ET DE LOMBRIC
Les classes renvoyées par le ministère Ratazzi venaient delre rappelées par le général Fanti; on avait accordé des allocations supplémentaires au budget de la guerre, et les émigrés de la Vénétie poussaient le Piémont à la guerre contre l'Autriche. M. de Cavour laissait circuler les bruits les plus contradictoires, attendant le moment propice pour accomplir l'œuvre de l'unité italienne. Mais s'il
CIIAP1TRK III.
entrait dans les desseins du cabinet italien de marcher sur la Vénélie, les faits devaient s'opposer à une entreprise téméraire qui pouvait compromettre l'équilibre européen.
II est difficile de savoir si M. de Cavour voulait réaliser lo royaume de la haute Italie par la conquête de Venise. 11 ressort cependant des premiers actes de son nouveau ministère qu'il employa, officiellement du moins, tous les moyens propres à atteindre ce but. Les provinces vénitiennes étaient plus vivement travaillées que jamais, on prétait l'oreille aux appels de l'Italie méridionale, et on essayait de passionner la diplomatie des Puissances occidentales contre l'Autriche.
Il ne se passait pas de jour sans qu'on eût à enregistrer de nouvelles agitations de l'autre côte du Mincio. A Venise, les huées et les sifflets poursuivaient les patrouilles et les agents de police. A Vérone, à la suite d'une manifestation qui avait presque dégénéré en émeute, la ville avait été mise en état de siège. Seulement, comme le cabinet de Vienne ne voulait pas paraître obéir à une politique de compression extrême, on s'était contenté d'appliquer en fait les dispositions martiales sans les sanctionner par un décret.
Au commencement de 1860, on comptait cent cinquante mille Autrichiens en Vénétie. Les fortifications maritimes du Lido, dont la faiblesse avait été constatée par la flotte française, furent l'objet
OCCUPATION DES WAUCMES.
des travaux les plus importants. On construisait de nouvelles batteries, on armait les points faibles, on créait, en un mot, un système de défense formidable du côté de la mer. Il en était ainsi dans les autres villes. À Peschiera, notamment, on élevait quatre nouveaux forts. A Mantoue, on garnissait les murailles de soixante-quatre canons rayés de gros calibre, formidables engins de destruction dont l'Autriche avait pu apprécier toute l'importance dans sa dernière lutte avec l'artillerie française.
En attendant, les rigueurs redoublaient. M. de Cavour adressa, le 20 février, à toutes les Puissances une note dans laquelle il déclarait que, contrairement aux conventions de Zurich, l'état de siège persistait en Vénélie, Il communiquait en même temps une circulaire qui ordonnait de soumettre à l'enrôlement forcé dans des compagnies de discipline tous les individus qui, par leurs antécédents, pai leurs sentiments ou leur conduite, paraîtraient capables de former des tentatives d'hostilité contre le gouvernement autrichien. M. de Cavour faisait remarquer que l'élasticité des expressions de celle circulaire était telle que toute la population mâle de la Vénélie se voyait menacée, qu'il y était dit même qu'on ne devait tenir compte d'aucune raison de santé dans l'application de ce châtiment, qu'enlin une pareille décision n'avail rien de temporaire, mais tendait à constituer un ordre de choses normal.
Le cabinet autrichien, effrayé de ces divulgations, t. v. 0
essaya de donner le change à l'opinion publique en prenant des mesures plus libérales; mais, malgré toutes les garanties qu'il prétendit donner, on ne croyait pas à ses bonnes intentions. Ses premiers actes furent signalés par la création de conseillers impériaux, dont trente-huit devaient être pris parmi les membres des représentations provinciales. Cette mesure fut présentéo comme dérisoire, car la Vénétie ne fournissait sur les trente-huit conseillers que deux représentants. 11 était probable que cette insignifiante satisfaction n'aurait pas apporté de solution pacifique, si toute l'ardeur des partisans de l'Italie n'avait été détournée d'abord par les événements qui s'accomplissaient dans les Deux-Siciles, enfin par l'invasion des Marches et de l'Ombrie.
