‹ Histoire de l'internationalismeChapitre 67 sur 142 · ERASME; LETTRE A ANTONIUS A BERGIS · texte numérisé non relu

ERASME; LETTRE A ANTONIUS A BERGIS

D'après d'autres témoignages Colet aurait dit au Roi qu'il ne voudrait pas nier qu'il ne pût y avoir de guerre juste, ce qui sem* blerait indiquer une sorte de rétractation.

Nous allons voir que sur ce même sujet Erasme n'était nulle* ment intransigeant; même Wyclif ne l'a pas été; il n'est donc pas probable que Colet ait exprimé à cet égard une opinion extrême. Rien, d'autre part, ne paraît indiquer que Colet soit l'inspirateur des opinions pacifistes d'Erasme. Nous venons de voir que celui'ci les avait exprimées sans ménagement dans le «Morias Enkomiony>.

Dans une lettre à un de ses protecteurs, Antonius a Bergis, Abbé de St. Bertin à St. Orner en Artois,''' Erasme revient à notre sujet. Antoine lui avait oflFert de retourner dans la patrie ; il y con< sent; car la guerre l'oblige à quitter l'Angleterre, où personne ne peut rien faire pour les humanistes. Ainsi Erasme est amené à un examen du principe de la guerre ; il essaye de s'expliquer comment les hommes peuvent s'engager en guerre.

Les animaux de la même espèce ne se font pas la guerre entre eux; du moins ils n'emploient que leurs armes naturelles, et leur but est de se procurer de la nourriture. «Nos guerres ont généralement leur origine dans l'ambition, la colère, la convoitise, ou quelque autre maladie de l'esprit»'^ Il est surtout incompréhensible que les chrétiens puissent se faire la guerre, «chose si pernicieuse, si hideuse, que quand même elle serait toute juste, elle ne peut plaire à un homme vraiment bon.»'' La concession est importante; elle nous dit qu'Erasme ne condamne pas toute guerre. Il peut y avoir des

pro sua prudentia, proquc singulari animi modcratione, non solum animo régis satisfecit, vcrum ctiam auxit gratiam pristinam.»

" Opéra III. I. pp. 122-25, Ep. CXLIV. La date en est du 14 mars 1514 (non 1513), voir Opus Epistolarum Des. Erasmi Roterodami, Ed. P. S. Allen (Ox» ford University Press) 1. (1906), 334.

'* «Nostra bclla pleraque vcl ab ambitione, vel ab iracundia, vol a libidine similive animi morbo profiscuntur.»

"'«.... rem adeo perniciosam, adeo tetram, ut etiam cum iustissimum est, tamen nuili vere bono placeat.»

LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISME CHRÉTIEN

guerres justes. Toutefois, il ne discute pas ici les critères de leur légitimité.

C'est la lie de la société qui fait le métier de soldat; il faut subir leurs méfaits afin de pouvoir se venger d'autrui, et la conta» mination morale subsiste longtemps après la fin de la guerre. C'est pourquoi les poètes s'imaginent qu'elle est déchainée par les Furies. «Dans la guerre le plus souvent le vainqueur pleure ... et il est beaucoup plus glorieux de fonder des cités que de les ruiner.»'"

«On dira qu'il faut revendiquer le droit des princes. Je ne suis pas de ceux qui parlent à la légère des exploits des princes. Je sais une seule chose: c'est que souvent le meilleur droit est la pire des injustices, et que certains princes décident d'abord ce qu'ils veulent, et qu'ils cherchent ensuite quelque titre qui puisse justifier ce qu'ils ont déjà fait.»"

Pourquoi recourir à la guerre? Il y a des hommes excellents qui pourraient être employés comme pacificateurs. — Nous verrons qu'Erasme reviendra plus tard à cette idée d'un recours à la con* ciliation.

Il continue en disant qu'il est bien connu que des hommes pieux approuvent la guerre entreprise pour défendre la Chrétienté contre les barbares. Mais pourquoi ne pas citer plutôt «les paroles du Christ lui»raéme, sur la paix et sur la non*résistance au mal?»'* — indication importante d'une des sources des convictions paci» fistes d'Erasme.

Il finit par inviter Antoine à employer son influence auprès du Prince Charles, plus tard Charles»Quint, de Maximilien et des

'° «. . . . in bello plerumque flet qui vicit ... Et multo gloriosius est civi; tates condere quam evertere.»

" «Sed dices ius principum vindicandum est. Non est mcum de principum factis temere loqui. Hoc unum scio saepe summum ius summam esse injuriam, et nonnullos esse principes qui primum quod velint statuant, deinde titulum aliquem quaerant, quo factum praetexant suum.»

