‹ Histoire de l'Italie 1789-1863Chapitre 18 sur 32 · DE L'ITALIE CENTRALE AD PIEMONT ET DE LA SAVOIE A LA FRANCE · texte numérisé non relu

DE L'ITALIE CENTRALE AD PIEMONT ET DE LA SAVOIE A LA FRANCE

M. Urbain Ratazzi. qui avait remplacé M. de Cavour après le traité de Villàfianca, n'avait ni l'énergie ni l'initiative hardie de son prédécesseur. En revanche, il était plus apte que M. de Gavour à maintenir le statu quo dans les conquêtes réalisées et à accepter les tempéraments si nécessaires à la diplomatie quand elle est forcée d'attendre. Il cher-

cha donc à consolider le pouvoir dans la Lombardie et à dissimuler aux Puissances ennemies les menées unitaires qui travaillaient l'Italie centrale. Cette tâche ingrate fut accomplie avec beaucoup d'habileté; mais, comme toutes les tâches de ce genre, elle souleva contre le ministère des hostilités générales. Les Italiens avancés accusaient le gouvernement de faiblesse ; la bourgeoisie s'effrayait des mouvements annexionisles qui semblaient s'inspirer des doctrines révolutionnaires. Les uns et les autres n'étant plus satisfaits ou fascinés par ces mesures hardies et rapides qui entraînent les populations avant qu'elles aient eu le temps de les discuter, se plaignaient d'une situation où les intrigues seules semblaient prévaloir. Au commencement de l'année 18G0, le ministère malgré ses efforts était mal vu. Gomme son action visible no s'exerçait que dans les sphères administratives, on lui reprocha d'avoir renvoyé dans leurs foyers les soldats des classes 1830, 31, 32, 33 et 34 qui avaient pris part à la guerre de 1859. Ce licenciement était pourtant une conséquence même de la paix, à laquelle il fallait au moins paraître se soumettre. Les dispositions relatives aux impôts de la Lombardie, impôts qui avaient été maintenus parnécessité, et les rivalités qui tendaient à diviser les villes de Turin et de Milan, étaient devenues très-vives.

Le ministère Ratazzi avait été d'ailleurs fort gêné dans sa politique par l'attitude de l'Europe. Le

ÀNNEXIOISS. 45

Gouvernement français tenait la main à l'exécution du traité de Villafranca et désapprouvait hautement l'agitation de l'Italie centrale ; l'alliance de ce gouvernement avec la papauté paraissait plus solide que jamais, et ses troupes qui occupaient non-seulement Rome, mais encore la Lombardie, pouvaient agir contre le Piémont au premier mécontentement un peu vif qui pouvait résulter d'une hardiesse du cabinet de Turin. L'empereur Napoléon semblait avoir à cœur de réaliser, jusque dans leurs moindres détails, les conventions conclues avec l'Autriche. La restauration des archiducs était donc un fait acquis pour la diplomatie, et il était hors de doute que le cabinet de Vienne fût à ce sujet en parfait accord avec le cabinet de Paris. M. de Rechberg, premier ministre autrichien, déclara à lord John Russel que son gouvernement acceptait sans arrière-pensée la cession de la Lombardie, mais à la condition expresse de la restauration des archiducs; dans le cas contraire, il se croyait dégagé et autorisé à reconquérir le territoire perdu, lorsqu'il jugerait le moment propice.

L'Angleterre seule, ouvertement favorable à la cause italienne, mais plus disposée à prêter un appui moral qu'en état d'apporter un secours effectif, était hostile au cabinet Ratazzi, qu'elle accusait de faiblesse. L'agitation que les partisans de l'unité entretenaient dans le sein du Piémont lui semblait dangereuse et sans efficacité possible. Elle condam-

naît hautement l'alliance du ministère avec les hommes les plus avancés de la gauche, et notamment M. Brolîerio; aussi quand l'occasion lui sembla favorable pour accélérer la grande œuvre de l'unité italienne, elle se montra, par l'intermédiaire de son ambassadeur, M. Hudson, l'adversaire le plus déclaré du ministère Ratazzi.

Avant de poursuivre notre récit, il est indispensable de résumer l'histoire des Etats de l'Italie centrale depuis la paix de Villafranca jusqu'au moment de l'annexion. Chacun de ces Etals avait nommé, par la voix du suffrage universel, des assemblées nationales qui s'étaient prononcées pour l'annexion au Piémont ; mais Victor-Emmanuel ne pouvait accepter cette proposition sans l'assentiment de la France. On parla alors de constituer un royaume d'Etrurie composé de la Toscane, de Parme, de Modène et des Romagnes; mais ce royaume fantastique n'avait été conçu que pour donner le change aux Puissances européennes sur la politique du Piémont. Les chefs du mouvement dans l'Italie centrale s'opposaient energiquement à la constitution étrurienne.

En Toscane, aussitôt après le départ du coramis-

ANNEXIONS. 47

sairc sarde, M. Boncompagni, le ministre de l'intérieur, M. Ricasoîi, avait pris la direction des affaires. Il chercha à faire prévaloir le vote de rassemblée toscane en faveur de l'annexion par un mémorandum adressé à toutes les Puissances, mémorandum où l'on appréciait la situation de l'Italie en général et de la Toscane en particulier. On savait que le programme de l'archiduc Ferdinand avait paru gagner la France à la cause de la restauration; mais on faisait observer que la dynastie déchue était inféodée tout entière aux intérêts et aux passions de l'Autriche. Le mémorandum insistait sur un fait, jusque-là peu connu de l'histoire : au moment de la bataille de Magenta, ce même archiduc Ferdinand, partisan si déclaré de la politique française, était venu à Modcnc au milieu des troupes autrichiennes dans l'espoir que les armées alliées seraient vaincues, et il y attendait avec impatience la nouvelle de leur défaite pour rentrer en Toscane entouré de baïonnettes étrangères.