La papauté préparait de son côté un retour offensif sur les Romagnes; elle espérait reconquérir militairement un pays qui s'élait légalement séparé de son administration. Poussée par cette inintelligente rancune dont son gouvernement donna tant d'exemples dans les derniers temps, elle alla chercher un commandant en chef dans le parti qui faisait l'opposition la plus systématique à Napoléon III. Au moment même où Garibaldi protestait
OCCUPATION DES MANCHES
contre l'annexion de Nice à la France, un officier supérieur français, ancien ministre de la Révolution de 1848, ancien frère d'armes de Cavai^nac, renommé pour la loyauté de son caractère et la franchise de ses actes, le général de Lamoricière acceptait le commandement des troupes pontificales.
Peu d'actes en ce monde, dont les annales constatent pourtant de si grandes défaillances, provoquèrent une stupeur aussi profonde. Personne d'abord ne voulut y croire. Il fallut cependant se rendre à l'évidence, quand les journaux publièrent la proclamation adressée le jour de Pâques aux troupes pontificales, dont le général Lamoricière était nommé général en chef.
« Le christian r sme, y disait-on, n'est pas seulement la religion du monde civilisé; il est le principe et la vie même de la civilisation; la papauté est la clef de voûte du christianisme, et toutes les nations chrétiennes semblent avoir aujourd'hui la conscience de ces grandes vérités qui sont notre foi.
« La révolution, comme autrefois l'islamisme, menace aujourd'hui l'Europe, et aujourd'hui comme autrefois la cause du Pape est celle de la civilisation et de la liberté dans le monde. »
C'était une éloquence syllogislique. Au fond, le général Lamoricière n'était qu'un zouave mal converti. Il avait voulu servir le Pape en haine du gouvernement de Napoléon III. Il savait que le plus
grand ennemi du gouvernement était le Saint-Siège. Il se ralliait au Saint-Siège pour donner satisfaction à ses rancunes; toute la vérité était là.
La France, qui ne fait pas de l'opposition systématique à ses chefs quand ils sont les interprètes des tendances nationales, la France approuvait la conduite de son gouvernement. Elle accusa le général de Lamoriciêre de folie pour ne pas avoir à l'accuser de trahison; elle prit le deuil d'un de ses enfants les plus populaires, dont la raison avait été égarée par l'orgueil et l'exagération des passions politiques.
Le général de Lamoriciêre était encore plus à plaindre qu'à blâmer; pouvait il attendre quelque gloire d'une armée mercenaire qui comptait à peine dix-sept mille hommes rassemblés de tous les points de l'Europe? Espérait il, de ce ramassis d'hommes vendus à prix de cuivre, faire une poignée de héros? S'imaginait-il que, comme le vieux Pompée, un coup de son talon ferait sortir des armées du sol? Croyait-il que la malédiction papale anéantirait ses ennemis et que sa réputation profiterait de leur défaite? Avait-il oublié l'aphorisme du vieux poêle romain qui avait dû pourtant retentir à ses jeunes oreilles sur les bancs des écoles : Quos mit perdere Jupiter demenlat?
OCCUPATION DES MARCHES. Sa
Le général de Lamoricière trouva à Rome plusieurs officiers français qui appartenaient soit à l'opposilion proprement dite, soit au parli légitimiste. Ces derniers, qui ne dédaignaient pas de se mettre sous les ordres d'un général éclos sous la monarchie de Juillet et mûri pendant la République, apportaient avec eux l'influence de noms célèbres : c'étaient MM. de Charelte, de Chévigné et de Pimodan. Le jeune comte de Marrnont, rameau tombé de l'arbre impérial, figurait également parmi les défenseurs militants du pouvoir temporel. Ils oubliaient tous qu'avant d'appartenir à ses rancunes on appartient à son pays, surtout quand on lui doit une illustration héréditaire. Ils constituèrent à Rome un cénacle où l'on ne ménageait pas les injures, soit à la France, soit à son gouvernement. Ils étaient d'ailleurs peu faits au régime des Etals Romains et ne lardèrent pas à se brouiller avec ceux-là mêmes qui les avaient appelés.
