CHAPITRE V
VENISE ET MAN1N
On se demande parfois si la révolution italienne est bien l'œuvre unanime des aspirations de toute l'Italie. Il est impossible d'en douter, lorsqu on voit dans la même année et à la première occasion la Péninsule se soulever et frissonner tout entière au souffle de la liberté.
Cette spontanéité s'est produite en Lombardo-Vénétie d une façon plus manifeste que partout ailleurs. A cent lieues de distance, Milan et Venise ont opéré leur révolution aux mêmes heures, sans attendre Tune de l'autre le signal du combat.
Venise fut pendant quatorze cents ans un État libre.
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Au moyen âge et dans les temps modernes, cette république attira, malgré le peu d'étendue de son territoire, les regards de l'univers entier.
Au dix-huitième siècle cependant, son influence décrut. Organisée d'abord avec le principe de l'élection démocratique, elle vit son assemblée législative s'emparer du pouvoir, former un patriciat et créer un Conseil supérieur qui gouverna despotiquement par l'aristocratie. Ce fut le Conseil des Dix, puis le Conseil des Trois. Il semble que Venise ait voulu résumer la puissance absolue dans le plus petit nombre possible de gouvernants. Le doge n'était qu'un chef nominal, il n'avait que l'apparence du pouvoir; le Sénat et la Seigneurie étaient nommés par le Conseil supérieur. Cette organisation, forte avec le moyen âge et les premiers siècles des temps modernes, causa la décadence de la république. Au lieu d'élargir le cercle du gouvernement, elle n'a fait que le rétrécir sans cesse sous l'influence d'une tendance anormale vers l'autocratie» tendance funeste pour les nations dans les temps modernes.
Lors de l'invasion française, vers la fin du dix-huitième siècle, Venise resta neutre. Cette conduite ne l'empêcha pas d être envahie par l'armée de Bonaparte, qui, au mépris des déclarations de l'indépendance vénitienne, livra la république et son territoire à l'Autriche par le traité de Campo-Formio, le 17 octobre 1797.
Quelquesmois auparavant, le 12 mai, le gouvernement avait reconnu le désastreux effet de sa politique, et abdiquait le pouvoir pour le restituer au peuple. Malheu-
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reusement, il était trop tard : trois jours après, Venise, désarmée, était forcée d'ouvrir ses portes aux troupes françaises.
Son dernier doge s'appelait Ludovico Manin.
Au mois de juillet 1798, l'Autriche s'empara du territoire vénitien, et fit prêter serment aux nobles. Pour mieux relier les nouveaux sujets à l'empire, on promit aux membres de l'aristocratie qui étaient pauvres une pension de un franc par jour comme indemnité aux charges qu'ils ne pouvaient plus remplir. C'était à la fois une dégradation et une chaîne de plus.
La noblesse vénitienne était assez abâtardie pour accepter sans être dupe de cette politique. Elle mangea le pain de l'aumône assaisonné de sa honte, et s'endormit dans un sommeil égoïste.
JEn 1806, Venise retomba au pouvoir de la France. Bonaparte avait-il compris qu'il avait tué cette république au profit de ses ennemis? On ne saurait le dire. Quoi qu'il en soit, elle resta sous la domination française jusqu'en 1814, époque à laquelle les Autrichiens la conquirent. Venise ne gagna point à changer de maître; elle tombait de Charybde en Scylla.
Toutefois, l'Autriche parut vouloir se concilier les Vénitiens; elle leur permit, comme aux Lombards, d'avoir des congrégations cantonnâtes et une congrégation centrale à Venise, et elle en fit la seconde capitale de U
Lombardo-Vénétie. Le séjour du vice- roi était de six mois à Milan, et de six mois à Venise; Radetzki gouvernait aussi sous ses ordres.
Comme à Milan, il y avait, en 4 847, un gouverneur civil, le comte Palffy; un commandant militaire, le lieutenant-maréchal Zichy. Le directeur de la police s'appelait Call, le podestat était le comte Correr.