Le mouvement toscan, d'ailleurs, n'était pas isolé: les petits duchés et les Romagncs manifestaient également le désir de s'annexer au Piémont, et la Lombardie n'avait fait autre chose que de réaliser ce désir avec l'approbation même de la France. La constitution d'un royaume de la haute Italie était rendue nécessaire par les fortes positions que la paix de Villafranca avait laissées à l'Autriche. C'était une nécessite d'équilibre autant que de défense,

parce que le Piémont, abandonné à ses seules forces, serait toujours sous le coup d'une invasion. La paix de l'Europe était donc subordonnée à l'annexion.

Le 3 septembre la Gazette piémontaise publia le texte des adresses annexionistes présentées par les députalions des assemblées toscanes et romagnoles à Victor-Emmanuel. Comme les idées d'union avaient gagné du terrain, le roi crut pouvoir manifester son approbation par une réponse officielle. Tout en déclarant que la réalisation des vœux de la Toscane était subordonnée aux négociations diplomatiques qui devaient régler les affaires d'Italie, il accepta de protéger ouvertement le pays. Fort des droits qui lui étaient conférés par le vote national, il s'engageait à en plaider la cause devant l'Europe ; il ne doutait pas du succès, surtout en présence de la modération dont les citoyens avaient donné l'exemple. Le roi terminait en engageant les Italiens à déployer toute la persévérance dont ils étaient susceptibles.

A Modène, le parti libéral avait trouvé, dans les papiers que François V n"avail pas emportes, une correspondance dont la publication avait singulièrement refroidi le gouvernement français en faveur de la restauration des duchés. L'empereur Napoléon III y était qualifié d'épithèles si peu ménagées et sa politique appréciée d'une façon si hostile, qu'il lui était difficile de persister dans une alliance avec les

ANNEXIONS

roitelets de l'Italie centrale. François V d'ailleurs avait si constamment et si ouvertement affiché sa haine contre les pouvoirs et les choses qui avaient pris naissance dans les idées modernes, qu'un gouvernement né de la révolution de 1789 ne pouvait le protéger. Sa correspondance particulière attestait de l'étroitesse des idées de l'ancien régime : l'exduc de Modènc était persuadé que l'instruction et les lumières étaient contradictoires avec le bonheur des citoyens. En 1853, il avait écrit à son ministre de l'intérieur une lettre dans laquelle il le félicitait de la décadence des études universitaires. « Nous avons remarqué avec une véritable satisfaction, disait-il, le nombre toujours décroissant des jeunes gens admis, nombre qui, auparavant, atteignait un chiffre excessif très-dommageable pour la société. »

ni.

A Parme, après la déchéance de Louise-Marie, le commissaire sarde, M. Farini, s'empara de la direction des affaires et gouverna avec assez d'habileté pour acquérir une importance capitale en politique, malgré le peu d'étendue du territoire qu'il administrait. En réalité, il fut l'instigateur des mesures les plus efficaces à l'annexion. Il faillit pourtant, au mois

d'octobre, perdre lout le fruit de ses efforts à l'occasion d'un événement qui ensanglanta le duché.

Le feu duc de Parme, Charles III, époux de Louise-Marie, avait formé une sorte de garde prétorienne, composée des hommes les plus intraitables et les plus bassement dévoués à son despotisme. Parmi ces hommes se faisait remarquer le comte Anviti, qui, sans aucune éducation, mais doué d'un certain esprit d'intrigue, auquel se mélangeait une brutalité extraordinaire, s'était attiré la sympathie du duc et avait acquis le gradé de colonel. Nommé commandant en chef des troupes de Parme et directeur de la police, il avait usé de son pouvoir de la manière la plus rigoureuse, et fait pendre, sans forme de procès, quelques condamnés politiques, dans la prison même où ils étaient détenus. Mais la punition qu'il affectionnait était la bastonnade; à chacune des exécutions qu'il avait ordonnées, on le voyait assister aux souffrances de ses victimes, s'écriant à chaque coup de bâton : « Voilà pour l'Italie, voilà pour l'indépendance! » Quelque temps après l'assassinat de Charles III, la duchesse régente fut obligée de le destituer et de lui donner une garde de carabiniers pour le protéger contre les représailles des habitants.

Au moment de la guerre, le comte Anviti vivait caché dans les environs de Plaisance. On l'y avait oublié, lorsqu'il s'avisa d'aller faire un voyage dans les Romagnes. Comme il revenait de Riminien che-

ANNEXIONS

SI

min de fer, une de ses anciennes victimes le reconnut déguisé en bourgeois et le signala à différentes personnes; à son arrivée à Parme, le colonel ,fut arrêté par le peuple qui s'apprêtait à lui faire un mauvais parti, lorsqu'un officier parvint à l'arracher à la foule et à le conduire dans une caserne voisine.

Le bruit de cette arrestation s'était répandu dans la ville; un jeune homme, dont le frère avait été fusillé à la suite d'accusations mensongères du comte Anvili, réunit les personnes les plus exaltées et les entraîna vers la caserne, dont on essaya de forcer l'entrée. La porte n'était fermée que par une grille, et une demi-douzaine de carabiniers seulement se trouvaient dans l'édifice ; plusieurs officiers accoururent afin de proléger le prisonnier; mais ils étaient en nombre insuffisant pour contenir la foule, la grille fut forcée et les envahisseurs se précipitèrent dans la caserne. Le colonel Anviti fut trouvé caché sous une table; il était à demi-mort de frayeur et ne tarda pas à expirer sous les coups de la foule. On le traîna hors de la caserne jusque dans un café, où il avait jadis l'habitude de parader; là il eut la tête séparée du corps et mise en exposition sur la colonne de la place, pendant que les enfants traînaient son cadavre dans les rues. La garde nationale, réunie à la hâte, n'arriva que pour recueillir des restes sanglants; il fallut même disputer la tète de la victim^ aux plus acharnés; plusieurs personnes furent blessées et un grand nombre emprisonnées.

