ERASME: LETTRES DIVERSES
que, d'après Erasme, ce serait une opinion extrême que de considérer toute guerre comme interdite aux chrétiens. Et cependant Erasme n'aurait pas d'objection à y présenter : il faut condamner toute guerre afin d'obtenir qu'elle soit évitée le plus souvent possible.
On pourrait citer encore d'autres extraits des lettres de notre humaniste prouvant que le problème le préoccupa toujours. Ces idées sont notamment développées dans les lettres qu'il adresse aux princes de son temps ;"■ dans les lettres familières nous ne voyons plus tant d'allusions à la question. Elle n'est plus constamment présente à son esprit.
Il n'y a pas lieu d'analyser ici toutes les lettres dont il s'agit; elles ne contiennent pas d'idées nouvelles et j'ai hâte d'arriver à un ouvrage plus important, et qui ne semble pas avoir trouvé l'atten* tion qu'il mérite.
Les événements contemporains allaient donner une actualité toute spéciale à la discussion de la légitimité de la guerre. Nous avons vu que depuis plusieurs siècles l'approche des infidèles préoccupait les esprits. Pierre Dubois, non moins que Georges Podiebrad, avait trouvé dans ce danger commun l'argument principal pour une orga» nisation de l'Europe chrétienne sur une base internationale. La même préoccupation hanta toujours les esprits. La conquête de Constan< tinople, en 1453, ne parut pas représenter l'apogée de la puissance de l'Empire turc; le règne de Soliman II (1520—66) vit au contraire une extension de lempire du Croissant, et en 1529 l'Europe avait été saisie d'effroi en voyant les troupes turques mettre le siège devant Vienne.
"' Voir la lettre du 1er déc. 1523; (1533 doit être une faute) par laquelle il dédie sa Paraphrase de l'Evangile selon Marc au Roi François 1er (Op. Vil, pp. 149-55); lettre (15 mai 1527) k Sigismond, Roi de Pologne (Op. 111, 1, Ep. DCCCLX) ; autre lettre (28 août 1528) au Roi Sigismond (ibid. Ep. CMLXXlll) et au chancelier de Sigismond, Christophe Schydlovits, du 5 juin 1529 (Op. 111. 2. Ep. MLIX); enfin lettre au Roi Ferdinand, frère de Charles=Quint, du 27 janvier 1529 iOp. III. 2, Ep. MIX) — La plupart de ses lettres sont traduites, au moins en ex» traits, par Knox, 1. c, pp. 112 ss.
LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISME CHRÉTIEN
Il n'est que trop évident que dans de semblables circonstances le devoir de combattre les Turcs fut prêché partout. Charles»Quint, voyant les pays de son frère Ferdinand menacés, insista sur la néces» site de faire lunité chrétienne: il en put tirer des arguments puis» sants, tant pour son Empire que pour l'Eglise catholique. Et le clergé catholique fut non moins emphatique, en démontrant le danger qui résulterait pour les chrétiens de leurs dissidences religieuses. Il en fit un grief spécial contre les protestants, fauteurs de division et de désunion; il accusa même Luther d'avoir dit que la lutte contre les Turcs était en opposition avec cette épreuve envoyée par Dieu en raison des péchés de la chrétienté. Une polémique s'ensuivit. Luther publia, en 1529, son ouvrage «Vom Kriege wider die Turcken.»"''
Rien d étonnant à ce qu'Erasme ressentit le besoin d'expliquer son attitude. Sa polémique contre la guerre et contre la politique belliqueuse des princes avait été si vive, son ironie avait lancé tant de moqueries contre les guerriers, qu'il pût craindre d être pris pour un adversaire même de la guerre sainte contre les Turcs. Il s'est vu forcé de se défendre contre semblable malentendu.
En 1530 il écrivit son «Utilissima consultatio de bello Turcis in« ferendo et obiter enarratus Psalmus XXVIII.»"* C'est en partie une rétractation indirecte, ou disons plutôt, une «interprétation» des opini» ons qu'il avait émises précédemment sur le problème de la guerre.
Erasme constate d'abord que l'invasion turque, tout comme les autres malheurs qui visitent la chrétienté, n'est que la punition de Dieu pour nos péchés. Mais d'autre part il ne conclut pas que s'il en était ainsi, il fallait s'incliner devant cette juste punition. Au con« traire, il se tourne contre ceux qui diraient que toute guerre nous soit interdite : «Il y en a qui estiment que les chrétiens n'ont pas du tout le droit de faire la guerre, opinion que je considère comme
•• Werke, WeimanAusgabe. XI (1900), pp. 107-48. - Voir plus loin, Chap. VIL § 1.
" Op., V, 345-68. — L'ouvrage est adressé à «Ornatissimo vire D. JoanniRin» cko Juris Prudentia Celebri», et daté du 17. mars 1530.