A Venise, l'esprit public s'était révélé avant lee ma-
1111 C(S L«A LlUllo UU liilliHSCo *
Quelques regards jetés en arrière sont indispensables à l'intelligence de la révolution vénitienne, qui présente un contraste frappant avec l'insurrection de Milan. Les raisons de cette différence sont à coup sûr dans l'influence qu'acquit un homme dont la destinée a été enchaînée à celle de Venise. Nous voulons parler de Daniel Manin.
Daniel Manin est fils de Pietro Manin, avocat renommé. Né à Venise en 1804, il fut élevé par son père et un précepteur républicain, Francesco Foramiti. A dix-sept ans, il était docteur en droit; à vingt, il contracta un mariage d'inclination, et passa sa première jeunesse près de Venise, à Mestre, où il avait été nommé avocat.
Grandi au milieu des enseignements républicains que lui prodiguait sa famille, Manin acquit l'habitude de cette puissance de volonté qui caractérise les héros politiques. Sûr de ses propres forces, confiant dans le
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succès de ses tentatives, il se sentait appelé, sinon à prendre en main la direction des affaires publiques, au moins à être un levier de l'indépendance vénitienne. 11 possédait cet absolutisme de caractère qui ne tourne au profit dune nation que sous l'inspiration des sentiments démocratiques. 11 ne s écartait jamais de son but. Peu disposé à céder devant un avis contraire, il ne discutait pas pour affaiblir les raisons de son adversaire, mais pour lui imposer les siennes. Son éducation semble avoir trempé sa nature vigoureuse, comme certaines eaux trempent l'acier. Un trait le peindra.
Lors d'une discussion très-vive à propos du chemin de fer entre Milan et Venise, Manin prit la parole contre les agioteurs, et demanda la vérification des titres de chacun des membres présents. Cette proposition souleva une violente rumeur; l'orateur restait impassible, quand un commissaire de police s'avance près de lui et lui ordonne de se taire. — <t Est-ce un conseil ou un ordre? s écrie Manin. Si c'est un conseil., je le récuse; si c'est un ordre, il est injuste, et je le repousse; — dans ce cas, je ne céderai qu a la force. » A cette réponse, ceux-là même qui murmuraient prennent son parti, le commissaire se retire honteusement; Manin, toujours imperturbable, reprend la parole, et sa motion est adoptée.
Manin, mieux que tout autre, avait compris l'impuissance des sociétés secrètes contre le despotisme. Les sociétés secrètes n'ont qu'une chose bonne, c'est de former des partisans enthousiastes de la liberté, quand elles ne deviennent pas toutefois despotiques elles-mê-
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mes. Il avait adopté la pensée qui dicta la brochure de M. d'Azeglio, c'était de conspirer à la face du soleil, par les voies légales. Dans toutes les manifestations qu'il fit contre l'Autriche, il s'appuyait sur la légalité. C'est ainsi que nous le voyons, de 1838 à 1847, s'emparer des textes de la loi autrichienne, et démontrer à ses concitoyens et à ses ennemis que ces textes n'étaient pas interprétés et suivis dans leur véritable sens. Sa devise était : Tout ce qui n'est pas défendu est permis! En agissant ainsi, il n'en était que plus redoutable.
Il avait pour l'aider dans sa mission deux hommes marquants : Avesani et Tommaseo. Le premier, avocat distingué, cher aux familles aristocratiques de Venise, avait longtemps combattu Manin ; il le croyait le tribun du peuple; mais lorsqu'il vit qu'il avait affaire moins à un orateur populaire qu'à l'ennemi de l'Autriche, il se rallia à lui sans hésitation. Tommaseo, poète et orateur, plus poète encore qu'orateur, mais toujours sublime de verve et de puissance, était renommé comme le flambeau de la littérature italienne. Il méritait ajuste titre cette réputation, car plus que tout autre il savait traduire avec une inimitable éloquence les aspirations de ses concitoyens à la liberté de l'Italie et leur haine contre l'Autriche.
