‹ Histoire de l'Italie en 1848-49Chapitre 11 sur 50 · ORDRE. — FERMETÉ · texte numérisé non relu

ORDRE. — FERMETÉ

A la lecture de cette pièce, les masses se mirent en mouvement et se portèrent autour du palais municipal.

nÊVKIL

Le peuple brûlait d'en venir aux mains. Le cri : Des armes ! des armes ! se faisait entendre de toutes parts. Quelques voix jetèrent dans la foule l'idée de former une garde civique; aussitôt on réclama l'armement de tous les citoyens.

Casati se présenta au peuple accompagné de son assesseur Greppi. Il annonça que la municipalité n'avait pas hésité à prendre une décision. Des armes allaient être distribuées, et il engageait les Milanais à se choisir un chef.

Il fut élu lui-même à l'unanimité.

Les armes n'étaient pas au pouvoir du conseil municipal. Le gouvernement seul était en mesure de les délivrer. Casati, suivi d'une foule immense, se dirigea vers le palais du gouverneur.

Cinquante grenadiers autrichiens en gardaient les abords. Ils firent mine de se préparer à la résistance.

Mais, avant qu'ils se fussent mis sur la défensive, un enfant donna le signal de l'attaque, en déchargeant à bout portant un pistolet sur la sentinelle la plus avancée.

Cette détonation inaugurait la révolution. Le peuple ne pouvait plus reculer ; le poste avait été désarmé, et le palais fut envahi. Tne députation s'avança jusqu'au vice-président O'Donnel, qui gouvernait en l'absence du comte de Spaur. Après quelques promesses unani-

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it rejetées, les cris de : « A bas la police ! Il nous faut une garde civique! » retentirent avec furie.

Un jeune homme déterminé, Cernuschi, sortit alors de la foule, et vint dicter à O'Donnel plusieurs ordres qui furent de suite imprimés et répandus par toute la ville.

Les voici :

« Milan, 18 mars 1848. .

« Le vice-président, vu la nécessité absolue pour le maintien de Tordre, autorise le conseil municipal à armer la garde civique.

« Signé, Le comte O'Dokkbl. »

« La garde de la police consignera immédiatement ses armes au corps municipal.

» Signé, Le comte O'Dohhel. •

« La direction de la police est destituée, et la sûreté de la ville est confiée au corps municipal.

« Signé, Le comte CDowifEL. •

« La congrégation municipale de la ville de Milan, « En conséquence du susdit, tous les citoyens, depuis l'âge de vingt à soixante ans inclusivement, sont invités à se présenter au palais civique, où sera activé l'enrôlement de la garde nationale.

« La direction de la police est provisoirement confiée à M, le docteur Bellati, délégué provincial.

« Les citoyens qui ont des armes devront les apporter avec eux.

« Cas ati, podestcu.

« Beretta, assesseur.

« Greppi, id.

« Silva, secrétaire. »

Cernuschi comprit que c'était peu d'avoir obtenu de pareils décrets ; il fallait un otage qui pût leur servir de garantie : il arrêta donc le vice-président lui-même.

La foule, qui grossissait de minute en minute, se dirigea avec O'Donnel vers l'hôtel-de-ville, connu sous le nom de palais del Broletto (1), en poussant les cris de: <c Vive Pie IX! Vive l'Italie ! »

Arrivé dans la rue du Monte, le peuple rencontra une forte patrouille de soldats autrichiens. Sans qu'aucune sommation préalable fût faite, les soldats firent à bout portant un feu de peloton. Au milieu du désordre occasionné par cette violence meurtrière, Casati, Cernuschi et quelques autres citoyens entraînèrent avec eux O'Donnel et se réfugièrent dans la maison de Vidiserti.

Cette maison devint dès ce moment le quartier-général de l'insurrection.

La garnison autrichienne, profitant alors du premier

(1) Ce fut jadis la résidence du célèbre et malheureux Carmagnola ; plus tard il devint la résidence du gouvernement provisoire et municipal.

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moment de stupeur causé par cette attaque inattendue, sillonna les rues de nombreuses patrouilles, et alla occuper les positions les plus favorables à la résistance.

