CHAPITRE XII
Nous avons vu que la constitution accordée par Ferdinand au royaume de Naples, le 29 janvier, avait été mise à exécution quelques jours après. Le ministère
formé sous le nom du duc de Serra-Capriola avait été appelé ministère Bozzelli, parce que c'était ce publiciste qui avait rédigé les articles de la charte constitutionnelle.
Un mois et demi avait suffi pour faire perdre à ce ministère toute sa popularité. Ferdinand, désorienté par la situation nouvelle dans laquelle il était placé, avait laisséen quelque sorte la direction des affaires aux hom-
ÔIO . RÉACTIONS.
mes du nouveau cabinet. Ceux-ci, effrayés à la fois et par le silence de Ferdinand et par les réclamations des peuples, n'osèrent se prononcer pour aucune mesure énergique. On eût dit qu'il n'y avait pas de gouvernement à Naples, et la barque de l'Etat allait dans tous les sens, sous les souffles les plus contraires de la multitude.
C'est ainsi que l'on vit le ministère sortir de son inaction pour accorder quelques concessions qui n'étaient de nature à satisfaire personne. Il suffisait du langage impérieux de quelques députations populaires pour arracher ces décrets à demi réformateurs. La presse, dont la liberté avait été limitée par l'article 30 de la constitution, se voyant en face d'un ministère qui ne gouvernait pas, ne tint aucun compte des restrictions royales. Les pamphlets, les brochures les plus injurieuses contre le roi et les membres du cabinet napolitain circulaient librement dans la ville. Le langage des journaux ne le cédait en rien à la violence des autres publications. Les diatribes les plus véhémentes restaient impunies. Le ministère s'en affligeait, et le roi semblait s'en réjouir.
Ferdinand avait même dit, s'il faut en croire plusieurs historiens :— Nous verrons lequel de nous ou des Napolitains se lassera le plus tôt de la liberté.
Ces paroles étaient appuyées surtout sur le triste état des choses : l'industrie et le commerce ne voyant aucune garantie dans la manière dont étaient dirigées les affaires publiques, au lieu de se relever de la décadence
nàples et les cala HUES. Ô!i
vers laquelle ils marchaient à grands pas sous le'régime despotique , furent tout-à-fait anéantis. Les trois quarts du peuple étaient plongés dans la misère.
Les campagnes, en revanche, abandonnées à ellesmêmes, voyaient les paysans se venger de leurs anciennes souffrances, et faire main-basse sans aucune forme de procédure sur les biens de l'Etat. Il faut dire aussi que ceux des particuliers ne furent pas toujours respectés.
Le ministère Bozzelli devait tomber de lui-même ; sa chute se produisit au mois de mars ; on conserva quelques membres de l'ancien cabinet pour recomposer un nouveau gouvernement, sous la présidence de M. Charles Troya.
Les hommes qui arrivaient au pouvoir étaient incapables de remédier à la crise. Le mauvais vouloir de Ferdinand, la liberté effrénée vers laquelle les masses se portaient avec d'autant plus d'ardeur qu'elles avaient été plus longtemps sous le joug du despotisme, lui faisaient du reste une situation non moins critique que celle où s'était trouvé le ministère précédent.
Il faut considérer ici que la politique de Ferdinand était la plus favorable pour hâter une réaction que des hommes intelligents n'eussent pas laissé produire. Il n'existe pas d'état plus stationnaire et plus funeste à
la liberté que celui d'un peuple libre sans aucun frein : toutes les sources de richesses sont épuisées tout-àcoup, et la nation, livrée à elle-même, sans direction, périclite chaque jour et marche d'heure en heure à sa ruine. Une pareille liberté est la mort de toutes les libertés : à côté d'elle, le despotisme paraît une ancre de salut; aussi l'histoire nous montre-t-elle, en pareil cas, les nations les plus florissantes passant sans transition de la liberté la plus absolue aux dictatures les plus arbitraires.