Appuyé sur ces deux hommes, Manin, guidé parsa profonde connaissance des législations de tous les temps et de tous les pays, inspiré par un esprit droit et ferme, soutenu par la légalité, marchait sans hésitation à l'affranchissement de sa patrie.
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Quelque temps avant la motion de Nazzari à Milan, dont nous avons parlé plus haut, Manin, dans une conférence spéciale, avait dit : <c Au moment où Ton parle tant des autres États de l'Italie, je m'étonne que, depuis 1815, on ignore que nous avons plus de libertés quo les autres gouvernements n'en ont encore permis. L'Autriche a le droit de vous répondre : « Que voulez-vous que je vous donne des libertés ultérieures? Vous ne vous servez même pas de celles que je vous ai accordées. »
Lorsque la motion de Nazzari parvint à Venise, Manin la fit circuler et la justifia en ces termes : « D'après les traités de 1 81 5, nous avons une représentation nationale : ce sont les congrégations. La congrégation centrale est, en vertu des concessions de l'Autriche, l'assemblée chargée de représenter les intérêts du pays. Elle forfait à son devoir quand elle ne remplit pas cette tâche ; elle a donc le droit de réclamer de l'empire une application plus exacte des lois qui nous régissent, et de lui exposer les réformes nécessaires à la tranquillité de la Lombardo- Vénétie. »
Et, pour ne pas perdre l'effet de cette assertion, Manin composa une pétition à la congrégation dans les termes qu'il venait d'indiquer.
Les sujets de réclamation ne manquaient pas. Les textes de 1815 démontraient que la nationalité italienne devait être respectée; que la Lombardo-Vénctie était,
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non pas un appendice de l'empire, mais un royaume séparé; quelle devait être gouvernée selon le caractère efc les habitudes des sujets; qu'elle avait droit à une représentation nationale, et qu'enfin elle devait jouir d'une liberté de la presse assez étendue pour éclairer le gouvernement et les représentants de la nation.
Quant aux sujets de réforme, il en était un qu'on peut mettre en première ligne. Nous voulons parler de la procédure civile et criminelle. Dans la Lombardo-Vénétie, le prévenu ne voit pas l'arrêt qui le met en prison, il n'assiste pas à la déposition des témoins. Un rapporteur analyse et résume à son gré les débats, et conclut pour ou contre la culpabilité de l'accusé. C'est sur cet indice que prononcent les juges. 11 n'y a pas d'appel à une décision ainsi obtenue.
Manin s'empara de ce dernier sujet en même temps que des droits de la congrégation à s'ériger en assemblée nationale, et, comme il n'était pas membre de la congrégation centrale, il y fit adopter sa proposition sous le couvert du député Morosini.
Tommaseo, de son côté, s'emparait de la liberté de la presse, et, dans une pétition chaleureuse, il demandait la réforme de la censure.
L'avocat Avesani, sous la même inspiration, avait ad ressé à l'assemblée une motion destinée à développer et à confirmer la motion de Manin.
La congrégation centrale accueillit toutes ces demandes et les enregistra.
Vers le même temps, la nouvelle de l'affaire des ci-
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gares de Milaa étant parvenue à Venise, Manin engagea l'avocat Avesani à pousser l'aristocratie à une quête en faveur des blessés. Celui-ci accepta avec enthousiasme cette proposition, et la communiqua à deux dames aussi bellesque riches et généreuses : les comtesses Giustiniani et Bentivoglio. La souscription fut aussitôt couverte de signatures. La police s'inquiéta, et voulut les contraindre à remettre les fonds. Ces deux courageuses femmes refusèrent même d'indiquer ce qu'on en avait fait. Quelques jours après, en entrant dans une loge de théâtre de la ville, elles furent saluées avec enthousiasme par tous les spectateurs.