M. Farini était alors absent de Parme; l'intendant-général qui gouvernait la ville publia une proclamation dans laquelle il condamnait la conduite du peuple; il refusait aux habitants le droit d'exercer des représailles quand le pouvoir était organisé pour punir les ennemis; le colonel Anviti eût-il été le plus pervers des hommes, c'était à la loi seule d'en faire justice. Le gouvernement faisait appel au concours de tous les habitants pour l'aider à réprimer l'émeute qui avait souillé la cause de la liberté : il n'y a pas de liberté sans le respect des lois; l'assassinat du comte Antivi était de nature à provoquer l'indignation générale et à nuire à l'Italie.

La mort de l'ancien favori de Charles III fut en effet condamnée par tous les organes du parti libérai ; c'était la seule tache qui souillait le mouvement italien. Le dictateur Farini revint dans le duché et prit les mesures les plus sévères contre les auteurs du crime. Il en profita pour organiser les autorités civiles et militaires, qui désormais furent en état de prévenir le retour de semblables événements.

M. Farini fit procéder à l'élection d'une assemblée destinée à manifester le vœu du pays en faveur de l'annexion ; cette assemblée se réunit le 2 septembre et fut inaugurée par un discours dans lequel le dictateur résumait l'histoire du duché de Parme et proclamait la nécessité de constituer un royaume de la haute Italie; les représentants votèrent, en effet, conformément aux désirs de leur gouvernement.

ANNEXIONS

Au commencement de novembre, les diverses assemblées des Etals du centre nommèrent, par un mouvement unanime, le prince de Savoie-Carignan régent des Etats de l'Italie centrale. Cette mesure, qui avait pour but de hâter la fusion avec le Piémont, ne fut pas favorablement accueillie en Europe. On se préparait alors à discuter, dans un congrès, les difficultés soulevées par la question italienne La création d une régence était donc prématurée. Le prince de Carignan, dans une audience qu'il donna à la députation chargée de lui conférer le pouvoir, déclina la responsabilité dont on voulait l'investir : « De puissants conseils, dit-il, et des raisons de convenances politiques, au moment où l'on annonce comme prochaine l'ouverture d'un congrès, m'empêchent, à mon grand regret, de pouvoir me rendre au milieu des populations de l'Italie centrale pour exercer le mandat qui m'est confié. » Le prince engagea les députés à reporter sur M. Boncompagni la confiance des populations; conformément à ce désir, M. Boncompagni accepta le gouvernement, mais il ne prit pas le litre de régent, qu'on avait voulu donner au prince de Carignan.

Tout semblait donc mûr pour l'annexion, sauf

ru

l'assentiment des Puissances alliées. M. Ratazzi n'avait pas comme M. de Cavour le secret de la persuasion ; il affirmait à la vérité qu'il fallait craindre la guerre et qu'il était nécessaire de régulariser le mouvement italien en prévision des événements, mais il ne semblait ni convaincu ni pressé. M. de Cavour, repentant de sa boutade de Villafranca, était revenu sur la scène. Comme on parlait alors d'un congrès destiné à régler toutes les questions politiques de Tltalie, le roi avait voulu le charger de l'y représenter; mais quand on apprit que le congrès n'aurait pas lieu, M. Ratazzi proposa de charger M. de Cavour 4*une consultation diplomatique à Taris et à Loncfres. Il s'agissait d'exposer aux deux grandes Puissances occidentales la situation de l'Italie et la nécessité de l'annexion. La mission fut acceptée par M. de Cavour, mais sous réserves, et ce fut l'ambassadeur anglais qui rédigea de sa propre main les conditions dont le général Solaroli fut porteur. M. de Cavour était prêt à partir, mais seulement lorsqu'on aurait dissous le Parlement, et provoque de nouvelles élections pour le mois de mars.

Comme la formation de nouvelles chambres entraînait forcément une approbation ou une désapprobation constitutionnelle, c'était la dissolution du ministère qui résultait des conditions impesées par M. de Cavour. Les ministres, blessés de l'intervention de l'ambassadeur anglais dans cette affaire, ne

ANNEXIONS

voulurent pas discuter la situation qui leur était faite; le 16 janvier, ils donnèrent leur démission. M. de Cavour fut chargé de recomposer un nouveau cabinet.

Cette nouvelle fut accueillie avec une faveur marquée, car on connaissait l'initiative de M. de Cavour. On le savait rompu aux difficultés diplomatiques, habile à saisir les moments les plus favorables pour faire de véritables coups d'État, et éminemment propre à tirer le Piémont des difficultés dans lesquelles il était alors engagé.

Le nouveau ministère était composé de la manière suivante :

M. de CAvorn, ministre des affaires étrangères et président du conseil, exerçait par intérim les fonctions de ministre de l'intérieur ;

Le générai Fanti, chef de l'armée de l'Italie du centre, ministre de la guerre; L'avocat Cassims, ministre de la justice; M. Yegezzi, ministre des finances; M. Jacini, ministre des travaux publics; M. Maman, ministre de l'instruction publique.

La nomination du général Fanti était d'autant plus significative que ce général conservait le commandement en chef de la ligue (confédération des États du centre). C'était attester d'une manière évidente que le nouveau gouvernement acceptait en fait l'exercice du pouvoir dans l'Italie centrale. De peur qu'on ne se méprît sur la signification de cetle mesure, M. de Cavour nomma le général Cialdini

commandant de l'armée de la ligue en qualité de lieutenant du général Fanti, et envoya officiellement des officiers piémontais pour organiser les troupes.