Il ne faut pas croire pourtant que le ministère Troya eût moins d'initiative que le ministère Bozzelli. Nous avons vu, au contraire, que, sur les instauces du général Pépé, il avait pris l'engagement formel de concourir à l'expulsion des étrangers.
Cependant les Napolitains commençaient à trouver que les libertés accordées par la charte n'étaient point suffisantes ; la révolution française, qui venait de renverser le régime constitutionnel, confirma les croyances générales. On se prononça hautement alors contre la formation d'une Chambre des Pairs, et on demanda que la Chambre des Députés fût érigée en Assemblée Constituante. On voulait aussi que les bases de la loi électorale fussent remaniées. Le 5 avril, le ministère publia un programme où, sans satisfaire complètement l'opinion publique, il accordait des concessions nouvelles. 11 promettait de donner à l'assemblée des Députés le pouvoir de développer la constitution; il changeait aussi la Chambre des Pairs en une autre Chambre, qui,
comme celle des Députés, devait être constituée par le suffrage des citoyens. Enfin, il élargissait les bases de la loi électorale.
On avait annoncé que les collèges électoraux seraient assemblés le 18 avril; tous les citoyens accoururent pour prendre part à une liberté nouvelle pour eux. Une grande partie refusa d'élire les membres de la Chambre des Pairs, et la majorité des députés fut composée d'hommes connus par leur libéralisme.
Ferdinand trouva alors que la réaction ne marchait pas assez vite; il voulut amener des dessensions entre l'armée et le peuple.
La conduite du roi était de nature à exciter la colère des libéraux. Malheureusement, cette colère les poussa à des agitations funestes à la cause de la liberté. Ils trouvaient avec raison que la révolution napolitaine n'avait pas été suffisante du premier coup; mais ils commirent l'énorme faute de vouloir revenir sur le mouvement populaire à une époque intempestive.
Ils choisirent précisément le temps qui s'écoula entre les élections et la convocation des Chambres pour exciter les manifestations révolutionnaires. Il faut convenir que le moment était mal choisi ; ce n'était pas à l'heure où le pays allait constituer un gouvernement libéral qu'on pouvait achever la révolution commencée le 27 janvier. La plupart des libéraux des provinces étaient
venus dans la capitale pour prêter main-forte au soulèvement populaire.
Déjà, le 17 avril, à la veille des élections, la plupart des chefs voulaient tenter une insurrection. Les conseils de M. Ricciardi, député au Parlement, les détournèrent de cette entreprise : « Le moment, leur dit-il, serait mal choisi pour accomplir une pareille œuvre; c'était au mois de janvier, c'était quand Palerme luttait contre les troupes royales qu'il fallait vous insurger. Que l'Italie triomphe de l'Autriche, que son sol soit purgé à tout jamais de la présence de l'étranger, et il sera temps alors de nous débarrasser des Bourbons et de lever le drapeau démocratique en criant : « Vive l'Italie une et librel »
Cependant la lenteur avec laquelle on procédait à la réunion de l'Assemblée annonçait assez que le roi s'effrayait de la majorité libérale qui la composait; elle aurait dû être convoquée le 1er mai ; on retarda cette convocation jusqu'au 15.
Le 13, Ferdinand, voulant hâter le mécontentement populaire, fit afficher dans les rues le programme de h cérémonie d'ouverture. Le serment qu'il imposait aux représentants du pays comprenait les trois clauses suivantes :
« Je jure de professer et de faire professer la reli* gion catholique, apostolique et romaine.
« Je jure fidélité au roi des Deux-Siciles.
« Je jure d'observer la Constitution octroyée par le roi le 10 février. »
Si la première de ces clauses était odieuse en excluant
la liberté des cultes, la troisième devait lier les mains aux représentants, en les empêchant de réviser la Charte du 29 janvier.
