‹ Histoire de l'internationalismeChapitre 72 sur 142 · ERASME: QUERELA PACIS · texte numérisé non relu

ERASME: QUERELA PACIS

aQuerela Pacis undique gentium ejectae profligataeque*.''* La dédicace, qui s'adresse à Philippe de Bourgogne, évêque d'Utrecht, fils naturel de Philippe le Beau, donc frère de Charles»Quint, nous dit que ce sont des circonstances tout particulières qui ont provoqué cet ouvrage.'*'* Il me semble probable que l'ouvrage Iui<même ait été écrit quelques années avant la publication. Dans la dernière partie du traité, la célèbre invocation aux princes de faire la paix générale, Erasme parle du «Prince Charles». Il est évident que cette exprès» sion est antérieure à la mort de Ferdinand, le 13 janvier 1516. — Tout porte à croire que la «Querela Pacis» a été écrite en 1515, qu'elle est contemporaine du «Dulce Bellum inexpertis». Tout le raisonnement est identique, et des phrases entières se retrouvent sous la même forme dans les deux traités.

La paix à laquelle pense Erasme n'est du reste pas seulement la paix internationale, c'est la paix en général: dans le mariage et dans les familles, parmi les savants et dans l'Eglise, au sein des états aussi bien qu'entre eux. C'est celle«ci, pourtant, qui forme le premier objet de ses voeux. Mais ici, pas plus qu'ailleurs, il ne semble vouloir pousser ses considérations jusqu'à formuler un projet de pacification. Il reste étranger aux constructions politiques, même dans ses études.

Ceci n'empêche pas qu'il n'esquisse de temps à autre, incidem^ ment, des idées qui, approfondies, auraient pu servir l'organisation politique de la paix. Nous avons vu qu'il préconise l'emploi de l'arbitrage, sans y insister beaucoup. En 1518, année de publication de la «Querela pacis», il ébauche une autre idée de pacification, celle»ci plus discutable, moins réalisable, au moins dans les condi» tions d'alors de la société internationale. Quelques pacifistes de nos temps y sont revenus. Je veux parler d'une garantie réciproque des territoires, ou plutôt d'un arrangement territorial entre les princes.

" Opéra, IV, pp. 625-42.

" «.Cujus sane rci indignitas movit animum mcum ut tum pacis undique pro» fligatac querimoniam scriberem.»

LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISME CHRÉTIEN

Erasme publia en 1518 une édition de Suétone, qu'il dédia aux ducs de Saxe, l'Electeur Frédéric (le Sage) et son cousin George. La dédicace en est datée d'Anvers, le 4 juin 1518.^" Erasme y dis* cute l'influence qu'aura sur les princes de son temps la lecture de Suétone, à la fois par les exemples terribles des débauches impériales et les peintures de modèles dignes d'être imités. L'empire fondé par la violence est instable; il ne crée pas le bonheur, ni la possession tranquille. Le bonheur est mieux assuré lorsque les princes ne for» ment pas de projets de vaincre par la guerre, mais au contraire des projets d'éviter la guerre. Et Erasme continue ainsi: «Pour ma part, si quelque chose de nouveau pouvait se faire sans tumulte et dé* rangement, j'estime que cela servirait grandement la tranquillité pu» blique du monde Chrétien, si, par des traités certains servant l'utilité publique, les limites de chaque royaume étaient fixées; de manière qu'elles ne puissent être, ni restreintes, ni étendues, soit par des mariages, soit par des conventions; et que les anciennes préten* tions soient considérées comme caduques, celles que chacun a cou» tume de prendre pour prétextes selon les circonstances, dès qu'il aspire à la guerre. Si quelqu'un se plaint que l'un quelconque de ses droits ne soit pas respecté par les princes, je voudrais qu il examinât d'abord s'il est équitable qu'à cause de ces droits peut» être discutables, le monde chrétien soit sans fin ravagé par des lut» tes impies et parricides sans fin; que tant d'êtres innocents soient tués ou ruinés, que tant de femmes non coupables soient affligées et violées, bref, que toute cette tragédie de malheurs amenés par toute guerre, fasse son entrée dans la vie des humains. Voilà assurément les ori» gines de presque toutes les guerres que nous avons vues de notre temps. (Ce que je vous écrit là peut paraître étranger à mon sujet et même sembler quelque peu impertinent)».*'

"' Op. III. 1. pp. 525-29 (Ep. CCCXVIII, pas CCCVIII, comme dit Dkum. MONO, 1. c, I. p. 406). Allen, II, 579, lui donne la date du 5 juin 1517.