Pendant ce temps, Manin et Tommaseo, toujours infatigables, remuaient les eœurs italiens, soit par leurs écrits, soit par leurs actes. La police, effrayée, ne trouva pas de meilleur moyen que de les faire arrêter.
Le 18 janvier 1848, Manin et Tommaseo furent jetés en prison. La police, par cet acte arbitraire, espérait intimider les Vénitiens.
Mais il arriva justement le contraire. A la nouvelle de cette arrestation, Venise, indignée, se remua pro' fondément. Cette première agitation aboutit à une rc* quête signée par le podestat et les notables de la ville pour la délivrance des prisonniers.
La requête fut repoussée ; alors les manifestations devinrent générales; tous les citoyens se parèrent des trois
couleurs italiennes. Au théâtre, sur la place, en tous lieux, des démonstrations se produisirent en faveur des victimes de leur zèle pour la patrie.
Une promenade générale fut résolue sur le quai des Esclavons, où s'élevaient les prisons, et, lorsque la foule fut arrivée devant les fenêtres des cachots, les hommes ôtèrent leurs chapeaux, pendant que les femmes agitaient leurs mouchoirs. Ce fut bien véritablement à dater de ce jour que Manin devint le chef réel de Venise.
La nouvelle de l'insurrection de Sicile, les barbaries qui s'accomplissaient contre les Italiens, la connaissance de la révolution française de février, étaient de nature à augmenter l'ardeur qui animait les Vénitiens. Aussi, comme à Milan, la révolution attendait-elle le premier signal pour éclater.
Le 15 mars, des nouvelles vagues de l'insurrection de Vienne se répandirent à Venise. Le 16, ces nouvelles étant confirmées, des attroupements se formèrent aux cris de Vive Manin! Vive Tommaseo! Le 17, une foule immense se pressa sous les fenêtres du gouverneur en demandant la mise en liberté des deux détenus.
Le comte PalfTy déclara aux délégués que cela ne dépendait pas de lui, mais de la police. La police, à son tpur, prétendait que cette décision ne pouvait être prise que par le gouvernement.
Les délégués revinrent donc auprès de ce dernier. La foule irritée ne voulait plus écouter de parlementaires ; chaque fois que le comte PalfTy faisait mine de
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parler, elle s écriait : // nous les faut tout de suite.
L'arrivée des députés augmenta les perplexités; enfin le comte Palffy décréta ce qui suit :
« Vu la gravité des circonstances, je suis contraint d'assumer la responsabilité de la mise en liberté immédiate de Daniel Manin et de Nicolas Tommaseo. Donc, en même temps que j'adresse mon rapport à l'autorité supérieure, je charge le conseiller du gouvernement Lindner, directeur-général de la police en Vénétie (<), de procéder sans retard à la libération de ces deux détenus. »
Le trouble du gouverneur avait été si grand, qu'il fallut faire transcrire cette pièce ; il avait donné à Manin le nom du dernier doge de Venise, Ludovico Manin. Les délégués s'empressèrent alors de faire mettre l'ordre à exécution.
Mais le peuple, lui, n'avait pas voulu attendre que les délibérations fussent terminées : au moment où le gouverneur discutait encore, il s'était porté à la prison et en ébranlait les grilles. Le fils de Manin parvint à les briser, et la foule envahit le sombre édifice,
Manin était occupé à tracer sur une Gazette d'Augsbourg le mouvement révolutionnaire de l'Europe, lorsqu'il entendit le murmure du peuple. Au même instant, la porte de son cachot s'ouvrit, laissant passage au geôlier en chef, accompagné d'un ami de Tommaseo, Ti-
(ij M. Call de Roserabourg venait d'être remplacé par ce nouveau fonctionnaire.