Mais bientôt Milan se réveille ; les barricades s élèvent sous le feu même des Autrichiens. Le drapeau national est arboré à toutes les maisons; le peuple ne possède que des fusils de chasse ; ils sont distribués aux plus habiles tireurs; et, pendant que les enfants et les femmes élèvent des barricades, tous les citoyens valides vont se presser, sur l'invitation du conseil municipal, au palais del Broletto, pour se faire inscrire sur les rôles de la garde nationale. Un comité de régence provisoire venait d être proclamé; le podestat Casati et O'Donnel en faisaient partie. Bellati, nommé directeur de la police, résigna ses fonctions entre les mains de Torrezani,fqui avait promis son concours ; mais celui-ci, changeant tout-à-coup de conduite dans la soirée, le fit diriger sur la citadelle et le remit entre les mains du feld-maréchal.

Radetzki n était pas complice d'un pareil acte, car il venait de déclarer nettement que non-seulement il ne permettrait pas l'armement du peuple, mais que, dans le cas où la garde civique serait armée, elle devait déposer immédiatement les armes, — «r sinon, ajouta- t-il, je ne reculerai devant aucun moyen pour réduire au repentir la ville rebelle. Que Milan sache que cela m'est facile. J'ai à ma disposition une armée aguerrie décent mille hommes et deux cents bouches à feu. »

Pour confirmer ces paroles, le canon retentit. Mais les

M ilanais ne voulaient plus reculer; le tocsin répondit au

canon.

Une troupe de soldats venait d'entourer le palais del Broletto; Radetzki y avait envoyé un détachement d'artillerie. Les portes en furent brisées à coups de canon. Les troupes autrichiennes s'y précipitèrent, faisant main basse sur toutes les personnes qu'elles rencontraient, et les emmenant comme ôtages.

Le feld-maréchal s'était trompé dans son projet. Il avait cru pouvoir surprendre le comité directeur.

La nuit approchait. Cernuschi proposa d'évacuer la maison Vidiserti, située dans une rue trop large pour être défendue efficacement par les insurgés.

Le comité de résistance se transporta dans l'hôtel du comte Taverna, rue de Bigli. Cet hôtel était déjà habité parle consul français.

Toute la nuit fut employée à préparer la défense du lendemain ; les hommes armés gardaient les barricades; les autres emmanchaient des couteaux et des piques à de longs bâtons. Les enfants et les femmes dépavaient les rues et montaient des pierres à tous les étages, pourleê faire pleuvoir sur la tête des Autrichiens. Le tocsin jetait son cri d'alarme au milieu de la ville révoltée. Milan semblait en proie à un immense délire.

Ce fut au milieu d'une pluie battante que la journée du 19 vint éclairer le champ de bataille.

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Les cloches sonnaient à toute volée pour prévenir les

campagnes et exciter l'ardeur des habitants; le canon et la fusillade y répondaient par le fracas de leurs détonations.

Des groupes nombreux parcouraient les rues de la ville en criant : Fortifiez les maisons! Élevez des barricades! Vive l'Italie! Vive Pie IX!

Iladeteki avait massé une partie de ses troupes aux barrières de la ville. C'est delà qu'il envoyait ses compagnies jusqu'au cœur de Milan ; mais elles étaient vigoureusement accueillies et toujours forcées de se replier sur leur centre.

Les armuriers avaient deux-mêmes livré tous leurs fusils au peuple.

Cependant les munitions manquaient. On distribuait la poudre par charges, pendant que les Autrichiens la prodiguaient dans leurs mortiers.

Des jeunes gens, postés derrière les barricades, ne tiraient que les uns après les autres, afin d'être bien certains que deux balles ne portaient pas sur un même ennemi.

En attendant, la résistance s'organisait davantage . Des chimistes préparaient de la poudre-coton; plusieurs dames, réunies au palais Borroméo, fondaient le plomb et coulaient les balles. On eut bientôt l'idée de faire des canons en bois cerclés de fer, pour renvoyer les bombes autrichiennes.

Des barricades s'élevaient dans toutes les rues que leur peu de largeur permettait de fortifier. On y avait

amoncelé non- seulement des pavés, mais une immense quantité de meubles et d'ustensiles de tout genre, depuis les plus précieux jusqu'aux plus misérables ; ces barricades étaient disposées de manière à résister au canon. A leurs extrémités, on avait ouvert un étroit passage, afin que les combattants pussent correspondre entre eux.