Le 21 janvier, la Chambre fut dissoute. Le dictateur de rÉmilie, M. Farini, organisa aussitôt les listes électorales qui devaient permettre aux populations du centre de nommer des députés à Turin. C'était considérer l'annexion comme accomplie. Cet acte d'audace fut imité par M. Ricasoli, gouverneur de la Toscane. Ainsi, dès les premiers jours de son entrée au ministère, M. de Cavour agissait déjà comme s'il avait atteint son but. Il ne lui restait plus qu'à faire accepter l'annexion aux Puissances européennes. Il le fit, non en qualité d'ambassadeur comme l'eût voulu M. Ratazzi, mais en qualité de chef du gouvernement sarde, par une circulaire à tous les représentants du royaume auprès des cours étrangères.

Dans cette circulaire, qui porte la date du 27 janvier, M. de Cavour sous-entendait, comme un fait établi, le gouvernement réel du Piémont dans l'Italie centrale. MM. Roncompagnoni, Farini et Ricasoli étaient des agents du Piémont qui avaient gouverné d'après les lois mêmes de leur pays. Les choses en étaient donc venues à ce point qu'il fallait mettre le droit à la hauteur des faits. La France et l'Angleterre venaient de contracter une alliance en faveur de l'Italie. Toute restauration était devenue impraticable, à moins des plus grands dangers. Si Ton

ANNEXIONS

avait différé l'annexion, c'était évidemment en vue du congrès destiné à régler les difficultés ; mais le congrès n'ayant pas lieu, les populations n'avaient, plus rien à attendre pour manifester leurs vœux; enfin la situation politique du centre était telle que le roi se voyait hors d'état d'arrêter la marche des événements.

L'alliance virtuelle conclue entre la France et l'Angleterre relativement aux affaires italiennes, avait été, en grande partie, provoquée par le cabinet de Londres dont l'influence seule pouvait contrebalancer les tendances de l'empereur Napoléon III à faire observer strictement les clauses du traité de Villafranca. L'Angleterre avait chaudement plaidé la cause de l'Italie ; pour déterminer la France et la dégager en quelque sorte de ses obligations, elle offrit de soumettre à l'Europe, et particulièrement à l'Autriche, des propositions relatives à la marche à suivre dans les affaires italiennes. Ces propositions roulaient sur quatre points principaux. Il s'agissait d'abord de déterminer le principe de non intervention, c'est-à-dire d'empêcher les Puissances étrangères d'imposer leur volonté aux peuples italiens des duchés et des Romagnes. La question de non

aupn ni: iï.

intervention comprenait l'examen de deux points : 1* le principe du droit d'intervention; 2° l'opportunité de son application. Deux autres points concernaient les dispositions de l'Autriche à modifier, au point de vue italien, l'organisation intérieure de la Vénétie, et l'examen des combinaisons relatives au règlement des affaires italiennes.

La réponse des Puissances étrangères, notamment de l'Autriche, fut aussi favorable qu'on pouvait le désirer. Le ministre autrichien, M. de Rechberg, reconnaissait que :

Pour le premier point, ni la France, ni l'Angleterre ne devaient intervenir dans l'Italie centrale.

Kn ce qui concernait le second point, l'Autriche ne pouvait en être juge, puisqu'elle avait retiré ses troupes de toutes les parties de l'Italie qui n'étaient pas sous sa domination. C'était déclarer implicitement qu'elle acceptait le principe de non intervention.

Quant au troisième point, l'organisation intérieure de la Vénétie, le comte de Rechberg récusait l'intermédiaire des Puissances, l'empereur d'Autriche étant d'ailleurs disposé à exécuter sur ce point les engagements pris à Villafranca. Si cette réorganisation était en souffrance, il fallait l'attribuer aux intrigues et aux provocations du parti national italien, qui cherchait à se servir des concessions libérales accordées à la Vénétie, pour les faire tourner contre l'Autriche.

ANNEXIONS. 59

Enfin, en ce qui regardait les combinaisons relatives au règlement des affaires italiennes, l'Autriche reconnaissait inutile de procéder à une discussion ; sa conviction était en faveur de la restauration des archiducs, et de la confédération imaginée à Villafranca. Mais cette conviction ne l'entraînait à aucune détermination effective, car elle attendait du temps et de la marche naturelle des événements la confirmation de sa politique.

En réponse à la dépêche de M. de Cavour qui établissait la nécessité d'une solution, le gouvernement français fit connaître ses intentions dans une note où il indiquait la politique à suivre, tout en laissant l'Italie libre de ne pas s'y conformer et de renoncer alors au concours de la France.

La note signalait comme un danger l'extension trop rapide du territoire sarde, non pas au point de vue de l'équilibre européen, mais des difficultés de l'assimilation. LaSardaigne pouvait être entraînée par des populations trop fougueuses qui la mettraient en demeure de faire la guerre à l'Autriche. Il semblait prudent d'annexer seulement les duchés de Parme et de Modène, de donner au

Piémont l'administration temporelle des Romagnes sous la forme d'un vicariat, et de rétablirrautonomie de la Toscane dont la population semblait rebelle aux idées d'annexion.

Telles étaient les conditions auxquelles la France subordonnait son concours; mais, dans le cas contraire, « le gouvernement français prendrait son intérêt pour guide unique de ses résolutions ultérieures. Il revendiquerait l'indépendance de sa politique, pour dégager sa responsabilité et se mettre à l'abri de toute complication. »

Ce programme, malgré ses réserves, était bien autrement libéral que celui de Villafranca. M. de Gavour s'empressa d en signaler la portée, en regrettant qu'un pareil arrangement n'eût pas été proposé plus tôt; malheureusement, au point où les choses en étaient, les propositions ne pouvaient plus être acceptées par les populations de l'Italie centrale. Les gouvernements de ces populations seraient informés de la note, mais il est peu probable qu'ils s'y conformeraient. Dans les Romagnes surtout, il y avait une protestation générale contre le vicariat qui satisferait la religion, mais mécontenterait évidemment le gouvernement, le peuple et le Pape lui-même. Quant à ce qui concernait la Toscane, M. de Gavour croyait que la France n'était pas suffisamment renseignée sur l'esprit des habitants. 11 était facile d'ailleurs de constater le vœu des peuples de l'Italie centrale, en les invitant

A:\NEXIONS.