Le général de Lamoricière, s'exagérant sans doute le rôle que le gouvernement pontifical lui faisait jouer, se crut appelé à réformer l'administration militaire : il compulsa soigneusement les cartons, constata les déficits, et, moitié ministre, moitié die-
lateur, prétendit faire d'abord la guerre aux abus. L'armée romaine se composait de quatre mille quatre cents fantassins indigènes, de cinq mille cinq cents fantassins étrangers, de trois mille neuf cents gendarmes, d'un millier de soldats sédentaires, d'un millier d'artilleurs et do soîdats du génie, enfin d'une cavalerie de cent soixante-dix chevaux. On créa diverses compagnies de volontaires, parmi lesquelles une compagnie française recrutée en majorité dans les familles légitimistes et sous les ordres du jeune de Charelle ; le comte de Marmont fut nommé chef des guides, M. de Pimodan chef d'état-major avec M. de Cliévigné pour aide-de-camp. On ouvrit dans toute la catholicité une souscription de cinquante millions, dont un huitième seulement fut couvert; le reste dut se négocier à Bruxelles. Lamoricière trouva sur les rôles plus de deux mille cinq cents officiers et soldats qui ne figuraient pas dans les corps et qui néanmoins étaient payés. Il demanda la destitution de plusieurs capitaines qui exagéraient le chiffre de leurs hommes pour empocher les excédants de solde ; il fit retirer le portefeuille de la guerre au cardinal Antonclli qui remplissait les fonctions de ministre des armes par intérim, pour le donner à Mgr de Mérode. Il n'en fallait pas davantage pour lui attirer l'hostilité du secrétaire d'Etat.
Pendant que le cardinal Ai.tonelli se brouillait avec les défenseurs des Étals Romains, il poussait
OCCUPATION DES MARCHES
fi-
le Pape et les journaux officiels de Rome dans une opposition ridicule contre la France. On attribuait à l'Empereur une brochure intitulée : Le Pape et le Congrès. Pie IX, dans une allocution aux officiers français le 1 er janvier 1860, qualifia cette brochure de monument d'hypocrisie et de tissu ignoble de contradictions. Le Saint-Père répondit même à une lettre de Napoléon III par un refus formel de suivre ses conseils; il n'avait, disait-il, rien à attendre et rien à céder. Les habitants des Marches et de FOmbrie envoyaient de leur côté des pétitions aux Tuileries pour solliciter leur séparation ; il était facile de prévoir que le cabinet Àntonelli serait abandonné à lui-même dans la lutte qu'il voulait engager.
La révolution de la Sicile et la marche de Garibaldi sur Naples donnèrent le signal de la crise. Il devenait indispensable de ne pas abandonner l'Italie méridionale aux contre-coups de sa révolution. M. de Cavour n'hésita pas ; sourd aux colères des patriotes qui lui reprochaient d'arrêter les armements individuels, il supprima les camps de volontaires établis sur les frontières des États Romains et se prépara à intervenir officiellement dans
SS
niAPiTnr m.
les Marches et dans l'Ombrie. On prétend même que vers la fin d'août, une entrevue eut lieu entre Napoléon III, le général Cialdini et M. Farini. Ces derniers firent ressortir la nécessité de relier l'Italie du sud à celle du nord, et l'Empereur leur aurait répondu : « Faites, mais faites vite. » Quoi qu'il en soit, les mouvements militaires s'opérèrent avec rapidité dans l'Italie centrale. M. de Cavour prit l'intérim de la guerre. Le quartier général de Cialdini fut transporté de Bologne à Forli; on organisa dans les Romagnes une armée locale qui compta bientôt quinze mille volontaires sous le commandement de Rosclli.Lamoricière, d'ailleurs, avait donné prétexte à ces mesures. Son armée, d'abord échelonnée d'Ancône à Pérousc, s'était avancée vers la frontière; elle avait apporté une extrême sévérité dans la répression des manifestations séparatistes. Des insurrections survenues à Pesaro, à Urbin et à Sinigaglia furent étouffées dans leur origine; à Fossombrone il y eut une résislonce violente de la part des citoyens. Les soldats pontificaux, restés vainqueurs, se livrèrent à tous les excès; on mit en état de siège la ville et la province entière de Pérouse.
