politiques par un plan grandiose de fédération européenne. C'est encore An» toine qui a présenté le projet aux princes étrangers au nom du Roi de Bohème; il est allé à Venise, il s'est adressé au Duc de Bour» gogne, qui l'a éconduit. Il a enfin soumis le projet à Louis XI pen« dant l'hiver de 1462 à 1463. En 1464 Antoine prend part à une grande ambassade bohémienne auprès de Louis XI. C'est sa demi» ère apparition; il disparaît de l'histoire après cet événement.'' — On sait que plus tard, en 1466, le pape Paul II a excommunié et déclaré déchu le roi Georges. Celui»ci tint bon, cependant; il mourut sur le trône en 1471.
C'est la situation européenne, et notamment celle de Georges en 1462—63, qui nous intéresse ici; c'est à cette époque qu a été éla» bore le projet qui nous occupe.
L'Europe entière était encore alors sous l'impression profonde de la prise de. Constantinople par les Turcs (1453). L'idée de faire la guerre sainte contre les infidèles afin de les chasser de l'Europe était dans tous les esprits; c'était la préoccupation constante du Pape Pie II (1458—64), le célèbre humaniste Enea Silvio Piccolomini. Pour Georges semblable but paraissait d'autant plus naturel que son beau»
' Voir Markgraf, 1. c.
■* Markgraf, 1. c, p. 503.
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fils, Mathieu Corvin, Roi de Hongrie, gardait l'avant^poste de l'Eu* rope chrétienne contre les Turcs.
Il était impossible de s'imaginer un but plus élevé, plus digne de sacrifice que celui d'une guerre contre les infidèles. Cette guerre joue, pour le projet de Georges Podiebrad et d'Antonius Marini, le même rôle que l'idée de la croisade et de la conquête de la Terre Sainte dans le projet de Pierre Dubois: ni dans l'un, ni dans l'autre cas il n'y a lieu de douter de la sincérité des auteurs à l'égard des buts de leurs projets."^
Le projet tel que nous le connaissons, et tel qu'il a été soumis au Roi Louis XI, en 1462-63, est écrit en latin. Il porte le titre français «Traité d'alliance et confédération entre le Roy Louis XI, George Roy de Bohême et la Seigneurie de Venise pour résister au Turc».** Nous savons cependant que Georges avait l'intention de faire entrer dans la fédération, si possible, un plus grand nombre de princes: les rois de Pologne et de Hongrie, les ducs de Bourgogne et de Bavière. L'Empereur et le Pape, par contre, seraient tenus à l'écart. On voit le côté politique du projet, ce qui diminue évidem« ment sa portée internationaliste. Il offre néanmoins un grand intérêt comme étant l'un des premiers essais pour coordonner les états
' Comparer, sur le rôle que joue, dans la diplomatie de l'époque, le danger turc, l'opposition aux infidèles, ce que l'on appelle materia christiana, Maulde^lasClavière, La diplomatie au temps de Machiavel (Paris 1892-93), I, p. 69-90, et Djuvara, Cent projets de partage de la Turquie. Paris, 1914. — 'Voir aussi plus loin, Chap. X.
° Imprimé dans les «Mémoires de Commines», éd. Lenglet du Fresnoy, Lon» dres et Paris, 1747, II, pp. 424—34, et nouvellement chez Schwitzky, 1. c. pp.-49- 60. — Je cite ce dernier texte, dont le latin est très imparfait et rempli de fautes; c'est également le cas du texte chez Lenglet, qui fait observer, du reste: «Ce Traité est imprimé si imparfaitement dans le Corps Diplomatique du Droit des Gens, Tome III, Partie I page 315 que j'ai cru devoir le donner ici avec plus d'exactitude, et le double plus ample qu'il n'est dans le susdit ouvrage. Le texte est tiré du Vol. 760 des MSS de M. Dupui, aujourd'hui chez Mr. Joli de Fleuri, Procureur Gêné» rai au Parlement.» — Ce n'est en effet que les formules de ratification qui se trou» vent dans le Corps diplomatique de Dumont. Markgraf, 1. c. pp. 280—85, donne une analyse détaillée et fidèle du projet.
PROJET DE GEORGES PODIEBRAD
d'Europe et pour organiser leur coopération autour d'une entreprise commune.
Le projet débute par une introduction rédigée dans un style déclamatoire et prolixe: Quel est l'état déplorable de la Chrétienté, qui comptait jadis cent dix»sept états, et qui en compte à peine seize maintenant. L'infidèle Mahomet a commencé par la séduction de la petite nation arabe; on ne l'a pas arrêté à temps, et il a fini par conquérir les parties les plus riches de l'Asie et de l'Afrique; enfin les abominables Turcs ont conquis d'abord l'Empire grec, puis un grand nombre de provinces chrétiennes II est probable que Dieu a voulu punir nos péchés par ces grands désastres; il faut méditer sur les moyens de trouver comment le Seigneur peut être apaisé. «Nous savons que nous ne pouvons rien faire qui convienne mieux à notre sainteté, qui soit plus conforme à notre intégrité, rien de plus glorieux que de nous efforcer afin qu'une véritable, pure et ferme paix, union et charité soit faite entre les chrétiens, et que la foi chrétienne soit défendue contre les abominables Turcs».'
Le principe de la paix est celui que nous avons rencontré chez Pierre Dubois: la paix entre les chrétiens, tandis que les infidèles en sont non seulement exclus, mais la guerre contre eux est considérée comme étant le devoir suprême; c'est justement pour leur faire la guerre qu'il faut créer la paix chrétienne; la paix pour ainsi dire n'est qu'un moyen pour faire la guerre. Chez Georges aucune dé« claration de principe contre la guerre; elle serait du reste mal placée dans un projet de convention internationale entre les princes.