Plusieurs citoyens gonflaient des ballons et les lançaient dans les airs avec des billets destinés à soulever les campagnes, et les paysans, dirigés par des notables et par des prêtres, se formèrent bientôt en bandes pour venir au secours de la ville.

Cette journée ne fut pas marquée par des avantages décisifs ni d'un côté ni de l'autre. Le peuple s'élançait audacieusement sur la place du Dôme et sur celle de Mercanti, au-devant des pelotons autrichiens qui descendaient de toutes les extrémités de la ville. Il n'avait encore en grande partie à sa disposition que des armes blanches.

Pendant que les Autrichiens envahissaient les rues, des jeunes gens sans armes, cachés derrière l'embrasure des portes et les saillies des édifices, s'élançaient à Fimproviste sur les pelotons de grenadiers, et les désarmaient en un clin d'œil.

Les Croates, de leur côté, signalaient leur férocité sur différents points de la ville ; ils envahissaient les maisons et égorgeaient sans pitié toutes les personnes qui leur tombaient sous la main. Des scènes d'une telle atrocité se produisirent, que nous renonçons à les dé-

crire ; nous nous contenterons de renvoyer nos lecteurs aux lettres de M. Cantù (1).

L'i n surrection n était pas encore assez pourvue d armes pour qu'on pût enlever les positions à l'aide desquelles les Autrichiens communiquaient entre eux. La grande voix qui se dégage peu à peu des mille clameurs de l'insurrection domina bientôt. On reconnut la nécessité de débarrasser, avant tout, les abords du palais del Broletto, et d'en chasser les postes qui le défendaient. C'était la position centrale de Milan. Cette attaque fut renvoyée au lendemain. Toute la soirée fut employée à tirer sur l'espace qui sépare la citadelle du reste de la ville, afin de donner le temps aux autres quartiers de se fortifier, et de permettre aux combattants de se retrancher dans des positions où les soldats ne pussent s'engager impunément.

Le combat fut à moitié interrompu dans la nuit du 19 au 20. Des deux côtés on avait besoin de repos.

Le podestat Casati n'avait pas voulu abandonner les formes légales, et, malgré les instances de tous les citoyens pour l'engager à former un gouvernement provisoire, il ne cessait de répéter : — « Je n'abandonnerai jamais le terrain de la légalité, et je ne veux être autre chose que le chef de la municipalité. »

(1) Ces lettres sont adressées à Silvio Pellico, à M. d'Àzeglio, au général Pépé, à M. de Lamennais, et au cardinal Balufli.

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Le 20, la municipalité fut organisée. M. Bellati étant

prisonnier des Autrichiens, son adjoint, Graselli, fut chargé de la direction de la police, et le comte Borgia, le général Lecchi, M. A. Porro, M. A. Guicciardi, l'avocat A. Guerrieri et le comte G. Durini furent nommés collaborateurs de la municipalité.

Cernuschi et les plus actifs insurgés comprenaient qu'il était impossible de résister seulement avec un conseil municipal : voyant que leurs instances étaient rejetées, ils résolurent de former un comité spécial pour diriger le mouvement. Le peuple, abandonné à luimême, n eût obtenu la victoire qu'au prix de torrents de sang et d'énormes sacrifices.

Ce comité prit le nom de Conseil de guerre.

11 était composé de Jules Terzaghi, Georges Clerici, Charles Cataneo et Henri Cernuschi.

Le conseil de guerre se mit aussitôt à L'œuvre. La première chose à faire était d'annoncer sa formation aux Milanais; des proclamations nombreuses se succédèrent à cet effet.

« Citoyens,

« Des hommes courageux ont escaladé les murs de la ville; ils nous ont apporté des lettres des campagnes, ainsi que des nouvelles du dehors.

« Pavie s est soulevée, et l'ennemi s'est enfermé dans la citadelle.

« A Bergame, la garnison, commandée par le fils de l'ex-vice-roi, s'est rendue.

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t Vivent nos frères de Parie et de Bergame!

« Toutes les populations, sur les routes qui conduisent de Gallarate et de Busto-Arsizio à Milan, sont sous les armes; elles ont désarmé les troupes, pris six pièces de canon, et empêché que le pont deBuffalora ne ffit rompu .

« Vivent nos frères des campagnes! Etreignonsnous tous dans une embrassade fraternelle ! Remer cions Dieu ! Crions :

« Vive l'Italie ! Vive Pie IX ! »

Des opticiens avaient été envoyés sur les observatoires et sur les clochers, et des bulletins du dehors parvenaient d'heure en heure au conseil de guerre.