M. de Cavour avait adressé une note à Pie IX; il demandait la dissolution des corps étrangers au service du Saint-Siège. Ces corps, en effet, se voyant sur pied de guerre, agissaient dans les Marches et dans l'Ombrie comme dans un pays conquis. Le cardinal Antonelli répondit à celle note avec une
OCCUPATION DES MARCHES
KO
extrême vivacité. Il traitait la demande du ministre piémontais de diegiistosa, ce qui, en italien, équivaut à un des plus grands termes de mépris qu'il soit permis d'employer.
Le il septembre, Victor-Emmanuel reçut plusieurs députations des Marches et de l'Ombrie; les habitants venaient implorer le secours du roi : leurs propriétés, leur honneur et leur vie étaient en danger. Il leur fut répondu que les mesures étaient déjà prises pour les protéger. En effet, deux jours auparavant, le général Fanti avait écrit à Lamoricière pour lui signifier un ultimatum. Il déclarait qu'il était prêt à passer la frontière : « Je dois entrer dans les Marches et dans l'Ombrie, disait-il, au cas où des troupes sous vos ordres comprimeraient dans ces provinces un mouvement dans le sens national, si elles recevaient l'ordre de marcher contre une ville qui se sera déclarée en faveur de la cause italienne, si enfin, dans les villes qu'elles ont occupées après une répression, elles ne se retirent pas afin de laisser toute liberté aux habitants. »
C'était une déclaration de guerre pure et simple. M. de Cavour le savait si bien qu'il avait préparé et adressé le même jour un mémorandum aux Puissances pour justifier l'intervention du Piémont dans les Etals de l'Eglise.
Ce mémorandum (lisait qu'il était réservé aux Etats Romains de présenter dans notre siècle l'étrange et douloureux spectacle d'un gouvernement réduit à maintenir son autorité sur ses sujets au moyen de mercenaires étrangers, aveuglés par le fanatisme ou animés par l'appât de promesses dont les populations entières devaient être victimes. De tels faits avaient soulevé l'Italie, et le gouvernement de Victor-Emmanuel, en partageant la douleur générale, avait cru devoir prévenir toute tentative désordonnée d'affranchissement; mais la colère des populations était arrivée à un tel point qu'il devenait nécessaire d'intervenir pour épargner au pays les horreurs d'une révolution. Le mémorandum concluait par ces paroles : « Si le gouvernement du roi demeurait impassible au milieu de cet entraîneront, il GC mettrait en opposition directe avec la nation ; l'effervescence généreuse que les événements de Naples et de Sicile ont produite dans les multitudes, dégénérerait aussitôt en anarchie et en désordre.
a II serait alors possible et môme probable que le mouvement régulier qui s'est opéré jusqu'ici prît tout à coup les caractères de la violence et de la
OCCUPATION DES MARCHES
passion. Quelle que soit la puissance des idées d'ordre sûr les Italiens, il est des provocations auxquelles les peuples les plus civilisés ne sauraient résister. Certes, ils seraient plus à plaindre qu'à blâmer, si, pour la première fois, ils se laissaient entraînera des réactions violentes, qui amèneraient les plus tuncsles conséquences. L'histoire nous apprend que des peuples qui sont aujourd'hui à la tête de la civilisation ont commis, sous l'empire de causes moins graves, les plus déplorables excès.