L'introduction est rédigée dans la forme d'une déclaration au nom du Roi Georges seul, alors que la convention proprement dite comporte logiquement plusieurs contractants.
Les deux premiers articles stipulent une vraie et sincère fraternité
' Scimus quod sanctimoniae nostrae nihil religiosius, integritati nil congru» entius et laudi nil gloriosius etficere poterimus quam dare operam quod vera, pura et firma pax, unie et charitas inter christianos fiât, et fides Christi adversus immas nissimum Turchum defensetur. Schwitzky, 1. c, p. 50.
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entre les parties contractantes et l'assistance réciproque en cas d'atta« que. La fédération a donc le caractère d'une alliance défensive, et on ne trouve aucune disposition qui limiterait cette assistance au seul cas où le Turc serait l'ennemi.*
L'art. 3 porte que des crimes qui seraient commis contre la paix mutuelle par les sujets des Etats contractants ne compromettraient pas l'alliance; ils seront poursuivis par voie judiciaire, et si la pour« suite est négligée par le souverain du malfaiteur, il y aura recours devant la Cour fédérale (coram Parlamento seu Consistorio).
Ce sont surtout les articles 4 et 5 qui sont importants au point de vue de notre sujet.
L'art. 4 suppose le cas qu'un des états fédérés soit attaqué sans pro» vocation par une puissance en dehors de la fédération. Alors le pouvoir fédéral («congregatio nostra subscripta») enverra, à frais communs, des délégués à un endroit commode, dans le but, soit de faire élire des arbitres par les parties, soit de les persuader à faire régler leur différend par un juge compétent ou par le pouvoir judiciaire de la fédération.^
La procédure esquissée ici rappelle celle institutée par la Conven» tion de la Haye en vue de provoquer une médiation entre deux puissances en conflit, ou plutôt la disposition de l'art. 48, imposant
* «Art. 1er . . . potius unus alium contra omnem hominem viventem, ses (3: seu?) nos vel aliquem ex nobis de facto et absque legitimo edicto hostiliter in« vadere molientem, juxta continentiam et tenorem capitulorum scriptorum juvabimus.» Schwitzky, 1. c, p. 52.
" Quarto, volumus, quod si iorte per aliquem seu aliquos extra hanc conven> tionem charitatem et fraternitatem expetentes a nobis, non lacessitos et provocatos cuiquam ex nobis bellum inferretur, seu inlerri contingeret quod minime verendum existimatur hac amicitia et charitate subsistente, tune congregatio nostra subscripta nomine omnium in hoc foedere existentium, communibus nostris expensis, etiam a Collega nostro oppresse (3: oppresso? expresse?) non requisita Oratores suos solemnes ad sedanda scandala pacemque componendam, illico débet ad locum partibus accomo= dum et ibidem in praesentia partium dissidentium vel Oratorum suorum pleno mandato suffultarum (3: suffultorum?) omni opéra et diligentia dissidentes ad con» cordiam et pacem, si amice fieri poterit revocare, vel ut arbitros eligent (eligant?), vel coram Judice compétent!, vel Parlamento seii Consistorio subscripto de jure certent, inducere. Schwitzky, p. 52—53.
PROJET DE GEORGES PODIEBRAD
le devoir aux états signataires de rappeler aux parties que la Cour d'arbitrage leur est ouverte.
L'article institue même une sanction: si par la faute de l'Etat attaquant la paix ne peut être rétablie, les membres de la fédération viendront en aide à leur associé, en l'appuyant pécuniairement.
L'art. 5 n'est pas moins important. Il institue le même procédé pour le cas où les états en conflit seraient tous les deux étrangers à la fédération. Celle»ci devient par cette disposition plus qu'une al* liance défensive; elle devient une association d'états en vue d'assurer la paix dans la Chrétienté,"* un «Concert européen» aux visées gé» nérales.
L'art. 6 met hors la loi dans tous les états fédérés quiconque troublerait l'état de paix ainsi institué; il sera puni comme «violateur de la paix générale». Aucun sujet ne doit lui donner sauf«conduit ni protection (Art. 7); les contrevenants seront punis comme les mal» faiteurs eux*mêmes (Art. 8).
Ici se termine la première partie du projet, celle qui définit le but de la fédération et en expose les moyens d'action. Elle est décidément pacifiste, sinon — nous venons de le dire — toutsà<fait inter< nationaliste: elle vise l'établissement de la paix non seulement au sein de la fédération elle«même, mais elle se propose de la faire prévaloir au dehors, et elle indique des moyens amiables et judiciaires pour régler les conflits éventuels.
La seconde partie du projet expose la constitution de la fédé* ration. Elle débute par quelques considérations d'ordre général, mais d'esprit tout«à«fait moderne. Une paix durable ne peut être fondée que sur la justice." Puis la nécessité d'un pouvoir judiciaire est développée, institution qui puisse renouveler la loi, quand elle de»
'"«.... inter reliquos Christi fidèles de hoc foedere non existentes etiam pax vigeat.» Schwitzky, p. 53.
" Verum cum pacis cultus a iustitia et justitia ab illo esse non possit, et per justitiam pax gignitur et conservatur, nec sine illa nos et subditi nostri in pace subsistere poterimus, ob id rei paci justitiam annectimus. Schwitzky, p. 54.