à manifester par un vote général leurs aspirations à l'unité italienne.

La réponse de M. de Cavour était d'autant plus habile que des négociations se poursuivaient alors, entre les cabinets de Paris et de Turin, pour l'annexion à la France des provinces de Nice et de la Savoie. La France comptait légitimer cette annexion en invitant les populations à se prononcer en sa faveur.

Déjà, au commencement de 1859, il avait été question entre l'empereur Napoléon III et Victor- Emmanuel de la cession de la Savoie à la France, dans le cas où le royaume sarde se trouverait augmenté d'un territoire considérable. La guerre, qui se termina par la prise en possession de la Lombardie seulement, suspendit la réalisation du projet. Quelques rumeurs, néanmoins, se répandirent dans le monde diplomatique, car le capitaine Harris signala au cabinet de Londres, dans une lettre datée du 1 er juillet, une plainte du gouvernement suisse qui s'opposait à la cession de la Haute-Savoie. L'ambassadeur anglais à Paris, lord Cowley, demanda des éclaircissements; mais il fut répondu que les bruits de cession n'étaient pas fondés.

Cependant, quand la question d'annexer l'Italie centrale fut nettement posée, la France reprit son projet qui devint bientôt public. Dès les premiers jours de Tannée 18G0, les parties intéressées s'agitaient ouvertement pour ou contre l'annexion; des manifestations eurent lieu en Savoie, dans le comté de Nice, et le cabinet français déclara ouvertement ses intentions. L'annexion de l'Italie centrale lui faisait, disait-il, un devoir de rétablir ses frontières naturelles du côté des Alpes. A l'exception de l'Autriche, les grandes Puissances s'opposèrent généralement à cet agrandissement de territoire. On y voyait un précédent à la revendication des frontières naturelles du côté du Rhin.

Le gouvernement suisse surtout, qui voyait une entrée ouverte sur son territoire par la cession du Chablais et du Faucigny, rédigea coup sur coup plusieurs protestations qui n'eurent d'autre effet que de maintenir la neutralité du territoire de la Haute- Savoie, qu'il voulait se faire annexer, car au commencement de mars la décision de la France était déjà prise.

Le 1" mars, en effet, dans le discours d'ouverture aux Chambres, l'empereur Napoléon III annonça of-

ANNEXIONS

ficiellement ses projets d'annexion. C'était admettre implicitement la réunion de l'Italie centrale à la Sardaigne. Le cabinet français exposa au gouvernement sarde les raisons qui expliquaient sa conduite. La formation d'un royaume puissant au pied des Alpes serait défavorable aux intérêts de la France et constituerait, à l'occasion, pour elle un véritable danger si les frontières n'étaient pas étendues et fortifiées de ce côté.

Il n'était pas question, d'ailleurs, de forcer la main aux populations qui seraient appelées à formuler, par un vote universel, leur approbation ou leur opposition au projet.

M. de Gavour, qui organisait à ce moment un vote national pour l'annexion de l'Italie centrale, ne s'opposa pas aux intentions de la France; tout en déclarant que l'agrandissement de la Sardaigne ne pouvait constituer un danger sérieux pour la France, il reconnaissait publiquement le droit des populations de se prononcer en faveur de tel ou tel gouvernement. « Au moment où nous réclamons, disait-il, pour les habitants de l'Italie centrale, le droit de disposer de leur sort, nous ne saurions, sans encourir le reproche d'inconséquence et d'injustice, refuser aux sujets du roi qui habitent au delà des Alpes le droit de manifester librement leur volonté. Quelque vifs que soient les regrets que nous éprouverions, si les provinces qui ont été le berceau glorieux de la monarchie pouvaient se

CHAP1TUK 11.

décider à réclamer leur séparation d'avec le reste des États du roi pour s'associer à d'autres destinées, nous ne refuserions pas à reconnaître la valeur de cette manifestation. »

Les propositions étaient donc acceptées en fait, de part et d'autre, par les parties intéressées. Il ne restait plus qu'à consulter l'Europe et à manifester le vœu des populations.

Le 13 mars, le ministre des affaires étrangères de France adressa à tous ses mandataires un exposé des motifs qui devait être soumis à la sanction des Puissances signataires de l'acte final du congrès de Vienne. Il protestait d'abord contre l'idée généralement répandue qu'il s'agissait d'un agrandissement de territoire. La politique française s'était en effet opposée à toutes les mesures qui tendaient à constituer un royaume de la haute Italie; mais ce royaume étant en voie de formation malgré ses conseils, elle était tenue de sauvegarder ses intérêts.

Sans nul doute, il n'y avait rien à craindre de la Sardaigne, si ses intérêts la rattachaient comme ils l'avaient fait jusque-là à la France; mais quand la Sardaigne se serait accrue de la plus grande partie

ANNEXIONS

de l'Italie, ne devait-on pas craindre que d'autres intérêts ne l'engageassent dans une alliance contre la France? Maîtresse alors des passages des Alpes, elle pourrait offrir un accès aux armées étrangères. L'annexion n'était donc pas demandée en vue d'un agrandissement de territoire, mais bien comme une mesure commandée par la prudence. D'ailleurs il n'y avait rien là qui ne fût conforme aux règles les plus rigoureuses du droit public. Les deux gouvernements intéressés étaient d'accord; le caractère, la langue et les habitudes des populations de la Savoie étaient essentiellement français. Quant à la Suisse qui s'opposait à la cession de la Savoie sans réclamer encore l'annexion du Ghablais et du Faucigny, le ministre des affaires étrangères lui fit observer qu'elle ne pouvait s'interposer sans motifs entre les parties contractantes. Il appartenait à la France de déterminer, de concert avec les autres Puissances, les mesures à prendre pour n'apporter aucun préjudice à l'autonomie des États voisins. Celle autonomie serait scrupuleusement respectée, car on était disposé à adopter les tempéraments réclamés par la situation.