« S'il exposait la Péninsule à de pareils dangers, le gouvernement du roi serait coupable envers l'Italie : il ne le serait pas moins vis-à-vis de l'Europe.
« Il manquerait à ses devoirs envers les Italiens qui ont toujours écouté les conseils de modération qu'il leur a donnés, et qui lui ont confié la haute mission de diriger le mouvement national.
« 11 manquerait à ses devoirs vis-à-vis de l'Europe, car il a contracté envers elle l'engagement moral de ne pas laisser le mouvement italien se perdre dans l'anarchie et le désordre.
« C'est pour remplir ce double devoir que le gouvernement du roi, dès que les populations insurgées de l'Ombrie et des Marches lui ont envoyé des députations pour invoquer sa protection, s'est empressé de la leur accorder. En môme temps, il a expédié à Rome un agent diplomatique pour demander au gouvernement pontifical 1 eloignement
des légions étrangères, dont il ne pouvait se servir pour comprimer les manifestations des provinces qui louchent à nos frontières sans nous forcer à intervenir en lenr faveur.
« Sur le refus de la cour de Rome d'obtempérer à cette demande, le roi a donné Tordre à ses troupes d'entrer dans TOmbric et dans les Marches, avec la mission d'y rétablir Tordre et de laisser libre champ aux populations pour manifester leurs sentiments.
« Les troupes royales doivent respecter scrupuleusement Rome et les territoires qui Tenlourent. Elles concourraient, si jamais il en était besoin, à préserver la résidence du Saint-Père de toute attaque et de toute menace; car le gouvernement du roi saura concilier toujours les grands intérêts de l'Italie avec le respect dû au chef auguste de la religion à laquelle le pays est sincèrement attaché.
« En agissant ainsi, il a la conviction de ne pas froisser les sentiments des catholiques éclairés qui ne confondent pas le pouvoir temporel dont la cour de Rome a été investie pendant une période de son histoire, avec le pouvoir spirituel qui est la base éternelle et inébranlable de son autorité religieuse. a Mais nos espérances vont plus loin encore. Nous avons la confiance que le spectacle de l'unanimité des sentiments patriotiques qui éclatent aujourd'hui dans toute l'Italie, rappellera au Souverain Pontife qu'il a été, il y a quelques années, le sublime inspirateur de ce grand mouvement national. Le
OCCUPATION DES MARCHES
voile que des conseillers animés par des intérêts mondains ont mis sur ses yeux tombera, et alors, reconnaissant que la régénération de l'Italie est dans les desseins de la Providence, il redeviendra le père de tous les Italiens, comme il n'a jamais cessé d'être le père auguste et vénérable de tous les fidèles. »
Le général de Lamoricière avait répondu à l'ultimatum du général Fanti qu'il allait en déférer à la cour de Rome; en attendant, il prit ses mesures de résistance, persuadé que la lutle allait s'engnger. Le général Fanti passa en effet la frontière le 1 i septembre, après avoir communiqué à ses troupes une proclamation du roi. « Soldais, disait Victor-Emmanuel, vous entrez dans les Marches et TOmbrie pour rétablir l'ordre civil dans des villes désolées et donner aux peuples la liberté d'exposer leurs vœux. Vous n'avez pas d'armées puissantes à combattre, vous avez à délivrer de malheureuses provinces italiennes d'aventuriers étrangers. Vous n'allez pas venger des injures faites à moi ou à l'Italie, mais empêcher les représailles des haines populaires contre un mauvais gouvernement. Vous enseignerez par votre exemple le pardon des injures
et la tolérance chrétienne à ceux qui comparent follement l'islamisme à l'amour Je la patrie italienne. En paix avec toutes les grandes Puissances, étranger à toute provocation, je veux respecter le siège du chef de l'Eglise; je veux, d'accord avec les Puissances amies et alliées, donner au Saint-Père toutes les garanties d'indépendance et de sécurité, garanties compromises par le fanatisme d'une secte aveugle et d'aveugles conseillers qui conspirent contre mon autorité et la liberté de la nation. — On m'accuse d'avoir une ambition; oui, j'en ai une, celle de restaurer le principe de l'ordre moral en Italie et de préserver l'Europe des périls continuels de la révolution et de la guerre. »