C'était annuler le programme du ministère Troya, qui avait accordé à la Chambre des Députés les pouvoirs d'une Assemblée Constituante. Ce programme était de nature à arrêter les consciences les moins scrupuleuses. Le 1 4 au matin, une centaine de représentants se réunirent au Mon te-Oli veto (Hôtel-de-Ville), et mirent en délibération de savoir s'ils pouvaient prêter ou non le serment proposé.
On envoya une députation à Ferdinand pour lui exposer les raisons qui engageaient les députés à se refuser au serment; on lui représentait que l'agitation devait croître de plus en plus s'il se refusait à transiger. La garde nationale, ajoutait-on, dévouée tout entière aux représentants, prendrait parti pour leurs décisions; il pouvait en résulter une collision sanglante entre les forces de la Chambre et celles du pouvoir exécutif. Pour toute réponse, Ferdinand B'écria : — Je ne vois rien qui puisse empêcher les Députée de prêter serment à la nouvelle Constitution ; je l'ai bien prêté moi-même!
Au dehors, le peuple, remué par cette première séance, se laissait aller à la colère : des rassemblements considérables, pour la plupart composés deCalabrais, s'étaient formés sur le Monte-Oliveto, au cri de : Vivent les Dé-
putés ! L'agitation avait été croissante, et, le soir, des mouvements s'étant produits dans différents quartiers, les troupes sortirent de leurs casernes. Ces troupes, toutefois, n'avaient pas été déployées pour augmenter la révolte ; elles étaient destinées à rassurer le pouvoir exécutif. Les libéraux du parti extrême en profitèrent pour faire élever des barricades. La garde nationale, convoquée par le général Gabriel Pépé pour veiller à ce que l'Assemblée délibérât au milieu du calme, répondit à peine à cet appel. Les quelques hommes qui se présent tèrent restèrent spectateurs passifs du mouvement général ; aussi le lendemain, à la pointe du jour, toutes les rues de Naples, la rue de Tolède elle-même, étaient sillonnées de barricades.
Cette démonstration avait effrayé Ferdinand; les Députés n'avaient pas cessé de délibérer. A cinq heures du matin, le ministère obtint du roi que le serment serait ajourné, mais qu'il fallait en revanche que la Chambre fît renverser les barricades. Des proclamations furent alors affichées dans la ville pour annoncer que toute discussion entre la Cour et l'Assemblée venait de cesser, et pour engager les libéraux à plus de calme. Mais ces proclamations n'eurent aucun effet ; les défenseurs des barricades ne voulurent pas même abandonner leurs postes.
Afin de rendre l'influence du Parlement plus impuissante encore, Ferdinand donna aux troupes l'ordre de se retirer dans leurs casernes; celte retraite parut aux libéraux un signe de victoire prochaine, et l'agitation ne fit que redoubler.
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Une crise devenait inévitable. 11 fallait alors pour la conjurer tenter des moyens extrêmes : une députation de représentants fut envoyée au roi avec le ministère, pour obtenir des mesures capables d'arrêter l'insurrection. La garde nationale tout entière déclarait quelle prendrait parti pour la Chambre; mais elle composait, avec les libéraux venus pour la plupart des provinces, les seules forces dont les représentants pussent disposer. Outre les soldats^ Ferdinand avait pour lui le bas peuple, qui, vers la fin du xvine siècle, s était déjà signalé par son absurde amour du despotisme. Tous les forts étaient au pouvoir du roi; aussi celui-ci jugeait le moment venu de reconquérir en un jour le terrain qu'il avait perdu dans quatre mois. Aux objections des ministres qui le conjuraient de veiller au salut du trône, il répondit brusquement : — « Veillez d'abord à votre propre salut, car votre punition est proche. » — De telles paroles ne pouvaient être qu'une préface au combat; quelques instants après, les troupes sortaient de leurs positions pour venir attaquer les insurgés.