En attendant le vole, le gouvernement français admit les députations savoisiennes à formuler leurs vœux en faveur de l'annexion.

Le 22 mars, des délégués des conseils provinciaux et des conseils municipaux vinrent présenter à l'empereur Napoléon III des adresses qui prot. v. 5

Cô CHAPITRE lî.

tenaient contre le démembrement proposé par la Suisse.

Le traité de réunion de la Savoie et de Nice à la France fut enfin conclu le 24 mars à Turin, entre le baron de Tallcyrand Périgord et M. Bencdctli, représentants de la France, MM. de Cavour et Farini t représentants du Piémont. Ce traité se composait des huit articles suivants :

Art. 1 er . S. M. le roi de Sardaigne consent à la réunion de la Savoie et de l'arrondissement de Nice à la France, et renonce pour lui et tous ses descendants et successeurs, en faveur de S. M. l'Empereur des Français, à ses droits et titres sur lesdits territoires. Il est entendu entre LL. MM. que cette réunion sera effectuée sans nulle contrainte de la volonté des populations, et que les gouvernements de l'Empereur des Français et du Roi de Sardaigne se concerteront le plus tôt possible sur les moyens d'apprécier et de constater les manifestations de cette volonté.

Àivr. 2. Il est également entendu que S. M. le Roi de Sardaigne ne peut transférer les parties neutralisées de la Savoie, qu'aux conditions auxquelles il les possède lui-même et qu'il appartiendra à

ANNEXIONS

S. M. l'Empereur des Français de s'entendre à ce sujet, tant avec les Puissances représentées au congrès de Vienne qu'avec la Confédération helvétique, et de leur donner les garanties qui résultent des stipulations rappelées dans le présent article.

Art. 3. Une commission mixte déterminera, dans un esprit d'équité, les frontières des deux Etats, en tenant compte de la configuration des montagnes et de la nécessité de la défense.

Art. 4. Une ou plusieurs commissions mixtes seront chargées d'examiner et de résoudre, dans un bref délai, les diverses questions incidentes auxquelles donnera lieu la réunion, telles que la fixation de la part contributive de la Savoie et de l'arrondissement de Nice, dans la dette publique de la Sardaigne, et l'exécution des obligations résultant des contrats passés avec le gouvernement sarde, lequel se réserve toutefois de terminer lui-même le percement du tunnel des Alpes (Mont-Cenis).

Art 5. Le gouvernement français tiendra compte aux fonctionnaires de l'ordre civil et aux militaires appartenant par leur naissance à la province de Savoie et à l'arrondissement de Nice et qui deviendront sujets français, des droits qui leur sont acquis parles services rendus au gouvernement sarde; ils jouiront notamment du bénéfice résultant de l'inamovibilité pour la magistrature et des garanties assurées à l'armée.

Art. 6. Les sujets sardes originaires de la Savoie

C8 CHAPITRE Iî.

et de l'arrondissement de Nice, ou domicilies actuellement dans ces provinces, qui entendront conserver la nationalité sarde, jouiront pendant l'espace d'un an, à partir de l'échange des ratifications et moyennant une déclaration préalable faite à l'autorité compétente, de la faculté de transporter leur domicile en Italie et de s'y fixer, auquel cas la qualité de citoyen sarde leur sera maintenue. — Ils se ront libres de conserver leurs immeubles situés sur les leiritoires réunis à la France.

Art. 7. Pour la Sardaigne, le présent traité sera exécutoire aussitôt que la sanct'on législative nécessaire aura été donnée par le Parlement.

Aivr. 8. Le présent traité sera ratifié, et les ratifications en seront échangées à Turin dans le délai de dix jours, ou plus tôt, si faire se peut.

Conformément à la ligne de conduite suivie par la France pour la réunion de Nice et de la Savoie, M. de Cavour, appuyé par l'Angleterre et sûr du concours de MM. Farini et Ricasoli, décréta, dès les premiers jours de mars, que les populations de la Toscane et des Romagnes seraient appelées à voler les li et 12 mars sur la question tant contestée d'un royaume d'Italie centrale. Il fut convenu

Digitize

ANNEXIONS

que les bulletins porteraient Tune des deux formules : Annexion à la monarchie constitutionnelle du roi Victor -Emmanuel //, ou Royaume séparé. On voulait prévenir toute incertitude. M. Farini annonça cette décision aux habitants de l'Émilie dans une proclamation remarquable où il engageait chaque citoyen à se recueillir en lui-même et à choisir, au nom de Dieu, dans la rectitude de sa conscience et la plénitude de sa liberté, celui des deux partis qu'il jugerait le plus utile à la patrie. M. Ricasoli en fit autant pour la Toscane. M. de Cavour déclara à la France que, quel que fût le vœu des populations de rilalic centrale et notamment de la Toscane, le Piémont était prêt à l'accepter sans réserve et à le faire exécuter, quand bien même le vole serait favorable au royaume séparé. A plus forte raison était-il disposé à maintenir l'annexion et à en faire appliquer toutes les conséquences.

Le vole eut lieu avec un grand enthousiasme dans les villes de l'Italie centrale. Dès le premier jour on savait à quoi s'en tenir sur le résultat, car la majorité élait considérable en Toscane et presque unanime partout ailleurs.