baldi. Nous laissons ici place au récit de M. Anatole de La Forge (1) :
« Habille-toi promptement et viens avec nous; tu es libre, dit Tibaldi au prisonnier, qui était encore en robe de chambre, — Non, répondit celui-ci, je ne sors pas à la faveur d'une émeute triomphante. J'ai été illégalement arrêté, je veux être légalement délivré. » Le chef geôlier se crut obligé, par peur sans doute, de joindre ses instances à celles de Tibaldi : «Entendez ce bruit au-dehors, dit-il. — Cela vous regarde, répondit obstinément l'avocat. — Mais c'est par ordre du tribunal que vous sortez. — Alors la situation est différente, dit Mania; si cela est, je vous suis. » Il s'habilla précipitamment, et sortit accompagné du geôlier chef et de Tibaldi. Dans les couloirs du tribunal, la première personne qu'il rencontra fut Tommaseo. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. C'était la première fois qu'ils se revoyaient depuis leur arrestation. Un peu plus loin, à l'entrée du grand escalier, le président et tous les conseillers du tribunal, réunis en grande tenue, vinrent féliciter les prisonniers sur leur délivrance. Manin répéta qu'il ne sortirait point sans un arrêt rendu en bonne forme. « Cet arrêt existe, dit M. Abram, le président; je vous le jure, et je m'engage à vous le faire remettre aujourd'hui même. » 11 n'y avait donc plus à hésiter. Manin et Tommaseo descendirent ensemble. »
(i) Voir la République de Venise sous Manin, 2 vol. in-8. Paris, Àmyot, éditeur, rue de la Paix.
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A la vue des deux prisonniers qui sortaient du tribunal, le peuple poussa des cris d'enthousiasme; un pavois fut improvisé, et on les porta en triomphe jusqu'à leurs maisons.
Tommaseo s'était évanoui au commencement de cette ovation; Manin commença à s'occuper tout seul de la délivrance de Venise.
Sa première pensée en rentrant chez lui fut de former une garde civique, avec l'autorisation du gouvernement lui-même. Il envoyaun de ses amis au comte Palffy , pour obtenir la création immédiate d'une garde nationale. Le comte refusa net, malgré les nouvelles désastreuses qui parvenaient de Vienne.
Le peuple, de son côté, avait à peine déposé Manin chez lui, qu'élevant sur le même pavois un homme sorti de ses rangs, Zanetti-Zucchari, il le portaen triomphe jusqu'à la place Saint-Marc, rendez-vous ordinaire de la foule.
On hissa aussitôt trois drapeaux tricolores sur le faîte des mâts qui s'élèvent sur le piédestal de bronze dressé devant l'église Saint-Marc, aux cris frénétiques de; Vive Manin ! Vive Pie IX ! Vive l'Italie !
Une colonne croate, du régiment Kinski, s'était rangée en bataille devant l'église; elle s'efforça de jeter bas les trois drapeaux. La foule voulut les défendre; mais, attaquée parles troupes, elle se retira en désordre jusqu'au
ponte del Dai, où la poursuite cessa. Le peuple n'en continua pas moins sa retraite ; il allait se fortifier dans les quartiers les plus favorables à l'insurrection. Trois hommes furent victimes de cet engagement.
La journée du 18 s'écoula sans autres événements.
Dans la nuit du 18 au 19, Manin réfléchit plus longuement au projet d'organiser la garde civique. Les événements pressaient : le comte PalfTy, livré à une cruelle indécision, ne savait à quoi se résoudre, lorsque Manin renouvela sa demande de la veille, en ajoutant que la ville étant au pouvoir des prolétaires, il n'y avait qu'un moyen de ne pas tomber dans l'anarchie ; et ce moyen, c'était la création d'une garde nationale. Palfïy renvoya les députés au vice-roi, répétant qu'il ne pouvait pas prendre une pareille résolution.