S'il faut en croire la chronique, une députation de lazzaroni, qui était venue pour offrir ses services au roi, en aurait obtenu cette réponse : « Je vous livre la ville; Naples est à vous. »
La fusillade s'engagea bientôt. Les Suisses avaient été lancés les premiers à l'attaque; les insurgés, retran-
r»!8 REACTIONS.
chés derrière les barricades et dans les maisons, les accueillirent par un feu bien nourri; il importait donc aux troupes de déloger les révoltés de leurs positions. Elles envahirent les maisons, et y commirent des cruautés sauvages. Les lazzaroni les suivaient, prenant leur part de sang, de viol et de pillage. Des femmes et des enfants furent massacrés sans pitié; les vieillards eux-mêmes ne furent point épargnés; on violait des jeunes filles pour les égorger ensuite.
Le combat dura huit heures; il fut très- vif au palais Cirella, à l'angle de la place Saint-Ferdinand, et au coin de la rue Sainte-Brigitte. Les palais Cirella, Benucci et Gravina furent entièrement dévastés. Le canon tonnait déjà dans l'après-midi. Les Députés s'étaient réunis malgré le combat. Après bien des avis de toute nature, il fut décidé qu'on enverrait des délégués à l'escadre française commandée par l'amiral Baudin, et qui était alors en rade à Naples. L'amiral Baudin accueillit parfaitement la députation ; mais il dit que, lié par les ordres du gouvernement français, qui lui avait prescrit de rester neutre dans les affaires italiennes, il ne pouvait intervenir.
Cependant, les barricades avaient été emportées une à une ; une troupe de Calabrais, commandée par un homme énergique, Pierre Mileti, résistait encore. Mileti, armé d'un énorme tromblon, pareil à une pièce de canon d'un petit calibre, faisait, à chacune de ses décharges, éprouver de grosses pertes aux soldats; mais, sea munitions épuisées, il dut abandonner le terrain,
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et laisser Ferdinand victorieux mettre la ville entière à feu et à sang.
Des scènes atroces suivirent la victoire ; la Chambre avait été dissoute par deux bataillons d'infanterie, malgré son énergique protestation. Le ministère lui-même , sur Tordre royal, avait cessé ses fonctions ; aussi la responsabilité de l'horrible boucherie du 15 mai doit retomber tout entière sur Ferdinand.
Des maisons et des palais furent livrés aux flammes ; on eût dit que, non content de se venger des hommes, les vainqueurs voulaient aussi exercer leur colère sur des objets inanimés. L amiral Baudin, qui avait fait proposer aux troupes ses pompes pour éteindre le feu, reçut un refus formel. Ce fut alors qu'il offrit, dans la nuit du 15 au 16, un refuge aux Députés à bord du vaisseau le Fhedland.
L'état de siège avait été proclamé; on avait fait des arrestations nombreuses. Une commission militaire fut instituée immédiatement pour procéder au jugement des prévenus. Le 16 au matin, après vingt-quatre heures passées sans ministère, un nouveau cabiijet fut nommé par Ferdinand. Il était placé sous la présidence du prince Cariati, et M. Bozzelli y était rentré. Chose étrange! ce ministère, qui devait concourir à détruire les libertés jurées par Ferdinand, se composait de libéraux pour la plupart. Il faut ajouter que quelques-uns d'entre eux, le prince Cariati lui-même, avaient été victimes, soit dans leurs biens, soit dans leurs familles, des atrocités commises dans la journée du 16 mai.
Le 16 mai, la place de Naples, qui avait été confiée au commandement militaire du maréchal-de-camp Gregorio Labrano, vit arborer le drapeau blanc à la place du drapeau tricolore. Avec la nuit avaient cessé les horreurs du carnage. Néanmoins, une foule de citoyens, menacés dans leur liberté, s'étaient réfugiés à bord de la flotte française.