Dans les Romagnes, 202 659 voix s'étaient prononcées pour Victor-Emmanuel, et 244 voix pour le royaume séparé ; dans les provinces parmesanes et d;*ns les provinces modenaises la proportion était, comme dans les Romagnes, de 1000 voix en faveur de l'annexion conlre i pour le royaume séparé.

En Toscane, où les préjugés d'autonomie étaient bien plus grands que dans tout le reste de l'Italie, on comptait 3(56 571 voix pour l'annexion, et 14925 contre; c'était une proportion de 25 à 1.

Ces résultats furent annoncés à Victor-Emmanuel par MM. Farini et Ricasoli qui apportèrent euxmême les pièces justificatives des suffrages universels. Comme le Piémont allait procéder à l'élection de nouvelles chambres, les deux gouverneurs, considérant l'annexion comme accomplie en fait, avaient, avant leur départ, convoqué les collèges électoraux pour le 25 mars, date de la réunion définitive au Piémont.

Le roi Victor-Emmanuel confirma par ses paroles la manière de voir de MM. Farini et Ricasoli. On croyait que le gouvernement hésiterait à décréter immédiatement l'assimilation de l'Italie centrale, surtout en ce qui regardait les Ron.agnes, avant de s'être entendu avec le Saint-Père qui menaçait, depuis quelque temps, de lancer une sentsnee d'excommunication majeure ; mais l'entente n'était pas possible. Il fallait d'ailleurs profiter du moment où la France, préoccupée de faire agréer la prise de possession de JNice et de la Savoie aux grandes

ANNEXIONS

Puissances, se trouvait hors d'état d'intervenir on faveur du Saint-Siège et de la Toscane. Aussi, applaudit-on aux mémorables paroles de Victor-Emmanuel. « La manifestation delà volonté nationale, dit-il à M. Farini en présence de tous les grands corps de l'Etat, est si universelle et si spontanée qu'elle confirme à l'Europe, en un autre temps et dans des conditions différentes, le vote exprimé par l'assemblée de l'Emilie. Celte manifestation met le comble aux preuves d'ordre, de persévérance, de patriotisme et de sagesse par lesquelles ces populations ont mérité la sympathie et l'estime universelles. J'accepte leur vote solennel, et dorénavant je me glorifierai de les appeler mes peuples.

« En réunissant et en égalant à mes provinces anciennes non-seulement les Etals de Modène et de Parme, mais encore les Romagnes qui déjà s'étaient séparées par elles-mêmes du gouvernement pontifical, j'entends ne pas manquer à mon vif dévouement au chef de l'Eglise, comme souverain catholique et comme souverain italien. Je suis prêt à défendre l'indépendance nécessaire au suprême ministère du Pape, à contribuer à l'éclat de sa cour et à rendre hommage à sa souveraineté. Le Parlement, en recevant les représentants de l'Italie centrale, assurera la prospérité, la liberté et l'indépendance de ce nouveau royaume. »

Tout était prêt d'ailleurs pour l'annexion; il fut proclamé le même jour, 18 mars, pour l'Emilie. 11

ne le fut que le 22 mars pour la Toscane, car M. Ricasoli avait dû communiquer les résultais du suffrage à rassemblée de Florence qui s'était dissoute d'elle-même, le 20 mars, après avoir entendu celte communication. «En associant ses destinées au Piémont, dit Victor-Emmanuel, la Toscane, loin d'y renoncer, continue ses glorieuses traditions et les accroît en les unissant à celles des autres Etats de l'Italie. Le Parlement, où les représentants toscans siégeront à côté de ceux du Piémont, de la Lombardie et de l'Emilie, conformera les lois au principe fécond de la liberté. De cette manière, la Toscane jouira des bienfaits d une autonomie administrative, sans affaiblir l'union des forces et des volontés d'où dépendent surtout la prospérité et l'indépendance de la patrie. »

La réunion était donc un fait accompli. Victor- Emmanuel l'annonça, 1q 25 mars, dans un manifeste où il réclamait la fidélité des nouveaux peuples. Comme pour répondre à ce manifeste, plusieurs des nouveaux collèges électoraux, et notamment ceux de Florence et de Bologne, nommaient M. de Cavour, de concert avec ceux de Turin, Milan et Gènes. C'était une nouvelle approbation de la politique annexioniste représentée par l'illustre ministre. Le pays ne pouvait mieux exprimer sa confiance dans le gouvernement. Victor-Emmanuel d'ailleurs, pour rassurer les partisans de l'autonomie administrative de la Toscane, donna au prince de Carignan la

Digitize

ANNEXIOÎNS.

lieulenance de Florence, en chargeant M. Ricasoli de diriger l'administration.

Pendant que les ducs de Modène et de Toscane adressaient à l'Europe indifférente des protestations ampoulées, l'annexion soulevait au Vatican une tempête à laquelle on s'attendait depuis longtemps. Cette tempête, d'ailleurs, n'était qu'un écho de celle du 26 juillet de l'année précédente, quand Pie IX avait si mélodramatiquement excommunié les auteurs, fauteurs, complices, etc., de la suppression des corporations religieuses dans le Piémont. Le Saint-Siège avait pourtant dû s'apercevoir que les foudres spirituelles n'avaient fait que donner un nouvel éclat au trône de Victor-Emmanuel. Le Pape y avait perdu les Romagnes. Mais la Providence ne permit pas que l'évidence des faits et la toute-puissance de la raison perçassent le nuage d'encens dont on s'enivrait au Vatican.

Le 24 mars, les citoyens de Rome virent afficher un bref par lequel le Pape lançait une nouvelle excommunication contre les auteurs, fauteurs, complices de l'annexion des Romagnes. Ils étaient maudits dans leur corps et dans leur esprit, dans leurs aliments, dans leurs déjections, dans leurs

f.tlAPITKF: II.

organes, dans leur nez, leurs yeux, dans leur bouche, leurs ongles, leurs poils, et le reste que la langue française hésite à énumérer, de peur d'être accusée de malpropreté.