Les élèves du collège des Orphelins servaient de messagers; la troupe respectait leur uniforme. Ces bulletins annonçaient que des masses d'hommes poursuivaient la cavalerie autrichienne à coups de feu. Mais comme Milan était cernée par les troupes de Radetzki, il y avait presque impossibilité aux: insurgés du dehors de pénétrer à l'intérieur.

Néanmoins, des bataillons de volontaires s'étaient organisés, et faisaient main basse sur tous les corps autrichiens qu'ils rencontraient.

C'est ainsi que cinq cents jeunes gens de la Suisse italienne s'emparèrent de quinze cents ennemis.

Une autre colonne partait des rives du Pô pour soulever la Briance, la Valtelineet la Valsassine.

m RÉVEIL.

Bergame envoyait, de son côté, des corps de bourgeois et de montagnards.

Enfin, l'inspecteur du chemin de fer de Monza, Jérôme Borghazzi, venait se faire tuer sous les murs de Milan, à la tête de deux mille hommes, pour l'indépendance italienne.

Le bruit du canon et du tocsin annonçait au dehors la lutte qui se disputait la capitale de la Lombardie. Milan fut bientôt entourée de toutes parts par une immense insurrection, et Radetzki fut cerné.

Le 20 devait être, comme on Ta vu, la journée décisive.

Trente-six heures de combat avaient porté l'ardeur milanaise à son paroxysme. Le peuple était armé des fusils pris sur l'ennemi; il s'élança sur le palais del Broletto, qui fut reconquis malgré le feu continuel des Autrichiens.

Une volonté supérieure dirigeait le mouvement. Les insurgés se portèrent immédiatement au Palais-de- Justice pour délivrer les prisonniers.

Comme le palais del Broletto, le Palais-de-Justice tomba au pouvoir du peuple.

Les Milanais, enthousiasmés de ces premiers succès, marchèrent alors sur la direction de la police.

Ce poste était occupé par les gardes de police; il devait renfermer Torrezani et le commissaire comte Bolza, dont les insurgés voulaient s'emparer àtout prix.

La résistance fut longue, le combat meurtrier, mais le poste delà police fut emporté d assaut.

Un moment les insurgés crurent leur espérance déçue : Torrezani seul était tombé entre leurs mains. On crut que le comte de Bolza s'était réfugié à la citadelle, lorsque des cris partis des combles firent savoir qu'il venait d'être découvert.

Ne pouvant fuir, le commissaire s'était blotti dans un grenier à foin ; on l'en tira pâle et défait ; il tremblait comme la feuille, aux cris de mort proférés par la foule.

Quelques personnes s'interposèrent entre la vengeance populaire et le commissaire. On l'enferma dans une maison particulière, où il fut traité avec des ménagements auxquels il était loin de s'attendre.

Tand is que les corps des insurgés marchaient de succès en succès, les citoyens qui défendaient les barricades continuaient à décimer les soldats autrichiens, et les paysans des campagnes à harceler la cavalerie de Radetzki.

Le combat avait revêtu un aspect imposant; la ville semblait s'agiter tout entière : l'émotion de la lutte avait gagné les femmes et les enfants. Les derniers surtout semblaient pris de délire : ils couraient après les bombes et en éteignaient les mèches aux cris de Vive l'Italie! Quelques-uns, postés derrière les barricades, présentaient aux Croates, en guise de cible, des chapeaux pendus au bout d'un bâton et des chats affublés de bonnets rouges.

Auprès de l'église de Saint-François-de-Paule, un jeune homme avait désarmé une sentinelle, et l'avait tuée avec le fusil qu'il venait de lui arracher.

Vers midi, Radetzki, forcé de partager ses forces entre l'attaque extérieure et l'attaque intérieure, comprit toute la difficulté de sa situation, et envoya un parlementaire à Casati, pour lui offrir une suspension d armes.

Le feld-maréchal demandait quinze jours pour faire parvenir à Vienne les réclamations de la Lombardie, et se chargeait de les appuyer de toute son influence. Cette raison, on s'en doute, n'était pas la véritable; Radetzki n'avait d'autre but que de donner le temps à des renforts d'accourir à son aide.

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