L'effet que produisirent les événements de Naples dans la Péninsule et dans toute l'Europe fut immense. 11 n'y eut qu'un cri pour blâmer la conduite de Ferdinand, et bientôt les désapprobations les plus formelles arrivèrent au monarque qui avait traité ses sujets en ennemis conquis.
Dans une partie de l'Italie, l'agitation fut telle, qu'on devait craindre de jour en jour une révolte des provinces. Dans la Sicile, à la première nouvelle des événements du 15 mai, le parlement, indigné, déclara qu'il était de son davoir d'intervenir entre Ferdinand et ses sujets, et décréta une descente à main armée sur la terre ferme.
Dans les Calabres, l'agitation avait été plus grande que partout ailleurs. A Catanzaro, ville maritime et chef-lieu de la vieille Calabre-Ultérieure, le peuple était en révolte presque ouverte, et le préfet lui-même se trouvait à la tête du mouvement.
A Cosenza, la colère des habitants avait fait renverser le gouvernement de la province ; une commission spé-
ciale avait été organisée sur un pied tout révolutionnaire.
Le 4,r juin, dans la soirée, quatre députés de Naples, parmi lesquels se trouvait M. Ricciardi, arrivèrent à Cosenza. Les troupes du roi avaient évacué la ville. Une heure après l'arrivée des députés, on avait formé à la préfecture un comité de salut public, qui, transportant de Naples à Cosenza le gouvernement du pays, fit afficher la proclamation suivante :
« Habitants des provinces napolitaines,
« Les faits atroces du 1 5 mai et les actes subséquents par lesquels la constitution a été détruite, ont rompu tous les liens entre le prince et le peuple ; aussi, en notre qualité de représentants du pays, nous venons, aidés par nos frères de Sicile, et forts du cri d'indignation générale qui s'est élevé contre le plus détestable des gouvernements, nous mettre à la tête du mouvement des Calabres, et déclarer ce qui suit, avec la certitude d'être les fidèles interprètes du vœu public.
« Nous souvenant de la promesse solennelle faite par le parlement dans sa protestation du 15 mai, de se réunir de nouveau dès qu'il le pourrait, nous croyons devoir inviter nos collègues à se rendre à Cosenza, le 1 5 juin, afin d y reprendre les délibérations interrompues à Naples par la force brutale, et de placer sous 1 égide de
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m REACTIONS.
l'Assemblée nationale les droits sacrés du peuple napolitain.
« Mandataires du pays, nous appelons autour de nous les soutiens de la liberté nationale, le patriotisme de la milice citoyenne, qui, tout en défendant la sainte cause, saura faire respecter les propriétés et Tordre public, sans lesquels la liberté ne saurait exister. »
Cette proclamation fut signée par quatre députés; elle produisit un soulèvement dans toutes les Calabres. Le comité de Catanzaro reconnut la validité du gouvernement qui s'était formé à Cosenza ; on envoya aux députés dispersés des exemplaires de cet acte, afin qu'ils pussent réaliser la continuation du gouvernement libéral.
Mais, par une malheureuse hésitation, presque tous les membres de l'ancien parlement n'osèrent répondre àTappel qui leur était fait. Ils craignaient tous l'insuccès d'une cause qui venait d'être persécutée si cruellement à Naples. Heureux d'avoir pu se soustraire aux représailles du 15 mai, ils ne se sentirent pas assez de confiance dans leur courage pour protester jusqu'au bout contre la violation de l'assemblée nationale.
Le comité de Cosenza, voyant qu'il ne pouvait compter sur une manifestation qui imprimât au soulèvement tous les caractères de la légalité, résolut alors de tenter les derniers efforts pour le salut de la cause libérale. Catanzaro et Cosenza firent immédiatement partir des troupes pour la plupart composées de gardes civiques et de volontaires. Un régiment d'Albanais, qui avait
traversé la mer, vint se mettre aux ordres du gouvernement des Calabres , en même temps qu'une colonne de Siciliens, sous la direction du commandant de la province de Messine, Ribotti, accourait partager les périls des défenseurs de la liberté. Ces troupes furent dirigées sur tous les passages qui permettaient rentrée des montagnes. Retranchés au milieu des montagnes, les Napolitains pouvaient résister longtemps encore aux armées de Ferdinand.