Pendant que les députés se dirigeaient sur Milan, dont ils ignoraient l'insurrection, la foule se battait avec la troupe sur la place Saint-Marc. La discorde était à son comble; la lutte prenait des proportions de plus en plus graves : le comte Palffy ne pouvait plus hésiter ; la garde civique fut accordée. Manin, à la tête d'une compagnie qu'il venait de recruter, un fusil de chasse sur l'épaule, s'avança au milieu du désordre pour apaiser les combattants. Au bout de deux, heures, le peuple et la foule se retirèrent de part et d'autre, et les nouveaux soldats-citoyens furent chargés de faire les patrouilles pendant toute la soirée et toute la nuit du 49 au 20.
Un incident étrange se produisit alors. Trieste, en apprenant les événements qui 6e passaient en Autriche,
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avait obtenu du gouverneur qu'on envoyât le plus tôt possible à Venise les nouvelles de Vienne qui annonçaient l'octroi d'une constitution et l'organisation définitive de la garde nationale dans la capitale. Le comte Palfïy, à la réception de ces documents, crut devoir faire de la popularité, et les lut le soir même à deux reprises devant la foule enthousiasmée.
À Venise, on ne remarqua pas une haine semblable à celle que les Milanais témoignèrent aux Autrichiens. Dn fait le prouvera. Dans la lutte sur la place Saint- Marc, un officier supérieur ayant été désarmé par la foule, un soldat croate voulut le défendre, lorsqu'un pot de fleurs lancé d'une des fenêtres le coucha à la renverse. Les Vénitiens s'emparèrent de ce soldat, et le précipitèrent dans le canal. Mais à peine y était-il tombé, que les mêmes hommes se jetaient à l'eau pour le sauver.
Le 19 mars, Venise était en rumeur; la garnison semblait avoir pris une attitude hostile, et on disait que la ville allait être bombardée. Manin, informé de ce bruit, chercha à hâter la révolution. Pour cela, il fallait s'emparer, à l'aide de la garde civique, de tous les postes de la ville. Les journées du 19 et du 20 furent employées à poursuivre ce résultat, qui fut obtenu sans effusion de sang. Le 20, les citoyens faisaient le service de la ville, et le 21 ils occupaient tous les postes, y compris la Tour de Saint-Marc et le Palais Ducal.
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Le même jour, dans la soirée, Manin déclara à ses amis que le lendemain Venise serait libre. On trouva son assurance présomptueuse; il répéta que la ville serait libre, et que la révolution s'opérerait aux cris de : Vive Saint Marc ! et de Vive la République! La nuit du 21 au 22 se passa dans l'attente ; toute la ville semblait se préparer au triomphe du lendemain. Le 22, à cinq heures du matin, Manin ordonna à tous les chefs de la garde civique d'exécuter fidèlement ses ordres. L'agitation augmentait, lorsque le bruit se répandit de nouveau qu'on préparait le bombardement.
Manin donna aussitôt rendez-vous à ses amis sur la place Saint-Marc, et écrivit au consul anglais la lettre suivante :
Venise, 2î mars, onze heures et demie du matin.
« Monsieur,
a Dans l'arsenal de terre, des troupes croates sont prêtes à bombarder la ville. Je ne doute pas que, pour la sécurité des sujets de S. M. Britannique résidant à Venise, et par un sentiment d'humanité pour ses habitants, vous ne soyez disposé à protester énergiquement, afin d'empêcher un si grand malheur. »
Cela fait, il sortit en requérant les gardes civiques qu'il rencontra de le suivre, et ce fut à la tête d'une troupe assez nombreuse qu'il arriva devant l'arsenal.
11 apprit alors l'assassinat de Marinowich : c'était le colonel de la marine. Quoique bon et brave, il était bru-
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tal dans la forme avec les ouvriers, et il fut victime de ses rigueurs apparentes. Ce meurtre, d'ailleurs, fut la seule tache qui souilla la révolution de Venise, si toutefois une vengeance personnelle peut relever du mouvement général.
