I. — Réquisitions en nature
Il faut qu'une armée vive, la réquisition en nature
constitue donc un droit fondé sur la nécessité, à la double ohIiiJ;ation toutefois : i° de ne dépasser ni les ressources des habitants, ni surtout les besoins réels de l'armée ; 2° de délivrer des reçus en bonne forme remboursables à la fin de la g-uerre.
Or, ce n'est que très exceptionnellement que les Allemands se conformèrent à ces conditions exigeant de la modération et l'esprit de justice. En août 1870, le prince royal de Prusse avait bien dit aux habitants de Reims : « Je ne prétends pour l'entretien de l'armée qu'au surplus des provisions qui ne sont pas nécessaires à la population française » ; ce n'était qu'une promesse qui n'en^^agea personne, surtout les combattants, qu'elle fit rire.
Partout, en Alsace, en Lorraine, en Champagne, dans la région de la Loire, en Picardie, les réquisitions imposées furent continuelles et démesurées, souvent superflues, toujours vexaloires. Rien ne leur échappa en vêtements, chaussures, linge, couvertures, vivres, véhicules, chevaux, baudets, combustibles, éclairage, cuirs, fers et clous pour la ferrure, ustensiles de bureau, objets de bureau, pharmacie et... chaises percées.
Pendant un certain temps, les grandes réquisitions furent ordonnées par les commandants d'armée ou de corps d'armée; malheureusement, on se départit peu à peu de cette sage réserve : c'est ainsi qu'on descendit jusqu'à des officiers subalternes ^ et même à des sous-ofiiciers, qui délivrèrent les reçus dont il a été question, et qu'un polisson, le lieutenant Paulin, put écrire à un maire :
I. Avec eux les amendes se multiplièrent : Desjardins (G.), op. cit., p. 3i.
La commune d'Ormoy-la-Rivière (Seine-et-Marne) doit fournir au plus tord jusqu'à demain matin à 7 heures les trois tonneaux de vin reromntandé aujourd'hui par le soussigné, sinon un commando arranç/era votre village d'une manière comme il le mérite.
Citons quelques exemples, entre beaucoup d'autres, de réquisitions abusives.
Le 8 décembre 1870, le g-énéral von ManteufFel ordonne que les corps d'armée recourront à la réquisition pour munir chaque soldat de deux paires debas.
Du 28 décemltre au 3i janvier 1871, plus de 5. 000 bouteilles de vin sont prises à Villers-aux-Flos (Pasde-Calais), dans le château de M. de Bonnevalet, et consommées *.
Le 3i décembre, des sous-officiers venus de Bertincourt à Havrincourt (Pas-de-Calais), avec un détachement, pour y réquisitionner, demandent « du bon vin pour les officiers et du irès bon vin pour le général » ; ils se retirent avec i.5oo bouteilles provenant des caves du marquis d'Havrincourt. Le lendemain, nouvelle tentative faite par un officier qui, après avoir exig-é du ciiampag-ne, déchire le reçu de la veille et menace le marquis: celui-ci court à Bertincourt, après avoir fait donner deux bouteilles de Bordeaux, et obtient gain de cause du général ^.
Le 10 janvier 1871, le général von Gœben déclare que les bas et les chemises de laine délivrés le mois précédent resteront la propriété des soldats et décide, en outre, que « le remplacement de ces objets ne devra avoir lieu que par réquisition ».
A Reims (Marne), le prince Charles de Hohenlohe
I, Cardevacque (Adolphe de), l'Invasion allemande dans le Pas-de- Calais, p. 146.
a. Cardevacque (A. de , op. cit., pp. i64-i55.
décide l'imprimeur Lag-arde à lui... prêter ses presses, — en le menaçant de faire occuper militairement ses ateliers, — pour imprimer le Moniteur officiel.
Le 29 janvier 1871, dès son arrivée à Saint-Denis (Seine), le g-énéral de Zychlinsky invite le maire, qui était le docteur Charles, à lui procurer 6.000 kil. de bois dans les deux heures, sous peine de le voir faire enlever les portes et les fenêtres de la mairie. Cette menace ayant eu un commencement d'exécution, le maire dut faire prendre dans la maig^re réserve de la ville la quantité de bois nécessaire *.
La ville de Versailles fut tout particulièrement favorisée en matière de réquisitions.
Tel jour on exig-e 180.000 chemises de flanelle et peu après 6.000 couvertures de laine, que les Juifs achetèrent aussitôt à leurs détenteurs à raison de 2 fr. pièce.
Le prince royal de Prusse requiert chaque jour 200 bougies.
Le Roi, auquel tous les jours on envoie 3oo kil. de charbon, requiert lui-même deux kilos de pain bis, que Ton crut destiné aux poissons du canal.
Versailles dut faire acquisition de chaises percées {Kloaet ou Nachtstuhl) à raison de i5 rien que pour la préfecture, où logeait le Roi, et en munir le prince Royal ainsi que LL. Excellences le prince de Bismarck et Delbrûck 2.
A Nancy, la même réquisition se produisit par douzaines avec du niakiilatirtes papier pour les dysen-