Ces préparatifs de défense n'étaient pas superflus. A peine la nouvelle de l'insurrection calabraise était-elle parvenue à Naples, que Ferdinand envoya immédiatement des troupes pour réduire à l'obéissance les provinces insurgées. Deux corps d'armée furent dirigés sur les Calabres : l'un au nord, sous le commandement des généraux Busacca et Lanza; l'autre au midi, qui débarqua à quelque distance de Monteleone, sous la direction du général Nunziante. Ces deux corps devaient opérer leur jonction à Cosenza même, en prenant les défenseurs des Calabres entre deux feux.
La colonne la plus considérable était celle de Busacca; on envoya Ribotti avec ses Siciliens garder les passages de Spezzano, à quelque distance de Castro- Vil— lari, où les troupes de Ferdinand étaient déjà parvenues. Le reste des volontaires calabrais fut envoyé au midi pour garder la petite rivière de l'Angitola, à quelque distance de la ville de Piso.
Le premier engagement eut lieu, le 22 juin, dans les défilés qui environnent Spezzano. Ribotti, dont les troupes s'étaient avancées au-devant de la colonne de Busacca et avaient emporté les positions les plus avantageuses, ne crut pas devoir pousser ce premier avantage, et refouler les ennemis jusqu'à Castro -Villari. 11 fit sonner la retraite, et se contenta de rester au poste des défilés dont il avait la garde.
Les troupes napolitaines, tenues en échec par les Siciliens, cherchèrent tous les moyens de forcer Canipoïenese; mais ils ne purent y réussir de vive force. On s'ingénia alors à semer des dissensions parmi les insurgés; on en gagna une partie par l'appât de l'or, et on promit 5,000 ducats à celui qui voudrait assassiner Ricciardi.
Ces manœuvres furent malheureusement plus efficaces qu'on n'aurait dû s'y attendre. Il faut dire néanmoins qu'elles eurent plus d'effet sur les Calabrais que sur les Siciliens. Toutefois, comme ces derniers étaient les moins nombreux, ils virent bientôt les corps alliés se disperser un à un, grâce aux menées des émissaires de Ferdinand.
Pendant qu'au nord les Calabrais se laissaient aller à l'appât des récompenses, les volontaires, au midi, se livraient à des dissensions fâcheuses, dissensions qui avaient pour but d'isoler les corps échelonnés sur l'Angitola, et devaient diminuer d'autant le^ourage des Calabrais. Le général Nunziante, qui, dans la matinée du 27 juin, était sorti de Monteleone avec 2,000 hommes,
voulut profiter de 1 état des choses pour franchir la ligne de l'Angitola. Un seul corps de quatre cents hommes lui tint tète; et comme son chef, François Stocco, ne voyait pas venir à son aide les autres corps de volontaires, il dut renoncer à lutter en rase campagne, pour retrancher ses hommes de chaque côté de la route, et passer à la fusillade les soldats de Nunziante. Plus de cent soixante Napolitains tombèrent sous les coups de la petite troupe. Nunziante, effrayé, revint sur ses pas, et reprit ses premières positions.
Le 1er juillet, Ribotti, voyant ses forces diminuer de jour en jour, déclara qu'il ne pouvait plus tenir les défilés de Spezzano; il avait à la fois à supporter et l'attaque du général Busacca qui marchait sur lui en tournant le dos à la mer, et celle du général Lanza qui arrivait par la terre ferme. Sans attendre les ordres du comité directeur, il se replia avec sa colonne de Siciliens sur Cosenza. C'était abandonner aux troupes napolitaines l'entrée de la grande route qui conduisait de Castro-Villari à Montalto, et de Montalto à Cosenza.