Arrivé devant l'arsenal, Manin se fit introduire auprès du lieutenant-maréchal commandant la marine : c était Martini; il le somma de couper la communication qui existe entre l'arsenal de terre et l'arsenal maritime, et lui ordonna de livrer ses canons à la garde civique. Après bien des hésitations, Martini céda. Manin alors prononça sa destitution devant tous les ouvriers assemblés, et nomma à sa place le colonel Graziani.
Martini, ne pouvant résister, engagea lui-même ce dernier à prendre sa charge, et se mit sous la protection de Manin, qui sortit de l'arseûal et proclama la république aux cris frénétiques de la multitude. De là, il alla relever les postes autrichiens des palais de Palffy et du comte Zichy, qu'il remplaça par la garde civique.
A quatre heures du soir, sûr de la victoire, le tribun, devenu soldat, déboucha à la tète de sa troupe sur la place Saint-Marc, au milieu d'une foule immense, et prononça le discours suivant :
« L'arsenal est à nous ; ce dernier boulevard d'où nos oppresseurs menaçaient la ville ne leur appartient plus. Nous l'avons conquis sans effusion du sang, ni des nôtres, ni de nos frères; je dis frères, parce que nous reconnaissons la fraternité de toutes les nations. Dès à
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présent il faut penser à l'avenir Quel est le gouver»
nement que nous devons choisir? J'ai médité longtemps sur ce sujet; en deux mots, je vous expliquerai mes idées, c'est à vous de les apprécier et de les juger. Nous n'avons pas ici de traditions monarchiques, nous ne connaissons même la monarchie que depuis la perte de notre antique indépendance ! Il n'y a pas, il ne peut y avoir à Venise ni prétendants, ni candidats au trône. Le régime monarchique, qu'il soit constitutionnel ou absolu, n'est qu'un état de transition. L'avenir logique de tous les gouvernements, c'est la république. Si nous ne la fondons pas aujourd'hui, il faudra passer encore par une autre révolution pour la fonder; et pensez-y, citoyens, les révolutions coûtent bien cher. Nous voulons entrer dans la famille des États italiens confédérés, indépendants et glorieux. Pas de propagande, nous ne voulons pas imposer nos idées aux autres; chaque État de l'Italie peut choisir la forme de gouvernement qui lui convient ; et, dans le cas où l'intérêt général de la Péninsule exigerait une modification politique, nous sommes prêts à la faire. Le mot de République réveille ici, en présence de tous les monuments qui nous environnent, des souvenirs de vie, de puissance et de gloire; il réveille encore des sympathies bien fortes dans l'esprit de nos frères de l'Istrie et de la Dalmatie. Nous n'entendons pas vouloir ressusciter une république dans les formes anciennes, où l'aristocratie était tout, et où le peuple n'était rien. Elle doit ètfre selon les idées de fraternité, de liberté et d'égalité désormais impérissa-
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bles! Si vous adopte^ mes opinions, donnez m'en la preuve en répétant avec moi ces cris glorieux : Vive la Liberté 1 Vive la République ! Vive Saint-Marc t »
Quelques heures après, le comte Palffy et le lieutenant maréchal Zichy reconnurent, mais trop tard, que, grâce au stratagème de Manin, Venise n'était plus en leur pouvoir, mais au pouvoir de la garde civique; ils étaient impuissants désormais devant la révolution. Ce dernier signa donc la capitulation suivante, conclue avec la municipalité, qui venait de s'emparer de la direction des affaires en attendant la formation d'un gouvernement provisoire.
1 . Le gouvernement civil et militaire, de terre comme de mer, cesse dès ce moment. Il est remis entre les mains du gouvernement provisoire qui va se constituer, et dont les citoyens soussignés assurent instantanément la responsabilité.
2. Les troupes du régiment Kinski et celle des Croates, l'artillerie de terre, le corps du génie, évacueront la ville et tous les forts; toutes les troupes italiennes et les officiers italiens resteront à Venise.