Celte proclamation, connue dans la haute Italie presque aussitôt que le mémorandum, produisit un revirement extraordinaire dans l'opinion publique. Les patriotes qui accusaient M. de Cavour de tiédeur le portèrent subitement aux nues; les populations de Milan et de Florence, qui étaient particulièrement hostiles au ministère, firent des démonstrations en sa faveur quand elles apprirent l'invasion des Marches. Rien n'avait été négligé d'ailleurs pour la réussite de l'expédition; avec celle rapidité qui caractérise les mouvements militaires modernes, l'armée piémontaisc avait concentré ses forces en cinq corps. Deux de ces corps étaient échelonnés le long du Pô pour surveiller la frontière vénitienne en cas d'offensive de la part des Autrichiens ; un
OCCUPATION DES MARCHES
troisième campait en avant du Mincio dans les mêmes conditions. Les deux autres, forts de quarante mille hommes, prenaient l'offensive ; le premier parallèlement à la vallée du Tibre, sous les ordres du général Délia Rocca; le second parallèlement au littoral de l'Adriatique, sous les ordres du général Cialdini. Ce dernier corps était appuyé par la flotte sarde déjà renforcée d'une partie des bâtiments de guerre napolitains, sous le commandement en chef de l'amiral Persano.
On espérait ainsi prendre entre deux feux l'armée de Lamoricière qui s'était divisée en trois parties, Tune forte de sept mille hommes en avant de la place forte d'Ancône sur laquelle ils pouvaient se replier en cas d'échec ; l'autre, d'égale force, échelonnée entre Spolète et Terni ; la troisième, composée des nouvelles recrues et manœuvrant dans les Apennins; mais Lamoricière comprit la nécessité de rallier le gros de ses troupes sur l'extrême gauche, laissant des forces suffisantes pour protéger Rome. Il s'adossa donc à l'Adriatique, attendant l'issue d'une lutte qui ne pouvait être douteuse.
Le général Fanti, qui commandait en chef, marcha sur Pérouse. Le 14 septembre, il livra le combat
CUAPITIlti Ht.
aux troupes ponlilîcales. La ville fut prise après une lutte qui livra aux Piémontais seize cents soldats sous les ordres du fameux général Schmidt qui resla lui-même prisonnier.
La ville de Todi s'était soulevée à l'approche des Piémontais et avait organisé un gouvernement provisoire qui reconnaissait Victor-Emmanuel pour chef légilime.
Cialdini, de son côté, après avoir engagé ses soldats à venger les massacres de Pérouse, occupait Urbin els'emparait de Pesaro en faisant prisonnier révêque Bella et douze c«»nts Allemands qui défendaient la place. Les villes de Fano, de Sinigaglia et d'Osimo tombèrent en son pouvoir presque sans coup férir; mais il se trouva tout à coup en présence des forces de Lamoricièie qui s'étaient repliées entre Ancône et Loreto, le longdu littoral, pour n'être pas débordées sur leur droite. Ces forces se montaient à dix mille hommes, dont six mille étrangers. Sur ouze batteries dont elles disposaient sur les cadres, on ne comptait que douze canons en état de service.
Le champ de bataille devait porter le nom de Castel-Fidardo. Il est sis entre Ancône et Loreto, et se compose de plaines et de coteaux plantés de vignes et de mûriers. Deux collines, perpendiculaires à la mer et s'abaissant de plus en plus à mesure qu'elles approchent du rivage, portent l'une au nord les villages de Castel-Fidardo et délie Crocette, l'au-
<HXIPA TIO.N DES MARCHES
trc aa sud de la ville de Loreto. Elles sont distantes de trois kilomètres; un petit ruisseau, le Musone, descend de la colline nord et va se jeter dans la mer.