" 1. c, p. 328. Equidem si quid novari possit absque rerum tumultu, ju» dicarim ad publicam orbis Christiani tranquillitatem magnopere pertinere, si certis

ERASME: COLLOQ.UIA FAMILIARIA

Nous voyons qu'encore ici Erasme ne fait qu'effleurer un pro» blême politique, et quel problème! Il aurait eu bien besoin de l'approfondir, d'examiner les difficultés dont il est hérissé, les mo« dalités de sa réalisation. Mais, je le répète: Erasme est un moraliste; c'est le côté moral du problème qui l'intéresse, et s'il s'aventure dans le domaine politique, c'est pour ainsi dire par mégarde; il s'en retire aussitôt.

C'est également en 1518 qu'Erasme publie ses CoUoquia familu aria,''** le plus célèbre peut<être de ses ouvrages. Ce recueil renommé a servi de livre scolaire à des générations toujours renouvelées d'étu» diants; il a formé leur esprit, à la fois par sa langue latine et par son fond.

Dans plusieurs de ses conversations imaginaires, étincelantes d'esprit et pleines d'intelligence profonde, Erasme revient au pro» blême de la guerre." Les idées sont souvent présentées sous une forme nouvelle, mais elles nous sont connues déjà, et nous pouvons nous passer d'une analyse. — Notons seulement que dans l'Ichthyo' phagia, c'est plutôt la paix entre le Pape et l'Empereur qui intéresse Erasme, que celle des princes en général.

Fendant les années qui ont vu paraître ces ouvrages, Erasme, à quelques brèves absences près, séjourna en Belgique, à la cour du

foederibus ex usu publico sua cuique ditionis pomocria praescribantur. quac semel constituta nullis affmitatibus, aut pactis, vcl contrahi possint, vel proferri, prorsus antiquato veterum titulorum jure, quos quisque pro re nata, quum bcUum afTectet, solet praetexere. Quod si quis forte clamitet, Jus, nescio quod suum adimi Prin» cipibus, is illud mihi sccum rcputct velim, num acquum censeat, ob hujusmodi jura, quae sive habet aliquis fortassis, sive Hngit. orbem Christianum impiis ac parricidialibus armis sine fine collidi. tôt innoxios aut interimi, aut perdi, tôt im^ méritas focminas afHigi corrumpique, deniquc totam illam malorum tragoediam, quac bellum omne sccum dcfcrt, in vitam hominum invehi. Nam his fontibus omnia fcrc bella, quae nostra mcmoria vidimus, profecta esse constat (Verum hacc non tantum ^lapepfoTEpa videri possint, vcrum etiam impudentius ad vos scripta . . .)•

" Opéra, 1er volume.

'» i^i7ifari.i, Op. I, pp. 641-43; MUitis et Carthusiani, 708-10; Ichthyophagia, 787-810; C/iaron, 822.

LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISME CHRÉTIEN

jeune prince Charles^Quint, au service de qui il était depuis quel* ques années. En général il habita Louvain. C'est dans cette ville qu'il a connu l'humaniste espagnol Ludovicus Vives, dont nous aurons à parler plus loin, et qui a partagé ses idées sur la paix et la guerre.

A partir de 1521 la vie d'Erasme devint plus tranquille; il avait atteint un certain âge ; sa réputation était assurée ; les conditions matérielles de son existence s'étaient améliorées, et il fut à même de se créer une installation comfortable et d'organiser un personnel de secrétaires. Il se fixa à Bâle, près de son imprimeur Frobène, qui fut aussi pour lui un ami et un mécène généreux, et c'est là qu'il mourut, en 1536.

De plus en plus Erasme fut absorbé par ses travaux d'érudi» tion. Son zèle moral et anti=guerrier devint«il moins ardent? Il est permis de le soupçonner. Car nous ne le voyons plus discuter si fréquemment le problème de la guerre. Il s'en occupa, cependant, incidemment, et ses lettres nous disent que la paix entre les princes resta toujours une de ses grandes préoccupations. Ainsi, à propos d'une édition de Tertullien qui venait de paraître, il discute dans une de ses lettres"" (31 août 1520) les principes de l'interprétation de l'Ecriture Sainte; il faut observer que d'après lui les interpréta» teurs qui tendent à renforcer le sens des Ecritures pèchent moins que ceux qui voudraient l'adoucir. Et qu'est«ce qu'il cite comme exemple? Le problème de la légitimité de la guerre d'après la Bible.*' — Le passage est intéressant parce qu'il semble impliquer

•" Op. III, 1, 573.

" «His annumero eos qui considérantes quam rcs sit impia quainquc imma» nis bellum, simul videntes pacem et concordiam in sacris Literis ubique sic prae» dicatam, pronunciarunt nullum esse bellum licitum inter Christianos. Atque exces^ sus hujusmodi propemodum excusatur etiam in orthodoxis, quoties aut déterrent a diversis viciis, aut adhortantur ad ea quae procul absunt ab lis qui vitari cupi» unt. Quod facere soient ii qui virgam incurvam non inflectunt in rectum statum, sed in diversam partem detorquent, ut redeat in rectitudinem.» 1. c.

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