Cette excommunication maladroite, qui avait la prétention de rejaillir sur la France, devait donner dans l'année même un nouveau royaume à ce Piémont dont on prétendait faire exécrer le monarque. Le Saint-Siège y ajouta une protestation aux Puissances et fomenta dans tons les pays catholiques une agitation religieuse dont on n'avait pas encore vu d'exemple. Mais ces menées ne devaient avoir d'autre fruit que l'abandon complet du pouvoir temporel. L'excommunication retombait sur sou auteur en l'isolant du reste dn monde.

À Rome même, les étudiants de l'Université répondaient au bref par un Te Deum pour l'annexion des Romagnes au Piémont, et une foule nombreuse se livrait à une manifestation dont nous avons parlé plus haut, en l'honneur de la Saint-Joseph, patron de Garibaldi. Le scandale demeura renfermé dans les murs de la Ville Eternelle. L'Autriche fît mine de concentrer une armée dans le Tyrol, le gouvernement napolitain essaya de faire une démonstration menaçante sur les frontières des Romagnes; mais tout en resta là. quoiqu'â ce moment même les troupes françaises qui occupaient encore la Lombardie, effectuassent leur retraite.

Le clergé français avait prétendu forcer la main à

ANNEXIONS

son gouvernement en faisant signer des pétitions au Sénat pour le rétablissement du pouvoir temporel des Romagnes; mais il put à peine' recueillir quelques milliers de signatures, et ne s'attira en fin de compte qu'un blâme public et mérité de la part du rapporteur de la commission appelée à statuer sur l'affaire. Le Sénat confirma par son vote le discours du rapporteur, et tout en resta là. Quelques jours après, l'excommunication était oubliée, et si l'on en parlait encore, c'était comme d'une de ces folies du temps passé, que les antiquaires se plaisent à ranger au nombre des enfantillages d'une humanité en train d'épcler les premières pages du grand livre des progrès.

Le 2 avril, le Parlement italien, qui comptait Garibaldi au nombre de ses membres, se réunit pour la première fois à Turin pour entendre les paroles de son roi.

« Messieurs, dit Victor-Emmanuel, la dernière fois que j'ai ouvert le Parlement, au milieu des douleurs de l'Italie et des dangers de l'Etat, la foi en la justice divine m'encourageait à bien inaugurer de notre sort. Dans un très-court espace de temps, une invasion a été repoussée; la Lombardie est af-

franchie grâce aux glorieux exploits de héros, cl l'Italie centrale délivrée grâce à la merveilleuse vertu des populations. Aujourd'hui sont rassemblés autour de moi les représentants du droit et des espérances de la nation.

<• Nous devons tant de bienfaits à un allié magnanime, à la bravoure de ses soldats et des nôtres, à l'abnégation des volontaires, à la persévérante concorde des populations; nous en rendons grâces à Dieu, car, sans une assistance supérieure, ne s'accomplissent pas des entreprises destinées à rester dans la mémoire des générations présentes et futures. Par reconnaissance pour la France du bien fait à l'Italie, pour consolider l'union des deux nations qui ont une communauté d'origines, de principes et de destinées, un sacrifice était nécessaire : j'ai fait celui qui coulait le plus à mon cœur. En sauvegardant le vote des peuples et l'approbation du Parlement, ainsi que les garanties du droit international relativement à la Suisse, j'ai stipulé un irailé sur la réunion de la Savoie et de l'arrondissement de Nice à la France.

« Nous aurons encore bien des difficultés à vaincre; mais, soutenu par l'opinion publique et par l'amour des peuples, je ne laisserai léser ni • amoindrir aucun droit, aucune liberté. Ferme comme mes ancêtres, souverains catholiques par leur respect vis-à-vis du chef suprême de la religion, si l'autorité ecclésiastique use d'armes spirituelles dans

ANNEXAS.

des intérêts temporels, fort de ma conscience et de la tradition de mes aïeux, je saurai trouver des forces pour maintenir entière la liberté civile et mon autorité, dont je ne dois compte qu'à Dieu même et à mes peuples.

« Les provinces de l'Emilie ont eu une organisation conforme à celle des anciennes provinces; mais dans la Toscane qui a ses lois et son organisation propres, une disposition spéciale et momentanée était nécessaire.

« La brièveté du temps et la rapidité des événements ont cmpêcbé de préparer les lois qui devront donner au nouvel Etat force et consolidation. Dans la première période de cette législature, vous n'aurez â discuter que les propositions les plus urgentes. Mes ministres prépareront ensuite, avec les corps consultants légitimes, les projets sur lesquels vous aurez à délibérer dans la deuxième période.

« Basées sur le Statut, l'unité politique, militaire et financière, l'uniformité des lois civiles et pénales, la liberté progressive dans l'administration de la province et de la commune feront renaître chez les peuples italiens celte vie splendidc et vigoureuse, qui, sous d'autres formes de civilisation et d'institutions européennes, était la condition des autonomies des municipalités auxquelles répugnent aujourd'hui la constitution des Etals forts et le génie de la nalion.

« En mettant la main aux organisations nou-

CIIAPITRK 11.

velles, sans chercher dans les vieux partis autre chose que la mémoire des services rendus à la cause commune, nous invitons à un noble concours toutes les opinions sincères pour réaliser la fin suprême du bien-être du peuple et de la grandeur de la patrie, cette patrie qui n'est plus l'Italie des Romains ni celle du moyen-âge, et qui ne doit plus être un ebamp ouvert aux ambitions étrangères, mais bien l'Italie des Italiens. »

CtlAPITRE III

OCCUPATION DES MARCHES

Page 1