Le général de Lamoricière était arrivé le i6 à Loreto avec toutes les troupes qu'il avait pu réunir. 11 trouva le corps de Cialdini échelonné sur une étendue de dix lieues, de Monle-Marciano au pont de Loreto. Avec lui arrivaient presque en même temps la colonne rfanco-belge et une partie des soldats étrangers. Le général s'était résigné à dégarnir la frontière des Etals Romains proprement dits, persuadé que dans le cas d'une invasion piémonlaise, les troupes françaises de l'occupation de Rome se porteraient en avant pour repousser les envahisseurs; mais il n'entrait en aucune façon dans le plan des Piémontais de faire une attaque en dehors des Marches et de FOmbric.
L'idée de l'intervention des Français dans le conflit avait pris une telle consistance à la cour de Rome qu'on avait fait afficher sur le passage des troupes une proclamation où l'on annonçait que Napoléon III envoyait une armée pour combattre les Piémontais. On espérait ainsi engager une lutte entre les peuples qui avaient pris part à l'affranchissement de la Lombardie. On ne songeait pas que le désir de l'Empereur était de voir les Etats napolitains reliés à la haute Italie par la possession des Marches et soustraits à l'anarchie révolutionnaire
CH APITRE IIÎ.
par l'intervention de la seule puissance italienne capable de rétablir l'ordre et de le maintenir dans les Deux-Siciles. On croyait que la France jalousait l'extension du Piémont, tant on a l'habitude de juger d'après les errements de la vieille politique. Beaucoup de personnes, même les plus intelligentes, ont peine à comprendre qu'un peuple puisse en favoriser un autre dans ses prétentions légitimes. Les cardinaux étaient de ce nombre; leurs efforts n'aboutirent qu'à faire naître dans les troupes pontificales une exaltation passagère. Lamoricière, [à son entrée en campagne, voyait ses soldats dans les meilleures dispositions, l'enthousiasme était général, les rodomontades, les chants, les rires nés de l'espérance d'une victoire assurée, éclataient au moment de l'entrée en campagne. L'entrain diminua pendant la roule, et s'éteignit quand on se vit en présenco des Piémonlais.
vin.
Vingt-quatre heures après son arrivée à Loreto, Lamoricière constata que son armée était découragée. Les Italiens surtout semblaient plongés dans le plus grand abattement, les étrangers mercenaires se plaignaient; le corps franco-belge, fort de cinq cents hommes au plus, conservait seul son enthou-
OCCUPATION DES MARCUKS. '.9
siasme. Mais cet enthousiasme même ne pouvait que se changer en désespoir au milieu de la défaillance universelle. Le général en chef, sentant que son armée allait s'évanouir entre ses mains, n'avait plus que la ressource de précipiter la lutte. Il n'hésita pas, fit avertir la garnison d'Ancône de le rallier le 18 en attaquant les Piémontais par derrière au moment où le combat serait engagé, et prit toutes ses mesures pour livrer bataille,
Le 18 septembre au malin, les troupes pontificales sortirent de Loreto, musique en (été, comme pour une promenade militaire. Le corps francobelge, commandé par le général dePimodan, marchait en avant; les Allemands et les Suisses venaient ensuite; les Italiens formaient le corps de réserve avec les équipages. Lamoricicie, en grand costume, monté sur un cheval blanc, s'était chargé du commandement de la réserve. On descendit les hauteurs de Loreto et on marcha sur le Musone, le long duquel les troupes piémontaises s'étaient échelonnées jusqu'au bord de la mer.
A la première approche, les Piémontais, en nombre insuffisant, se replient sur les hauteurs de Gaslel-Fidardo. Le corps franco-belge les poursuit avec une grande énergie. La lutte devient sérieuse sur la pente de la colline ; l'impétuosité des volontaires français est telle que les Piémontais sont d'abord culbutés, puis délogés de quelques maisons où les assaillants se retranchent en voyant affluer