'*«... de pace dequc malorum tolerantia dicta.»

KRASME: INSTITUTIO PRINCIPIS CHRFSTIANI

nobles anglais en faveur de la paix. Ainsi il ferait oeuvre utile aux autres comme à lui»méme. Erasme veut bien venir chez lui; il quittera l'Angleterre le plus tôt possible.

L'été de 1514 vit la paix entre Henri VIII et Louis XII. Louis mourut le jour de l'an 1515; son successeur fut François 1er- qui, le 5 avril, conclut un traité d'alliance avec Henri et partit pour l'Italie; les 13 et 14 septembre, il vainquit les Suisses à Marignano. En même temps, cependant, François entretenait des relations avec l'Ecosse, et la conséquence en fut qu'Henri appuya secrètement Maxi» milien, ce qui n'empêcha pas, toutefois, que la campagne de l'Em» pereur en Lombardie au mois de mars 1516 ne fût désastreuse.

Ce jeu tortueux de diplomatie et de guerre ne pouvait pas manquer d indigner profondément Erasme, préoccupé avant tout du problème moral. Le résultat était en tout cas inévitable pour les populations; il se traduisait par des impôts nouveaux, par des pri» vations continuelles, par toutes les atrocités que commettaient les troupes mercenaires en campagne.

Aussi voyons'nous toujours Erasme revenir aux idées déjà ex» primées par lui; mais désormais il les développe et les approfondit dans des ouvrages importants. Il écrit une longue lettre au Pape Léon X,"' en exaltant l'amour de la paix du nouveau pontife, qui contrastait si favorablement d'avec les tendances guerrières de son prédécesseur Jules II.

En 1515 Erasme écrivit son Institutio Principis Christiani*", qu'il dédia à Charles«Quint, alors âgé de 15 ans. Il venait d'être nommé «conseiller» auprès du jeune prince, et la dédicace de son ouvrage déborde de flatteries à l'adresse de Charles.

Ce n'est qu'incidemment que cet ouvrage discute le problème de la guerre. Retenons, toutefois, qu'au premier chapitre on ne trouve

" Op. III. !.. pp. 149-55 (Ep. no. CLXXIV), datée du 28 avril 1515. Allen. II (1910), p. 79, la date du 21 mai 1515. " Opéra IV., pp. 559-612.

LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISME CHRÉTIEN

pas le renom guerrier parmi les «nobilitatis gênera». Le 18e cha» pitre, «De bello suscipiendo», s'occupe de la question de la guerre, mais assez sommairement. II énonce, toutefois, des opinions qui ont un intérêt particulier au point de vue des principes : le bon prince ne devra jamais (nunquam omnino) entreprendre la guerre, s'il n'a pas essayé tout au monde afin de l'éviter. «Si nous étions de cet esprit, il n'y aurait à peine jamais de guerres.» Et Erasme ajoute cette déclaration, la plus hardie, peut être, qu'il ait jamais osé en faire: «Quelle chose calamiteuse et en même temps scélérate que la guerre ; combien de maux de toutes sortes amènent les armées, même lorsque la guerre est la plus justifiée, si, toutefois, la guerre peut jamais être appelée juste.»"

En général nous trouvons toujours chez Erasme la réserve que sous certaines conditions la guerre peut être considérée comme juste. Dans cet ouvrage il met en relief la question de principe en écrivant: «Quelques princes se disent: la guerre, toutefois, est légi* time en soi, et j'ai une cause juste pour l'entreprendre. — D'abord nous n'examinerons pas de près la question de savoir si la guerre est légitime en soi, car quel est celui à qui sa cause ne parait pas juste? Et dans tous les bouleversements, toutes les vicissitudes des choses humaines, entre tant d'alliances tour à tour conclues et rompues, à qui peut»il manquer une prétention, si une prétention quelconque suffit pour entreprendre la guerre?»*^

Voilà le problème fondamental de la légitimité de la guerre net* tement posé. Celui qui l'entreprend sans avoir épuisé d'abord tous

" 1. c, p. 607. «... quam calamiiosa simul et scelerata res bellum, quan: tumque nialorum omnium agmcn sccum trahat, ctiam si justissimum sit, si quod omnino bellum justum vocari débet.»

" 1. c. p. 608. «Sic principes quidam imponunt sibi: est omnino bellum aliquod justum, et mihi causa justa est suscipiendi. Primum an omnino justum sit bellum, in medio relinquemus, cui non videtur sua causa justa? Et inter tans tas rerum humanarum . mutationes ac vicissitudines, inter tôt pacta foederaque nunc inita, nunc rescissa, cui possit déesse titulus, si qualiscunque titulus satis est ad movendum bellum?»

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