La ville, sans défense, pouvait d'un moment à l'autre tomber au pouvoir des soldats de Ferdinand ; le comité crut devoir se replier au milieu des montagnes, dans la ville de Tiriolo. Cette mesure, rendue nécessaire par la retraite de Ribotti, eut néanmoins les conséquences les plus funestes; la désorganisation se mit aussitôt dans
m RÉACTIONS.
toutes les Calabres, et, avant même que le comité ne se fût retranché dans cette nouvelle position, une lettre de Monteleone lui annonçait que les insurgés traitaient avec Nunziante. Dès lors, il était certain que la jonction des trois corps d'armée de Lanza, de Nunziante et de Busacca devenait inévitable.
Les Siciliens eux-mêmes avaient cédé à la panique générale. Le 6 juillet, sans attendre que la ville de Messine leur envoyât un bateau à vapeur, ils s'emparèrent de trois petits bâtiments et mirent à la voile pour Corfou.
Nunziante, à cette nouvelle, envoya à leur poursuite un pyroscaphe qui les rejoignit quelques jours après; les malheureux Siciliens durent alors se repentir d avoir suivi les conseils de la crainte. Ils furent faits prisonniers avant d'arriver à leur destination.
Bientôt Tiriolo même vit s'avancer sur elle toutes les forces des ennemis; il restait à peine quatre cents hommes au comité; la lutte était devenue impossible. Ricciardi et ses collègues, après être restés trois jours cachés dans les montagnes de l'île, s'embarquèrent sur un bateau, à quelque distance de Cotrono, et purent gagner heureusement les îles Ioniennes.
Ainsi se termina misérablement la lutte des derniers représentants de l'Assemblée nationale contre le pouvoir violateur du roi de Naples, dont il nous reste à tracer le portrait.
NAPLES El LES CALABKES.
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On peut Comparer Ferdinand II à ces chefs mérovingiens qui se croyaient jadis tout pardonné quand ils avaient fait un pèlerinage au tombeau de quelque saint ou bâti une abbaye.
L'Église a délié Ferdinand de son serment de fidélité à la constitution : dès lors, sa conscience est en paix.
Instrument docile entre les mains d'un clergé haineux et fanatique, il se regarde comme l'oint du Seigneur, le vrai fils aîné de l'Église. Entendez-vous ces psalmodies qui franchissent les murs du palais de Caser ta? C'est le roi qui donne à sa femme, à ses enfants, à ses serviteurs, la distraction d'une procession avec cierges et bannières. — Le roi s'amuse.
Ferdinand II sort peu ; des attaques d'épilepsie l'ont même forcé à renoncer à l'exercice du cheval. C'est au milieu de ses domestiques qu'il aime à passer son temps, c'est parmi eux qu'il donne un libre essor à son goût pour les plaisanteries peu relevées et les distractions bruyantes.
Il parle facilement les principales langues de l'Europe, la langue italienne exceptée : toutefois, le patois napolitain lui est familier, mais il n'a pour s'en servir ni la verve, ni la grâce de son aïeul Ferdinand Ier.
Petit de taille, obèse, grand mangeur, Ferdinand II a la voix rauque et criarde, le geste fréquent et sans dignité. Comme les rois barbares dont il fait souvenir, il
a l'intelligence courte et perçante; son esprit est pénétrant sans élévation.
11 n'aime pas la littérature, et il n'éprouve aucun attrait pour les agréments de la société et le commerce des hommes de lettres.
Ses haines et ses ressentiments, qui ne pardonnent jamais, empruntent longtemps le masque de l'amitié et de la confiance.
Comme dernier trait au tableau, regardez cet homme qui s'agenouille devant un capucin, lui baise la main et se signe : cet homme, c'est Ferdinand II de Bourbon, roi des Deux-Siciles !
Un roi aux pieds d'un moine ! voilà Ferdinand II.